Philosophie et travail social : l'analyse de pratiques en question(s)

Mettre en place des groupes d'analyse de pratiques, c'est faciliter la verbalisation et donc la "mise en MOTS" d'expériences vécues au travail, salarié ou bénévole. C'est interroger aussi les MAUX ainsi dévoilés. La philosophie semble donc toute légitime pour interroger ces mots et ces maux...

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Échanger pour mieux décider ?

De nombreux métiers exigent échanges et ajustements - permanents ou ponctuels - qui peuvent se faire de manière procédurale ou informelle pour améliorer un geste, une utilisation de logiciel, des suivis d’activités, etc…

Mais pour d’autres professions, les réglages formels ou informels sont loin d’être suffisants : lorsque le quotidien est composé de décisions à prendre qui ont des conséquences sur la vie d’autres personnes, lorsque aucune fiche de poste ni aucun référentiel ne prescrit de réponses à des situations toujours inédites où l’intelligence humaine est convoquée pour créer sa propre réponse en toute autonomie, un sentiment de solitude émerge, la peur de mal faire apparaît, et parfois même la crainte d’avoir peut-être commis une erreur, d’avoir incité une personne fragile à prendre quelques risques dont elle n’assumera peut-être pas toutes les conséquences. Dans ces moments s’affirme, dans toute son épaisseur la conscience de la place prépondérante de l’incertitude dans nos réponses à toute action.

Ce sentiment, de nombreux professionnels l’éprouvent : les chefs d’entreprise bien entendu, les décideurs en général, mais aussi bien sûr tous les acteurs du soin ou de l’éducation, et aussi tous ceux qui sont engagés dans le travail social.

Les dirigeants et décideurs sont confrontés à des demandes divergentes qui les obligent à faire des choix qui ne seront pas toujours compris, un choix business qui peut mettre en difficultés des emplois ou des projets, des choix managériaux qui vont retarder la satisfaction des actionnaires, bref, des renoncements qui soulèveront au mieux l’incompréhension, au pire des remises en cause de leur légitimité.

Les travailleurs sociaux, le personnel éducatif, les professionnels du soin, quant à eux, sont confrontés au quotidien à la vulnérabilité humaine : souffrance d’un enfant, isolement d’un patient, traumatisme d’une personne accompagnée, …. Autant de situations qui exigent de leur part écoute et grande disponibilité, mais aussi d’autres réponses plus concrètes :

-         Le courage de dénoncer certains faits (les enseignants témoins d’enfants maltraités devant faire le choix de signalements auprès d’autorités judiciaires en savent quelque chose)

-         La créativité lorsqu’il s’agit d’accompagner une sortie de crise (par exemple l’insertion professionnelle après des séjours en prison)

-         La suspension du jugement et de l’évaluation quand certains comportements heurtent nos habitudes, notre culture, nos valeurs (par exemple, dans les Lieux d’Accueil Enfants-Parents où le travailleur social a pour rôle de favoriser les échanges entre enfants et les jeux, il est nécessaire de se concentrer sur le progrès des enfants et sur les liens parents enfants plutôt que sur l’emploi de certains mots ou le recours à des méthodes discutables en termes d’alimentation, de sanction, de négociations….)

Ces métiers et ces fonctions sont occupés par des personnes qui sont réellement engagées (cf. pour plus de précisions mon article sur l’engagement, et celui sur la différence entre engagement et motivation) et donc liées à leurs missions par un profond attachement à un rapport au monde spécifique en lien avec des valeurs fortes qu’ils défendent en tout lieu. Cet engagement n’a de limite que s’il est ponctué par un travail réflexif qui permet de prendre du recul sur toutes ces tâches que l’on considère comme des obligations

Obligations vis-à-vis des tiers accompagnés, mais aussi vis-à-vis d’un monde qu’on veut améliorer, vis-à-vis de possibles imaginés qu’on veut rendre réels.

Travailleurs sociaux, éducateurs, personnels soignants, dirigeants… parmi eux de nombreux engagés qui se sentent obligés de répondre aux questions que pose leur environnement, avec force et courage mais aussi… LUCIDITE. Et c’est là que les échanges de pratiques prennent tout leur sens.

 

Echanges ou analyses de pratiques

 

Si pour ces acteurs, verbaliser ce type de doutes, ces interrogations, ce besoin de clarification, ainsi que la valeur de ces « obligations » est sans doute bienfaisant et réconfortant, ce n’est pas toujours suffisant.

C’est pour cette raison que les groupes d’échanges de pratiques ont tout intérêt à solliciter des animateurs en capacité d’inciter les participants à la réflexivité, à l’analyse, à la clarification, à la création et diffusion de nouvelles idées. Un animateur qui connaît le poids des mots et des maux… : les mots pour tenter de renforcer la précision des propos et de la compréhension, les maux parce qu’ils sont les symptômes d’interactions et d’interdépendances qui ne relèvent pas uniquement d’activités professionnelles particulières mais révèlent des influences externes à examiner sous différentes perspectives : sociétales certes, mais aussi géopolitiques parfois, et aussi souvent historiques, législatives, éducatives, etc…

L’animateur a pour rôle de favoriser l’expression (sous toutes ces formes, verbales avant tout mais pourquoi pas artistiques, ludiques, …) des professionnels présents en groupes d’analyses de pratiques qui apportent leur témoignage relatif à une situation difficile, ou qui racontent leurs doutes, leurs freins, leur coup de cœur, l’événement récent qui les a marqués, des indignations, des blocages externes les empêchant de mener à bien des décisions estimées nécessaires…

Des personnes engagées ont tendance parfois à culpabiliser parce que c’est bien toute leur personne qui s’affirme dans leur travail, dans leurs missions. Les résistances auxquelles elles sont confrontées semblent remettre en cause parfois le bien-fondé de leur engagement qui par l’expression et la clarification en groupe, guidée par l’animateur, va reprendre son sens originel et leur permettre de s’orienter dans une réalité pas toujours conciliante mais suffisamment épaisse pour ne pas être niée, suffisamment porteuse de sens aussi pour être prise en compte dans toutes ses dimensions.

Actions, réalité, imagination de nouveaux possibles, valeurs, interactions, tout cela va être confronté avec l’aide du superviseur…

 

Des philosophes pour superviser ces analyses de pratiques ?

 

Evidemment si je réponds oui, on me rétorquera que je prêche pour ma « paroisse ». Pas faux… mais surtout je m’appuie sur mes pratiques, mes expérimentations de terrain.

Si la philosophie est une discipline parfois ardue et toujours exigeante, elle enseigne surtout l’art de questionner et la problématisation. Souvenez-vous de vos cours de terminale et de votre professeur qui vous expliquait que vous auriez la moyenne au bac en philo si votre introduction posait correctement la problématique du sujet de composition : vous avez appris, tant bien que mal à vous interroger sur l’intérêt de se poser telle ou telle question, sur la pertinence de formules, de citations, d’idées….. Problématiser, c’est se demander quelle est la légitimité de nos questions, la portée universelle de leur signification et les lieux singuliers dans lesquels elles se posent, et c’est aussi examiner la pertinence des réponses existantes…

 

Le superviseur philosophe ressemble un peu à ce professeur qui insiste sur la problématique et vous recommande le dictionnaire avant la bibliographie, les questions avant les réponses, l’exposition de l’ensemble des problèmes avant la formulation de solutions, l’examen de différentes perspectives avant l’affirmation d’une position tranchée ou avant une décision ferme et assumée….

 

Par exemple lorsque l’on a abordé des difficultés d’adaptation de certains enfants en structure collective, nous en sommes venus au travers d’exemples concrets vécus par les travailleurs sociaux à interroger aussi le poids de certaines normes, certaines formes de résilience, la question de la réciprocité, les théories scientifiques de l’évolution, ….

Lorsque l’on a parlé de difficultés des liens entre certains parents et enfants, on a interrogé le concept de parentalité, son histoire (très récente), l’encadrement juridique des droits de l’enfant, la question de la discipline, le « faire-famille », l’autorité, etc…

Dans le champ managérial, lorsqu’on a pu aborder des difficultés dans les prises d’initiative des salariés, on a pu explorer les pratiques qui nous ont amenés à parler de considération, de confiance, du poids de la performance, du professionnalisme, de l’expérience,…

 

Les notions s’enchaînent au fur et à mesure des discussions, au philosophe d’être suffisamment aguerri et bien préparé pour associer chaque propos à une explicitation des notions abordées et pour faire des liens entre elles.

 

Les discussions ne sont jamais terminées après ces séances, et elles se poursuivent dans les couloirs, dans les moments informels et dans les réusions d’équipes….

Les interrogations formulées viennent éclairer le quotidien d’un jour nouveau pour ceux qui auront envie de poursuivre un travail d’introspection aux vertus responsabilisantes… Il s’agit en effet de trouver et affirmer sa propre place à l’intérieur de ses engagements. Un questionnement sans fin mais qui donne du sens à la vie, finalement….

Une condition cependant : une appétence pour le chemin vers la lucidité, difficile à atteindre, jonché de ronces et d’obstacles, mais la pensée procure aussi ses joies, quand jaillit l’idée nouvelle, comme à l’approche d’une oasis ou d’un belvédère…

 

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