«Je ne suis plus comme avant la prison, je n'ai plus de désir»

Sexualité et prison 13/14 - Après plusieurs années de prison, Florian a retrouvé la vie à l’extérieur. Mais ni son désir, ni son plaisir.

Portrait d'un détenu dans une cour de promenade © Bertrand Lauprète Portrait d'un détenu dans une cour de promenade © Bertrand Lauprète
« J’étais en instance de divorce au moment de mon incarcération. Je pense que quand on aime une personne, il faut accepter qu’elle parte. Elle m’écrivait de temps en temps au début, et ne m’a jamais interdit de voir mon fils. J’ai toujours été clair avec lui : je lui ai dit qu’il était en droit de se faire son propre jugement et de ne plus me parler. J’ai essayé de dialoguer avec des filles à l’extérieur, mais au bout d’un moment, ça s’est arrêté. J’aurais aimé parler avec une personne de manière plus régulière, avoir un lien amical. Ça m’a manqué. Je ne sais pas comment ça se passe, mais dès l’entrée en détention, les envies diminuent. Certaines personnes qui ont fait plusieurs peines n’ont plus d’envie du tout. C’est à se demander s’il n’y a pas quelque chose dans la nourriture pour bloquer la libido !

A l’inverse, j’ai vu des gens avoir des pulsions sexuelles qu’ils ne contrôlaient plus. Une fois, j’ai vu un détenu qui attendait pour un parloir. Quand il a entendu la voix d’une surveillante, il m’a dit : « Ça sent la femelle ! » Ça m’a fait vachement peur de voir ce gars avoir des pulsions juste à entendre la voix d’une femme. J’ai même vu une personne aller à l’infirmerie et baver devant l’infirmière : il s’excitait sur la porte en attendant son rendez-vous. Je me suis dit que je n’aimerais pas être enfermé avec lui. Si les détenus étaient autorisés à avoir une vie sexuelle, ça apaiserait certaines tensions. C’est important d’avoir des relations d’échanges avec des personnes extérieures. Certains détenus ne cachaient pas avoir eu des relations sexuelles avec leur compagne au parloir. Pour cela, certains perdaient des RPS [réductions de peine supplémentaires], d’autres écopaient de suspensions de parloirs. Mais à leur retour de la visite, il y avait beaucoup moins de tensions. Ils se sentaient mieux dans leur tête. Plus d’UVF, c’est la solution. Moi, je n’avais pas de relations au parloir.

Maintenant que je suis sorti, je n’ai plus de désir. Je ne suis plus comme avant, je n’ai plus envie. J’ai du mal à avoir un rapport. Je me sens stressé et angoissé quand je suis avec une fille. J’ai peur de ne pas y arriver, peur d’être nu devant elle, peur de ne pas lui faire plaisir, alors qu’avant je n’avais pas de problème avec ça. Vous ne savez plus comment réagir : même si vous avez envie, vous êtes bloqué. Après, chacun l’exprime comme il peut : violence, haine, colère, délinquance et j’en passe… Après des années de privation sexuelle, on ne peut pas avoir des rapports normaux aux autres. On ne peut pas sortir indemne de tout ça. »

Anne Chereul et Laure Anelli

Cet article est issu de la revue trimestrielle Dedans-Dehors, éditée par l'Observatoire intertional des prisons. Pour le citer : Observatoire international des prisons, "Je ne suis plus comme avant, je n'ai plus de désir", Dedans-Dehors, n°90, décembre 2015, p.34 Pour vous abonner à la revue papier, c'est ici.

Les autres billets de la série "Sexualité et prison" :

"Sexualité en prison : la grande hypocrisie" (1/14)

De surveillante de prison à femme de détenu (2/14)

Au coeur des parloirs intimes (3/14)

"Le premier parloir intime, c'est comme aller à sa première boum" (4/14)

De la frustration sexuelle à l'incapacité à se réinsérer (5/14)

Sexe en prison : le plaisir empêché (6/14)

Etre homo en prison (7/14)

Le corps des femmes sous contrôle (8/14)

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Contre la misère affective, des prisons mixtes ? (10/14)

Le couple à l'épreuve de la prison : témoignages de femmes de détenus (11/14)

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