Retour sur «L'affaire Charlie Hebdo» dans Mediapart

L'article d'Edwy Plenel, «L'affaire "Charlie Hebdo" ou la caricature de l'époque» a suscité plus de 200 commentaires en 36 heures (nous en sommes actuellement à 258). Nous n'en attendions pas moins dans la mesure où cet article était en partie destiné à prolonger tout ce que vous aviez écrit dans la partie Club les jours qui ont précédé, notamment sur les billets de Peneloppe «Liberté d'Expression ?» et d'Abassourdine «Charlie Hebdo se fait Hara Kiri».

L'article d'Edwy Plenel, «L'affaire "Charlie Hebdo" ou la caricature de l'époque» a suscité plus de 200 commentaires en 36 heures (nous en sommes actuellement à 258). Nous n'en attendions pas moins dans la mesure où cet article était en partie destiné à prolonger tout ce que vous aviez écrit dans la partie Club les jours qui ont précédé, notamment sur les billets de Peneloppe «Liberté d'Expression ?» et d'Abassourdine «Charlie Hebdo se fait Hara Kiri».



En premier lieu, nous tenons à saluer la richesse de vos commentaires, et la cordialité du ton généralement employé. Des échanges tels que ceux-ci nous démontrent que Mediapart est bien capable d'être ce que l'on en croit : un espace de libre opinion, de débat vif, où chacun écoute l'autre et lui répond, sans animosité. Le sujet pourtant se prêtait à des échauffements. Nous remercions plus particulièrement notre confrère du Nouvel Observateur Claude Askolovitch d'avoir bien voulu se prêter au jeu du participatif. Il est vrai que si chacun a exprimé son opinion, d'un point de vue extérieur à l'affaire, Claude Askolovitch en est lui un des protagonistes. C'est une chance pour nous tous qu'il ait jugé que le débat sur Mediapart était assez sécurisant pour vouloir y prendre part.

 

Contradiction il y eut pourtant. Dans son intervention, Claude Askolovitch rappelle ses motivations à donner l'alerte sur un texte qui lui a semblé grave. Le jugement rendu dans des caricatures de Mahomet pointait qu'une caricature s'apprécie dans un contexte. En l'occurrence celui d'un journal satirique, dont le lecteur attend justement une large part d'irrévérence. Mais Claude Askolovitch situe lui, un autre contexte, celui de la «résurgence d'un antisémitisme populacier sur fond (sur prétexte, plutôt) de désespoir au Proche-Orient, [de l'] acceptation de discours (notamment, aussi) anti-musulmans qui n'ont rien à voir avec les farces hénaurmes des vieilles unes de Charlie, et surtout les brouillages, les recompositions du temps (l'amitié Dieudonné Le Pen, par exemple, parfaitement logique), et ce point de contact entre Siné et Dieudonné, la liste Europalestine».

 

Dans ce contexte de retour d'un antisémitisme rampant, un auteur -dont l'appartenance à un cercle d'amis de la Palestine a viré à l'intégrisme- pourrait témoigner d'un certain antisémitisme. Et une interprétation : le fait que Siné joue sur l'association juif et argent.

 

Nombre d'entre vous ont contredit Claude Askolovitch. Tout d'abord parce que Siné s'est désolidarisé de la liste Europalestine comme nous le rappelle beber999: «...au début il y avait de réels amis de la Palestine (auxquels j'assimile Siné) dans la barque. Pour moi, Siné s'est fait avoir à l'époque, et pour avoir pu lui poser la question la veille du scrutin, je peux vous dire qu'il n'était plus du tout enthousiaste» Ensuite parce qu'il vous semble dangereux d'invoquer l'antisémitisme de façon trop hâtive. Refuser de rire des juifs ou du judaïsme, serait une façon de les séparer du reste de la société. Charlie présente toujours des Noirs avec de grosses lèvres, des vieilles catholiques avec sac à main et de grosses boucles d'oreilles rondes. Ne serait-ce pas creuser le lit de l'antisémitisme justement que de s'affoler dés que le mot «juif» se glisse dans une polémique? Sylvain Jean nous informe d'ailleurs: «A faire des "juifs" des gens à part, on se transforme en fourriers de l'antisémitisme. C'est d'ailleurs ce que dit Avraham Burg , ex-président de la Knesset»

 

Et puis Siné est caricaturiste. René Lorient définit la caricature comme suit : «La caricature, souvent, pour être efficace s'appuie sur les lieux communs, ramène le particulier au lieu commun immédiatement identifiable. Le lieu commun est par nature porteur d'archaïsme».

 

Caricaturiste, héritier d'une longue tradition comme l'écrit Edwy Plenel, Siné prétend faire rire avec une matière qui a priori n'est pas drôle. Simon Grivet écrit : «Si la provoc de Siné est bannie (et je n'en étais pas spécialement fanatique) autant plier les gaules tout de suite.» Le jugement rendu à l'occasion des caricatures de Mahomet notait qu'une caricature ne devait pas être appréciée sur le critère de son bon goût. Une majorité de commentateurs ne partage pas la présomption d'antisémitisme qui pèse sur Siné. D'autant que celui-ci avait rédigé un texte dans lequel il admettait le fait d'avoir produit un texte synthétique qui ne reflétait pas sa pensée, et qui pouvait être mal interprété.

 

Siné a passé le plus clair des 79 premières années de sa vie à dire merde à tout le monde, Il est probable que ce texte soit le premier qu'il écrive dans lequel il s'excuse. Cet argument pèse son poids dans le débat en ce qu'il clarifie sa position. Son métier c'est de provoquer, de choquer. Johnburrow précise d'ailleurs : «Siné ne reconnaît pas à mon avis avoir été trop loin en acceptant de publier un texte dans l'édition suivante ; il reconnaît que ces propos peuvent être mal interprétés, c'est à dire d'une manière différente de ce qu'il a voulu exprimer. Ce n'est pas dire qu'il est allé trop loin.» Cependant, cette position n'est pas unanime, JMCH note que : «Il relie ouvertement le supposé arrivisme de l'accusé et sa conversion à une religion. Son désir de salir cette religion est clair» ; Pour Vidi : « On trouve [dans les propos de Siné] de vieux poncifs antisémites associant Juif, argent, pouvoir, assortis de moqueries.» Pour ART MONIKA, qui admet avoir «ri sans retenue» au sketch de Desproges «il y a des juifs parmi nous», le rapprochement opéré par Siné est «tout à fait incongrue, inutile, et a raté la cible»

 

Si Albert Londres souhaitait par ses reportages, «porter la plume dans la plaie», Charlie Hebdo n'a de raison d'exister que s'il vient mettre du sel sur cette plaie. La rendre plus douloureuse, plus visible.

 

Aussi, une tentative, quelle qu'elle fût, de normaliser Charlie vous émeut, à raison.

 

Vous avez aussi largement abordé le sujet du directeur de Charlie Hebdo, Philippe Val (qualifié de «rédictateur en chef» par Jean Bachèlerie), et ce que vous appelez ses «dérapages». Il est question de plusieurs choses.

 

En premier lieu, de sa présumée volonté d'hégémonie sur le titre. Vous rappelez certaines stratégies financières qui font de lui et de Cabu les propriétaires de fait du journal. Cette ambition passerait, entre autres, par l'imposition d'un choix de ce qui peut ou non être livré à la satire. Et pourquoi pas par l'affirmation de son autorité de chef au sein de la rédaction. Cette volonté de clouer Siné au pilori, avec ce mot d'excuse qui devait être publié au coté d'un manifeste de désaveu émanant de la rédaction, tendrait à étayer cette thèse.

 

Certain évoquent le différent qui oppose Siné et Val au sujet du journaliste Denis Robert, Francis Marx s'interroge : «Pourquoi ne pas avoir parlé de Denis Robert et de Clearstream ? Affaire où l'on voit que Charlie a le même avocat que Clearstream. Denis Robert a perdu son procès contre Clearstream et Val l'a enfoncé alors que Polac et Siné l'ont soutenu.»

 

Le fin mot de l'histoire ? Soyons honnête, nous n'en saurons vraisemblablement jamais rien. S'il est vrai que la première déclaration de Val («indéfendable devant un tribunal») suggérait que des pressions -au moins- aient déjà eu lieu, et s'il est vrai que l'usage de l'action en justice par Nicolas Sarkozy ne semble pas improbable, il semble évident que que le cas Siné était défendable, puisqu'un précédent avait existé, concernant le même journal, et que le texte alors envoyé par Nicolas Sarkozy lui aurait très bien pu être retourné. D'autant plus que Siné, loin de persister et de s'entêter, était prêt à reconnaître qu'il avait procédé à un raccourci hâtif, pouvant être interprété dans un sens qu'il ne voulait pas lui donner.

 

Alors le copinage? On n'attaque pas la famille Sarkozy ? Ça ne paraît pas vraiment crédible comme l'indique Johnburrow : «Pour avoir pas mal lu Charlie depuis quelques années, je ne suis pas certain que l'analyse se limite à un risque de représailles judiciaires de la famille Sarkozy.»

 

En dernier recours, pèse sur Val un une suspicion bien plus grave, vu sa place. Aurait-il été gagné par le politiquement correct sans discernement ? Car, comma l'a écrit Beber999 «si un humoriste n'a plus le droit de choquer dans Charlie, ce journal perd sa raison d'être». En effet, il ne deviendrait rien de plus qu'une feuille chou avec des gros mots et des dessins lointainement salaces.

 

Dans cette brève synthèse de vos échanges, une fois tirés tous les bouts de ficelles qui dépassent de la pelote de «l'affaire Charlie», une chose ressort : l'absence de sens. Non pas de vos contributions s'entend, mais des faits. Le pourquoi reste en suspend. Devons-nous, comme le suggère Francis Deron, mettre en parallèle la controverse qui agite les États-Unis suite à la publication par le New Yorker d'une caricature représentant Barack Obama en islamiste, sa femme en combattante armée d'une kalachnikov, dans le salon ovale où trône un portrait de Ben Laden ?

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