Olivier Hammam (avatar)

Olivier Hammam

Humain patenté mais non breveté.

Abonné·e de Mediapart

1169 Billets

5 Éditions

Billet de blog 14 septembre 2019

Olivier Hammam (avatar)

Olivier Hammam

Humain patenté mais non breveté.

Abonné·e de Mediapart

Le piège des mots (troisième partie).

On (en ce cas, “on” est Ma Pomme) supposera que la deuxième partie évoluera de manière que sa fin permettra de la relier souplement et comme en une évidence à cette partie-ci, laquelle concerne une question à peine effleurée dans la première partie et tout juste esquissée dans la deuxième: quoi que l'on fasse, on le fait bien, et “pour le bien”. Même quand on fait mal ou “pour le mal”.

Olivier Hammam (avatar)

Olivier Hammam

Humain patenté mais non breveté.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

[Deuxième partie]


Je le disais précédemment, on ne peut être observateur de son contemporain immédiat sans y mettre sa subjectivité, il faut une certaine distance, deux ou trois générations au moins, pour ne pas le lire trop au filtre de ses idéologies. Les mots n'ont pas de sens, donc on doit leur en attribuer qui soient le plus vraisemblables possible selon qui les prononce, dans quel contexte et selon quelle visée supposée. On est mauvais juge du moment présent parce qu'on ne sait pas de quoi l'avenir sera fait, sinon qu'il sera la conséquence de certains choix du passé. Prenez quelqu'un comme... J'hésite, tant on a le choix! Le cas de... Allez, je prends le cas d'Emmanuel Macron. Je songeais à Donald Trump mais ma connaissance du contexte étasunien n'est pas si précise que je puisse faire des remarques aussi valides que dans le contexte français, que je connais intimement et que j'ai eu l'occasion d'observer de l'intérieur et de l'extérieur. Donc, Emmanuel Macron. Que sais-je de lui? Presque rien. Et que sais-je de son équipe gouvernementale, de ses soutiens au Parlement? À peine plus. Il y a des gradations, certaines personnes publiques sont plus transparentes, certaines plus opaques. Emmanuel Macron est transparent, Édouard Philippe semble moins transparent mais non opaque, le terme adapté est “translucide” je crois. Après vérification c'est le cas: semi-opaque ou semi-transparent. Certains sont franchement opaques, je pense notamment à François de Rugy: aujourd'hui encore je me demande pourquoi il fut nommé au ministère de l'environnement tant il était évident dès le départ qu'il finirait par être pris la main dans le pot de mensonges éhontés et dans le sac. En même temps, il y a peut-être une logique dans ce choix, on verra ça plus loin. Certains députés et moindrement certains sénateurs En Marche! et assimilés sont eux aussi opaques, beaucoup sont translucides, certains transparents.

Pour les individus, la transparence ou l'opacité sont inverses dans leurs conséquences que pour les réalités symboliques: plus un individu est transparent, moins il est lisible. C'est que, les réalités symboliques sont censées pointer vers des réalités effectives, donc plus elles sont transparentes mieux on peut déterminer la réalité pointée. Les individus, du moins les individus humains, sont physiquement opaques, bien sûr, on ne voit pas plus à travers Macron que Philippe ou de Rugy. Cela dit, il existe des personnes qui savent donner l'impression d'être transparentes ou translucides, les illusionnistes. Pour y parvenir elles utilisent, disons, des jeux de miroir. Pas toujours proprement des jeux de miroirs mais du moins, le principe général est celui-là, donner l'impression qu'on voit une certaine chose alors qu'on en voit une autre, par des fausses perspectives, des jeux de lumière et proprement avec des miroirs, des surfaces réfléchissantes, ou avec des prismes. Sinon Jean-Luc Mélenchon de manière assumée et publique avec ses fameux “hologrammes”, qui n'en étaient pas mais étaient justement des effets de lumières et des jeux de miroirs, les politiciens ne font pas – ou ne disent pas faire – de l'illusionnisme de ce genre. Je ne jurerai pas que, lors de la dernière campagne présidentielle, Mélenchon fut le seul à utiliser ce système des “hologrammes” mais si d'autres l'ont fait ils ne s'en sont pas vantés. Peu importe car ça ne change rien, de toute manière toute prestation de tribune est illusionniste en ce sens que l'on met en valeur les tribuns par des jeux de lumière et des fausses perspectives qui les montrent “dans toute leur gloire”: même Nicolas Sarkozy peut apparaître lumineux et de grande taille si on sait y faire, et à condition qu'il soit seul à la tribune. L'illusionnisme qui m'intéresse ici est celui qu'on peut créer par la parole. Il tire parti du fait que les mots n'ont pas de sens, ce que je caricature dans mon petit apologue sur “Notre Président” qui dit tout et le contraire de tout dans un même discours: si on a la maîtrise de la parole, on peut faire voir à chacun une chose différente dans une même image, et qui pour chacun, est “à son image”. La proposition biblique, l'Homme à l'image de Dieu, a un rapport avec ça, c'est par le Verbe et par la Parole que “Dieu” fait chaque humain “à son image”. D'un sens, il suffit à “Dieu” de dire à chaque humain “tu es à mon image” pour que chaque humain “se reconnaisse en ‹Dieu›’”. Bien sûr ça n'est pas aussi simple et direct mais ce n'est pas non plus très compliqué. Pour parvenir à faire accroire à une foule disparate et aux opinions divergentes qu'on est “à l'image” de chacun il faut savoir que les mots n'ont pas de sens, et travailler, beaucoup travailler, pour maîtriser le verbe si possible, la parole à coup sûr. Remarquez, un tribun n'a pas vraiment besoin de savoir et comprendre que les mots n'ont pas de sens, mais nécessité à maîtriser la parole.

Le verbe, ce sont proprement les mots, les phrases, les discours, la parole étant la part effective, le geste, l'articulation, les modulations de la voix, les jeux de physionomie. Avoir la maîtrise du verbe est un plus mais avec une bonne ”plume”, un bon rédacteur de discours, un bon “scénographe” et un bon “dramaturge” on peut ne pas l'avoir; en sens inverse, la maîtrise du verbe sans celle de la parole ne suffit pas. Pour le premier cas, une bonne illustration me semble la fameuse «scène du balcon» de la pièce Cyrano de Bergerac, où on a tous les cas: Christian, qui a “la parole”, belle figure, belle prestance, belle voix, n'a en revanche pas “le verbe” et ne sait énoncer que des platitudes; Cyrano lui propose d'être “le verbe” et se fait souffleur; en un premier temps ça fonctionne à-peu-près mais, séduite par son ramage, Roxanne l'incite à plus et mieux en dire mais comme ils n'ont pas trop préparé la chose, Christian perd pied, ça va trop vite pour lui; du coup Cyrano “prend la parole” car, dans la pièce, il a aussi cette maîtrise sur le plan de la voix, et se fait ventriloque de Christian, ce qui charme encore plus Roxanne car il joint “le verbe” à “la parole” de manière brillantissime. Sinon tous, beaucoup de politiciens de premier plan sont, en tant que personnes publiques, des “marionnettes” portés par la voix de “ventriloques”. Ça n'induit rien quant à leur intelligence politique mais c'est ainsi, nous ne sommes pas également talentueux comme orateurs, spécialement comme tribuns. Et pour l'autre cas, on a de Gaulle et Mitterrand: tous les deux avaient la maîtrise du verbe; ils n'écrivaient pas toujours leurs discours mais le faisaient assez souvent et dans tous les cas les relisaient et les corrigeaient pour les adapter à leur voix, à leur manière de parler; en revanche, assez longtemps Mitterrand n'avait qu'une maîtrise limitée de la parole, probablement parce qu'il eut une moins bonne formation que de Gaulle, ou que celui-ci avait, disons, un talent naturel d'orateur; mais après son échec de 1974 et à l'incitation, entre autres, de Serge Moatti, il finit par consentir à se former auprès de spécialistes pour acquérir une bonne maîtrise de la parole, qui ne soit pas cantonnée dans le spectre de l'éloquence de tribun limitée à la persuasion auprès d'un public “convaincu d'avance”: quand on veut devenir président de la République, on doit convaincre au-delà de son camp.

Emmanuel Macron. Pas de problème, la parole il l'a. Un talent inné mais travaillé. On connaît l"histoire, le théâtre scolaire (et à cette occasion la rencontre avec sa chère et tendre) qui lui montre son talent et lui donne le goût de se perfectionner. Pour le verbe, c'est mitigé: à l'évidence, il a un talent limité dans l'improvisation au sens strict:; tant que ça reste dans les limites de ce dont il est familier et pour lequel il a des “éléments de langage”, ça va, dès que c'est moins prévisible et d'autant plus s'il se confronte à un public peu favorable, ça passe beaucoup moins bien. Dans ces cas-là il utilise toujours les deux mêmes procédés, le “ton pédagogue” et le “ton offusqué”, souvent les deux en alternance. Avec ce problème que quand il est vraiment en roue libre il use toujours du même stock limité d'“éléments de langage”, qui ne sont pas toujours adaptés au contexte et à force, extrêmement prévisibles. Dans ces cas, il se rapproche plus de Mitterrand première manière que de Mongénéral, bien qu'à l'inverse: Mitterrand avait le verbe haut mais une parole stéréotypée, Macron a la parole haute mais un verbe stéréotypé.

Macron, je ne le connais pas autrement que par son apparence, par son personnage public. Les politiciens ne sont pas des comédiens (quoique: certains, assez rares cependant, me semblent bien des comédiens sans autre talent égarés en politique) mais à l'instar de ceux-ci, on n'en connaît que l'apparence, on peut même dire qu'en majorité les politiciens font bien moins émerger leur personne privée, leur vraisemblance en tant que politiciens étant tributaire de la vraisemblance de l'adéquation entre personne publique et personne non publique; un comédien qui joue habituellement les méchants peu intelligents peut se présenter en tant que personne privée comme gentil et intelligent sans que ça donne moins de vraisemblance à ses prestations, on peut même dire que ça renforce sa notoriété par la démonstration de sa capacité à donner de la vraisemblance à un personnage qui est très différent de lui. Remarquez, il se peut que la personne réellement privée, celle qui n'intervient pas dans les médias, soit un ignoble salaud, et que le comédien joue un rôle en se présentant comme une aimable personne. On se trouve confronté à la même question: toute personne publique joue un rôle, certaines jouent “nature”, présentent un personnage assez proche de la personne privée, d'autres jouent des rôles de composition. Je pense notamment à quelqu'un comme Gérard Depardieu: en tant que comédien il montre une certaine intelligence, celle du comédien capable de jouer des rôles de composition très variés; comme personne publique il présente deux faces, celle “grand public” d'un personnage truculent, vulgaire, grossier, aux propos à l'emporte-pièce, un gros con, celle “petit public” où il apparaît beaucoup plus fin et moins rentre-dedans. En toute hypothèse, sa personne privée, disons, “intime”, correspond plus au troisième cas, mais son autre personnage public a lui aussi une certaine vérité, mais plutôt “extime”. Disons, c'est un comédien en toute occasion mais selon toute vraisemblance son rôle “petit public” est le plus proche de sa personnalité intime, sa propre représentation de soi. Ne connaissant Macron que comme personnage, je ne peux que faire des hypothèses sur, disons... Ben, je ne sais trop que dire.

Voici le cas: Emmanuel Macron est un acteur politique avant d'être un personnage public, et en tant qu'acteur politique, je ne peux que supposer quel est son projet, donc quelle est son idéologie de base. Même si tout n'émerge pas de ce qui se passe dans le secret des cabinets, ni toujours dans ce qui anime les acteurs politiques, leur projet de société à long ou très long terme, avec le recul du temps on peut découvrir que certains de ces acteurs avaient un tout autre projet que celui qu'ils prétendaient défendre ou que les commentateurs de la chose publique ou que leurs adversaires leurs supposaient. Je n'ai pas d'exemple en tête mais je sais que le cas ne fut pas si rare, dans tout groupe socialement éminent il y a des “taupes” et des “sous-marins”, des personnes qui entrent dans ce groupe alors que leur propre idéologie est en contradiction avec celle de ce groupe, soit pour y recueillir des informations qu'elles vont transmettre à leur propre groupe idéologique, soit pour le “miner de l'intérieur”. Mais dans l'instant, et d'autant plus si elles ont une position éminente dans le groupe où elles se sont introduites, en public elles se feront les défenseurs et propagandistes de ce groupe, non de celui dont elles partagent l'idéologie. Je ne sais rien de certain quant au projet, disons, réel d'Emmanuel Macron, donc ici et maintenant je dois le considérer sincère, considérer qu'il est porteur d'un projet qui correspond à son idéologie propre, qu'il n'est ni une taupe ni un sous-marin.

Comme observateur, je ne vois pas de différence particulière entre les projets politiques de l'ensemble des gouvernants du fameux “G7”, l'Allemagne, le Canada, les États-Unis, la France, l'Italie, le Japon et le Royaume-Uni. Parmi eux il y a trois “gentils”, trois “méchants” et un non classé mais du moins, supposé ne pas être “gentil” s'il n'est pas proprement classé “méchant”. Le critère pour déterminer les gentils et les méchants, en ce 14 septembre 2019, n'est plus vraiment celui en vigueur il y a ne serait-ce que dix ans, la catégorie “extrême-droite”. Il y a plusieurs raisons au changement, dont le fait qu'une large part des éléments constitutifs de ce qui déterminait la dogmatique de ladite extrême-droite forment le fonds de presque tous les partis réputés être “de gouvernement”. Dans un système politique mixte oligarchique-aristocratique la qualification «parti de gouvernement» ne découle pas d'une capacité avérée ou supposée à gouverner mais par le fait que ce parti a déjà participé à un gouvernement comme parti majoritaire ou sur une durée significative; le second cas est notamment représenté par le Parti libéral au Royaume-Uni et aux Parti vert en Allemagne, qui n'ont jamais été majoritaires mais ont fait partie de plusieurs gouvernements. Cette classification est intéressante par ce paradoxe: on peut constater que sur une durée assez longue tels partis ont démontré leur incompétence, leur difficulté au moins et parfois leur incapacité à gouverner à la satisfaction d'une part suffisante de la population pour se maintenir au gouvernement plus qu'un mandat, ou dans les États où les élections législatives sont à la proportionnelle, à maintenir ou augmenter leur part de soutien en proportion ou en nombre de voix. Je parle là des États du type “démocratie libérale”, dont vous savez déjà qu'ils ne m'apparaissent ni vraiment démocratiques, ni spécialement libéraux sinon au plan limité du “libéralisme économique“, lequel a un lointain rapport avec le libéralisme politique.


Incise. Le rapprochement entre libéralismes politique et économique est de circonstance. Factuellement, on devrait dire pour le second “économisme politique”, celui déterminé au XIX° siècle comme “capitalisme”, l'option opposée étant le “communisme”, qui est aussi un “économisme politique” puisque l'un et l'autre courant ont en commun de considérer que l'économique détermine le politique, ce qui depuis deux siècles maintenant n'est pas démontré et même, est contredit par les faits, mais peu importe ici. Il se trouve que le libéralisme politique s'est développé à la même période, et il se trouve que là où il devint une composante importante, l'économisme politique le devint aussi. Cependant, sur cette période on peut constater que l'économisme capitaliste” se développa presque partout en Europe, dans ses colonies ou anciennes colonies de peuplement, et en quelques autres lieux par choix ou par obligation (les colonies, protectorats et dominions n'avaient pas vraiment le choix de leur politique...), sans que cela s'accompagne nécessairement du développement du libéralisme politique. L'identification des deux courants et leur classement sous une même étiquette furent assez tardifs et ne furent pas universels, loin de là, notamment, les entités politiques où s'établirent des régimes “communistes” ne parlaient pas de “démocraties libérales” mais de nations “impérialistes” ou/et “capitalistes”, et dans celles qui furent, plus ou moins longuement, d'orientation “fasciste”, on parlait certes de démocraties sans les spécifier par un adjectif, ce qui dans le vocabulaire fasciste est une insulte presque aussi grave que d'être qualifié de régime communiste. Enfin, l'était, puisque désormais tout le monde est “démocrate”, du moins dans les discours publics. J'ai mon opinion sur la validité de la qualification “démocraties” pour les “démocraties libérales” et j'en parlais dans la première partie mais peu importe dans cette incise, le fait est qu'il n'y a pas de lien nécessaire entre libéralisme politique et libéralisme économique, il se trouve que pendant un temps assez long, en gros de la fin du XIX° siècle à la fin du XX° siècle, si ce ne fut pas continument, du moins les seules entités politiques où le libéralisme économique dominait formellement ou discursivement furent celles où dominait formellement ou discursivement le libéralisme politique, ce qui accrédita la fable selon quoi les deux étaient nécessairement liées, et l'autre fable selon quoi la libéralisation économique conduisait nécessairement au libéralisme politique, la seconde fable étant pourtant assez souvent démentie par les faits puisque pas mal de régime autoritaires ou dictatoriaux étaient “économiquement libéraux“ dans les décennies qui suivirent la deuxième guerre mondiale sans que ça favorise pour autant le libéralisme politique. La chute de l'Empire soviétique, précédée de peu de la “libéralisation” chinoise, ont depuis lors démontré de manière éloquente qu'il n'y a pas de lien substantiel entre ces deux “libéralismes”. Cela dit, bien avant la réputée ou supposée “chute du communisme” on avait pu constater qu'il n'y avait pas vraiment incompatibilité entre le communisme et l'économisme politique d'orientation capitaliste...


Donc, une convergence entre les projets politiques des gouvernements du “G7” et la perte de pertinence de l'épouvantail “extrême-droite”. Non qu'on ait cessé d'user du qualificatif, je l'ai relevé dans ce texte ou dans «Les mots qui piègent», ou dans un autre billet, je ne sais plus, on continue dans les médias “de gouvernement” – je veux dire, non ceux idéologiquement liés à un parti précis mais ceux où l'on semble considère que seuls les partis décrétés “de gouvernement” ont légitimité à gouverner – de qualifier le président du parti La Ligue en Italie, et le président actuel du Brésil, de dirigeants “d'extrême-droite”, mais il y eut récemment, en gros depuis le milieu de la décennie 2000, l'apparition de mouvements politiques plus ou moins formels qui ont en commun de mettre en cause, au moins en discours, le libéralisme sous ses deux aspects, mais se séparant sur presque tout le reste et se déployant sur tout le spectre politique, depuis la supposée extrême-gauche jusqu'à la supposée extrême-droite, sans compter les courants inclassables dans ces catégories de “droite” et de “gauche”, notamment l'écologie politique. Du fait, il devint problématique, tant par ce que soulevé, la “banalisation” non pas de cette supposée extrême-droite ni de ses thèmes mais de son projet politique, pour être clair, son intégration dans les projets politiques de presque tous les partis réputés de gouvernement, que par la mise en cause des régimes et projets politiques “de gouvernement” très au-delà de cette extrême-droite, enfin par le fait que les anciennes polarisations devenaient non fonctionnelles – la fameuse fin supposée de l'opposition gauche-droite, qui n'est pas évidente mais qui pointe autre chose, la difficile distinction entre projets politiques des réputés “partis de gouvernement”, qui ne marque pas la fin de la polarisation mais son déplacement vers une autre opposition –, il fallait trouver un autre épouvantail qui ne chassait pas l'ancien, du moins en discours, mais permettait de classer ces nouveaux mouvements parmi les groupes idéologiques à projet politique indésirable. Et l'on inventa le populisme. Enfin, on ne l'inventa pas d'un coup d'un seul, c'est un mot déjà ancien, apparu en tant que qualification d'une idéologie politique, à la toute fin du XIX° siècle (à l'origine, ce fut un mouvement politique né aux États-Unis, qui était difficilement classable, du genre “et de gauche et de droite”, classiquement réputé à gauche lors de sa fondation (non par lui-même mais par les historiens et les médiateurs) parce qu'il avait un projet politique d'orientation socialiste voire communiste (non marxiste) mais ça n'est pas si simple, c'était, comme on dit, un parti «agrarien», donc, comme l'indique l'article de Wikipédia, assez peu déterminable:

«L'agrarisme n'est ni du libéralisme ni du socialisme. En effet, il s'est construit en réaction à une double conjoncture de modernisation de l'agriculture et d'affaissement des prix agricoles (entre 1873 et 1895). Mais l'agrarisme est aussi tombé dans un anticapitalisme parfois primaire, notamment à cause de son mépris pour la ville, et dans un antisémitisme parfois explicite et virulent, jouant un rôle dans la diffusion du cliché du Juif comme homme d'argent et ennemi des campagnes. Il prône aussi le “retour à la terre” pour lutter contre les débuts de l'exode rural et favoriser le retour aux “vraies valeur” traditionnelles».

Cette brève description explique assez bien, je pense, pourquoi par la suite les mouvements “agrariens” furent un réservoir de dogmes pour les partis et mouvements “de gauche” et “de droite”, et que ses animateurs intégrèrent par la suite aussi bien des mouvements anarcho-syndicalistes que fascistes (au début du XX° siècle les mouvements agrariens italiens se répartirent à-peu-près autant dans l'une et l'autre voie, certains furent les initiateurs des premiers “faisceaux”, pas spécialement d'extrême-droite mais qui inspirèrent les idéologues du Parti fasciste plus par leur organisation que leur idéologie, ce qui n'empêche que beaucoup de membres de ces “faisceaux” agrariens se rallièrent au fascisme). Mais le terme “populisme” a changé d'usage, donc changé de sens, ces derniers temps, il désigne globalement tout mouvement formel ou informel qui met radicalement en cause la “démocratie libérale”, au point que depuis quelques temps même les mouvements écologistes commencent à être réputés “populistes”.

Si vous m'avez un peu lu vous savez que je parle à ma façon de complots et de complotisme, et que j'ai un principe: je ne crois pas aux complots mais je les constate. Ce qui signifie simplement ceci: on peut participer à un mouvement qui a toutes les caractéristiques d'un complot, voire l'initier, sans pour cela proprement fomenter un complot, et surtout sans supposer participer à un mouvement “complotiste”. Pour rappel, cette définition du TLF:

«Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l'intention de nuire à l'autorité d'un personnage public ou d'une institution, éventuellement d'attenter à sa vie ou à sa sûreté [et par extension] projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes».

Je dis pour rappel parce que je cite assez régulièrement cette définition, et à chaque fois je dois l'amender. D'abord sur le second mot, “secret”, et sur le troisième, “concerté”. De fait, il est des complots secrets, tels ceux mentionnés dans la première partie de cette discussion, en tout cas que j'ai fait dans un billet récent, mis en œuvre par deux secteurs industriels, ceux du tabac et de l'amiante – quoique, le caractère secret des menées complotistes du secteur de l'amiante n'est pas évident –, concoctés dans le secret, ou pour une action clairement complotiste, telle la désormais fameuse «opération Condor», mais ce n'est pas le cas de beaucoup de mouvements à caractère complotiste. Un “complot” n'a pas nécessité à être proprement concerté, je pense notamment à cette énorme opération de désinformation concernant le Kosovo, qui se déploya pour l'essentiel en 1999 bien que, si je me souviens, elle commença de se mettre en place en 1998. Ce fut clairement une campagne de type “bourrage de crâne”, où l'on diffusa des fausses informations qui se révélèrent assez vite après telles, mais furent reprises par une large part des médias comme vraies et vérifiées même quand elles étaient invraisemblables. Non qu'il n'y eut des raisons objectives d'intervenir, ni qu'il n'y eut d'exactions ignobles, mais la présentation faite de ce qui se déroulait au Kosovo était très au-delà de la réalité de terrain, et fallacieusement manichéenne, d'un côté les “bons”, de l'autre les “méchants”, d'un côté les victimes, de l'autre les bourreaux, et des nombres de personnes déplacées ou massacrées extrêmement au-dessus des nombres réels, alors que sur le terrain les choses étaient moins tranchées, entre autres choses, les Kosovars “serbes” ne furent pas moins objets d'exactions que les Kosovars “albanais”, et aussi, les Kosovars albanophones ont subi les exactions aussi bien des milices “serbes” que de la supposée “armée de libération” albanophone, qui n'aimait pas trop les albanophones modérés. D'ailleurs, après l'indépendance du Kosovo un certain nombre de responsables politiques modérés furent l'objet de tentatives d'assassinat dont certaines réussirent, et ce ne fut pas une mince affaire que de désarmer ces “libérateurs”. J'en parle parce que je ne suppose pas un dessein concerté au niveau des médias, et qu'au niveau des responsables politiques ou/et militaires qui souhaitaient une intervention d'une certaine forme il n'y eut pas nécessité à rendre leur dessein secret: quand on souhaite susciter une campagne de type “bourrage de crâne”, il suffit de convoquer dans son discours tous les poncifs qui distinguent le “bien” du “mal” et de les diviser clairement pour déterminer “le camp du bien” et “le camp du mal”; si c'est habilement fait, tous les médias “de gouvernement” (voir plus haut) ne peuvent faire autrement que de défendre “le camp du bien” et de fustiger “le camp du mal”, même parmi ceux où les médiateurs n'ont pas vraiment l'impression que les choses sont aussi claires et aussi tranchées.

Puisque j'en suis aux cas avérés de complots ni secrets ni concertés, je pense à un “emballement médiatique” qui eut lui aussi des caractéristiques de type complotiste, qu'on pourrait nommer un “complot spontané”, que l'on nomma par la suite «l'affaire du RER D». En soi ce n'est pas un complot, son départ est une information “vraie” sur un événement faux. Vraie entre guillemets et faux sans guillemets parce qu'il est vrai qu'une personne déposa plainte, le 10 ou le 11 juillet 2004, en rapportant avoir été agressée dans le RER D, mais faux que cette agression eut lieu. Le journaliste de l'AFP qui a connaissance de ce dépôt de plainte et en apprend les détails n'a pas de raison a priori de douter de la réalité des faits, mais en revanche il devrait, si on en croit ce que disent les journalistes quant à leur pratique et leur “déontologie”, vérifier la véracité des faits. Entre autres choses, la plaignante rapporte avoir erré en gare de Garges-lès-Gonesse, et y avoir signalé son agression à des agents de la SNCF, donc l'avoir fait dans l'état où elle était supposée être juste après cette agression, où ses agresseurs auraient «coupé les cheveux de la jeune femme [puis] lacéré son tee-shirt et son pantalon, avant de dessiner au feutre noir trois croix gammées sur son ventre». Repris de la dépêche AFP. À ce point du récit, une personne raisonnable, moi par exemple, peut-être vous, se dit, il y a quelque chose qui cloche puisque, selon la plaignante toujours, elle appelle son petit ami qui habite à Aubervilliers, lequel vient la chercher pus retourne à Aubervilliers où elle dépose plainte. Entre les deux villes il y a au moins dix kilomètres ce qui signifie qu'entre la séquence précédente où elle signale son agression aux agents de la SNCF et l'arrivée de son compagnon, il se passe au moins 25 à 30 mn. D'accord: cheveux coupés à la sauvage, vêtements lacérés, croix gammées, plus – détail que je n'ai pas mentionné – gamin de 13 mois dans sa poussette, et personne n'appelle le commissariat le plus proche, celui de Garges, pour signaler la chose? Vous y croyez? Moi non plus. Mais le journaliste de l'AFP, pourtant armé de sa déontologie et de son souci de vérification, accepte pour vrai ce récit invraisemblable et son agence le diffuse dans une dépêche. Je n'insisterai pas sur l'aspect “emballement médiatique” qui n'est pas mon objet ici mais tous les médias ont repris ce récit invraisemblable, puis tous les commentateurs patentés, à commencer par les politiciens, en le prenant pour vrai, y compris les deux jours suivant la publication d'une enquête de deux journalistes de Libération qui établirent que cette agression n'eut jamais lieu et y compris dans Libération. M'intéresse ici le moment où on bascule de “l'emballement” à “la propagande”, cela sur un mode doublement complotiste: les médias et commentateurs en tant que comploteurs, et le discours complotiste des médias.

C'est que, dans le discours actuel les “complotistes” ne sont pas les “comploteurs”, ce sont les personnes qui “voient des complots”, non celles qui les réalisent. En tant qu'adjectif, “complotiste” peut se rapporter aux complots, en tant que substantif c'est un néologisme qui désigne les supposés “théoriciens du complot”, les personnes qui acceptent ou diffusent des hypothèses sur de supposés complots. Ici on se trouve dans le même cas qu'avec “démocratie” mais en négatif: quand on décrit quelque chose comme un complot ou une sorte de complot on n'est pas complotiste; quand un tiers avec lequel on n'a pas d'accointances ou auquel on s'oppose idéologiquement le fait, il est complotiste. En soi, l'emballement n'est pas “complotiste” mais n'a pu avoir lieu que parce que s'était développé depuis quelques années (on en a les prémisses depuis une dizaine d'années, surtout à partir de 1997-1998) avec une nette accélération après un certain jour de septembre 2001, et bien, un complot. Qui a encore lieu, d'ailleurs. Je n'ai pas encore donné ici les autres éléments qui expliquent pourquoi les médias et les politiciens ont accepté pour vrai un récit clairement mensonger, faux. Je cite:

«Violente agression antisémite dans le RER VERSAILLES (AFP), le 11-07-2004
Six hommes ont violemment agressé, vendredi matin dans le RER D, entre Louvres et Sarcelles (Val-d'Oise), une jeune femme de 23 ans qu'ils croyaient juive, avant de lui dessiner des croix gammées sur le ventre.
Les six agresseurs, d'origine maghrébine et armés de couteaux, ont coupé les cheveux de la jeune femme, accompagnée de son bébé de 13 mois, puis ont lacéré son tee-shirt et son pantalon, avant de dessiner au feutre noir trois croix gammées sur son ventre, a-t-on appris samedi de sources policières.
Les six jeunes hommes, qui étaient montés dans le train à la gare de Louvres, avaient commencé par bousculer la jeune mère, puis lui avaient dérobé son sac à dos, qui contenait ses papiers d'identité. C'est en voyant qu'elle avait une adresse dans le XVIe arrondissement de Paris, où elle n'habite plus, qu'ils auraient déduit qu'elle était juive, ce qui n'est pas le cas. "Dans le XVIe il y a que des juifs", avait alors lâché un des six hommes, avant que le groupe ne commence à agresser la jeune femme. Les agresseurs avaient ensuite pris la fuite en renversant la poussette, faisant tomber le bébé à terre, et en emportant le sac de la victime qui contenait, outre ses papiers d'identité, sa carte bancaire et une somme de 200 euros».

L'arrière-plan est donc un complot, un “dessein concerté” mais non secret, qu'on nommera «la fabrication de l'ennemi». Dans un contexte géopolitique globalement yin, globalement actif, viril, guerrier, on ne peut pas établir une polarité yin-yang, mais on a nécessité à établir des polarités. On le fera alors d'une autre manière, en instaurant un pôle yin “positif” et un pôle yin “négatif”. Bien sûr, chaque pôle est pour lui-même positif, et dans les faits les deux pôles sont “de même signe” parce qu'en polarité les pareils se repoussent et les contraires s'attirent, ce qui est vrai dans les polarités symboliques comme dans les polarités effectives, qualifier “l'autre pôle” de “négatif” est lié à une des acceptions ordinaires du mot, «ce qui n'est pas souhaitable» mais dans la symbolique géopolitique on a donc deux ensembles “de même signe”, censément deux ensembles “positifs” en ce sens que tous deux ont le même mode d'être au monde, ici un mode yin, et que son propre mode d'être est “positif”, «ce qui est souhaitable». À ce point la physique et la symbolique se séparent parce que dans le domaine du symbolique on peut avoir le cas d'une “positivité négative”, donc d'une “positivité positive”, ce qui en physique résulterait en “négativité” dans le premier cas et en “neutralité” dans le second. D'une certaine manière c'est le cas: pour lui même chaque pôle est “neutre” en ce sens que son projet politique est celui qui favorise la paix, donc la neutralité, et l'autre pôle négatif car vecteur de guerre. Mais comme les idéologies yin ont dans leurs fonds idéologique le dogme «Qui veut la paix prépare la guerre», les deux pôles “préparent la guerre”, ce qui comme déjà évoqué est une manière paradoxale de “vouloir la paix”. De fait, les deux pôles préparant la guerre ne peuvent longtemps rester ou se croire “neutres”. On se trouve dans cette configuration: le noyau de chaque ensemble est yin, et c'est à l'intérieur de chaque ensemble que s'instaure une polarité yin-yang en partie verticale (sommet yin, base yang), en partie horizontale (noyau principal yin, noyaux périphériques yang). La réalité étant complexe, nombre de noyaux secondaires sont tout aussi yin que celui principal et ont aussi une répartition verticale, l'ensemble des noyaux yin formant un noyau unique mais réparti. En théorie. En pratique, comme vous le pouvez constater les sous-ensembles yin d'un ensemble géopolitique formellement unifié sont plus ou moins “un seul noyau“ et la concorde universelle n'est pas vraiment ce que l'on peut observer.

Nous voici au moment de “la fin de l'Histoire”. Depuis son fameux article et le livre qu'il en tira, Francis Fukuyama s'est défendu d'avoir supposé que la situation en 1990-1991 était proprement la fin de l'Histoire et le début de l'Harmonie Universelle, ce qui est faux puisqu'il postulait que désormais, en tout lieu et à jamais s'établiraient des “démocraties libérales”, gages de pacification universelle. Même s'il tirait son titre d'une notion hégélienne, Fukuyama est très clairement kantien (pour autant que Hegel ne le fut pas) à cette époque, en opposition à son maître Huntington, propagateur du Choc des Civilisations à-peu-près au même moment. Or, dans un ensemble tendanciellement yin se pose un problème: ce qui fait son unité c'est l'existence d'un pôle négatif. La fin du pôle soviétique induit la fin de ce qui faisait la convergence du pôle libéral, la même répulsion d'un ennemi commun. Selon votre âge, vos capacités mémorielles et votre intérêt pour le passé, vous le savez ou non mais pour moi qui suis vieux (eh! J'entame largement mon second millénaire), ai bonne mémoire et m'intéresse au passé, j'ai souvenir que très vite après “le début de la fin”, en 1989, et avant même la fin du bloc “soviétique”, le bloc “libéral” commença de perdre son unité, laquelle de toute manière ne fut jamais si évidente – c'est que, quand ce qu'on partage n'est pas ce qui unit mais ce qui divise, non pas une convergence idéologique mais une commune détestation, la base d'unification est très précaire. Le chef de file des “vainqueurs”, les États-Unis, en eurent assez vite conscience et commencèrent très vite à rechercher un nouvel «ennemi commun», ce qui était assez difficile car on ne peut à la fois promouvoir le dogme du «nouvel ordre mondial» et restaurer ou maintenir un “ennemi commun”, donc “en dehors du monde“ puisque dans le nouvel ordre, nous sommes tous des amis... Mais bon, il y a toujours moyen de concilier les incompatibles, sinon que les tout premiers ennemis communs étaient des cibles beaucoup trop faibles donc trop difficiles à utiliser sur le mode précédent, celui de la menace virtuelle: quand l'ennemi commun est l'Irak ou la Somalie (les deux premiers), on ne peut pas faire autrement que de l'attaquer “pour le bien” – les fameuses “guerres justes” –, et ça ne dure pas longtemps. Remarquez, la Somalie fut un double échec car à la fois trop faible et trop résistant, la coalition censée “rétablir la paix” en Somalie “gagna la guerre” très vite, mais connut ses principales pertes humaines après la fin de la guerre, et face à un ennemi incommensurablement plus faible.

Le troisième “ennemi commun” était plus consistant, et en outre légitimait (non dans les faits mais dans les discours) une intervention moins directe et moins rapide, parce que sur le terrain de conflit, la Yougoslavie en voie de déliquescence, vivaient d'une manière très intriquée les “bons” et les “méchants”, donc on n'avait pas la solution simple de la guerre de loin et depuis le ciel et des tapis de bombes. Mais dès cette époque, presque contemporaine du moment somalien, commença d'émerger un nouvel ennemi commun, la “menace islamiste”, qui devint plus consistante à partir de 1997-1998 avec sinon les premiers du moins les premiers significatifs “attentats islamistes”, et qui devint “évidente” un certain 11 septembre au tout début du millénaire. Êtes-vous assez ancienne ou ancien pour avoir vécu cette période? Moi oui bien sûr, et je me souviens notamment d'un des principaux slogans lancés à l'époque, très vite après ces attentats, «plus rien ne sera comme avant». Ah d'accord! Bon, plus rien comme avant... Remarquablement, presque deux décennies plus tard on pourrait avoir l'impression inverse: après une courte décennie pleine des promesses d'un Nouveau Monde, depuis ce 11 septembre 2001 j'ai le sentiment probablement faux que le monde de 2019 ressemble fâcheusement au monde d'avant 1991, qu'il est plus que jamais “comme avant”. Non que, cela dit, j'aie jamais cru en ce Nouveau Monde promis vers 1990, je suis âgé mais pas si vieux, cela dit, à soixante ans dont au moins cinquante avec une certaine compréhension de ma réalité, à quoi s'ajoute une connaissance certaine de la réalité antérieure, l'ensemble du XX° siècle, je sais ceci: sur cette période on a eu au moins trois moments de Nouveau Monde et de “plus jamais ça”, qui une décennie plus tard tournèrent au retour du Monde Ancien et au “business as usual”, du coup la quatrième fois j'étais dubitatif, je me suis dix, attendons dix ans, pour voir, et dix ans plus tard j'ai vu: Monde Ancien et “business as usual”... C'est marrant, ces temps-ci j'ai cru comprendre qu'incessamment sous peu se lèverait un Nouveau Monde. Vous aussi? Pour vous je ne sais pas, pour moi je me réserve, je suppose devoir durer encore trois ou quatre lustres, donc je me réserve pour environ dix ans...

Cessons le mauvais esprit et revenons à notre propos. Brève remarque au passage: je me surprends dans ce texte, m'en agace mais ne le corrige pas, à user de ce vieux procédé rhétorique qui à la fois me rehausse et vise à instaurer une proximité, le formules à la première personne du pluriel. Ouais ben je vous préviens, je ne suis pas plus haut que vous et nous ne sommes pas des amis – peut-être le sommes-nous dans la vie ordinaire mais là non, je suis l'auteur et vous me lisez, et les auteurs ne sont pas les amis de leurs lecteurs, même pas d'eux-mêmes: quand je me relis, j'ai tendance à modérément apprécier ma prose et ne suis pas sûr que je pourrais me faire l'ami d'un type qui ressemblerait à ce qu'il écrit. Comme je me connais par ailleurs je sais que ce n'est pas le cas mais si je ne me connaissais que par mes écrits, mon opinion serait mitigée...

Donc, «cessons le mauvais esprit», je reviens à mon propos. Qui était? Je me relis vite fait (sans l'espoir de me découvrir ami de moi-même...). Ah oui! L'affaire du RER D, le contexte, les complots. En 2004 on est en pleine phase ascendante du nouvel ennemi commun, le “djihadiste”, et les médias “de gouvernement” n'ont pas encore intégré ce dogme parmi ceux “ordinaires”. Je ne connais pas votre niveau de sensibilité à la propagande, si elle est assez haute ce qui suivra risque de vous paraître douteux, et même faux, sinon j'ai espoir que vous comprendrez le raisonnement. Avant d'en venir à la suite, une critique que j'espère devoir être constructive d'un texte que j'ai lu il y a peu, un billet de Marguerite Dumas, «L'antisémitisme en France». J'en cause pour deux raisons: j'aime bien ses billets, même si je suis pas toujours d'accord avec ses points de vue – en fait, d'autant plus que je ne le suis pas toujours, le jour où je serai d'accord avec tout et avec tous j'ai dans l'idée que je commencerai à m"ennuyer fort –, et ce billet précis évoque quelque chose que j'ai déjà discuté dans d'autres textes, et dont j'ai analysé le processus et les évolutions, l'antisémitisme en France durant le premier lustre de ce siècle.

Pour préciser, m'intéressent dans ce billet deux alinéas, ceux “historiques”, le reste je n'ai rien à en dire sinon que ça me semble assez clair et assez valide, par contre, les deux alinéas que je répute historiques sont trop partiels pour être pertinents. Je cite:

«La France a connu une flambée de violences anti-juives au début des années 2000. Chaque année, la commission nationale consultative des droits de l’homme(CNCDH) publie un rapport sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, qui suit l’évolution des actes et menaces racistes, lesquels peuvent aller du courriel d’insulte jusqu’à la lettre anonyme ou le graffiti sur la voie publique.
En 2002, par rapport à 2001, le nombre de ces actes s'est multiplié par quatre, et, plus particulièrement, le nombre d’actes antisémites par six. Toutefois, en 2003, on a observé un net reflux des violences antisémites (-36%) et des autres violences racistes (-23%)»
.

Tout ça est exact, mais... Mais, si on élargit et qu'on prend la période 200-2005, on a une série curieuse: entre 2000 et 2001, il y a une baisse du nombre de cas, puis donc une forte hausse l'année suivante, puis une baisse, puis une stabilisation alors que la première moitié de l'année 2004 avait connu une remontée, ce qui tendrait à montrer que le premier semestre on était plus antisémite qu'en 2003 mais le second, moins qu'en 2000, et en 2005 on a de nouveau un tassement. Il est une chose à comprendre: ce qu'on recense dans les rapports de ce genre n'est pas le nombre de fait mais le nombre de faits recensés, on ne recense donc pas une réalité de fait mais un recensement, qui lui-même ne recense pas des faits mais des déclarations, et plus exactement le nombre de déclarations retenues. Il est très possible que le nombre de cas réels, disons, d'actes antisémites (j'ai eu peu de difficulté à considérer qu'une insulte supposée “antisémite” soit proprement un acte, sauf bien sûr si elle s'accompagne de menaces, mais on acceptera; pour préciser, en tant que personne en partie “d'origine” il m'est arrivé d'essuyer des insultes racistes mais je peux difficilement considérer la plupart d'entre elles comme des actes, seule une partie de ces insultes avaient une intention d'agir ou contenaient une menace d'acte) ait diminué ou soit resté stable entre 2001 et 2002, mais que le nombre de cas déclarés et recensés ait été quatre fois supérieures; à l'inverse, il se peut que les actes aient augmenté en 2003 mais que le nombre de déclarations ou/et recensions ait baissé. Le problème avec les recensions basées sur des recensement est qu'on ne peut jamais savoir si leurs variations découlent de variations du nombre de faits ou du nombre de déclarations recensées. J'en parlais à l'époque dans un texte (republié ici) sur “le chiffre de la délinquance”, en 2002 ou 2003 ont eut la déclaration contradictoire du ministre de l'Intérieur de l'époque, un certain Nicolas S., d'une augmentation de l'activité des forces de police et de gendarmerie et d'une baisse des cas de délinquance recensés.

Bien sûr, ne s'attacher qu'à une donnée n'a rien de probant. En revanche, il apparaît, sur cette période, que la variation du nombre de cas est fortement corrélée à deux autres faits: les déclarations de certains responsables politiques israéliens (pour préciser, du premier ministre de l'époque) sur la montée de l'antisémitisme en France et la nature des rapports diplomatiques entre Israël et la France. Clairement, quand conjointement les relations entre les deux pays étaient bonnes les déclarations alarmistes d'Ariel Sharon étaient relayées et confirmées par l'exécutif français, quand elles étaient mauvaises elles étaient contredites par la France, et la “courbe des actes antisémites” tendait à varier vers le haut dans le premier cas, vers le bas dans le second. Et pour des variations cette fois plus circonstancielles encore, le nombre de cas évoqués dans les médias monte et baisse à l'aune des discours sur la montée ou la baisse supposée de l'antisémitisme, et plus encore à l'aune de la baisse ou de la hausse du sujet “antisémitisme”. Oui: si on n'en parle pas dans les médias ça signifie que c'est un sujet “non médiatique”, donc si on ne parle pas trop d'antisémitisme dans les médias, “ce n'est pas un sujet”. Mais oui! Vous le voyez, le lisez, l'entendez tous les jours! Prenez un cas récent, “les Gilets Jaunes”: la variabilité de leur présence médiatique est totalement décorrélée du, disons, “niveau d'activité sur le terrain”, ils ont largement moins été présents dans les médias pendant une petite période avant et une plus longue période après les élections européennes, puis après une courte réémergence ont presque totalement disparu au début de l'été, et complètement disparu comme “sujet d'actualité” cet été, d'un coup d'un seul. Or, leur tassement avant et après les européennes et leur remontée erratique durant la campagne ne suivait pas une variation symétrique de leur activité mais une remontée ou un tassement médiatiques du sujet “Gilets Jaunes”.

Tout ça est brossé à grands traits et d'une exactitude douteuse mais assez juste dans l'ensemble. Quant à Marguerite Dumas, je ne puis que vous inviter à la lire si vous ne l'avez pas encore fait, le début de sa présentation donne l'indice d'une personne plaisante: «Dumas étant mon écrivain préféré et mon nom étant très difficile à prononcer, j’ai osé usurper le sien ;)». Je suppose qu'il s'agit de Dumas père, quoique le prénom... En plus, et je ne sais si elle y songea ou non, “Marguerite Dumas” consonne avec le nom d'une écrivaine elle aussi assez intéressante.

Bon... Ou peut-être pas si bon: je me perds de nouveau en méandres. C'était quoi mon sujet, censément? Ouh la la! Pas mal de méandres en effet. Je reprends sur la question des États composant le G7: ils ont apparemment “le même projet”, qu'on peut résumer par la sentence d'un des personnages du roman et du film Le Guépard, – ce n'est pas verbatim«Il faut que tout change pour que rien ne change». De fait, vous et moi – sauf si vous êtes Emmanuel Macron, ou Édouard Philippe, ou un de leurs fervents soutiens – savons qu'il faut que tout change, mais qu'il faut que tout change pour que tout change. Je ne vous connais pas mais je peux vous dire ceci: quand on dit et qu'on pense qu'il faut que tout change, ça implique qu'il ne faut pas que la situation actuelle change en faveur de l'une des solutions qui ont prouvé leur incapacité à changer quoi que ce soit dans le passé. Par exemple, si vous envisagez que tout change selon le projet “France insoumise” ou celui “Front national” (ah oui! Ce parti a le front bas désormais, si bas qu'il a disparu, à ce qui se dit), et bien ça ne sera qu'une autre version du tout qui change pour que rien ne change. Revenons au club du G7. On a donc trois “bons” et trois “méchants” plus un translucide, mi-bon mi-méchant. Non que les autres soient spécialement répartis en opaques et transparents. Si les apparences sont trompeuses, on doit bien s'y fier pour agir en ce monde, donc j'observe trois dirigeants réputés “populistes”, trois “non populistes” et un hors catégorie. Et j'observe que selon tout apparence ils ne s'entendent que sur un point: il faut que rien ne change. Les discours c'est bien, les actes c'est mieux quand on veut déterminer ce que veut une personne. Si quelqu'un, allez, au hasard, Nicolas H., ci-devant ministre de l'écologie, me fait les gros yeux et m'explique en s'énervant – en s'énervant mollement, cela dit – que c'est ici et maintenant qu'il faut changer et nous sommes chacun responsable et qu'il ne faut plus discuter mais agir, et que le moralisateur aux gros yeux, le Gentil Écologiste critique du Vilain Libéralisme (mais partisan du Joli Libéralisme) prend l'avion au moins trois fois par semaine et que ses billets sont payés par des Vilains Libéraux, je me fie aux apparences et me dis, ce type me ment, ce type ne veut surtout pas que les choses changent. Quand sept personnes représentant sept nations tiennent à domicile des discours en contradiction radicale avec ceux d'autres représentants de ce club de sept personnes et qu'à chaque fois qu'elles se rencontrent elles sont d'accord entre elles, que l'une qui dit blanc chez elle et l'autre qui dit noir chez elle sortent toutes deux contentes de leur réunion, l'une en expliquant, on a signé un accord blanc, l'autre un accord noir, je ne peux que penser une chose: toutes les deux mentent, elles mentent à leurs propres peuples, et elles mentent à toute l'humanité. Raison pourquoi j'ai la conviction que ces sept ne s'accordent que sur un point, celui dit: il faut que rien ne change.

Remarquez bien que ce n'est pas une question de personne, des “sommets du G7” ou G7+1, ou G8, j'en ai vu défiler, je les ai tous vu défiler, et ils ont un seul point commun: quels que soient les sept ou sept+un ou huit représentants, à la fin ils sont contents d'avoir signé un bon accord. Toujours.


Tout ce qui précède dans cette partie peut sembler contradictoire avec ma proposition: quoi que l'on fasse, on le fait bien, et “pour le bien”. Même quand on fait mal ou “pour le mal”. J'abonde, si vous le pensez, je pense en effet que c'est contradictoire. La proposition même l'est, à l'évidence. Je ne suis pas un cul-bénit, spécialement pas un chrétien (remarquez, je vivrais dans un contexte à dominante cul-bénite autre que chrétienne, j'en dirais autant en me distanciant de la cul-béniterie locale, bref, ne ne suis pas un cul-bénit universellement), donc ma proposition n'est pas cul-bénite. Elle est stochastique. Enfin non, elle ne l'est pas, mais elle découle du fait que l'univers est stochastique.

Je serais bien allé à la pêche aux définitions mais là non, ça me fatigue, je vais vous proposer ma définition car la seule qui vaille ici, “stochastique” désigne le fait que dès que l'on considère un segment étendu de l'univers, ici celui social (au moins 10m² et au moins trois personnes et au moins trente secondes) il y aura au moins une incertitude. Conclusion: on ne peut rien prévoir. Par contre, on peut anticiper.

L'univers est stochastique car imprévisible. Si on s'attachait à ce genre de vétilles on arrêterait de vivre. C'est pas mon truc, j'aime ça, vivre. Donc je ne m'attache pas à ce genre de vétilles, mais j'en tiens compte. Un nombre restreint d'humains a la certitude tranquille que tout doit changer. Je ne sais plus si j'en cause dans cette discussion, il me semble que oui, je ne suis pas du genre à vouloir changer mes semblables. J'espère les voir changer mais je ne vais pas tenter de réaliser l'impossible. Imaginez ça: je me pointe chez vous, je vous expliques tous les tenants et tous les aboutissants et je vous dis quoi faire et comment pour lier les tenants et les aboutissants de la seule bonne manière, vous en penseriez quoi? N'essayez pas de le faire avec moi, je rirais ou je vous chasserais à grands coups de pieds dans le cul, ou les deux. Malheureusement, je vis dans un monde où pas mal de gens croient pouvoir me dire quoi et comment faire. Non que ça change grand chose pour moi, mais un malheur n'arrive jamais seul et il y a encore plus de monde qui attend qu'on lui explique quoi faire et comment. Les salauds et les cons. Les salauds m'indiffèrent, les cons me peinent. Je rêve d'un monde sans cons. Parce qu'un salaud n'est nocif que s'il y a des cons. Les cons “font mal”, les salauds “font le mal”. Pas si cons les salauds, ils ne le font pas, ils le font faire. Par des cons. C'est que, les cons font mal ce qui est négatif, et le mal est négatif, donc quand il font le mal il le font mal ce qui est positif. Dit autrement, les cons ne font bien que quand ils font le mal, ils font bien le mal. Raison pourquoi quoi que l'on fasse, on le fait bien, donc pour le bien. Ça a l'air compliqué mais c'est simple, en soi faire est un bien, le mal absolu c'est de ne pas faire, ce qui conduit à la mort, donc agir est toujours un bien. Faire mal ou faire le mal ça n'a pas de consistance comme proposition, faire est nécessairement bien, nécessairement un bien. Du coup c'est une question de degré ou de visée: faire mal c'est ne pas bien faire le bien, s'y prendre de telle manière qu'on dépense trop d'énergie pour obtenir un certain résultat, ou qu'on  use de trop de matière. Vous et moi, tout le monde fait mal, de ce point de vue, bien faire est avant tout ne pas trop mal faire, apprendre de ses expériences pour toujours plus réduire ses dépenses en vue d'obtenir un certain résultat, faire mal c'est persister dans une action dépensière à l'excès. Faire le bien serait faire absolument bien, ce qui est une hypothèse jamais confirmée par les faits, sauf dans les récits mais bon, entre ce qu'on raconte et ce qui est y a de la distance.

Le mal. Faire le mal. Le mal absolu est la non action, et la non action c'est la mort. On comprend, de ce point de vue, pourquoi les idéologies yin n'aiment pas trop le suicide et que celles yang le désapprouvent, le but de la vie est la vie ce qui est contradictoire avec la mort. Je n'ai pas d'opinion mais je puis vous certifier qu'il est hors de mes projets d'aller vers le mal absolu. Je connais pas mal de gens qui supposent que si il m'arrivait ceci ou cela je ne le supporterais pas je préfèrerais mourir, et j'en connais presque autant à qui il arrive ceci ou cela et qui préfèrent vivre. Et ce sont les mêmes. Donc je n'ai pas d'hypothèse préalable sur le moment où la vie me sera insupportable, m'est avis qu'elle me sera supportable le plus longtemps possible. Tout personne qui “fait le mal” fait autre chose, elle prétend le faire ou elle fait mal, donc produit du mal mais non pour elle-même. Je reprends le cas des marchands de cigarettes: ils ne font pas le mal, ils font faire le mal, il convainquent des tiers de contribuer à augmenter la quantité de mal en ce monde envers d'autres tiers ou envers eux-mêmes, mais pour leur propre bien. Les travailleurs fabriquant les cigarettes, les propagandistes incitant leurs semblables à les fumer, font bien mais pour le mal. Les fumeurs se font du mal.

Mes propos ont du vous amener à penser que s'il y a une différence entre faire bien et faire mal, il y en a peu entre faire le bien et faire le mal. Si c'est le cas je vous rejoins sur cela, si ce n'est pas le cas, vous devriez vous interroger sur votre capacité à comprendre ce que vous lisez. Je tiens à mentionner que ça n'a rien de prémédité, je l'ai découvert en l'écrivant. Non pas le fait en soi, mais le constat que mes développements conduisaient vers ce fait.


Des fois... Euh! Des fois? Mais non! Pas “des fois” mais tout le temps! On reprend, en mitigeant un peu.

Souvent je m'interroge sur l'intérêt d'écrire ce genre de textes. Non pas pour moi, ça me permet de mettre mes pensées en ordre, mais pour un potentiel lectorat que j'espère et que parfois je constate par l'augmentation du nombre de mes abonnés, les recommandations de mes textes, les commentaires et les messages privés (rares heureusement, ce qui est rare m'est cher), et autres retours. Mon principal problème concerne mon usage des descriptions qu'on peut dire, qu'on peut proprement dire abstraites. On confond souvent, pour les arts plastiques, “abstrait” et “non figuratif”, or l'abstraction est “figurative”, elle représente des figures mais en n'en retenant que les lignes et surfaces principales, les couleurs et lumières dominantes. D'un sens, une abstraction est plus “réaliste” qu'une image ou sculpture réputée figurative ou réaliste. Du fait du gauchissement des termes l'usage de ceux “abstraction figurative” et “figuration libre” me semble intéressant en ce qu'ils induisent les personnes à y voir “de la figure”. Les images et sculptures “réalistes” ne le sont pas plus que celles abstraites, aussi parfaite semble-t-elle de loin ou en reproduction, une peinture reste une image plane, et sauf dans les contes et récits on n'a jamais vu une sculpture “réaliste” prendre vie et marcher ou voler, sauf si on y a placé un moteur qui simulera l'autonomie de mouvement. L'abstraction a cet avantage que contrairement au réalisme ou au naturalisme elle requiert de ses destinataires de lui restituer toute son extension.

En me relisant un peu – les tout derniers alinéas qui précèdent cette incise – parce que j'ai laissé de côté cette discussion (je vais vous confier un secret, qui est certes de Polichinelle mais auquel on ne songe pas toujours, les auteurs de textes un tantinet long les écrivent rarement d'une traite, ce qui fait que ce qui pour le lectorat peut sembler, parce que disposé dans la continuité d'une même phrase, d'un même alinéa, dans la continuité, ne l'est souvent pas, à quoi s'ajoutent les inserts a posteriori à l'intérieur de parties antérieurement rédigées) “un certain temps” (en ce cas je puis même déterminer à-peu-près ce temps, environ deux heures, parce que je sais quelles émissions de France Culture j'écoutais au début et à la fin de cette pause) –, je me suis fait cette réflexion que tout le passage qui commence par la phrase nominale «Les salauds et les cons» dans l'alinéa qui débute par «L'univers est stochastique car imprévisible» pouvait apparaître, probablement apparaîtrait à mes possibles lectrices et lecteurs “abstrait” donc “non réaliste”. Comme l'on dit, “de la philosophie” en supposant que la philosophie ne parle pas de la réalité effective, des événements de ce monde. Or, ce passage est très réaliste. Abstrait donc réaliste, soin à mon lectorat de lui restituer toute son extension.

Je vais vous expliquer une chose que je crois n'avoir jamais expliquée jusqu'ici, la raison profonde qui me fait utiliser le taìjítú, vous savez,

Illustration 1
Le taìjítú, la figure du faîte suprême

Je le fais parce que je pars de l'hypothèse que vous la connaissez cette image, non figurative pour le coup, non réaliste, que vous savez qu'elle représente le “yin” et le “yang” et que vous savez que l'un est “le principe machin” et l'autre “le principe machin”, savoir lequel est un des principes et de quel machin il s'agit, aucune idée, je veux dire: aucune idée en ce qui vous concerne. Bien sûr je suppose, car faisant cette hypothèse seconde que très probablement vous en connaissez encore moins que moi sur le tao, sur cette figure et plus largement sur la philosophie chinoise antique, que l'association immédiate sera pour vous “principe féminin” et “principe masculin”, car c'est l'association la plus courante dans mon contexte culturel, l'Europe occidentale et centrale, et qu'en outre vous supposez ou avez la certitude que “yin” = “principe masculin” et “yang” = “principe féminin”. Pas tant parce que ce serait “vrai”, il me semble en effet que l'association est telle mais je ne le jurerais pas, donc pas tant parce que ce serait “vrai” que du fait que dans mon contexte, qui est très probablement le vôtre, le masculin est premier, le féminin second, et comme on dit ou écrit presque toujours “le yin-yang”, presque toujours “yin” est premier, “donc” masculin. Ben non, yin est premier parce que premier dans la séquence et son principe est le principe machin. Genre un principe humain dont l'adjectif qui le désigne se termine par “in” avec une consonne avant le “i”.

Je vis dans un contexte où les principes “féminin” et “masculin” sont fortement biologisés et fortement hiérarchisés; non que ce ne soit le cas dans d'autres contextes, notamment en Chine, sinon pour “fortement”, à quoi j'ajoute que ça n'est pas si ancien dans mon contexte. Je vais peut-être y revenir mais je termine d'abord sur le pourquoi de mon usage de ce symbole: dans mon contexte ordinaire, dans cette Europe latino-gotique longuement discutée ici, dans la première partie me semble-t-il, ou dans la deuxième, ou dans les deux, bref, avant cette troisième partie, donc, dans mon contexte ordinaire il y a bien des “philosophies” autochtones qui postulent que ces deux principes valent pour tous les humains, qu'en chaque humain sont les deux principes et que si l'un des deux domine dans un individu ça sera indifféremment un mâle ou une femelle, et à tout le moins que tous les humains sont des semblables, et tous des égaux. Que dans la réalité effective ça ne soit pas aussi irénique ne change rien au fait que ces “philosophies” postulent la chose. Or, je sais qu'après plus d'un millénaire de gauchissement de ces philosophies et plus d'un millénaire encore de réécriture du passé, d'une part on les lit autrement, de l'autre une majorité de mes pairs, de mes semblables vivant dans le même contexte, sont persuadés que cette inégalité entre les sexes y est présente “depuis la nuit des temps” – pas de toute éternité mais du moins, depuis au moins trois ou quatre millénaires. Ce qui est faux. Mais tellement de l'ordre de l'évidence qu'il est problématique de le faire comprendre puis admettre. Du coup je fais comme tous les autres essayistes “occidentaux” confrontés à ce problème, je vais chercher mes abstractions et mes symboles dans des philosophies exotiques, car les étrangers lointains sont “pas comme nous”, donc vous savez une chose de plus à propos de ce symbole, malgré le long travail de, disons, “occidentalisation” de ce symbole en le divisant en principes masculin et féminin, «il y a du yin dans le yang et du yang dans le yin», donc du machin dans le machin et du machin dans le machin. Un procédé illusionniste: par un jeu de miroir, donner l'impression que le proche est lointain, pour mieux faire regarder le proche.

J"enregistre avant de poursuivre.


Et hop! Le revoilà! Rien dans les mains, rien dans les poches! Cette petite transition pour signaler que mon truc c'est la prestidigitation, non l'illusionnisme. Certes, il m'arrive parfois d'user de procédés illusionnistes mais des tout petits et le moins souvent possible. Les prestidigitateurs n'ont pas rien dans les mains et les poches, ou les manches, mais ils y ont peu de choses, sinon ça se voit. L'illusionnisme est à la prestidigitation ce qu'est l'industrie lourde à la petite industrie et à l'artisanat: une grosse dépense d'énergie pour un résultat à peine plus spectaculaire. Sans vouloir médire d'eux, ce qu'il y a de plus spectaculaire avec les illusionnistes, ce sont les moyens plus que les résultats. Ce sont des faux magiciens, en ce sens qu'un prestidigitateur fait réellement disparaître les choses et les êtres, alors qu'un illusionniste se contente de les cacher. Je souligne “réellement” parce que quand un prestidigitateur a un objet dans la main ce n'est pas une illusion, l'objet s'y trouve, et que quand il le fait disparaître, il le fait effectivement disparaître, sans effets de lumière ni jeux de miroirs. Bien sûr qu'il y a des trucs mais rien de lourd, tout est dans la voix et dans le geste. Un jour j'ai dit à un correspondant, en réponse à un de ses commentaires où il se disait ébahi par ma capacité à produire des textes de qualité à grande vitesse que c'était une illusion. Une illusion de prestidigitateur sans (trop de) trucages mais une illusion. Pour la qualité je suis mauvais juge, si des tiers me le disent je l'admets, et j'admets aussi les opinions contraires pour autant qu'elles soient étayées. Pour la rapidité c'est simple: rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans la tête. Enfin, presque rien dans les unes, presque tout dans la tête. Comme j'aime bien montrer mes ficelles je ne manque pas de préciser, de temps à autre, que tel passage est rédigé après vérification des éléments factuels par ailleurs, souvent Wikipédia, le sens de tel mot vérifié ailleurs, souvent le TLF. Je n'ai pas tout dans la tête même si j'en ai beaucoup, par contre j'ai dans la tête la mémoire du lieu où je trouverai une certaine information parce que je m'informe beaucoup, que je ne mémorise que les choses simples ou importantes (en soi ou selon moi), mais que je mémorise les lieux où se trouvent des informations complexes et/ou secondaires, ce qui me permet, et encore plus vite avec mon ordinateur (je stocke beaucoup d'informations sur mes disques durs) et avec Internet.

Il y a une toute petite dose d'illusionnisme dans la partie de cette discussion qui précède: l'image du taìjítú figure dans cette page par un jeu de lumière ou un effet de miroir – plutôt un jeu de lumière, cela dit les miroirs reflètent de la lumière. Cette image est stockée en tant que donnée quelque part sur un des disques durs réseau du serveur de Mediapart, non dans la base de donnée où est stocké ce texte, qui ne contient qu'un lien vers elle; quand vous affichez cette page sur votre écran, votre navigateur lit le lien, lit les instructions concernant sa taille d'affichage (ici, 33% de sa taille initiale), son emplacement dans le texte et son alignement (ici, centré), lit la donnée, procède à un calcul pour la réduire puis génère une image qui n'est que le reflet de celle d'origine et en plus un reflet approximatif (l'image d'origine est au format GIF ou JPG et dans le cas de mon navigateur, je sais qu'il génère des images temporaires au format PNG, pas très différent du GIF mais différent tout de même, et par la-dessus la carte de graphique génère à son tour une image recalculée de type “bitmap”, “point à point”, alors que les GIF, PNG et JPG sont des images compressées). Vous voyez pourquoi il vaut mieux faire de la prestidigitation que de l'illusionnisme? Le texte de ce billet correspond à environ 80% au texte affiché et le peu qui n'est pas stocké dans la base de donnée, mon navigateur l'a déjà dans ses manches ou dans sa poche, sauf cette image, qui requerra pour elle seule presque autant de temps de calcul que tout le reste du billet.

Je reviens à mon propos. Convoquer le taìjítú a donc pour but premier de vous “dépayser”, vous faire voir une certaine réalité “d'un autre point de vue”, ce qui est une formule à la fois symbolique et effective. D'évidence, en voyant cette image et en lisant le commentaire qui suit vous n'avez probablement pas changé de position relative à votre écran, si vous avez changé de place c'est par un autre moyen que ce billet, vos pieds, une voiture, un avion... Mais en convoquant une image “extrême-orientale” je vous incite à lire mon texte “depuis la Chine”. Ça ne change rien au texte mais ça devrait changer votre interprétation de mes propos. Je sais que ma propre tradition culturelle dispose aussi de ce concept impliqué par le symbole du taìjítú mais je ne sois pas certain que ce soit votre cas, d'où cette précaution du changement de point de vue, pour augmenter mes chances d'être lu comme j'écris. Cela posé, il y a une raison secondaire non négligeable, ce symbole est l'un des plus éloquents pour mon propos.

Tiens, par exemple, si j'avais été cherché quelque chose dans les écrits attribués à Paul, qui figurent dans le Nouveau Testament? De nos jours il a une assez sale réputation, entre autres de misogyne, de pédophile et de complice du pouvoir romain, de César. Demander par exemple son opinion sur ledit Paul à Michel Onfray, il vous en dira pis que prendre. Ce qui m'amuse dans cette histoire est que ledit Onfray reproche à Paul des choses qu'il pratique ou qui participent de sa personnalité. Entre autres, c'est un grand traficoteur de textes, qui préfère nous livrer ses interprétations que les textes même, il cite très peu les auteurs dont il discute, spécialement pas ceux dont il se réclame (Nietzsche, Camus...), et pour ceux qu'il déteste, il a une forte tendance à faire des citations tronquées ou fautives, et à chercher les petites phrases équivoques plutôt que les longs passages univoques. Entre autres aussi, je n'irai pas jusqu'à dire qu'il est misogyne mais il a une manière coutumière de parler des femmes qui est, disons, très traditionnelle, il les aime, certes, mais il les aime “à la papa”, chacun à sa place et l'homme au-dessus. Les rares chrétiens sérieux, ceux qui lisent la Bible et ne se contentent pas du peu qu'on leur en propose à la messe ou au culte ou à l'office, quand du moins ils s'y rendent (dans mon petit Liré il y a censément beaucoup de catholiques mais je puis le certifier, on en voit très peu à l'office, et toujours à-peu-près la même petite soixantaine, sur un bassin d'environ 1.500 “fidèles”. Je le sais parce que, bien que “infidèle”, il m'arrive assez souvent d'assister à la messe), ces rares chrétiens, ont une opinion plutôt positive de Paul, et une opinion inégale mais dans l'ensemble plutôt positive des textes qu'on lui attribue. Pour les autres, les “mauvais chrétiens”, qui le sont plus par convention que conviction, peu importe leur opinion puisqu'elle ne se fonde pas sur ce qu'ils en pourraient connaître à travers ces écrits. Pour anecdote, un jour je me suis fait dire par deux personnes que mes textes sont, selon l'expression de l'une, «de la masturbation intellectuelle», de l'autre, «une prise de tête», deux expressions qui disent la même chose: illisibles, incompréhensibles et sans intérêt. Bon. C'est une opinion. Je la partage en partie. Disons, j'ai un plaisir certain à lire des textes que l'on répute “masturbation intellectuelle” ou “prise de tête”, donc je suppose que, en tout cas pour ceux de mes textes qui dépassent trois ou quatre pages imprimées, ils doivent appartenir à la catégorie, et assurément ceux qui dépassent la quinzaine de pages imprimées. Cependant, pour moi seule la première était recevable, parce qu'elle venait d'une personne qui en avait lu plusieurs, alors que la seconde les a classés “prise de tête” sans en avoir lus.

Paul, donc. Considérez ce passage assez connu, pour l'aspect “indistinction des genres”:

«Car vous êtes tous fils de Dieu par la foi en Jésus-Christ; vous tous, qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ». (Galates, 3, 26-28)

Mais il y a des passages douteux, lus en ce début de millénaire, comme celui-ci:

«Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur; car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. Or, de même que l’Église est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leurs maris en toutes choses». (Éphésiens, 5, 22-24)

Certes, mais si on en lisait une plus longue séquence? Et bien, lisons:

«Femmes, soyez soumises à vos maris, comme au Seigneur; car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Église, qui est son corps, et dont il est le Sauveur. Or, de même que l’Église est soumise à Christ, les femmes aussi doivent l’être à leurs maris en toutes choses.
Maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l’Église, et s’est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier par la parole, après l’avoir purifiée par le baptême d’eau, afin de faire paraître devant lui cette Église glorieuse, sans tache, ni ride, ni rien de semblable, mais sainte et irrépréhensible. C’est ainsi que les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Celui qui aime sa femme s’aime lui-même. Car jamais personne n’a haï sa propre chair; mais il la nourrit et en prend soin, comme Christ le fait pour l’Église». (Éphésiens, 5, 22-29)

La suite éclaire le début d'un sens autre que ce simple et moult fois répété «Femmes, soyez soumises à vos maris». Si «les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps» et si «celui qui aime sa femme s’aime lui-même», L'homme n'est-il pas la femme de sa femme, et en miroir la femme l'homme de son homme? Ne parle-t-on pas ici d'une soumission réciproque, donc d'une libération réciproque?

Autre exemple, tous les passages où Paul dit clairement que les femmes ne doivent pas s'exprimer dans les temples durant les assemblées: si les femmes sont l'Église, alors toute parole dans le temple est “parole de femme”. J'aurai des commentaires à y ajouter mais je préfère vous laissez aux vôtres. Sinon, il y a de nombreux passages qui dans une lecture contemporaine, semblent “abaisser” les femmes, mais dans un contexte où les femmes et les esclaves ne sont rien, les postuler “la moitié de quelque chose”, est-ce les abaisser ou les élever? C'est comme l'histoire de la demi-part d'héritage des femmes et de la demi-valeur de leurs témoignages en Islam: partant d'une situation où elles n'héritent pas et où leur témoignage est nul, y a comme un progrès...

Le problème avec Paul n'est pas tant ce qu'il a dit que le fait qu'il continue de le dire en ce temps. Les contextes changent, ce qui en tel lieu et temps est un mieux, sera en tel autre lieu et temps un moins bien ou un pire. Une part importante des écrits qu'on lui attribue sont des “lettres aux paroisses”. On peut lire dans plusieurs que ce sont des réponses; nous n'avons plus les questions mais transparaît qu'il y en a de “théologiques”, des problèmes d'interprétation ou parfois simplement de lecture ou d'audition (il transparaît aussi que, comme prévisible dans le contexte, la transmission du message biblique est surtout orale) et entre autres bons conseils il indique que ceux qui parlent mal “en langue” ne doivent pas transmettre s'il n'y a personne pour les corriger, et que dans les assemblées où personnes ne parle “en langue”, mieux vaut se taire et “prier en soi” que de transmettre une parole fausse, bref, méfiez-vous de ceux qui parlent sans savoir, méfiez-vous des aveugles et borgnes qui se prétendent voyants – et méfiez-vous des tabellions qui se disent philosophes parce qu'ils ont écrit sous la dictée d'un philosophe...

D'accord, Paul n'était pas parfait, il y en a à prendre et à laisser dans les écrits qu'on lui attribue, mais justement, il le dit souvent, qu'il n'est pas parfait, et que dans ses propos il y en a à prendre et à laisser, et que le seul message vrai est celui du Christ, donc pourquoi lui reprocher ce qu'il se reproche? Au contraire il faut le féliciter de sa clairvoyance, et il faut certes en prendre, mais aussi en laisser, et il faut plus en laisser qu'en prendre. Cela dit, en tant que témoignage ethno-anthropologique ça garde son intérêt, et pour partie seulement en tant que parole de sagesse. Mes écrits valent ce qu'ils valent, à mon jugé il y en a prendre et à laisser et plus à en laisser qu'à en prendre, en tant que témoignage sur une manière de lire le monde ils ont leur intérêt, et pour partie en tant que témoignage sur l'époque. Si un Michel Onfray du XLI° siècle, et même un Michel Onfray du XXI° siècle se mettait à me débiner en faisant des citations tronquées ou fautives, et en disant qu'il y a à en prendre mais surtout à en laisser en donnant l'impression que cette opinion vient de lui et non pas de moi, qu'est-ce que j'y pourrai? Je ne veux pas avoir l'air de m'acharner sur lui, c'est juste que comme beaucoup de “philosophes” de notre temps, et de pas mal de ceux des temps passés, il a deux fâcheuses tendances: la manie de tout passer à la moulinette de sa compréhension limitée en oubliant de mentionner qu'elle est limitée, et une incapacité évidente à comprendre les autres quand ils ne pensent pas comme lui. Pour moi les meilleurs philosophes sont du genre de Montaigne ou de Bruno Latour, ils se disent ne pas être philosophes car ils ne font pas profession de la philosophie. Latour le disait ce vendredi 13 septembre 2019 sur ma radio, dans l'émission Les Chemins de la philosophie dont le sous-titre, les vendredis, est «Profession philosophe», que non, il n'est pas philosophe de profession, que ses professions sont celles de sociologue et de, je ne me rappelle plus, peut-être politiste, parce qu'on l'a rémunéré pour enseigner ces matières et faire des recherches dans ces domaines, que certes pour lui-même il se sentait philosophe mais que comme personne publique il ne pouvait se dire tel, et à coup sûr pas comme professionnel.

Pour en terminer avec cette digression, je ne suis pas sociologue ou anthropologue ou linguiste ou philosophe de profession, le rare domaine où j'ai obtenu des diplômes et dans lequel j'ai travaillé en tant que spécialiste est celui de l'informatique, spécialement dans la programmation et la maintenance, pour le reste, dans mes autres professions je remplissais des fonctions de non spécialiste – je me demande si “profession non spécialiste” se peut dire – et pour le reste, et bien, je le fais en dilettante ou en amateur, en personne qui a de la dilection et parfois de l'amour pour ces activités. Il est des professions où un diplôme est le signe d'une compétence, d'autres non: un enseignant en mathématiques ou en Histoire ont de bonnes chances d'être compétents en leurs domaines, un enseignant en économie ou en philosophie, c'est bien plus aléatoire. Du fait, une personne qui se présente comme philosophe ou comme économiste parce qu'elle a une peau d'âne qui le certifie, je suis dubitatif et prudent envers elle... Pour comparaison, dans le très large domaine que l'on classe sous la rubrique “informatique” il m'est arrivé à l'occasion d'être formateur; quand on me sollicitait pour former en “burotique” je n'hésitais jamais parce qu'on n'a pas nécessité à connaître un logiciel particulier pour le maîtriser, l'organisation de menus varie mais touts les tableurs se valet et tous les traitements de textes ont les mêmes fonctions; par contre, hors de question d'accepter une formation dans un langage informatique ou un système réseau inconnu, car chacun a ses particularités auxquelles la connaissance d'un autre langage ou système ne permet pas l'accès.

Je connais très peu le tao et assez bien les idéologies locales, notamment celles philosophiques, religieuses, politiques et sociales; ça ne serait que de moi je me contenterais des idéologies locales mais ma fréquentation de mes pairs m'a appris ceci: il y a beaucoup plus de Michel Onfray que de Bruno Latour en ce monde, de personnes qui parlent sans savoir que de personnes qui même sachant parlent peu et avec prudence. Le passage à propos de Paul, ça n'est pas pour dire que je l'apprécie et que je conseille sa lecture mais pour relever qu'on peut y trouver des parties qui sont en écho avec ce que l'on croit trop souvent réservé aux idéologies lointaines. En temps ordinaire je fréquente assez peu Paul et les autres “apôtres” ni leurs “épitres”, dans la Bible je me réfère plutôt aux Évangiles, au “livre du dévoilement”, dit aussi Apocalypse, et à la partie Torah de l'Ancien Testament, je me suis servi de Paul juste pour ça, mettre en évidence que même chez un auteur somme toute médiocre, ce qu'il revendique, on trouve des pépites.

Remarquez, même des auteurs éminents peuvent tomber dans le travers “ce qui est lointain est plus sage et plus vrai”. Comme Gregory Bateson, un de mes auteurs favoris:

«Mais ce n'est pas ainsi qu'un Occidental moyen considérera la séquence événementielle de l'abattage de l'arbre. Il dira plutôt: “J'abats l'arbre” et il ira même jusqu'à penser qu'il y a un agent déterminé, le «soi», qui accomplit une action déterminée, dans un but précis, sur un objet déterminé». (dans Gregory Bateson, Vers une Écologie de l'esprit, volume 1, «La cybernétique du “soi”: une théorie de l'alcoolisme»)

Ma fréquentation des humains très au-delà de mes pairs me donne à croire que c'est plutôt l'humain moyen qui lira cette séquence ainsi, puis, l'Occidental non moyen n'est pas si rare. Et, la Terre étant une sphère, où que l'on se situe sinon pile aux pôles, fatalement on est toujours l'occidental de quelqu'un...

Bon ben, je remonte un peu dans la discussion pour voir ce que je racontais juste avant de me lancer dans ces digressions.


Comme c'est assez loin déjà, je vais user d'un de mes procédés de sophiste préférés, et insérer ci-après le dernier alinéa précédant les digressions.


 Mes propos ont du vous amener à penser que s'il y a une différence entre faire bien et faire mal, il y en a peu entre faire le bien et faire le mal. Si c'est le cas je vous rejoins sur cela, si ce n'est pas le cas, vous devriez vous interroger sur votre capacité à comprendre ce que vous lisez. Je tiens à mentionner que ça n'a rien de prémédité, je l'ai découvert en l'écrivant. Non pas le fait en soi, mais le constat que mes développements conduisaient vers ce fait.

Ouais, d'habitude j'enrobe, je place une mention du genre «pour me citer» ou «je disais donc», l'air de croire que c'est pour faciliter la lecture de mon possible lectorat qui n'aura pas à remonter si loin dans la discussion mais dans les faits je reproduis ces passages pour mon propre confort, en tant que lecteur je sais que ça n'a rien de spécialement pénible de naviguer plus haut, plus bas, c'est même plaisant. L'auteur n'a pas les mêmes genres de plaisirs et s'il peut se faciliter les choses, autant qu'il le fasse.

On peut aussi décrire la vie en général et celle des individus et autres entités du vivant en particulier comme une voie étroite entre le trop et le trop peu, entre l'excès et l'insuffisance. Ça ramène indirectement au tao, mot qui signifie (entre autres) “voie”. Je n'apprécie peu Michel Leeb, mais il me reste une phrase de lui qui conclut un de ses sketch, une adaptation ou paraphrase La Cigale et la Fourmi: tu bouffes, tu bouffes pas, tu crèves quand même. Et oui, on peut mourir d'inanition ou d'indigestion, mourir aussi d'excès ou d'insuffisance de mouvement. On peut mourir de mort, c'est sûr, en fait c'est ce qui arrive à chacun, ultimement, mais on peut mourir, et bien, de mort “naturelle” ou “non naturelle”. Je suppose que la formule “mourir de mort” risque de vous paraître étrange et en tout cas tautologique. C'est vrai en partie. Je parle parfois de “réalité réelle”, sachant que toute réalité est réelle, une manière que j'espère plaisante de désigner la réalité effective, celle constatable constituée par les événements effectifs, par opposition à celle sensible ou objective, la part de la réalité observable effectivement observée, celle subjective, la représentation de la réalité propre à une entité, et celle symbolique, celle qui a fait l'objet d'un discours; “mourir de mort” signifie simplement mourir sans avoir agi contre soi-même pour hâter le moment de sa mort. J'ai séparer les cas en mort “naturelle” ou “non naturelle” mais ça n'a pas trop de sens, d'une part toute mort est naturelle, de l'autre l'expression “mort naturelle”, dite aussi, ce que je préfère d'ailleurs, “belle mort” – je trouve très belle et très poétique l'expression «mourir de sa belle mort» –, ne s'applique qu'aux morts supposées non accidentelle ni morbides – “des suites d'une maladie”. Il me semble que justement l'expression “belle mort” serait plus valide pour les décès sans cause apparente autre que l'usure du corps, les autres cas étant “naturels” ou “provoqués”, mais provoqués par soi-même: si je meurs d'accident, selon que j'en sois la cause ou non elle sera provoquée ou non. Pour les maladies ça dépend. Je pense entre autres au sida, qui n'est pas la seule maladie du genre que je vise mais qui est assez illustrative: on peut, relativement à cette maladie et à d'autres avoir une “conduite à risque” ou non, agir de telle manière que l'on s'y expose alors qu'on pouvait l'éviter – par exemple en utilisant une seringue déjà utilisée par un tiers peu avant –, dans le cas d'une prise de risque, et bien, d'évidence la personne aura provoqué sa contamination en agissant sciemment. C'est plus large: le pilote de Formule 1, le descendeur en ski alpin, les aventuriers de l'extrême, ne veulent pas (le plus souvent) mourir mais prennent délibérément le risque d'une mort anticipée. Je ne l'ai pas évoqué mais bien sûr les morts qui sont les conséquences de comportements habituels qui favorisent la détérioration de tout l'organisme ou de certains organes, comme la consommation excessive ou au contraire insuffisante (anorexie par exemple) d'aliments, le manque d'activité physique, la tabagie, l'alcoolisme, etc., bref, des conduites “normales” mais dont on sait qu'elles sont “à risque”, sont à classer parmi celles provoquées.

En évoquant les “classes de morst” j'ai déjà esquissé cette question du trop et du trop peu: que ce soit par action délibérée ou par circonstance ou peut se trouver dans le cas d'un excès ou d'un manque d'énergie, d'un excès ou d'un manque de dépense d'énergie. Écrire ce qui précède fait remonter à ma mémoire tout un pan de discussions qui n'étaient pas sans intérêt mais ici je vais essayer de faire bref, sans l'assurer. Tant pis. Les extrêmes se touchent: trop de dépense d'énergie et trop peu d'énergie, ça se vaut, trop peu de dépense d'énergie et trop d'énergie, ça se vaut. Certains postulent que le bien c'est la vie, le mal ma mort, d'autres postulent le contraire. Le dogme dominant est le deuxième. Comment ça non? Bien sûr que l'hypothèse ou la certitude les plus admis sont que le bien c'est la mort, le mal la vie. Les idéologies religieuses, politiques et philosophiques les plus diffusées nous disent que cette vie est une Vallée de larmes et que le Bien Ultime est “dans une autre vie”. Oui oui, le “communisme” et le “capitalisme” aussi: ces deux idéologies nous disent en gros la même chose, demain on rase gratis mais aujourd'hui tout se paie cash et à l'avance, sans certitude d'en avoir pour son argent. J'ai bien quelques idées de développements mais ça me paraît tellement évident qu'encore une fois je vous en laisse le soin. J'y ajoute que ces idéologies nous disent toutes que qui a une bonne vie ce jour se prépare à des lendemains qui déchantent, vous savez, «ne pas manger son pain blanc»... Ouais ben, si c'est toujours “demain” qu'on doit le manger, m'est avis qu'on mangera son pain noir chaque jour jusqu'à la fin des temps!

Allez, pour le plaisir, le transhumanisme et l'Humanité Augmentée. Quel est le dogme de base de ces deux idéologies? Que la vie humaine est indésirable, et que seule la mort est désirable. Je me trompe? Alors, c'est que vous ne comprenez pas ce que les gens vous disent. Ben moi je suis logique: si on me dit que les humains sont imparfaits car faibles et mortels mais que si on les transforme en machines ils seront forts et immortels, j'en conclus que ces “humains immortels” seront des humains morts remplacés par des machines “à leur image”. Et oui, il faut se méfier: quand on veut jouer à Dieu il faut ne pas oublier que lorsqu'il fit l'humain (les idéologues yin disent “l'homme” et mettent tout à l'envers vu que dans leurs dogmatiques les femmes naissent des hommes) “à son image” il “se retira” (on appelle ça un euphémisme), et les rares fois où il pointa son nez sont celles où l'humain ne fut plus “à son image”, soit qu'il fut ange, soit qu'il fut bête. Pour vous je ne sais pas, pour moi si “l'humain augmenté” ou le “transhumain” ne le sont qu'en devenant machines, ce ne sont pas des humains. Bref, pour les transhumanistes et les augmenteurs aussi la mort est désirable et l'immortalité c'est dans “une vie après la mort”.


Amie lectrice, ami lecteur, puis-je me permettre? Merci de me l'accorder. Je trouve le billet en cours brillant, et même brillantissime. Je dois préciser que je n'ai jamais prétendu cela d'aucun autre de mes textes. Bon, je poursuis.

Enfin, pas tout de suite. Je ne conseille presque jamais ça et en tout cas jamais pour mes textes longs mais pour apprécier pleinement cette discussion, une lecture n'y suffira pas, probablement deux non plus. Comme ce n'est pas une œuvre de fiction, au-delà de la deuxième lecture il faut comme tout lecteur sérieux le relire par bribes, en allant surtout aux passages de compréhension difficile et à ceux qui ont l'air trop évidents. C'est ma pratique. Pour conclure cet aparté, ne me demandez pas des éclaircissements et des précisions sur le fond, je ne suis que l'auteur, ce n'est pas à moi de faire le travail des lecteurs. Par contre, si vous avez des remarques sur la forme (coquilles, fautes de frappe, d'orthographe, de syntaxe, formulation incompréhensibles – j'insiste, par la forme, des formulations qui ont l'air mal construites) merci de me les faire par messages privés. Je demande toujours ça à mes lecteurs mais rares sont ceux qui le font, probablement parce qu'ils ne me relisent pas. C'est ainsi...


Comme les questions du bien et du mal, de la vie et de la mort, sont largement approfondies, et que la grande question sur la vie, l'univers et le reste a déjà sa réponse, quelques remarques sur une mention précédente, «relire par bribes, en allant surtout aux passages de compréhension difficile et à ceux qui ont l'air trop évidents». Je souligne et je mets en gras parce c'est la mention qui me semble intéressante. Certes, c'est évident en soi mais je n'hésite jamais à souligner ce qui est souligné, ne serait-ce que pour agacer mes possibles lectrices et lecteurs. Je m'en suis un peu éloigné mais je perds pas de vue le propos en filigrane de ce billet et ses diverses considérations secondaires. L'instrument des complots est la propagande et la base de la propagande est le conditionnement. Pour exemple, il se peut que vous ayez une réticence envers mon emploi du mot “complots”, même après avoir lu ce que j'en dis, qui explique assez clairement que de mon point de vue un complot est tout autre chose qu'un «dessein secret ourdi dans l'intention de nuire», que le seul mot qui vaut dans cette définition synthétique est “dessein”. Si même on retient l'idée de dessein secret, les comploteurs n'ont jamais l'intention de nuire. J'ai eu idée de souligner “jamais”, je le fais d'autre manière: il n'ont jamais l'intention de nuire. Parce que tout individu, tout groupe, agit “pour le bien”, toujours. Pour le bien “de tous” ou pour son bien propre mais pour le bien. Pour des comploteurs, nuire est un moyen mais non une fin. Si, par pure hypothèse, je décidais d'ourdir un complot en vue de tuer Emmanuel Macron effectivement ou symboliquement, il se peut que, en quelque part intime, ma “véritable intention” soit cela et rien de plus mais dans le cadre d'un complot ce ne sera pas mon intention affichée. Pour exemple, deux cas d'assassinats de personnes publiques très célèbres, ceux de Sharon Tate (et de quelques autres personnes) et de John Lennon. Dans le second cas, on a affaire à une personne seule, il ne s'agit donc pas d'un complot et il se peut que pour Chapman l'assassinat de Lennon fut une fin en soi – contrairement par exemple à la tentative d'assassinat de Reagan qui pour son auteur fut un moyen, entre autres de se faire valoir auprès de Jodie Foster. Je ne préjuge pas de quelque intention intime de Charles Manson, qui aurait été l'assassinat de Sharon Tate et de ses invités comme fin en soi, mais dès lors qu'il a entraîné d'autres personnes avec lui pour mener cette entreprise, il devait nécessairement l'inscrire dans un contexte plus large dans lequel ces meurtres sont un moyen pour une fin autre, que de quelque manière les autres participants devaient considérer comme un “bien”.

Je ne sais pas pour vous mais pour moi c'est certain: sauf circonstance où “je ne serais plus moi-même”, hors de question que je tue ou fasse tuer un de mes semblables délibérément et sans motif immédiat impérieux. Je ne sais pas si je le voudrais et pourrais mais je peux imaginer des cas où en réponse à un risque imminent de mort par une personne qui s'en prendrait à moi délibérément je la tue pour ma propre sauvegarde, ce qu'on nomme en droit français la légitime défense, en revanche je n'en imagine aucun où je serais l'agresseur ou le commanditaire de l'agresseur. Enfin si, je peux l'imaginer mais en tant que fiction et non en tant qu'action, comme avec mon hypothétique complot contre Macron. Si donc je décidais un tel complot, il me faudrait persuader d'autres personnes de le faire avec moi, et celles-là ne le feront que si c'est un moyen d'atteindre à un bien. Comme je suis pauvre il me faudrait le faire en employant la conviction et la persuasion, je ne sais pas, le Paradis, les Lendemains qui Chantent, l'Équilibre du Monde ou de l'Univers, enfin vous voyez le genre de trucs. Si j'étais riche je pourrais recruter des tueurs à gages ou des mercenaires et pour eux aussi ce serait un moyen pour accéder à un bien, les milliers ou millions d'euros qui récompenseraient leur action. Chacun son idéologie, certains adorent le Veau d'Or et n'hésiteront pas à immoler un humain pour obtenir une parcelle de leur idole, y compris une parcelle symbolique sous la forme de billets de Monopoly d'euros...

Je ne développerai pas ici, et vous savez pourquoi désormais, j'ai même écrit un texte, ici ou sur mon site personnel (plutôt le deuxième cas je crois), dont le titre est quelque chose comme «Il est très difficile de tuer un semblable». D'abord parce qu'on est le plus souvent conditionné en ce sens, vous savez, «Tu ne tueras point». Ensuite parce que même si on est conditionné autrement, on vit en général dans une société où ce dogme fait loi, et où les tueurs de semblables subissent les Foudres de la Loi s'ils sont reconnus comme les assassins de leurs victimes. Comme ce texte n'est pas très développé je n'en suis pas arrivé me semble-t-il à ce constat: et pourtant, je vis dans un univers où l'on tue assez facilement son semblable sans tellement craindre les foudres de la loi et dans certaines zones, sans jamais les subir. Il est même des lieux où la renommée se mesure au nombre de meurtres commis. De meurtres, de viols, de tortures et autres atteintes aux personnes. Or, ne pas tuer son semblable est aussi un universel.

Justement, l'autre universel déjà évoqué, le tabou de l'inceste. Je ne sais pas dans quel entité politique vous vivez, dans la mienne, la France, et même celle plus large, l'Union européenne, l'inceste est un crime banal, les estimations les plus optimistes supposent qu'au moins 10% de la population française a subi un inceste au sens strict ou au sens élargi d'abus sexuel commis par un membre de la famille proche, donc un parent au premier ou deuxième degré. Au passage, cette estimation implique qu'une fraction non négligeable, au moins 4% ou 5% de la population française, a commis un inceste. Selon moi, cette estimation “optimiste” l'est vraiment mais peu importe: ordinairement, environ 15% de la population française subit ou commet l'inceste. Les trafiquants et vendeurs de stupéfiants peuvent aller se rhabiller, en nombre de personnes impliquées dans leurs trafics ils sont loin derrière. Ben justement, c'est curieux: dans mon entité politique on court un plus grand risque en se livrant à un commerce somme toute anodin, la vente de haschisch ou de marijuana, qu'en violant ses enfants, un crime qu'on ne peut qualifier, même par ironie, d'anodin. Du coup, il apparaît moins étrange qu'on assassine assez facilement ses semblables. Car même là où ça se fait assez ordinairement, le tabou existe: on ne doit pas tuer un semblable. Il est même intéressant de noter que parmi les nations réputées “les plus développées”, le fameux G7, celui où l'on tue le plus facilement son semblable est aussi celui où les adhérents fervents à l'une des deux religions pour lesquelles «Tu ne tueras point» est une des dix règles fondamentales de la dogmatique, et que la propension à tuer son prochain est proportionnelle au degré d'adhésion: plus on y est “chrétien”, plus on aura tendance à tuer son prochain. Et tout aussi intéressant de constater que juste à côté, en Amérique centrale et en Amérique du sud, plus un pays est “chrétien” – compte une forte proportion d'adhérents fervents – plus le risque de se faire tuer par un prochain augmente. Au Brésil par exemple, il y a une courbe parallèle entre la progression des adhésions aux sectes les plus rigoristes et la progression du nombre de morts par mort violente. C'est inexplicable.

Euh non! C'est très explicable. Les deux phénomènes, les forts taux d'incestes et d'assassinats un peu partout dans le monde et particulièrement dans les zones où une proportion importante, souvent une majorité, des membres de la société se revendique d'une religion qui condamne les deux, sont très explicables. Je ne m'intéresserai pas ici à l'inceste parce que l'explication est plus complexe mais du moins le ressort est le même: le conditionnement. C'est que, toute société doit ménager deux conditionnements contradictoires: la prohibition du meurtre et la “légitime défense”. Pour paraphraser la sentence que je citais auparavant, «qui veut la paix sociale prépare le meurtre».

Le point nodal est la question du prochain ou du semblable, les deux ne se recouvrant qu'en partie. Un dogme social universel d'apparition très récente suppose que «tous les hommes sont des semblables». Pour une rare fois je n'emploie pas ma propre formule, «tous les humains sont des semblables», car dans une large part des sociétés humaines, y compris la mienne, les hommes et les femmes sont des “pareils” mais non des “semblables”, et que le “pareil” qui prime et qui définit le “semblable” est l'homme – la femme “est un homme comme les autres”. On est dans le cas de cette plaisanterie due à je ne sais plus qui mais probablement elle a plusieurs auteurs, «nous sommes tous égaux mais certains sont plus égaux que d'autres»: nous somme tous semblables mais certains sont plus semblables que d'autres. Pour prendre de nouveau l'exemple de Paul, il eut certes cet aimable précepte, «Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme», mais il explique aussi à plusieurs reprises, pour “légitimer” que la femme doit être soumise à son mari, que la femme est seconde car elle fut tirée d'une côte d'Adam. Et dans un autre épitre, il explique à un de ses adeptes à qui il renvoie un de ses esclaves, en respect de la loi romaine, qu'il doit être être gentil avec lui car “nous sommes tous frères en Christ” – il n'y a plus ni homme ni femme mais quand même, plus ni esclave ni libre mais cependant...

Rien n'est simple. En premier, n'est pas simple de déterminer le prochain du lointain, le semblable du différent. Le semblable universel est d'invention très récente, on peut le dater: 1946, Déclaration universelle des droits humains, article premier: «Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits». On n'y dit pas strictement qu'ils sont tous semblables mais s'ils sont tous les mêmes à la naissance, ça s'en déduit. Le jour où l'on verra une parole changer le monde d'un coup d'un seul n'est pas venu, donc les humains continuent, aujourd'hui, de naître dissemblables. Pas dans les faits (enfin si, dans les faits, mais c'est une autre question) mais dans les représentations sociales. Si même on accepte l'idée que tous les Français sont égaux, l'existence d'humains qui ne sont pas des Français les exclut de cette égalité particulière et c'est le cas: un fonctionnaire français doit être Français, ce qui sépare les résidents français entre ceux qui ont la nationalité et les autres, et seuls ceux qui ont la nationalité ont certains droits et devoirs, seuls ceux qui ne l'ont pas ont certains droits et devoirs. Ergo, les résidents français sont inégaux en droits. Donc en liberté. Donc ne sont pas des semblables. Ceci vaut pour toutes les entités politiques actuelles, qui toutes distinguent les nationaux et les autres, et toutes établissent des droits propres à chaque ensemble.

Là-dessus, un nombre important, probablement une majorité en entités et à coup sûr une majorité en population, d'humains vivent dans des contextes où la loi ne s'applique pas également aux nationaux. Le cas le plus évident parce que le plus mis en avant par les médias mais non le plus courant est celui des traitements légalement différenciateurs en fonction de la religion: une large part des entités politiques établit une liste des cultes reconnus, et une part à peine inférieure définit une ou des religions d'État, qui ont un traitement de faveur par rapport aux autres, quand les autres ne sont pas interdites. Du fait, les personnes adeptes de l'une ou l'autre de ces religions sont régies par certaines lois ne valant que pour elles. Bien sûr, dans ces entités politiques le plus souvent on ne peut pas ne pas “appartenir à une religion”, non pas de fait mais de droit. Comme dans deux petit États frontalier, Israël et le Liban: dans ces deux entités, une grande part de ce qui concerne l'état-civil est dévolu aux sectes, et aux seules sectes reconnues, et si on veut être enregistré comme citoyen, si on veut se marier, si on veut être enterré, on doit s'affilier à une de ces sectes. Et une fois affilié on ne peut que très difficilement, si du moins on le peut, se désaffilier pour s'affilier à une autre secte. Mais comme dit, même si c'est le cas qui intéresse le plus les médias ce n'est pas le seul ni toujours le plus contraignant, beaucoup d'entités politiques établissent des différences en fonction des territoires de naissance ou de résidence. Même dans un État censément libéral et censément ne faisant qu'un, les États-Unis, certains des États fédérés ont, pour un temps ou en permanence, un traitement différencié entre résidents nationaux selon qu'ils sont natifs de l'État ou non, et dans beaucoup d'entités, à commencer par les deux plus importantes en population, la Chine et l'Inde, la mobilités entre sous-entités (États en Inde, provinces en Chine, et même, entités de rang inférieur à la province) est limitée. Il y a certes une “tolérance” en Chine notamment mais ça crée des situations précaires, beaucoup de Chinois ont une situation similaire à celle des immigrés clandestins parce qu'ils ne résident pas dans le territoire où il devraient légalement résider.

La première étape de “dérégulation” est celle-ci bien sûr, l'établissement d'une différence entre humains, entre “semblable” et “non semblable”. Non que ce soit d'une grande nouveauté, cela dit, c'est même ce qui fonde toute société, mais depuis au moins deux mille ans et probablement un peu avant, à peu de choses près un demi-millénaire, et en divers lieux, émergent des courants idéologiques, généralement sous des aspects “philosophiques” et “religieux”, et souvent en un mixte des deux, qui interrogent cette opposition. Elles le font diversement car, comme déjà discuté, le moteur des sociétés est le même que celui de ses membres, une opposition, une polarité, à la fois interne et externe, qui par un jeu changeant d'attractions-répulsions permet aux entités du vivant de se mouvoir de leur propre mouvement, et d'être à la fois fermées et ouvertes, mais qu'on peut privilégier l'attraction ou la répulsion, l'ouverture ou la fermeture. Le faire symboliquement mais à terme ça induit des comportements rien moins que symboliques. Je n'énumérerai pas toutes les variantes parce que seules certaines m'intéressent ici:

  • une “sublimation” de l'opposition “semblable” / “non semblable” où l'affiliation transcende les limites des affiliations territoriales et généalogiques des sociétés politiques, dans certains modes chrétiens ou musulmans par exemple;
  • une opposition nature-culture où la culture définit le semblable, la nature définit le différent, dont on trouve un bon modèle dans certains courants hébraïques puis juifs, et dans certains courants chrétiens et musulmans bien sûr, et dans certaines idéologies d'Extrême-Orient;
  • une approche “fusionnelle”, “unificatrice”, qui trouve son opposition en elle-même, entre ce qui tend vers l'unité et ce qui s'en éloigne, que dans mon contexte on associe plutôt à des idéologies lointaines, bouddhisme et taoïsme entre autres, mais qui parcourt aussi des courants juifs, chrétiens, musulmans, et que plus récemment on a commencé d'associer à certaines cultures amérindiennes ou “chamaniques” très réinventées.

La question fondamentale est bien sûr celle du bien et du mal: le semblable est “dans le bien”; le non semblable, “dans le non bien”, le différent “dans le mal”; il y a aussi implicitement le non différent qui serait “dans le non mal” mais qui ne se détermine pas si clairement: censément, ce qui n'est pas dans le bien tend vers le mal et en miroir ce qui n'est pas dans le mal tend vers le bien mais il est difficile de supposer un “non bien” qui “tend vers le bien” tout en se reliant, même négativement, avec le mal. Bon, moi je ne suis pas théologien ni idéologue religieux donc je décris ça comme observateur, et je constate que quand on essaie de distinguer entre, disons, soi et non soi sur des critères assez évanescents ça n'est pas simple. Puis, il y a un autre problème...

Oh! Un tout petit problème: nous sommes conditionnés en premier par notre entité politique d'appartenance et par celle de résidence. Laquelle n'est pas trop en concordance avec les idéologies universalistes, jamais. Le petit problème est que dans un contexte où on est doublement conditionné et que ces deux conditionnements sont discordants, on ne sait plus à quel saint, ou à quel préfet, se vouer; quelqu'un l'a dit, il faut rendre à Dieu et rendre à César, mais quand on les distingue malaisément ça se corse. Je ne vous ferai pas toute l'histoire mais du moins, depuis environ deux mille cinq cent ans les Césars ont chacun son gros caillou dans la chaussure: des emmerdeurs qui semblent en savoir autant qu'eux à propos de la grande question sur la vie, l'univers et le reste, et qui en plus semblent avoir la réponse! Mais la vraie. Je dis environ ça mais on pourrait aussi dire trois mille cinq cent ou quatre mille cinq cent ou... On pourrait dire ceci: depuis aussi longtemps qu'il y a des Césars, ceux-ci ont un caillou dans la chaussure. C'est en rapport avec le bien et le mal, et l'impossibilité de faire le mal: puisque le mal c'est ne rien faire on ne peut pas “faire le mal”. Ou alors on meurt.

Et allez donc! Encore de l'abstraction et de la poésie! Trop de mouvement est mortifère, pas assez de mouvement est mortifère. C'est un constat. Ce qui constitue la vie est homéostasique, “tend vers une moyenne”. Comme le disait un jour un biologiste et écologue sur ma radio (toujours la même), parler d'équilibre d'un écosystème est un non-sens, il n'a pas dit mais pensé très fort qu'un écosystème en équilibre est un écosystème mort; ce qu'il dit fut qu'un écosystème tend vers une moyenne mais ne l'atteint jamais, et chaque correction pour “revenir vers la moyenne” maintient le système fonctionnel. Nos ancêtres, qui n'étaient pas plus idiots et pas moins observateurs que nous, l'ont compris de longue date, confer le taìjítú, confer L'Ecclésiaste:

«Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux: un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté...».

Un temps pour l'action et un temps pour le repos, un temps pour faire et un temps pour défaire. La circularité des choses. L'alternance entre moments où on s'agite et moments où on se repose n'est ni un choix ni une nécessité mais une évidence. “César” désigne le noyau yin, “Dieu” le noyau yang. De par l'association des caractéristiques du yang à la féminité on le répute “principe féminin”, et de même pour le yin associé au “principe masculin”. Vous avez parmi vos connaissances des femmes et des hommes? Moi oui. Savez-vous? Presque toutes les femmes que je connais tantôt agissent, tantôt se reposent, et presque tous les hommes que je connais de même. Certaines femmes ou hommes sont ou semblent toujours dans l'action, certains hommes ou femmes sont ou semblent toujours dans le repos. L'action est yin, le repos yang. Donc, les hommes et les femmes sont tantôt masculins, tantôt féminins, certaines femmes masculines et certains hommes féminins? Possible. Assez vraisemblable. Invérifiable. Les hommes et les femmes sont des humains, les humains sont des êtres vivants, les êtres vivants sont homéostatiques et tendent vers une moyenne, s'ils s'en éloignent par excès de mouvement ils ralentissent, ils se reposent, s'ils s'en éloignent par insuffisance de mouvement ils accélèrent, ils agissent, donc ils sont tantôt yin tantôt yang. Une bactérie est-elle féminine quand elle se repose et masculine quand elle agit? Possible. Assez peu vraisemblable. Invérifiable.

Il y a une base biologique à l'association du yang au féminin et une base fonctionnelle ou comportementale à l'association du yin au masculin: les femmes assurent pour l'essentiel la pérennité de l'espèce, elles portent les les membres nouveaux de l'espèce en elles pendant neuf mois, les nourrissent durant toute cette période, puis continuent de les nourrir pendant au moins autant de temps, souvent deux ou trois fois plus de temps que le temps de gestation; c'est un trait de la lignée, toutes les femmes ou femelles Hominidae allaitent leurs enfants pendant un temps assez long pouvant aller jusqu'à trois ans. Sur cette période, les femmes ont une mobilité réduite les deux ou trois derniers mois de la gestation et environ un an après, et une mobilité restreinte environ les deux tiers de leur vie, entre les deux ou trois ans avant leur puberté (qui pendant longtemps intervint pour les femmes vers douze ou treize ans, ça n'est que très récemment, environ un siècle, que cet âge a tendu à s'abaisser – depuis que les humains ont commencé à répandre dans la nature des molécules chimiques qui sont des perturbateurs endocriniens) jusqu'à leur mort qui “en moyenne” n'excédait pas les trente ans – pareil pour les hommes. Pendant longtemps, les humains ne vécurent pas bien vieux, en moyenne, mais on trouve parfois des Homo assez anciens (au-delà du néolithique) et assez vieux, ou vieilles, genre soixante ans. Quand je dis longtemps, c'est vraiment longtemps: jusqu'au XVI° ou XVII° siècle au moins. Certes, pour les temps les plus proches (trois à quatre mille ans) la proportion de vieux très vieux, soixante ans et plus, augmente, mais pas tant que ça et pas très vite. Ce n'est qu'assez récemment donc, guère plus de trois siècles, que ça changea, et assez rapidement: entre la fin du XVIII° siècle et la fin du XIX° l'espérance de vie a connu un bond d'environ vingt ans, et depuis le début du XX° siècle un bond encore plus spectaculaire d'environ 30 ans. Ça fait une différence avec les environ deux millénaires précédents où elle ne progressa que d'environ cinq ans, avec des hauts et des bas selon les lieux et les époques.

La base fonctionnelle du yin? C'est simple: le but d'une espèce est de se perpétuer. Pour les espèces qui ne s'occupent pas de leur progéniture et qui ne sont pas vivipares, les choses sont autres; pour celles vivipares et celles qui s'occupent de leur progéniture la question des fonctions parentales se pose. Les oiseaux par exemple s'occupent de leur progéniture mais sont ovipares, du fait on voit de tout: telle espèce seule la femelle s'en occupe, telle autre, seul la mâle (cas assez rare), telle les deux progéniteurs, telle délègue le boulot à une autre espèce. Pour les vivipares c'est clair, il y a une division fonctionnelle obligée, la période de gestation est dévolue aux seules femelles. Après, il y a tellement de variétés de situations qu'on ne peut pas définir de règles.

(À suivre...)

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.