Très ennuyé. Je supposais ce billet très propice aux recommandations et commentaires, et non, ça ne s'est pas produit depuis les maintenant sept jours que je l'ai publié. Bon. Je m'en vais le supprimer puis le republier, en espérant qu'il attire un peu plus l'attention. Sans trop y croire.
L'Histoire ne s'écrit pas, elle s'accomplit et chacun en fait pour soi le récit, mais un récit nécessairement partiel et partial. Que sait-on de la réalité? En gros, ce que dit du temps Augustin d'Hippone dans ses Confessions:
«Qu’est-ce donc que le temps? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas?» (Livre XI, chapitre XIV, paragraphe 18).
D'une certaine manière ceci décrit aussi la réalité, et l'Histoire: on connaît la réalité parce qu'il y a un passé et une mémoire du passé, et parce qu'il y a une attente du futur qui le plus souvent se réalise – le futur, non nécessairement l'attente qu'on en a, en fait il s'est de longe date réalisé et en toute hypothèse ça devrait durer encore assez. Pour le futur de l'Histoire il est imprévisible (si un astre errant d'une taille appréciable et d'une grande vélocité percute la Terre dans quelque temps, disons, demain ou dans un million d'années, ce sera la fin de l'Histoire car ce segment de la réalité ne concerne que les humains: plus d'humains, plus d'Histoire. Ça changera peu à la réalité, beaucoup à la réalité interprétée par les humains...) mais sinon le cataclysme dit, il devrait perdurer encore assez longtemps. D'ailleurs, la toujours possible fin de l'espèce humaine suite à un cataclysme de moindre ampleur ne signifiera pas nécessairement la fin de l'Histoire, on peut supposer, après un temps plus ou moins long, l'apparition d'une nouvelle espèce historique qui a son tour interrogera les traces du passé et y trouvera certaines des nôtres, pour en produire sa propre interprétation. En tous les cas, l'Histoire aura une fin mais non celle proposée en son temps par Francis Fukuyama ou, avant, par Marx et Engels, par Hegel ou par tous les millénaristes et propagateurs d'eschatologies, autant qu'on puisse le savoir il n'y a pas de “fin dernière” de l'humanité où, dira-t-on, elle accomplira sa destinée, tel que l'entendent les philosophes et théologiens, par contre il y aura nécessairement une fin de l'humanité parce qu'il y aura une fin de notre système local, en gros dans au plus tard autant de temps que son début, à quelques centaines de millions d'années près: le système solaire s'est formé il y a un peu plus de 4,5 milliards d'années et devrait durer environ 5 milliards d'années encore dans sa forme actuelle, donc même sans cataclysme définitif entretemps, le sort de la Terre sera tel que, soit par le rapide (en termes géologiques et astronomiques, soit quelques centaines de milliers d'années...) élargissement de son orbite, soit par son absorption par le Soleil, elle ne gardera guère de traces, et aucune dans le second cas, de l'Histoire de la vie, donc de l'humanité.
Le propos d'Augustin concerne les deux appréciations qu'on peut avoir du temps, de la réalité ou de l'Histoire, celle objective, le fait indéniable que, qu'il y ait ou non quelqu'un pour le penser, l'univers existe, et le temps, la réalité et le récit qu'on en pourrait faire se constituent par la succession de tous les événements qui s'y déroulent, celle subjective, comme partie d'un tout chaque individu doté de conscience (en gros, chaque être vivant même si ça n'est pas si simple, il y a aussi une conscience “infra-individuelle” et une conscience supra-individuelle, cette fois sans guillemets, mais du moins on peut dire que la conscience effective et la vie sont des quasi-synonymes) ne peut avoir qu'une perception limitée et inexacte de l'univers, précisément parce que partie d'un tout. J'ai entendu hier 7 mai 2019 sur France Culture, émission La Méthode scientifique, l'astrophysicien Jean-Philippe Uzan dire une chose de bon sens, quoi que l'on dise de l'univers ça ne peut qu'être limité et inexact parce que nous sommes dedans et que nous sommes nous-mêmes limités dans nos perceptions; comme l'expliquait l'astrophysicienne Françoise Combes dans la même émission, il ne faut pas comprendre l'assertion de Galilée selon qui «le livre gigantesque qui est continuellement ouvert à nos yeux (je parle de l'Univers), [...] est écrit en langage mathématique», comme cette idée fausse qu'il prétendrait que «l'univers est mathématique», ce que permet de mieux comprendre la citation du passage: «La philosophie est écrite dans ce livre gigantesque qui est continuellement ouvert à nos yeux (je parle de l'Univers), mais on ne peut le comprendre si d'abord on n'apprend pas à comprendre la langue et à connaître les caractères dans lesquels il est écrit. Il est écrit en langage mathématique, et les caractères sont des triangles, des cercles, et d'autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible d'y comprendre un mot. Dépourvu de ces moyens, on erre vainement dans un labyrinthe obscur». À mettre en rapport avec le troisième principe de la méthode de Descartes, «conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres», spécialement avec la fin de ce principe, «et supposant même de l'ordre entre [les objets] qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres»: l'univers est peut-être ordonné et mathématique, mais peu importe, la mathématique est notre moyen le plus exact, ou le moins inexact, pour écrire dans ce livre gigantesque qui est continuellement ouvert à nos yeux, l'Univers, et l'ordonnancement des objets sans supposer nécessairement qu'ils se précèdent naturellement les uns les autres le point de méthode le plus efficace pour lire ce livre avant que d'y écrire: la science en son sens précis, la “savance”, qui ne se sépare pas de la philosophie, du devisement du monde (comme le proposait l'Académie platonicienne, «Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre», pour le dire autrement, si certes science sans conscience n'est que ruine de l'âme, conscience sans science n'est que défaite de l'esprit), n'est qu'un discours sur la réalité et ne vaut que dans les limites de la compréhension que chacun a de la réalité effective, objective.
Tiens ben, par hasard je relis un livre comportant un passage fort intéressant en rapport avec le sujet:
«Les noms importent peu. Parler, c'est donner des noms, mais parler n’est pas important. Il se produit une chose qui n’est jamais arrivée auparavant. La voyant, l’homme regarde la réalité. Il ne peut dire aux autres ce qu’il a vu. Les autre voudraient savoir, cependant, et le questionnent: “Comment était cette chose que vous avez vue?” Il tente alors de le leur dire. Il a peut-être vu par exemple le premier feu en ce monde. Et il leur dit: “C’est rouge comme un pavot, mais en lui dansent d’autres couleurs. Cela n’a pas de forme, et, comme l’eau, s’écoule de toutes parts. C’est chaud comme le soleil en été, davantage même. Cela existe un moment sur une bûche, puis le bois disparaît comme s’il avait été dévoré et il ne reste qu’une chose noire et qui peut être tamisée comme le sable. Quand le bois a disparu, c’est la fin”. Ceux qui l’écoutent peuvent donc penser que cette réalité est comme un pavot, comme l’eau, le soleil, et comme ce qui mange et rejette. Ils pensent qu’elle ressemble à tout ce dont leur a parlé l’homme qui l’a vue. Mais ils n’ont pas regardé le feu, ils ne peuvent réellement le connaitre, ils ne peuvent que savoir qu’il existe. Mais le feu se reproduit dans le monde, bien des fois. Des hommes de plus en plus nombreux le voient. Bientôt, le feu est aussi commun que l’herbe et les nuages, et l’air qu’ils respirent. Ils voient que si cela ressemble a un pavot, ce n’en est pas un; ce n’est ni l’eau, ni le soleil, ni ce qui mange et rejette, même si cela y ressemble, mais quelque chose de différent de chacune de ces choses en particulier et de toutes prises ensemble. Ils regardent donc cette chose nouvelle, et ils créent un mot nouveau pour la désigner. Ils l’appellent “le feu”.
S’ils rencontrent quelqu’un qui ne l’a pas encore vu, et qu’ils lui parlent du feu, il ne sait ce que cela veut dire. A leur tour, donc, il leur faut se contenter de lui dire à quoi il ressemble. Ce faisant, ils savent par expérience que ce qu’ils lui disent n'est pas la vérité, mais seulement une part de la vérité. Ils savent que cet homme ne connaîtra jamais la réalité grâce à leurs seuls mots, bien qu’ils aient tous les mots du monde à leur disposition. Il lui faut regarder le feu, le sentir, s’y chauffer les mains, ou rester à jamais ignorant. Donc “feu”, “terre”, “eau”, “air”, “je”, ne sont que des mots et importent peu. Mais l’homme oublie la réalité et se souvient des mots. Plus il a de mots dans la mémoire, plus ses amis l'estiment intelligent. Il regarde les grandes transformations du monde, mais il ne les voit point comme elles furent vues quand l’homme regarda la réalité pour la première fois. Leurs noms viennent à ses lèvres et il sourit en les goûtant, pensant qu’il connaît les choses en les nommant. Il arrive encore des choses qui ne sont jamais arrivées auparavant. C’est toujours un miracle. La grande fleur brûlante est là, coule sur le tronc du monde, rejette les cendres du monde, elle n’est aucune de ces choses que j’ai nommées, et toutes en même temps, c’est la réalité, l'Être Sans Nom.
Donc, je vous adjure d’oublier les noms, et les paroles que je prononce dès qu’elles sont prononcées. Contemplez plutôt en vous le Sans Nom, qui s’éveille quand je m’adresse à lui. Il écoute non mes mots, mais la réalité en moi, dont il est part. C’est l'atman qui m’entend moi plutôt que mes paroles. Tout le reste est irréel. Définir c’est perdre. L'essence de toute chose est l'Être Sans Nom, qui est inconnaissable et plus fort même que Brahma. Les choses passent, mais l'essence demeure. Vous êtes donc assis au centre d’un rêve.
L'essence le rêve comme un rêve de forme. Les formes naissent, mais l'essence demeure, rêvant de nouveaux rêves. L'homme nomme ces rêves, pense en avoir capturé l'essence et ne sait pas qu’il invoque l'irréel. Ces pierres, ces murs, ces corps assis autour de vous sont pavots, eau et soleil. Tout est rêve de l'Être Sans Nom. Tout cela est feu, si vous le voulez.
De temps à autre peut venir un rêveur qui sait qu’il rêve. Il peut saisir quelque chose de l'étoffe du rêve, le soumettre à sa volonté, ou il peut s'éveiller à une plus grande connaissance de soi. s’il choisit le chemin de la connaissance de soi, sa gloire est grande et il sera pour l'éternité comme une étoile. s’il choisit la voie des Tantras, mêlant Samsâra et Nirvâna, comprenant le monde et continuant à y vivre, il est puissant parmi les rêveurs. Il peut utiliser sa puissance pour le bien ou pour le mal. Bien que ces termes aussi soient dépourvus de sens hors des noms donnés dans le Samsâra.
Vivre en le Samsâra, cependant, c’est être soumis aux œuvres de ceux qui sont puissants parmi les rêveurs. S’ils mettent cette puissance au service du bien, c’est un âge d’or. S’ils la mettent au service du mal, c’est un âge des ténèbres. Le rêve peut devenir cauchemar.
Il est écrit que vivre, c’est souffrir. Il en est ainsi, disent les sages, car l’homme, par ses efforts, doit se délivrer du fardeau du Karma s’il veut arriver à l'illumination.
Alors, disent les sages, à quoi bon lutter à l’intérieur d’un rêve contre ce qui est notre lot, le chemin à suivre pour atteindre la délivrance? À la lumière des valeurs éternelles, disent les sages, la souffrance n’est rien; en termes du Samsâra, disent-ils, elle conduit au bien. Comment donc justifier l’homme qui lutte contre les puissances du mal?» (Roger Zelazny, Seigneur de lumière, Coll. Présence du futur, éditions Denoël, pp. 46-48. Possibles petites erreurs, c'est le résultat d'un OCR de scan, vérifié autant que se peut. Le scan initial est accessible sur cette page).
Je vais me livrer ici à une activité que je n'apprécie guère, le commentaire. Non pour expliquer le propos de Zelazny, ou celui de son personnage (mais je soupçonne, pour bien connaître son œuvre, que l'auteur a une approche propre assez similaire), mais pour éclairer le mien, en dire non ce qu'il faut en comprendre mais ce que j'en comprends. Je dis assez souvent que les mots n'ont pas de sens et tente plus ou moins adroitement d'expliciter cette maxime mais d'une manière qui me convient modérément. Comme écrit dans mon dernier billet en date, publié ce 10 mai 2019, comme rédacteur j'ai un défaut, je suis du genre géomètre ou pire, philosophe, et regrette de n'avoir pas le talent ou la patience d'écrire des fictions. Platon avait raison de fustiger les poètes et spécialement les poètes dramatiques, lui qui par son œuvre fit montre d'un certain talent de dramaturge, rares sont les philosophes et géomètres qui s'approchent autant de la réalité effective que les poètes et autres auteurs de fictions: quand on veut interroger le réel, quel meilleur moyen que de faire du masque de cette réalité qu'est la parole la matière même de son propos? Ajouter un masque au masque conduit à le démasquer et par ce fait, permet de s'approcher plus de la réalité effective par la voie d'une subjectivité assumée plutôt que par la voie d'une inatteignable objectivité.
Donc, un commentaire. La parole décrit la réalité mais n'est pas la réalité qu'elle décrit, l'homme découvrant l'inconnu se confronte à l'inconnaissable: comment décrire ce qui n'a jamais été décrit à partir d'un instrument qui ne décrit que le connu ou le connaissable? Il fera donc des analogies. «Ceux qui l’écoutent peuvent donc penser que cette réalité est comme un pavot, comme l’eau, le soleil, et comme ce qui mange et rejette. Ils pensent qu’elle ressemble à tout ce dont leur a parlé l’homme qui l’a vue. Mais ils n’ont pas regardé le feu, ils ne peuvent réellement le connaitre, ils ne peuvent que savoir qu’il existe», puis, découvrant le feu, «ils voient que si cela ressemble a un pavot, ce n’en est pas un; ce n’est ni l’eau, ni le soleil, ni ce qui mange et rejette, même si cela y ressemble, mais quelque chose de différent de chacune de ces choses en particulier et de toutes prises ensemble». Un mot simple, compact, “le feu”, “le temps”, contient tout ce qui constitue le feu, le temps, dans leur diversité, mais décrire le feu ou le temps pour qui n'a pas l'expérience de cette réalité concrète et de cette réalité conceptuelle ne peut se faire que par comparaison et par abstraction, le feu n'est pas un pavot et le temps n'est pas un fleuve, le feu n'est pas l'eau et le temps n'est pas une roue, ni feu ni temps ne sont des entités mais entretiennent des rapports tels avec les entités qu'elles peuvent leur attribuer des qualités propres aux entités, ce qui en partie permet d'accéder à une réalité inconnue mais qui dans le même temps la réduit, la simplifie et en donne nécessairement une représentation fausse.
Qui raconte l'Histoire? Tout le monde, chacun et personne. Les vaincus comme les vainqueurs. Et in fine chacun et les vaincus.
La victoire est une circonstance toujours précaire, la défaite une hypothèse toujours vérifiée. Nul qui s'intéresse à l'Histoire et se relie à une portion du passé ne peut se revendiquer d'une lignée continue et infinie de vainqueurs: pour la France par exemple, en 1791 les vainqueurs sont les républicains et les vaincus, les monarchistes; en 1793 les vainqueurs sont les radicaux, les vaincus sont les modérés; en 1795 la situation s'inverse; en 1799 tous sont dans le camp des vaincus sauf ceux qui renièrent leurs principes républicains et se rallièrent au nouveau pouvoir; en 1815 les vainqueurs sont les vaincus de 1791, ou du moins une partie d'entre eux, et des ralliés du camp des vaincus, qui seront souvent l'instrument le plus efficace de la restauration des nouveaux vainqueurs; en 1830 la faction au pouvoir des vainqueurs de 1815 perd cette position à la faveur de celle qui en fut flouée alors; la suite est une longue liste de renversements, tantôt radicaux (1848, 1852, 1873, 1940, 1944), tantôt plus modérés (1946, 1958, 1962, et même 1975), avec à chaque fois son lot de vainqueurs et de vaincus, et au bout du compte beaucoup plus d'héritiers de vaincus que de vainqueurs: pour le redire, la victoire est une circonstance toujours précaire, la défaite une hypothèse toujours vérifiée.
Pourquoi chacun? Imaginons que vous qui me lisez soyez monarchiste tendance “légitimiste“ (favorable à la monarchie et au rétablissement des Bourbons sur le trône de France) et que je sois républicain tendance dictature du prolétariat, branche lénino-stalinienne: d'évidence notre analyse de la séquence qui va de 1815 à nos jours, ainsi que la série d'événements considérés à la fois exacts et significatifs, ne sera pas la même. Sans certitude mais probablement nous n'avons pas une telle distance idéologique mais à coup sûr vous n'êtes pas moi (sauf quand je relis mon propre texte mais même en ce cas on peut discuter la chose, quand je relis des trucs écrits par moi il y a vingt ou trente ans il m'arrive souvent de ne pas partager les opinions de l'auteur...) et je ne suis pas vous, sauf si je suis mon propre lecteur mais on ne tiendra pas compte de cela, j'écris pour d'autres et ne me relis guère, sinon pour corriger un texte ou pour y retrouver des parties que je cite dans d'autres textes. Vous n'êtes pas moi, je ne suis pas vous, donc votre rapport à l'Histoire n'est pas le mien. Pour exemple, parlant en termes de victoire et de défaite, de mon point de vue la fin de la guerre d'Algérie est une victoire, je suis héritier de divers courants idéologiques qui convergeaient sur un point, vouloir l'indépendance de l'Algérie, et j'assume cette part de mon héritage, or je sais que bien des gens ne voient pas les choses de la même manière, à quoi s'ajoute cette multitude pour qui la guerre d'Algérie ne participe pas de sa mémoire historique. Cela posé, je ne considère pas les choses en termes de vainqueurs et vaincus, de victoires et de défaites, sinon pour ce que dit: si l'on attache quelque importance à ces notions, on hérite plus de vaincus que de vainqueurs, plus de défaites que de victoires: certains partisans de l'indépendance algérienne furent donc parmi les “vainqueurs” de 1962 mais assez vite après basculèrent dans le camp des vaincus, notamment après le coup d'État de 1965, et depuis il y eut une longue succession de vainqueurs provisoires qui passèrent assez vite parmi les vaincus persistants et vainqueurs occasionnels... Pour un exemple moins dramatique, à chaque élection nouvelle il y a plus de vaincus que de vainqueurs, et les vainqueurs ne le sont jamais autant qu'ils le croient et rarement aussi longtemps qu'ils l'espèrent, précisément parce qu'il y a plus de vaincus que de vainqueurs, et parmi les premiers beaucoup vont agir tant que se peut pour faire payer leur défaite aux vainqueurs du jour...
Un peu de cuisine: j'avais rédigé un bout de texte après la phrase qui se termine par «pour y retrouver des parties que je cite dans d'autres textes» mais mon ordinateur a planté et j'ai tout perdu de cet ajout. Ce qui suit jusqu'à «faire payer leur défaite aux vainqueurs du jour...» correspond à peu de choses près à ce que précédemment rédigé mais après cela j'avais commencé un développement sur Carl Schmitt et le volume cité dans l'autre texte en cours, «La farce du changement climatique», qui sur un plan était dans la continuité de cette discussion, sur un autre s'articulait autour d'une autre pensée. Dans l'autre texte je parle des pensées, j'y dis notamment que «une fois constituée, [une pensée ] pointe pour toujours le même segment de réalité, celui de l'objet qu'elle pointe au moment de sa constitution; on peut dire d'une pensée qu'elle est un fragment du passé ou de l'avenir dans le présent»; j'oublie d'y préciser, car dans le contexte ça n'a pas d'importance, qu'une pensée peut ne pas persister. Il y a ceci: comme dit dans l'autre texte, «une pensée est une monade, un objet inanalysable, à quatre dimensions comme tout objet de cet univers, mais si je veux l'exprimer il va me falloir l'analyser et la transformer», comme n'y est pas dit, quand on commence à transformer cette monade en objet à une ou deux dimensions, si l'on perd le fil de cette transformation il arrive parfois, il arrive souvent, qu'on perde aussi la monade initiale. On peut décrire la chose ainsi: la part déjà développée ne l'était pas assez pour que j'en retrouve le fil, celle non encore développée avait perdu de sa consistance et de sa substance, et de ce fait je ne parviens à retrouver ni la monade initiale, ni le fil de son expression. C'est ainsi... Allez, encore un peu de cuisine: on peut faire avec un texte ce que font désormais les spécialistes en génie génétique, rétablir “tout le code” à partir de fragments. Je vais tenter, en reprenant certains éléments du texte précédemment écrit dont je me souviens, de restituer une part significative de la pensée initiale. Sans certitude d'y parvenir, cela dit.
J'avais songé à parler de cet ouvrage et de cet auteur, parce qu'il a un lien avec l'orientation actuelle de ce billet, les vaincus et les vainqueurs, les victoires et les défaites, puisqu'une de ses hypothèses est l"articulation du “politique” sur l'opposition ami-ennemi, et à cause d'un paradoxe apparent du volume, le premier des textes qu'il rassemble, La Notion de politique, qui date de 1932, est une réflexion sur l'État comme régulateur et porteur du “politique”, le second, Théorie du partisan, qui date de 1962, une réflexion sur le partisan, opposé en un premier temps à l'État, comme régulateur et porteur de ce “politique”. Cette brève présentation m'a fait me remémorer la pensée initiale, je me préparais à disserter longuement dessus mais quand j'en viens à écrire sur un sujet déjà exploré, parfois assez longuement (étant impéritieux sur ce plan, il m'arrive sinon souvent du moins trop à mon goût de perdre des textes très longs parce que je ne procède pas à des sauvegardes régulières), et bien je n'ai pas trop envie de le refaire, et en outre ça a “mis mes idées en place”, et quand j'y reviens j'ai tendance à faire beaucoup plus bref. Le paradoxe est levé quand on considère ce qui fait le nœud des deux textes, l'opposition ami-ennemi. Dans un souci tout sophistique, Schmitt écrit ceci en préface de la réédition du texte de 1932:
«La postface de 1932 met en évidence le caractère strictement didactique de cet ouvrage et souligne explicitement que tout ce qui y est dit au sujet du concept de politique n’a d’autre but que de “fournir un cadre théorique à un problème non délimitable”. En d’autres termes, il s’agit de cerner certaines questions qui relèvent de la science du droit, afin de mettre de l’ordre dans une matière confuse et de dégager une topique de ses concepts».
Dans cette même préface de 1962, il se prémunit d'une «objection critique qui reproche à [s]on étude de présenter l’ennemi, et non l’ami, comme le véritable critère positif», par des arguties de la plus pure rhétorique juridique:
«L’objection qui prétend que j’accorde la primauté au concept d’ennemi est un cliché très généralement répandu. Elle méconnaît que tout développement d’un concept juridique est issu, par nécessité dialectique, de sa négation. Dans la vie juridique tout comme dans la théorie, inclure la négation signifie tout sauf admettre la primauté du négatif. Un procès en tant qu’action légale n’est concevable qu’à partir du moment ou un droit est nié. L’action pénale et le droit pénal ont pour point de départ non un fait, mais un méfait. Parlera-t-on pour autant d’une conception positive du méfait ou d’une primauté du crime?».
Je ne développerai pas ici la question de la rhétorique, qui est un élément important de l'autre texte en cours, mais fais moi-même ici de la rhétorique en me prémunissant d'une objection qu'on pourrait me faire en affirmant qu'en effet la notion d'ennemi est au cœur de la philosophie politique de Schmitt. Le petit tour de passe-passe ici est de réduire la critique à l'un de ses pans secondaires, «présenter l’ennemi, et non l’ami, comme le véritable critère positif», puis à présenter comme fait d'évidence que «tout développement d’un concept juridique est issu, par nécessité dialectique, de sa négation. Dans la vie juridique tout comme dans la théorie, inclure la négation signifie tout sauf admettre la primauté du négatif [...]. L’action pénale et le droit pénal ont pour point de départ non un fait, mais un méfait. Parlera-t-on pour autant d’une conception positive du méfait ou d’une primauté du crime?». La critique principale de cette partie de la réflexion schmittienne n'est pas de «présenter l’ennemi, et non l’ami, comme le véritable critère positif», mais de postuler que ce qui fonde “le politique” est l'opposition ami-ennemi. Quant à ce qui fonde «tout développement d’un concept juridique», comme l'indique Schmitt cela concerne «l’action pénale et le droit pénal [qui] ont pour point de départ non un fait, mais un méfait», or sa réflexion sur “le politique” concerne le droit civil, le droit administratif ou le droit international, qui ont d'autres fondements...
Schmitt est certes un penseur du droit mais aussi un acteur politique et un idéologue, et selon lui-même, un historien. La base de sa réflexion est celle dite sur la question du “politique”, et il l'expose clairement: «La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi». Fondamentalement, il est conservateur mais dans son contexte historique la forme de “conservation” qui a sa faveur est en perte de puissance. Clairement, en 1918 il est “du camp de vaincus” à plusieurs titres: son pays a perdu la guerre qui vient de s'achever, le régime politique qui avait sa préférence vient de disparaître en faveur d'une république tendanciellement libérale et démocratique, son camp politique vient de perdre sa prééminence dans les instances dirigeantes, or le droit auquel il s'attache est lié à l'état de choses antérieur, un régime autoritaire, une nations de “vainqueurs” et des instances dirigeantes conservatrices peu libérales et nullement démocratiques. Raison pourquoi il glissera assez vite du conservatisme à une position réactionnaire, puisque tout ce qu'il souhaitait conserver se délite ou est rejeté. Sa préface de 1962 contredit sa postface de 1932: a posteriori il affirme donc que «La postface de 1932 met en évidence le caractère strictement didactique de cet ouvrage [car] tout ce qui y est dit au sujet du concept de politique n’a d’autre but que de “fournir un cadre théorique à un problème non délimitable”». In media res il dit tout autre chose, et le passage de cette postface cité par Schmitt prend un autre sens:
«Ce qui est dit ici sur la notion de politique est destiné à fournir un cadre théorique à un problème non délimitable. Les différentes propositions sont conçues comme autant de points de départ d’une discussion attentive aux faits, elles serviront à des exercices et des débats scientifiques qui soient en mesure d'affronter une res dura de cette espèce [...]. La présente édition comporte une série de formulations, de notes et d’exemples nouveaux, mais la démarche du raisonnement lui-même n’est ni modifiée, ni développée. Je préfère voir d’abord quels vont être les points de vue et les courants décisifs qui se dégageront de ce nouveau débat autour du problème politique ouvert il y a près d’un an».
On le voit, loin de démontrer «le caractère strictement didactique de cet ouvrage», le passage «fournir un cadre théorique à un problème non délimitable» pris dans son contexte initial a bel et bien un une visée pragmatique, et «les différentes propositions sont conçues comme autant de points de départ d’une discussion attentive aux faits, elles serviront à des exercices et des débats scientifiques qui soient en mesure d'affronter une res dura de cette espèce», notre auteur n'a pas ajouté de propositions aux textes initiaux publiés entre 1927 et 1930 car il «préfère voir d’abord quels vont être les points de vue et les courants décisifs qui se dégageront de ce nouveau débat autour du problème politique ouvert il y a près d’un an». Lus quelques décennies plus tard les propos peuvent sembler sibyllins ou anodins, “abstraits”; lus en Allemagne au tournant des décennies 1920-1930 il en va autrement. Pour citer plus longuement Schmitt:
«Cet écrit relève le défi lié à une situation de transition. Le défi qu’il lance à son tour vise au premier chef les experts en droit constitutionnel et les légistes du droit international.
Aussi sa première phrase est-elle: “Le concept d’État présuppose le concept de politique”. Qui comprendra une thèse aussi abstraite dans sa formulation? Je doute encore qu’il fut habile d’ouvrir un exposé sur une abstraction à première vue impénétrable, car souvent une première phrase décide à elle seule du destin d’une publication. Cependant, cet énoncé conceptuel quasi ésotérique est bien à sa place a cet endroit. L’énoncé percutant, sous forme de thèse, manifeste à qui l’étude est destinée en premier lieu: aux initiés du jus publicum Europaeum, de son histoire et de ses problèmes actuels. C’est uniquement en regard de ces destinataires que la postface prend tout son sens, soulignant à la fois l'intention, qui est de “fournir un cadre à un problème non délimitable”, et le caractère strictement didactique de l’exposé».
Le sujet de la rhétorique développé dans le billet «La farce du changement climatique» intervient ici de plusieurs manières. Dans les textes mêmes, celui de 1932 comme celui de 1962, Schmitt apparaît un auteur “hermétique” pour qui il y a deux sortes de savoirs, exotérique et ésotérique, et deux sortes de discours, pour initiés et pour non initiés. Je ne sais si vous avez participé à des mouvements idéologiques (groupes politiques et religieux, associations de fans, sociétés para- ou pseudo-scientifiques, corporations, etc.); si c'est le cas vous aurez constaté qu'une part non négligeable des activités de formation idéologique consiste à faire de l'exégèse, “expliquer le sens”, tant des mots que des phrases et des textes: c'est proprement la part ésotérique. Comme l'écrit Schmitt, «L’énoncé percutant [de la première phrase], sous forme de thèse, manifeste à qui l’étude est destinée en premier lieu: aux initiés du jus publicum Europaeum, de son histoire et de ses problèmes actuels. C’est uniquement en regard de ces destinataires que la postface prend tout son sens». Mis à part le fait que le public visé fut autre, ou du moins fut plus large, du moins cette préface de 1962 explique assez les procédés de Schmitt: son texte a deux significations, celle accessible aux non initiés et celle valant pour les seuls initiés; de ce point de vue, celui de l'auteur, la première est “fausse”, la seconde “vraie”. En tant que, disons, juriste, Schmitt use d'une autre sorte de rhétorique, celle sophistique, il s'agit de convaincre plutôt que d'expliquer. Carl Schmitt procède très souvent selon la technique bien éprouvée des sophistes dont je discute dans divers textes, donner l'apparence de la logique dialectique à ce qui n'est que logique argumentative, notamment en usant de faux syllogismes et de fausses évidences. Censément, un syllogisme vise à établir des causalités non contestables, l'exemple canonique étant la forme,
Si A alors B, si B alors C, donc si A alors C
Un faux syllogisme à partir de cette matrice pouvant notamment être,
Si A alors B, si C alors B, donc si A alors C
Dans un faux syllogisme, on suppose une causalité là où il n'y a que corrélation, par exemple,
Si je descend du troisième je vais au deuxième,
si je monte du premier alors je vais au deuxième,
donc si je descends du troisième alors je monte du premier.
Bien sûr, les exemples de faux syllogismes prennent des cas où la non causalité est patente, ça sert à mettre en évidence le procédé, l'exemple classique de faux syllogisme est beaucoup moins simple à déceler,
Un humain est un bipède sans plumes,
un poulet déplumé est un bipède sans plumes,
donc un humain est un poulet déplumé.
La forme est tout aussi erronée, A est B, C est B, donc A est C, mais une affirmation portant non plus sur la réalité observable mais celle conceptuelle est moins immédiatement lisible comme fautive.
S'il lui arrive de le faire, Schmitt use en général de procédés moins immédiatement fallacieux mais tout aussi erronés; sa technique la plus courante suit ce schéma: il énonce un postulat, donné comme relevant d'une opposition binaire, exclut de la définition de son objet des éléments considérés ordinairement comme en relevant ou y participant, propose des oppositions binaires moins contestables (bien que parfois assez peu fondées) en tant que cas similaires, et en conclut que cela fait la preuve de son postulat. On pourrait explorer toutes les manières d'écrire très sophistiques de Schmitt mais peu importe ici, ou je me contenterai de dire qu'assez clairement ça ressort de la propagande: l'auteur use du type de discours formel servant à la démonstration empirique alors qu'il ne s'agit que de logique discursive sans démonstration réelle.
Qui écrit l'Histoire? Comme proposé dans la présentation du billet, tout le monde, n'importe qui et personne. Importe donc de savoir, non tant qui mais pourquoi et comment. Les deux œuvres de Schmitt rassemblées dans le volume mentionné ont ceci d'intéressant que leur auteur les considère comme un ensemble, le sous-titre de Théorie du partisan, «Note incidente relative à la notion de politique», place clairement le second dans la suite du premier. Dans la préface qu'il en donne, Schmitt de nouveau fait son sophiste:
«Le sous-titre Note incidente relative à la notion de politique s'explique par le moment concret de cette publication. Le texte de mon écrit de 1932 va être rendu à nouveau accessible par les soins de son éditeur. Les décennies écoulées dans l'intervalle m’ont valu d’élaborer plusieurs corollaires du sujet. L'étude ci-dessous n’est pas un corollaire de ce genre, elle constitue, tout en n’étant qu’une esquisse, un travail indépendant dont le sujet rejoint inévitablement le problème de la discrimination de l'ami et de l'ennemi».
En premier il relativise la relation, ce sous-titre «s'explique par le moment concret de cette publication. Le texte de mon écrit de 1932 va être rendu à nouveau accessible par les soins de son éditeur», puis il établit un lien substantiel et non plus circonstanciel: «L'étude ci-dessous [...] constitue, tout en n’étant qu’une esquisse, un travail indépendant dont le sujet rejoint inévitablement le problème de la discrimination de l'ami et de l'ennemi». “Inévitablement” non que ce le soit en soi mais la part proprement théorique de son œuvre s'articule sur ce “problème”, ergo cela «rejoint inévitablement le problème de la discrimination de l'ami et de l'ennemi» quand il théorise. Ce qui fait de ce passage un sophisme et de ce discours de la propagande est la présentation d'un solipsisme comme évidence “inévitable” et, comme souvent chez cet auteur, l'enchaînement de propositions faiblement reliées dans une forme qui donne l'apparence d'une continuité: difficile, pour qui n'est pas Carl Schmitt ou pour qui n'accepte pas sa logique discursive, de voir en quoi l'argument circonstanciel du début de ce passage se relie avec l'argument substantiel de la fin. Difficile aussi de comprendre en quoi le propos du texte de 1962 sur “le partisan” peut constituer une “note incidente” sur “le politique”: comme dit, le texte de 1932 est une réflexion sur l'État comme porteur du “politique”. Sauf si l'on considère ces deux textes comme deux éléments d'une même idéologie, le premier dans un contexte où cette idéologie est en train de s'imposer dans une frange significative des instances de pouvoir, le second dans un contexte ou elle est au contraire en position défavorable.
Pour le redire, dans la décennie suivant 1918 Carl Schmitt est du camp des vaincus à plus d'un titre: son pays vient donc de perdre un guerre longue et coûteuse à tous points de vue, les réparations de guerre sont énormes, le pays exsangue, le régime impérial s'effondre, une part importante de son savoir de juriste devient obsolète et la marche du monde va contre ses aspirations profondes. Mais un courant profond, la Dolchstoßlegende”, la “légende du coup de poignard dans le dos”, réunit des courants nationalistes disparates à la fois dans la détestation du régime nouveau et dans l'aspiration à ce qu'ils considèrent comme une “réparation”. Ce qui les sépare sur ce que devra in fine être cette “réparation” est mineur par rapport à ce qui les fait converger, l'analyse des causes de ce supposé coup de poignard et de ses supposés agents, et la supposée solution à court terme, le rétablissement d'un pouvoir fort et dirigiste dont les deux principaux éléments sont l'administration et l'armée. Comme rappelé dans l'article de Wikipédia sur le sujet, «La polémique [du coup de poignard dans le dos] ne naît [en Allemagne] qu'après la fin de la guerre. Jusqu'alors unis, les pouvoirs civil et militaire sont séparés: la république de Weimar commande le civil, tandis que l'état-major commande l'armée. L'armée regrette le temps où elle était toute-puissante. Elle est désormais subordonnée au pouvoir civil et à des personnalités élues au suffrage universel, nouveauté incompatible avec l'armée impériale telle que Guillaume II et ses prédécesseurs l'avaient formée». L'armée ainsi que nombre de dirigeants qui ont du leur fortune politique à la militarisation de la société durant la période impériale: les deux personnalités citées dans la première phrase de la partie «Théorie reprise par le haut commandement de l'armée allemande», «Le mythe du coup de poignard dans le dos est repris par les hauts dignitaires militaires du Reich comme Erich Ludendorff et Paul von Hindenburg devant une commission d'enquête parlementaire», sont toutes deux décrites au début des articles les concernant comme «un militaire et homme politique allemand».
Bon... À trop écrire et à trop penser on finit par ne plus savoir si on a écrit certaines pensées et si écrites, où... Il me semblait avoir commencé de rédiger dans ce billet quelque chose sur le jeu social entre trois groupes de pouvoir, nommés par commodité “les guerriers”, “les clercs” et “les commerçants”. Il semble que ce ne soit pas le cas. L'idée n'est pas très nouvelle cela dit. La position de ces groupes dans la société et leurs rapports déterminent largement sa structure. Le pouvoir dans une société n'est pas un lieu ou une institution mais une fonction, qu'on peut dire de contrôle et de régulation, les “instances de pouvoir” sont la partie de la société qui “contrôle les échanges” et “régule les circulations”. On peut dire aussi “les communications”. Nominalement, les guerriers s'occupent des communications matérielles, biens et voies de circulation, les clercs des communications symboliques, les commerçants assurant la diffusion et la répartition des communications. Factuellement, on ne peut guère séparer tout ça. Il m'arrive, entre autres modélisations, de comparer les sociétés à des organismes, en espérant (sans trop y croire) que les possibles lectrices et lecteurs ne prendront pas cette comparaison littéralement, que ce soit pour l'approuver ou la rejeter. De fait, tout ce qui ressort de la vie a des traits structurels et comportementaux communs pour deux raisons principales: il n'y a pas une infinité de manières de vivre; chaque structure du vivant hérite de ses antécédents. Pour les manières de vivre je ne m'avancerai pas trop sinon pour dire qu'il y en a entre trois et six ou sept, les trois ou quatre au-delà de trois étant des variantes ou des combinaisons des trois de base, d'où mon indécision. Pour l'héritage c'est l'évidence même: aussi complexes soient les structures et les comportements, ils reposent sur des processus hérités et cumulatifs, le fameux “patrimoine génétique”. Entre certains virus, les procaryote et les eucaryotes il y a ceci de commun, leur capacité de reproduction a le même vecteur, les molécules ADN; pour les virus c'est plus divers puisque certains ont comme vecteur primaire une molécule d'ARN mais dans tous les cas la fonction est réalisée par une molécule ARN, directement pour certains virus, indirectement pour les individus à patrimoine ADN (à quoi s'ajoute le cas encore plus indirect de virus à patrimoine ARN servant à coder une molécule d'ADN qui à son tour codera des molécules d'ARN dont la fonction sera de produire l'ARN initial et les autres molécules nécessaires à la reproduction du virus. La vie n'est pas un processus simple...).
Le processus fondamental de reproduction et de persistance de la vie peut être nommé communication. C'est en ce sens qu'on peut comparer une société à un organisme: sa cohésion, son maintien et le cas échéant (et il échoit toujours tant qu'une société persiste) sa reproduction dépendent de sa capacité à communiquer matériellement et symboliquement, à faire circuler des biens et des informations de manière dirigée et efficiente. Les fonctions de pouvoir ont en charge tout ce qui concerne la communication au sein de la société et avec le reste de l'univers connaissable – la partie de l'univers qu'on est en situation de comprendre et d'interpréter à un instant donné. On peut parler de “cosmos”, «l'univers, ou partie de l'univers, considéré comme un ensemble ordonné», ou de “mundus”,qui donna “monde” en français, «ensemble harmonieux du ciel, univers, globe terrestre, terre habitée, ensemble des nations». Intéressant de savoir que les deux mots, pourtant d'étymologies différentes, ont acquis deux sens convergents en grec et en latin, puisque tous deux désignent l'univers ordonné et la parure, dans les deux cas il s'agit d'ordre, de mise en ordre, d'ordonnancement. Et d'apparence. Les capacités d'action d'un organisme et plus largement de tout être vivant sont directement liées à ses capacités de communication: plus il sera complexe et étendu, plus il étendra sa compréhension de l'univers dans l'espace et dans le temps; c'est en ce sens qu'on peut dire des sociétés qu'elles sont des organismes puisque leur capacité d'action excède largement celle des individus ou groupes qui la composent. Bien sûr il y a des limites à cette extension de capacité, liées à la nature de ses membres: ce qu'on peut nommer “l'intelligence”, la capacité de discernement, d'une société de fourmis ou d'abeilles ne sera jamais du niveau de celle d'une société de primates, et parmi les primates seuls les humains ont développé une intelligence sociale telle qu'ils ont eu la capacité de concevoir de moyens matériels et symboliques pour étendre l'univers connaissable assez loin au-delà de leur milieu d'origine, la biosphère terrestre.
La division proposée des groupes de pouvoir correspond à trois fonctions vitales, les clercs sont ceux qui “pensent la société”, ils équivalent au système nerveux central; les guerriers prennent en charge tout ce qui est régulation effective, à la fois la peau, les muscles et le système immunitaire; les fonctions des commerçants sont multiples mais ont en commun d'assurer les relations et la diffusion, et correspondent à tout ce qui est en réseau, notamment le système sanguin et le système nerveux périphérique. Le reste de la société, et bien, ce sont tous les autres systèmes et entités d'un organisme. Comme dit, on ne peut pas strictement séparer ces ensembles et fonctions, un organisme n'est pas une libre association d'éléments disparates mais un ensemble, une monade, un individu; chaque cellule, chaque organe sont à eux-mêmes des individus mais en tant que membres d'un organisme n'ont pas d'autonomie; il en est de même des individus qui composent une société en tant que membres de celle-ci, avec cet avantage de pouvoir prendre ou reprendre leur autonomie mais en ce cas ils vivront une autre vie, plus libre sous certains aspects, plus contrainte sous d'autres. En tous les cas, le type de liberté qu'acquièrent des individus en tant que membres d'une société dépend de l'ensemble que constitue cette société. Sous un aspect les groupes de pouvoir ont un plus grand degré de liberté que la plupart des autres groupes, mais cela se paie par un plus haut niveau de responsabilité, ou du moins ce devrait être ainsi. De fait, un danger guette toujours une société humaine, la consolidation des groupes de pouvoir. Et beaucoup y cèdent, notamment celles qui fondent des États.
Je discute de bien des choses mais du moins je sais que parlant de société, d'Histoire ou de communication, j'en viendrai souvent à parler d'un sujet qui m'intrigue, celui des complots et conspirations. J'ai une sentence là-dessus: je ne crois pas aux complot mais les constate, je crois aux conspirations mais ne les constate pas. J'ai aussi quelques sentences concernant le langage, entre autres ces deux-ci: les mots n'ont pas de sens, et, le verbe est vrai mais la parole est fausse – ou le contraire, ça importe peu puisque les mots n'ont pas de sens. Aborder un sujet comme les complots pose problème, du moins me pose problème, parce que les gens que je connais ont pour la plupart un rapport animiste à la réalité. Je corrige: toutes les personnes que je connais, moi compris, ont un rapport animiste à la réalité, par contre une minorité en a conscience et parmi elle une minorité plus faible en tient compte. C'est lié à notre manière de communiquer, nous autres humains. Bien sûr nous communiquons aussi comme tout le monde, je veux dire, comme tous les êtres vivants, par le fait même d'être vivants: vivre ou communiquer sont des synonymes presque parfaits, mais nous y ajoutons cette forme secondaire qu'est le langage – terme qui englobe tous les systèmes de signes servant à signifier et donc, à communiquer de manière médiate, comme la musique et le chant, le dessin et les autres arts plastiques. Non que nous soyons la seule espèce à le faire mais nous sommes l'une des rares qui le fait en toute conscience. Je ne suis pas spécialiste de la question mais il semble qu'entre autres plusieurs espèces de corvidés et de psittacidés, certains céphalopodes et probablement les rats et certains cétacés ont une certaine conscience de la chose. Cela dit il est probable que leur conscience du fait diffère de la notre, toute étude d'une espèce autre que les humains est pour l'essentiel comportementaliste, on ne peut donc faire de déductions ni d'inductions très solides sur, disons, la “psychologie” de ces espèces – pour autant qu'on en puisse faire pour les humains, sinon que l'on peut supposer que les autres membres de sa propre espèce tendent à penser et réfléchir plus ou moins de la même manière. Remarquez, je ne suis pas trop sûr de pouvoir faire des hypothèses consistantes en ce qui concerne ma propre psyché ou celle des personnes que je connais le mieux, alors faire des suppositions générales sur la psyché humaine me semble hasardeux...
Nous humains communiquons avec tout l'univers, et dans toutes les directions spatiales et temporelles, et assez régulièrement il nous répond, ce qui donne une certaine consistance à nos tendances animistes. Me demandant si un type nommé René Descartes, né en 1596 dans le bourg de La Haye (désormais Descartes, en son honneur) en Indre-et-Loire, et mort à Stockholm en 1650, a une opinion sur ce qu'ont les humains en partage, s'il existe une sorte d'universel les concernant, et bien, il peut me répondre, plus de quatre siècles après sa naissance et près de quatre après sa mort:
«Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison est naturellement égale en tous les hommes».
Il ajoute cependant ceci:
«et ainsi, que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses».
Ce qui indique une certaine ironie du bonhomme Descartes. Censément, les morts, spécialement ceux anciens, ne parlent pas; factuellement, ils parlent. D'où l'on peut se demander s'il existe une âme indépendante du corps qui peut se multiplier (ou se diviser) à l'envi, s'introduire dans des objets ou d'autres corps, et communiquer au-delà de la mort du corps où elle se trouva par circonstance à une certaine époque. Oui, dans des objets, parce que c'est un assemblage de feuilles de papier qui m'a répondu avec la voix de Descartes. Un autre mort me glisse cette question, «Objets inanimés, avez-vous donc une âme?». Ce qui m'amène à considérer que l'universel cartésien sur le bon sens est douteux: par nécessité, un objet pourvu d'âme est animé... En tout cas l'assemblage de feuillets, ordinairement nommé livre qui m'a confié les pensées de René semble doté d'âme. De l'âme de Descartes.
Je plaisante, je plaisante, mais n'en suis pas moins sérieux: la mémoire d'un humain peut s'étendre phénoménalement dans le temps et dans l'espace, et si j'ai présenté la chose de manière ironique, de fait nous sommes consciemment reliés à des êtres morts depuis longtemps ou non encore nés, et sommes capables de transférer une partie de notre capacité d'agir, de notre vie, de notre “âme”, à des objets ou des êtres, sans pour cela perdre en vitalité ou en animation, ce que je fais en ce moment par exemple: je “communique ma pensée dans l'éther” ou un truc du genre, et fais la supposition assez fondée que “ma pensée persistera au-delà de moi” dans l'espace comme dans le temps. Ce que confirme le fait que vous me lisez. On peut donc dire que je viens de communiquer une partie de mon âme à mon ordinateur et que celui-ci, doté d'une certaine capacité d'agir, l'a transmise à un objet qui à son tour vous l'a communiquée. Désormais, une partie de mon âme participe de la vôtre. Chose remarquable, partager sa pensée ne retire rien à l'âme de la personne qui le fait: cette part d'âme reste mienne, quel que puisse être le nombre de personnes ou d'objets avec lesquels je la partagerai. La communication symbolique a cet avantage sur la communication matérielle que la partager ne la divise pas mais la multiplie. Mais elle a des effets secondaires parfois problématiques.
Une société, spécialement une société humaine, n'est pas un organisme mais fonctionne comme un organisme.
Brève interruption: bien que loin d'être achevé ce texte me convient en l'état. Je compte poursuivre sur la question initiale, celle du titre, et poursuivre sur celle en cours, “les complots”, mais il me semble que ce qui précède constitue déjà une base de réflexion intéressante. Je l'ai souvent écrit, je ne suis pas armé de certitudes et ne vise nullement à livrer une Vérité Vraie sur le monde, les êtres et les choses, mon but premier dans ces textes est justement cela, offrir des éléments de réflexion. De ce point de vue, parmi ces billets, d'aucun de ceux qui prennent la forme d'essais plus ou moins théorique je ne peux dire qu'il est “achevé”. Je peux même dire que ça m'ennuie quand dans l'un d'eux j'en arrive à une “conclusion” qui semble consistante, toute parole est fausse et en produisant une conclusion formellement acceptable on ajoute de la fausseté à la fausseté.
Juste après cet alinéa je publierai ce billet. Si par hasard vous tombez dessus avant que je le republie après avoir ajouté quelques considérations qui ne le concluront pas mais le compléteront, ça n'a pas grande importance, je souhaite simplement que dans ce cas (et même dans le cas où vous le lisez après que je l'aie un peu complété) vous ayez l'obligeance de mener votre propre réflexion sur cette question de l'Histoire et de ses auteurs, et sur cette autre question, celle abordée en dernier, un humain est potentiellement porteur de toute la mémoire de l'espèce, et d'une part significative celle de l'univers. Au fait: je parlais juste avant “âme” et “psyché”, ce qui n'est pas mon vocabulaire habituel. Considérez plutôt l'esprit, et plutôt que de le croire en vous ou en moi sachez-le plutôt un peu partout et notamment entre vous et moi.
De mon point de vue, la question du titre n'a pas de réponse pertinente. Sinon peut-être celle de la première phrase du texte:
«L'Histoire ne s'écrit pas, elle s'accomplit et chacun en fait pour soi le récit, mais un récit nécessairement partiel et partial».
Juste après, je pose une autre question: «Que sait-on de la réalité?». J'y donne un début de réponse un peu long et assez rhétorique. Je vous en propose une autre, plus brève: on n'en sait pas grand chose et on doit faire avec.
Bon, voilà, tout est dit me semble-t-il. Je publie de nouveau, et vais cependant continuer un peu ce billet, pour approfondir deux ou trois propos laissés en suspens, et ne pas conclure parce que ce texte ne me semble pas requérir de conclusion.
Pour rire un brin, ça me plaît de faire référence dans ce billet à un autre billet censément contemporain de celui-ci et même un peu antérieur (commencé le 21 avril alors que celui-ci fut initié le 5 mai, soit il y a presque un mois en ce 3 juin 2019) mais toujours en attente de publication, «La farce du changement climatique». Pour le plaisir, je vous en cite la courte introduction, le «chapô» comme on dit ici:
«Bon... Le climat change... Grande nouvelle! Il passe son temps à changer, tantôt les glaces polaires disparaissent, tantôt elles s'étendent sur la moitié du globe, tantôt les mers se réduisent, tantôt elles s'étendent. C'est ainsi. Que faire alors? Rien. S'adapter. Comme d'habitude».
Ça commence à faire un bout de temps que les humains démontrent leur grande capacité à dégrader leur biotope en croyant l'améliorer; vient toujours le moment où ce biotope les rappelle à l'ordre en semant les Sept Plaies ou les Dix Calamités ou autre série de désastres, alors ils se disent qu'il faut “faire quelque chose” pour rattraper le coup alors que la solution, qui finit toujours par se produire, est au contraire de ne pas “faire”, le temps que ça se tasse – ne pas faire comme avant, s'entend, cesser d'agir de la manière qui a causé le problème. Juste avant que la seule solution valide s'impose avec fracas et dans un grand désordre, le monde bruisse de discours sur la Fin du Monde, laquelle n'arrive jamais, on a tout juste droit à la fin d'un monde en minuscules et en minuscule, notre petit monde à nous autres humains, fort étriqué il faut le dire. Je ne suis pas trop amateur de prédictions mais celle-ci est facile à faire, d'ailleurs je vous en propose une version bimillénaire qui a encore toute son actualité:
« Levant les yeux, il vit les riches qui mettaient leurs offrandes dans le Trésor.
Il vit aussi une veuve indigente qui y mettait deux piécettes,
et il dit: "Vraiment, je vous le dis, cette veuve qui est pauvre a mis plus qu'eux tous. Car tous ceux-là ont mis de leur superflu dans les offrandes, mais elle, de son dénuement, a mis tout ce qu'elle avait pour vivre."
Comme certains disaient du Temple qu'il était orné de belles pierres et d'offrandes votives, il dit:
"De ce que vous contemplez, viendront des jours où il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit jetée bas."
Ils l'interrogèrent alors en disant: "Maître, quand donc cela aura-t-il lieu, et quel sera le signe que cela est sur le point d'arriver?"
Il dit: "Prenez garde de vous laisser abuser, car il en viendra beaucoup sous mon nom, qui diront: C'est moi! et Le temps est tout proche. N'allez pas à leur suite. Lorsque vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne vous effrayez pas; car il faut que cela arrive d'abord, mais ce ne sera pas sitôt la fin."
Alors il leur dit: "On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume. Il y aura de grands tremblements de terre et, par endroits, des pestes et des famines; il y aura aussi des phénomènes terribles et, venant du ciel, de grands signes.
"Mais, avant tout cela, on portera les mains sur vous, on vous persécutera, on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous traduira devant des rois et des gouverneurs à cause de mon Nom, et cela aboutira pour vous au témoignage.
Mettez-vous donc bien dans l'esprit que vous n'avez pas à préparer d'avance votre défense: car moi je vous donnerai un langage et une sagesse, à quoi nul de vos adversaires ne pourra résister ni contredire.
Vous serez livrés même par vos père et mère, vos frères, vos proches et vos amis; on fera mourir plusieurs d'entre vous, et vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais pas un cheveu de votre tête ne se perdra. C'est par votre constance que vous sauverez vos vies!
"Mais lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, alors comprenez que sa dévastation est toute proche. Alors, que ceux qui seront en Judée s'enfuient dans les montagnes, que ceux qui seront à l'intérieur de la ville s'en éloignent, et que ceux qui seront dans les campagnes n'y entrent pas; car ce seront des jours de vengeance, où devra s'accomplir tout ce qui a été écrit.
Malheur à celles qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là! "Car il y aura grande détresse sur la terre et colère contre ce peuple. Ils tomberont sous le tranchant du glaive et ils seront emmenés captifs dans toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par des païens jusqu'à ce que soient accomplis les temps des païens.
"Et il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre, les nations seront dans l'angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots; des hommes défailliront de frayeur, dans l'attente de ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront ébranlées. Et alors on verra le Fils de l'homme venant dans une nuée avec puissance et grande gloire.
Quand cela commencera d'arriver, redressez-vous et relevez la tête, parce que votre délivrance est proche."
Et il leur dit une parabole: "Voyez le figuier et les autres arbres. Dès qu'ils bourgeonnent, vous comprenez de vous-mêmes, en les regardant, que désormais l'été est proche. Ainsi vous, lorsque vous verrez cela arriver, comprenez que le Royaume de Dieu est proche. En vérité, je vous le dis, cette génération ne passera pas que tout ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
"Tenez-vous sur vos gardes, de peur que vos cœurs ne s'appesantissent dans la débauche, l'ivrognerie, les soucis de la vie, et que ce Jour-là ne fonde soudain sur vous comme un filet; car il s'abattra sur tous ceux qui habitent la surface de toute la terre.
Veillez donc et priez en tout temps, afin d'avoir la force d'échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l'homme."». (Évangile de Luc, 21, 1-36, traduction Bible de Jérusalem)
D'habitude je cite la traduction Segond de 1910 mais je voulais une version du verset 21, 9 plus proche d'une qui a ma faveur «Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements ne vous effrayez pas, il faut que ces choses arrivent d'abord, mais ce ne sera pas sitôt la fin». Elle figure dans une chanson de Mouffe et Robert Charlebois que j'aime bien, La Fin du monde, qui mélange allègrement l'Évangile de Luc et l'Apocalypse. C'est ainsi, j'ai plus de goût pour la chanson que pour les ouvrages imprimés et pour l'ironie que pour l'esprit de sérieux...
Savez-vous? L'actuel président de la République française est une sorte d'antéchrist: «Prenez garde de vous laisser abuser, car il en viendra beaucoup sous mon nom, qui diront: C'est moi! et Le temps est tout proche». Je blague bien sûr, mais à moitié, rapport au fait que dans la campagne de 2017 il usa beaucoup de techniques “christiques” hollywoodiennes ou télévangélistes, et rapport à son prénom: « Voici que la vierge concevra et enfantera un fils, et on l'appellera du nom d'Emmanuel, ce qui se traduit: "Dieu avec nous"» (Matthieu 1, 23). Ce qui ne tardera pas à me ramener aux questions de la rhétorique et de l'écriture de l'Histoire. Je ne sais pas si vous avez une certaine familiarité avec la Bible, moi si. Dans le Nouveau Testament on lit plusieurs fois la formule «afin que l'écriture fut accomplie» ou autres formules équivalentes, notamment dans les Évangiles et dans les Épitres de Paul. Je ne sais pas si ces gens-là furent de bons chrétiens, à mon avis non puisque le christianisme s'établit comme religion autonome bien après la rédaction de ces textes, par contre c'étaient de bons juifs pour nombre d'entre eux et qui connaissaient bien leur Torah: Matthieu 1, 23 est lisible par tout Juif comme l'identification de Jésus à David, donc au roi des Juifs, car c'est un décalque de Isaïe 7, 14: «C'est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe: Voici, la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d'Emmanuel». Lequel Emmanuel sera nommé David par la suite. L'historicité du personnage de Jésus est mise en doute par certains, pour moi le sujet importe peu, par contre le récit de son parcours n'a rien d'une biographie, d'une chronique cherchant l'exactitude des faits, il a pour principal but de démontrer que ce qui eut lieu à cette époque et en ce lieu se fit «afin que l'écriture fut accomplie», laquelle écriture est celle qu'on trouve dans la Torah, ou Ancien Testament dans la Bible. La circonstance fait que je peux m'amuser avec Macron et son nom. J'ai une blague à ce propos, une blague inventée peu avant le premier tour de la présidentielle de 2017, quand le résultat devint assez prévisible. À l'époque elle ne fit pas rire grand monde, depuis elle fait rire, mais un peu jaune – je dis parfois, depuis décembre 2018, «rire un peu gilet jaune». La voici:
Emmanuel en hébreu signifie «Dieu avec nous»;
Macron en grec signifie «grand, gros, long»;
Emmanuel Macron en français signifie «Dieu est avec nous et ça promet d'être long»...
Vous l'aurez remarqué, j'aime jouer avec les mots. Et j'apprécie de tenter de comprendre ce qui peut, disons, se cacher derrière les mots. Une expression douteuse, les mots ne cachent rien, il faut savoir les lire, voilà tout. Comme écrit plusieurs fois dans un autre passage de l'Évangile de Matthieu, «Que celui qui a des oreilles pour entendre entende», à quoi on peut ajouter, que celui qui a des yeux pour lire lise. Dans le même passage, le chapitre 13 de cet évangile, on trouve une autre parole dite «afin que l'écriture fut accomplie»:
«C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent.
Et pour eux s’accomplit cette prophétie d’Esaïe: Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point; Vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point». (Matthieu, 13, 13-14, traduction Segond 1910)
Allez, une dernière citation, dont j'use parfois, venant de l'Ancien Testament cette fois, du livre dit Qohelet ou Ecclésiaste:
«Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
S’il est une chose dont on dise: Vois ceci, c’est nouveau! cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés.
On ne se souvient pas de ce qui est ancien; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard» (Ecclésiaste, 1, 9-11, traduction Segond 1910).
Le passage qui me sert le plus souvent dans ce livre est plutôt le chapitre 3, qui commence par «Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux». Très beau passage, qui fait que ce livre mérite à coup sûr de figurer dans la section dite des «livres poétiques».
Le passage de Luc, 21 cité ici, on peut le lire de diverses manières, et c'est la logique même puisque chacun a sa propre histoire donc son propre rapport au monde et aux réalités effective et symbolique; en outre chacun peut en avoir diverses interprétations et divers usages. Ma sentence sur les mots qui n'ont pas de sens relève de cet aspect: on peut leur attribuer une signification et même plusieurs, celles que proposent par exemple les dictionnaires, le mot “guerre” signifie, selon le TLF, le Trésor de la langue française... Et bien, signifie beaucoup de choses, l'article recense trois acceptions principales, sept secondaires et encore quelques acceptions tertiaires; la première acception, la plus générale, est: «Situation conflictuelle entre deux ou plusieurs pays, états, groupes sociaux, individus, avec ou sans lutte armée». Une signification ne donne pas toujours un sens, car ce qu'on nomme proprement le sens des mots se rapporte à ce qu'ils sont supposés pointer de la réalité effective, or on peut voir dans cette définition que “guerre” pointe une grande diversité de segments de la réalité, de situations, une guerre peut concerner des entités assez diverses, depuis les individus jusqu'à des coalitions d'États parfois très vastes – la deuxième guerre mondiale ainsi que la “guerre froide” qui la suivit de peu concernèrent directement presque tous les États du monde, et tous, indirectement – et elle peut avoir lieu avec ou sans lutte armée, entre autres variantes; ce n'est pas nécessairement un conflit mais du moins le conflit, la “situation conflictuelle”, en est l'élément constant, parfois effectif, parfois non. Enfin, un mot n'a parfois proprement pas de sens parce qu'il ne réfère a nulle réalité autre que lui-même, comme ici quand j'écris «le mot “guerre” ceci ou cela», en ce cas “guerre” est une forme, la forme d'un mot, car une réalité symbolique est aussi une réalité objective et effective, une forme visuelle ou sonore. Je suis incapable de donner un sens à un texte rédigé en idéogrammes chinois ou japonais, en alphabet phénicien ou en alphabet glagolitique (d'autant que jusqu'à il y a une minute environ j'ignorais même qu'existât un alphabet de ce nom... Pour info, Wikipédia nous précise qu'«il tire son nom du vieux mot slave glagoljati qui signifie “dire”». Pour info encore, le correcteur orthographique de mon navigateur Internet et celui d'Open Office Writer connaissent la forme du mot puisqu'ils ne le soulignent pas en rouge, par contre le correcteur de Firefox ne connait pas les trois variantes de l'alphabet géorgien, dites mxedruli, nusxuri et asomtavruli, qui m'étaient tout aussi inconnues que l'alphabet glagolitique jusqu'à ce jour – cela dit, je vais m'empresser de les oublier...), par contre je suis capable de les identifier comme formes de mots, de phrases et de textes, comme je suis capable d'identifier le chinois, le japonais, le russe ou le géorgien comme langues, sans comprendre ce que dit par des locuteurs de ces langues: les mots sont des formes de la réalité effective, qu'on puisse leur attribuer ou non une signification.
Je crois l'avoir mentionné ici, et sinon ce sera désormais le cas, je suis un agnostique incrédule et athée, de ce fait je ne peux pas attribuer le même sens à un passage comme «Ainsi vous, lorsque vous verrez cela arriver, comprenez que le Royaume de Dieu est proche» que ne le fera une personne pour qui le mot “Dieu” réfère à une réalité effective et l'expression “le Royaume de Dieu” à un élément de sa croyance, de sa “foi”, et à une réalité effective. J'ai créé il y a peu ce qu'on nomme dans le cadre de Mediapart une “édition”, une sorte de blog collectif où peuvent participer plusieurs rédacteurs, dont le titre est «Ce monde (c'est le mien - et le vôtre aussi, je suppose)». Ce qui se discute: est-ce que le monde d'un agnostique athée est le même que celui d'un gnostique “thée”? Désolé pour le néologisme, la logique veut que l'antonyme de “athée” soit “thée”. Dans ma réalité, “Dieu” et “Royaume de Dieu” sont des réalités symboliques qui ne réfèrent pas à une réalité effective; dans la réalité d'un chrétien ou autre sectateur juif ces réalités symboliques pointent des réalités effectives – soit précisé, je suis aussi un sectateur juif mais tendance athée, de ce point de vue j'adhère pleinement à la dernière proposition du Tractatus logico-philosophicus (le «Traité logico-philosophique») de Ludwig Wittgenstein, première et unique de l'ultime section:
«7 - Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence».
Une autre traduction est «Ce dont on ne peut parler, il faut le taire», plus fidèle à l'original en anglais «Whereof one cannot speak, thereof one must be silent» – pour être précis, l'original est en allemand mais la version anglaise fut traduite et publiée sous le contrôle de Wittgenstein, la phrase originale est proprement «Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen», et correspond d'assez près à la version anglaise. J'ai beaucoup à dire de l'usage de la notion de Dieu et de celle du Royaume de Dieu mais rien à dire d'une supposée réalité effective qu'elles pointeraient. Remarquez, une bonne part des chrétiens que je fréquente affirme que de Dieu on ne peut rien savoir, ce qui ne les empêche d'en parler. Toujours est-il, je ne vis pas dans la même réalité qu'une personne pour qui “Dieu” et “le Royaume de Dieu” sont de l'ordre des faits. Pour citer encore Wittgenstein dans la traduction de Gilles Gaston Granger (disponible en ligne – ainsi qu'une édition bilingue anglais-allemand par le projet Gutenberg) publiée dans la collection Bibliothèque de philosophie, NRF-Gallimard en 1993:
«1 - Le monde est tout ce qui a lieu.
1.1 - Le monde est la totalité des faits, non des choses.
1.11 - Le monde est déterminé par les faits, et par ceci qu'ils sont tous les faits.
1.12 - Car la totalité des faits détermine ce qui a lieu, et aussi tout ce qui n'a pas lieu.
1.13 - Les faits dans l'espace logique sont le monde.
1.2 - Le monde se décompose en faits.
1.21 - Quelque chose peut isolément avoir lieu ou ne pas avoir lieu, et tout le reste demeurer inchangé».
J'apprécie aussi beaucoup l'avant-propos, car je m'y reconnais:
«Ce livre ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s'y trouvent exprimées - ou du moins des pensées semblables. Ce n'est donc point un ouvrage d'enseignement. Son but serait atteint s'il se trouvait quelqu'un qui, l'ayant lu et compris, en retirait du plaisir.
Le livre traite des problèmes philosophiques, et montre - à ce que je crois - que leur formulation repose sur une mauvaise compréhension de la logique de notre langue. On pourrait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes: tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence.
Le livre tracera donc une frontière à l'acte de penser, - ou plutôt non pas à l'acte de penser, mais à l'expression des pensées: car pour tracer une frontière à l'acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser).
La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens.
Jusqu'à quel point mes efforts coïncident avec ceux d'autres philosophes, je n'en veux pas juger. En vérité, ce que j'ai ici écrit n'élève dans son détail absolument aucune prétention à la nouveauté; et c'est pourquoi je ne donne pas non plus de sources, car il m'est indifférent que ce que j'ai pensé, un autre l'ait déjà pensé avant moi».
Je me sépare un peu de Wittgenstein sur le dernier point, il ne m'est pas indifférent que ce que j'ai pensé, un autre l'aie déjà pensé avant moi, j'ai même grand plaisir à découvrir, à l'occasion, un écrit de quelqu'un qui aura déjà pensé lui-même certaines de mes pensées, et aura eu le talent de les exprimer mieux que je ne saurai jamais le faire; d'ailleurs, comme lui j'estime, en tant que rédacteur, que mon but serait atteint s'il se trouvait quelqu'un qui, m'ayant lu et compris, en retirait du plaisir – ou tirerait du plaisir de m'avoir lu sans nécessairement croire m'avoir compris: je ne suis jamais certain de comprendre qui que ce soit, moi inclus, mais suis certain de tirer du plaisir à lire certains auteurs, ou entendre certains conteurs ou orateurs.
Sous un aspect ma proposition est exacte, ce monde est le mien et le vôtre aussi, nous nous tenons chacun au deux bouts de ce texte que vous lisez et, en toute hypothèse, vous le comprenez, en comprenez les termes, la syntaxe et peut-être le sens général; sous un autre aspect nous vivons dans deux mondes différents, dans le même univers mais dans deux mondes irrécouvrables car vous et moi sommes irrécouvrables, vous n'êtes pas moi et je ne suis pas vous, pour proches seraient-elles, votre réalité n'est pas la mienne. Considérons la première proposition principale et celle secondaire qui suit:
«1 - Le monde est tout ce qui a lieu.
1.1 - Le monde est la totalité des faits, non des choses».
Ces propositions me semblent fondées. Il se peut qu'il y ait des choses, des causes, mais nous les connaissons par les faits, les effets, les deux seules dont je sois à-peu-près certain sont moi, parce que je me constate, et le monde, parce que je le constate, tout le reste est incertain. Effectif mais incertain. Non que je doute proprement qu'il y ait des choses mais elles ne m'apparaissent qu'à travers les faits. Bien que sur ce point je sois très dubitatif, j'admettrai ici qu'il y a une chose, une cause, qu'on nommera Dieu, ou YHWH, ou le Créateur, ou la Cause Première, ou tout ce qu'on veut du genre avec majuscule; de cette chose ou cause je ne peux connaître que les effets, s'il existe une chose à l'origine de toute chose je suis un des effets de cette cause et ne connais la réalité qu'à travers tous ses effets, qu'à travers les faits. Tenant que le monde est la totalité des faits, une chose (si se peut dire) me semble évidente, je ne connais pas tous les faits, je n'en connais, souvent de manière très indirecte et par de simples indices, qu'une petite partie. De même pour vous, et celle que vous connaissez ne correspond pas à celle que je connais. Votre représentation de la réalité n'est donc pas la mienne. Je propose de différencier deux termes pointant censément vers le même objet, “monde” et “univers”: le second désigne la réalité en tant qu'elle-même, qu'il y ait ou non une conscience pour la penser, le premier étant proprement le mundus ou cosmos, «l'univers, ou partie de l'univers, considéré comme un ensemble ordonné», la part connaissable de l'univers. Pour connaître Dieu il faudrait connaître l'univers dans toute son extension spatiotemporelle, si même une telle chose existe elle est inconnaissable pour vous et moi, raison pourquoi il me semble que là-dessus il faut garder le silence, et n'en point parler.
L'Histoire... Il y a deux principales manières de l'écrire, celle des personnes qui ont des questions et celle des personnes qui ont des réponses. Dans le cas de l'auteur qui me sert d'exemple ici, Carl Schmitt, clairement il a des réponses donc il ne cherchera dans les faits que ceux qui les confirment. Une de ses réponses, il l'expose clairement: «La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi». Je le disais, il y a un paradoxe apparent dans le fait qu'un ouvrage qui traite du partisan, du franc-tireur opposé à la puissance politique de forme étatique, comme porteur du “politique” est présenté comme la continuation d'un ouvrage de trente ans antérieur où ce “politique” est porté par la puissance étatique qui doit viser à réduire la dissension partisane. La raison en est simple: au tournant des années 1920-1930 la coalition de toutes les forces opposées à la démocratie, et spécialement à la démocratie libérale, donne l'espoir, qui se réalisera peu après la publication de La Notion de politique, du retour rapide à une forme autoritaire de régime politique en Allemagne; trente ans plus tard, malgré ce qu'il en écrivit alors la forme dominante et apparemment pérenne en Europe occidentale est celle de l'État, mais d'un État libéral et démocratique, donc contraire à ses vœux, la logique pour lui est donc de considérer que le vecteur de «la distinction spécifique du politique [...], la discrimination de l’ami et de l’ennemi», est désormais portée par des forces dissidentes, des “partisans”. Ce qu'il en écrivit alors? Voici:
«Il n’y a pas longtemps encore, la partie européenne de l'humanité vivait une époque dont les concepts juridiques procédaient tout entiers de l’État et supposaient celui-ci comme modèle de l’unité politique. L’ère de l’État est à son déclin. Tout commentaire est dorénavant superflu. Et c’est aussi la fin de toute la superstructure de concepts relatifs à l’État édifiée en quatre siècles de labeur intellectuel par une science du droit public et du droit des gens de caractère eurocentrique. L’État, modèle de l’unité politique, et investi d’un monopole étonnant entre tous, celui de la décision politique, l’État, ce chef-d’œuvre de la forme européenne et du rationalisme occidental, est détrôné. Mais ses concepts demeurent, et même comme des concepts classiques. Certes, le mot classique a le plus souvent de nos jours un accent équivoque et ambigu, pour ne pas dire ironique.
L’époque a réellement existé où l’identification des concepts étatique et politique était justifiée. Car l’État européen classique avait réussi cette chose tout à fait invraisemblable qui fut d’instaurer la paix à l’intérieur et d’exclure l’hostilité en tant que concept du droit. Il avait réussi à supprimer la guerre privée, institution du droit médiéval, à mettre fin aux guerres de religion du XVI° et du XVII° siècle, que les deux camps considéraient comme des guerres particulièrement justes, et à établir la tranquillité, la sécurité et l’ordre dans les limites de son territoire. On sait que cette formule: “la tranquillité, la sécurité et l’ordre” servait à définir la police. Et en effet, au sein de cet État, il n’y avait plus qu’une police, la politique en était absente; à moins que l’on ne désigne par ce terme les intrigues de cour, les rivalités, les frondes et les tentatives de rébellion des malcontents, bref, les “troubles”. Cet emploi du terme de politique est, bien sûr, également possible, et discuter de sa justification serait une querelle de mots. Il faut simplement noter que ces deux mots, politique et police, sont dérivés du même mot grec polis. Mais à cette époque, seule était politique au sens plein, haute politique, la politique extérieure pratiquée par un État souverain en tant que tel vis-à-vis d’autres États souverains qu’il reconnaissait comme tels, quand, à ce niveau, il décidait de leurs relations réciproques d’amitié, d’hostilité ou de neutralité» (extrait de la préface de 1962 à La Notion de politique).
Je comptais ne citer que la partie qui va jusqu'à «l’État, ce chef-d’œuvre de la forme européenne et du rationalisme occidental, est détrôné» mais la suite intéresse aussi mon propos, je m'y réfèrerai plus loin. Concernant le début ce cette citation, je ne donne pas tort à Schmitt, «l’ère de l’État est à son déclin», sinon sur un point, sa partie la plus solide est «la superstructure de concepts relatifs à l’État édifiée en quatre siècles de labeur intellectuel par une science du droit public et du droit des gens», qui a permis «cette chose tout à fait invraisemblable qui fut d’instaurer la paix à l’intérieur et d’exclure l’hostilité en tant que concept du droit [...], à supprimer la guerre privée [...] et à établir la tranquillité, la sécurité et l’ordre dans les limites de son territoire». Cela était déjà vrai à l'époque: après plusieurs tentatives d'aller contre au début du siècle, avec les deux crises éminentes des guerres dites mondiales, deux ans à peine après la fin de la seconde se mettent en place des projets et des négociations entre deux des trois principaux belligérants de 1939, avant que la guerre prenne un caractère plus proprement mondial, la France et l'Allemagne, qui débouchera d'abord en 1950 sur une politique moins contraignante envers l'Allemagne, en 1952 sur la fondation de la CECA, la Communauté européenne du charbon et de l'acier, et en 1957 sur la création de la CEE, la Communauté économique européenne: à l'inverse de ce que semble croire et en tout cas de ce que prétend Schmitt en 1962, c'est en dépassant la supposée «distinction spécifique du politique» que serait «la discrimination de l’ami et de l’ennemi» que se construit un droit international qui ne soit plus limité à «la politique extérieure pratiquée par un État souverain en tant que tel vis-à-vis d’autres États souverains qu’il reconna[ît] comme tels, quand, à ce niveau, il décid{e] de leurs relations réciproques d’amitié, d’hostilité ou de neutralité». De ce point de vue «l’ère de l’État est à son déclin» non parce que les États sont à leur déclin mais parce que la réussite même de la phase somme toute brève où la forme État-nation se développa et se consolida permet de passer à une phase nouvelle. Certes, en 1962 on ne pouvait encore nettement envisager ce que proposa au début de la décennie 1990 Jacques Delors, que l'évolution logique de l'Union européenne soit une «fédération d'États-nations», mais dès cette époque on pouvait supposer une telle évolution, ce qui implique non pas le déclin de “l'ère de l'État” par le déclin de la forme État-nation mais par sa transformation. N'étant pas Carl Schmitt je ne sais pas ce qui est souhaitable et constituerait une «distinction spécifique du politique», l'étude du passé nous enseigne du moins une chose certaine, aucune forme politique n'est pérenne et aucune forme ayant échoué n'a de chances de se reconstituer sinon de manière temporaire et assez peu efficace en tant que “restauration de la situation politique antérieure”. Le passé est passé, d'une part nous ne connaissons et ne souhaitons pas spécialement rétablir ce qui a échoué, de l'autre on ne peut le restaurer puisqu'il est passé.
Carl Schmitt est illustratif d'une pratique assez courante chez les propagandistes: adapter la réalité à son discours. En 1932 il figure parmi les groupes qui supposent – ce qui réussira de manière temporaire – pouvoir imposer leur projet de société “par le haut”; en 1962 il ne peut plus trop envisager la chose, donc la solution de l'imposer “par le bas” semble la plus pertinente; dans les deux cas, le moyen est «discrimination de l’ami et de l’ennemi», qui est d'ailleurs aussi une fin, puisqu'il s'agit d'imposer «la distinction spécifique du politique [par] la discrimination de l’ami et de l’ennemi», censément la seule à même de réaliser “le politique”, lequel n'est jamais proprement explicité: dans ses deux textes il le définit beaucoup plus par ce qu'il n'est pas que par ce qu'il est, ce qui a une certaine consistance, comme il l'écrit clairement dans sa postface de 1932, «ce qui est dit ici sur la notion de politique est destiné à fournir un cadre théorique à un problème non délimitable», ce qui peut se comprendre en deux sens non exclusifs, le problème ne peut pas proprement être défini, et “le politique” en tant que moyen de «discrimination de l’ami et de l’ennemi» a une extension illimitée, ce qu'il dit explicitement dans le corps du texte. Après avoir, toujours avec les mêmes moyens rhétoriques à base de sophismes et de faux syllogismes, “prouvé“ son postulat non vérifié ni vérifiable sur la “distinction spécifique du politique”, et “démontré” à partir de cette “preuve” que «tous les concepts, notions et vocables politiques ont un sens polémique; ils visent un antagonisme concret, ils sont liés à une situation concrète dont la logique ultime est une configuration ami-ennemi», il conclut cet alinéa ainsi:
«Quand, au sein d’un État, les conflits entre partis finissent par occuper tout le champ des antagonismes politiques, on a atteint le degré extrême de la série de politique intérieure, c’est-à-dire qu’au lieu de la configuration de politique extérieure, c’est le regroupement en amis et ennemis à l’intérieur de l’État qui détermine le conflit armé. Dans cette situation où c’est la politique intérieure qui l’emporte, l'éventualité effective d’un combat, obligatoirement présente si l’on prétend parler de politique, ne porte plus, logiquement, sur une guerre entre peuples organisés en unités politiques (États ou empires), elle porte sur la guerre civile».
Comme dit, tout ça est très logique. Non pas le postulat ni la démonstration, mais la conclusion de cette partie sur, en gros, “la guerre comme moyen de régulation politique des conflits et oppositions dans la société”: puisque le seul critère pertinent pour déterminer “le politique” est l'opposition ami-ennemi, tout ce qui ne ressort pas d'une telle opposition n'est pas de l'ordre du “politique” et tout ce qui relève du “politique” aboutit nécessairement à elle. Certes la démonstration n'est pas très démonstrative mais dans le cadre d'un discours de propagande ça importe peu. Il y a cependant une “légère” aporie dans La Notion de politique (dans Théorie du partisan aussi mais je n'en parlerai pas ici, il suffit de savoir que, selon la proposition même de l'auteur, ce texte est une «note incidente relative à la notion de politique» pour comprendre qu'il y développe la même logique discursive). Elle a lieu au tout début du texte avec la première phrase de la partie I, «Étatique et politique»:
«Le concept d’État présuppose le concept de politique».
Cette affirmation pose donc un “léger” problème que Schmitt ne peut ignorer. Dans le passage cité de la préface de 1962 dont je mentionnais que je m'y réfèrerais plus loin, après quelques élucubrations sur un supposé «État européen classique» dont il postule que, ayant «réussi cette chose tout à fait invraisemblable qui fut d’instaurer la paix à l’intérieur et d’exclure l’hostilité en tant que concept du droit», il fait cette remarque incidente:
«Il faut simplement noter que ces deux mots, politique et police, sont dérivés du même mot grec polis».
Lequel mot signifie “cité” mais aussi “État”. Autrement dit, selon Schmitt la “théorie de l'État” précède l'existence de son objet. Plutôt que de citer un auteur sans autre intérêt que de servir facilement d'exemple de rhétorique malhonnête à visée propagandiste, je vais citer un de mes auteurs favoris, Gregory Bateson, ça me fera plaisir et en plus ça devrait vous faire rire un brin, j'espère:
«Lorsque l'épistémologie de base est pleine d'erreurs, ce qui en découle ne peut fatalement qu'être marqué par des contradictions internes ou avoir une portée très limitée. Autrement dit, d'un ensemble inconsistant d'axiomes on ne peut déduire un corpus consistant de théorèmes. Dans ce cas, toute tentative de consistance ne peut aboutir qu'à la prolifération d'un certain type de complexité – qui caractérise par exemple certains développements psychanalytiques et la théologie chrétienne – ou, sinon, à la conception extrêmement bornée du behaviourisme contemporain».
Le propos concerne, dans le texte d'où je le tire, les alcooliques mais aussi les sciences, en premier celles humaines et sociales, mais vaut pour bien d'autres cas, entre autres, on ne peut mieux dire pour tout ce qui se peut étiqueter propagande. Il vaut de citer une plus longue partie de ce texte:
«Les alcooliques sont des philosophes, dans le sens général où tous les êtres humains (et, en fait, tous les mammifères) sont guidés par des principes hautement abstraits, dont ils sont presque entièrement inconscients, ignorant que le principe qui gouverne leurs perception et action est d'ordre philosophique. Le faux terme duquel on désigne d'ordinaire ces principes est celui de “sentiment”.
Ce type de fausse nomination fleurit à l'intérieur de la tendance épistémologique anglo-saxonne à réifier ou à attribuer au corps tous les phénomènes mentaux qui sont périphériques à la conscience; et cette appellation est certainement renforcée par le fait qu'exercer et/ou se priver de l'exercice de ces principes s'accompagne souvent de sensations viscérales ou d'autres sensations corporelles. Pour ma part, je crois que c'est Pascal qui était dans le vrai en disant: “Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point”.
On ne doit pas s'attendre à ce que l'alcoolique donne une image cohérente de lui-même. Lorsque l'épistémologie de base est pleine d'erreurs, ce qui en découle ne peut fatalement qu'être marqué par des contradictions internes ou avoir une portée très limitée. Autrement dit, d'un ensemble inconsistant d'axiomes, on ne peut pas déduire un corpus consistant de théorèmes. Dans ce cas, toute tentative de consistance ne peut aboutir qu'à la prolifération d'un certain type de complexité – qui caractérise, par exemple, certains développements psychanalytiques et la théologie chrétienne – ou, sinon, à la conception extrêmement bornée du behaviourisme contemporain». (Gregory Bateson, «La cybernétique du “soi”: une théorie de l'alcoolisme» dans Vers une écologie de l'esprit, volume I, Le Seuil, Paris, 1973)
On comprendra que si «tous les êtres humains […] sont [des philosophes] guidés par des principes hautement abstraits», ce que dit Bateson peut valoir pour tous. Je ne connais l'auteur que par ses écrits mais suppose du moins qu'il a une opinion proche de la mienne sur les philosophes, c'est-à-dire assez mitigée. Non tant relativement aux philosophes en titre qu'aux rapports des humains à la réalité, “philosophiques” tel que dit, médiatisés, «guidés par des principes hautement abstraits». Je ne développerai pas ici, je l'ai fait dans quelques autres billets, il y a plusieurs “réalités”: celle effective, décrite en bref dans les trois premières propositions de Wittgenstein:
«1 - Le monde est tout ce qui a lieu.
1.1 - Le monde est la totalité des faits, non des choses.
1.11 - Le monde est déterminé par les faits, et par ceci qu'ils sont tous les faits».
Ce qui me donne à considérer que je ne m'abuse pas quant au fait que je suis un des lecteurs «ayant lu et compris» le Tractatus, puisque dans mon approche de la réalité je considère en effet que “le monde en soi” est un monde de faits, et non de choses. De ce point de vue, je lis la proposition 1.21, «Quelque chose peut isolément avoir lieu ou ne pas avoir lieu, et tout le reste demeurer inchangé», comme: une chose qui ne donne pas lieu à un fait connu ou connaissable ne participe pas de la réalité effective, car on ne connaît une chose que par ses effets. Il m'arrive de nommer cette réalité “la réalité réelle” en ce sens qu'elle est indépendamment de toute conscience, par contre elle n'existe pas si nul ne la pense, car être est le fait de tout segment de la réalité, exister le fait de ses seuls segments dotés de conscience. Le traducteur de cette édition du Tractatus, Gilles Gaston Granger, propose cette traduction pour la proposition 2:
«Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose».
Il précise en note pour le mot “subsistance”:
«das Bestehen. La traduction “existence” me semble renvoyer trop directement à l'empirie, alors qu'il s'agit essentiellement d'existence dans l'espace logique. “Existence” traduira: Existenz, vocable qui semble être employé le plus souvent en un sens encore plus abstrait, par exemple l'existence d'un concept».
Ce qui me semble assez pertinent, une chose “a lieu” si subsiste une trace d'elle, donc un fait. Bien sûr Wittgenstein, Granger ou moi n'ignorons pas qu'il est des choses qui “n'ont pas lieu”, avant l'invention du télescope une bonne part des choses au-delà de l'orbite lunaire n'avaient pas lieu pour un humain, avant l'invention du microscope, une bonne part des choses en-deçà du demi-millimètre n'avait pas lieu pour cet humain.
Il y a une autre réalité effective, qui participe de la première mais s'en singularise, la réalité subjective, la vôtre, la mienne, celle de tout individu doté de conscience. Un autre auteur en parle de manière intéressante, René Descartes, au début de la quatrième partie du Discours de la méthode:
«J'avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus; mais, parce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer. Et parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations. Et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir, quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité: je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais».
La seule preuve effective de l'existence est nécessairement subjective: je peux supposer qu'il existe une réalité en-dehors de moi mais la seule dont j'ai une preuve certaine est ma réalité subjective. Remarquez, l'argument de Descartes sur la vraisemblance des illusions du rêve met en partie en doute l'assertion donnée comme certaine «je pense donc je suis»: le rêve d'un rêveur a-t-il une conscience subjective? Je blague, cela dit on peut considérer que d'une certaine manière toute conscience est le rêve d'un rêveur, et en outre il existe des philosophies / idéologies / théologies qui supposent que l'univers est le rêve d'un rêveur, entre autres certaines interprétations du platonisme et certains courants chrétiens. La seconde assertion me semble évidente, bien des courants de pensée postulent que la réalité effective est une illusion, la trace d'une “autre réalité”. Pour rappel, l'interprétation possible de la conception bouddhiste mâtinée d'hindouisme de la réalité proposée par Roger Zelazny dans Seigneur de lumière, qu'il reprend de certains commentaires:
«L'essence de toute chose est l'Être Sans Nom, qui est inconnaissable et plus fort même que Brahma. Les choses passent, mais l'essence demeure. Vous êtes donc assis au centre d’un rêve.
L'essence le rêve comme un rêve de forme. Les formes naissent, mais l'essence demeure, rêvant de nouveaux rêves. L'homme nomme ces rêves, pense en avoir capturé l'essence et ne sait pas qu’il invoque l'irréel. Ces pierres, ces murs, ces corps assis autour de vous sont pavots, eau et soleil. Tout est rêve de l'Être Sans Nom. Tout cela est feu, si vous le voulez.
De temps à autre peut venir un rêveur qui sait qu’il rêve. Il peut saisir quelque chose de l'étoffe du rêve, le soumettre à sa volonté, ou il peut s'éveiller à une plus grande connaissance de soi. s’il choisit le chemin de la connaissance de soi, sa gloire est grande et il sera pour l'éternité comme une étoile. s’il choisit la voie des Tantras, mêlant Samsâra et Nirvâna, comprenant le monde et continuant à y vivre, il est puissant parmi les rêveurs. Il peut utiliser sa puissance pour le bien ou pour le mal. Bien que ces termes aussi soient dépourvus de sens hors des noms donnés dans le Samsâra».
Zelazny n'est ni théologien ni philosophe mais romancier, il y a des incohérences dans ce passage mais dans le cadre du récit c'est délibéré, le personnage qui tient ce discours n'a qu'un but à ce moment-là, capturer l'attention de son auditoire, plus ou moins l'hypnotiser. Cela dit, il rend bien compte d'un type d'idéologie “bouddhique” qui suppose quelque chose de cet ordre, «Tout est rêve de l'Être Sans Nom». Il y a peu, une personne de rencontre assez sympathique a commencé à évoquer brièvement une sienne réflexion sur le rapport entre le bouddhisme et les courants “juifs” (ça c'est ma manière de parler de la chose: de mon point de vue tout ce qui se relie à la Torah est “juif”, ce qui inclut le christianisme, l'islamisme et les idéologies et philosophies qui en s'y relient; il me semble qu'elle avait plutôt relié bouddhisme et christianisme); j'ai encore plus brièvement approuvé puis notre discussion a dévié et nous n'avons pas poursuivi plus loin sur le sujet. Je suppose qu'on y reviendra bientôt puisque probablement je la rencontrerai le weekend prochain, les 8 et 9 mai 2019. Le passage mentionné dans cet alinéa, «Tout est rêve de l'Être Sans Nom», donne l'indice que la dogmatique de base est convergente, et donne aussi l'indice de ce que dit plus haut, Wittgenstein et moi somme aussi des sortes de Juifs, puisque pour lui et pour moi «ce dont on ne peut parler, il faut le taire»: dans la Torah aussi le “créateur”, la “cause première” est “l'Être Sans Nom”, symbolisé par ce que l'on spécifie comme le tétragramme, la suite de lettres YHWH, en hébreu carré יהוה: ce qu'on ne peut connaître ne doit pas être nommé. Une proposition intellectuellement valide, factuellement intenable, cela dit – j'y reviendrai par après.
Il y a une réalité symbolique, ou plutôt une infinité de réalités symboliques, parce que ces réalités sont le lien entre les réalités subjective et effective, et que chaque individu dispose de plusieurs réalités symboliques, pour lui ou en partage avec d'autres individus. Le système de signes qui me sert à rédiger ce billet est une de ces réalités symboliques. Comme dit, c'est aussi une réalité effective: il y a une matérialité des signes (phonèmes, idéogrammes, lettres...), des mots, des phrases, des textes ou discours, qui a un effet sur l'univers, mais leur signification est indépendante de cette matérialité, de même que leur matérialité est indépendante de toute signification; le sens des mots n'est pas dans leur forme mais dans la conscience de chaque lecteur. Prenons un mot apparemment simple, “herbe”: pour un citadin sans connaissance particulière de l'agriculture ou de la botanique c'est une forme; pour un paysan c'est à la fois une forme et une fonction, il peut parler, en référence à la forme, de “blé en herbe” mais de son point de vue ce n'est pas de l'herbe car une céréale n'a pas fonction d'herbe, alors que pour le citadin spécifié c'est de l'herbe car ça en a la forme; pour un botaniste c'est un ensemble de taxons, principalement les graminées ou Poaceae et les joncacées ou Juncaceae, pour les taxonomistes les bambous et certains palmiers sont des herbes; un consommateur de cannabis déterminera deux classes d'herbes, les efflorescences et feuilles de cannabis, et une ou plusieurs des autres types d'herbes mentionnés, alors que pour un agriculteur ou un botaniste le cannabis n'est pas une herbe – pour le citadin ça dépend de son rapport au cannabis... La forme “herbe” n'a donc pas de relation univoque avec un symbole déterminé ni avec une réalité effective précise et constante. Le linguiste Ferdinand de Saussure a proposé une désignation de ces trois éléments constitutifs de la réalité symbolique, à quoi l'on peut ajouter les réalités effective et subjective, qui s'y relient: le segment de réalité effective est le «référent», ce vers quoi signe pointe, la réalité subjective est l'«image mentale», la représentation interne de cette réalité effective, les trois éléments constitutifs furent nommés par Saussure le signe, le signifiant et le signifié; cette désignation permet de donner une unité formelle à ces termes et à en donner des acceptions aussi dénotatives que possible. Le signifiant est proprement la partie effective, la forme, lettres, images ou sons; le signifié en est la part subjective et conceptuelle; le signe est une fonction, la relation entre signifiant et signifié.
L'exemple proposé sur le mot “herbe” permet de comprendre ma proposition sur l'infinité des réalités symboliques: le segment de réalité effective pointé par ce signifiant n'est pas relié à un signifié égal pour tous les humains et parmi ceux qui sont locuteurs du français, n'a pas la même extension ni la même diversité. Et bien sûr, l'image mentale associée au signifié diffère d'un individu à l'autre. On peut se représenter la chose comme assez similaire à ce que fait un appareil photographique, le signe correspond au point de focalisation, le vecteur d'image, en l'occurrence la lumière, correspond au signifiant, l'image transmise correspond au signifié et l'image fixée sur la pellicule ou sur le capteur correspond à l'image mentale. Comme aucune réalité n'est indépendante de la réalité effective, factuellement tout ce qui participe de la réalité symbolique est aussi effectif que ce qui participe de la photographie mais d'un ordre d'effectivité différent. Pour la photographie par exemple, la lumière n'est pas moins un fait que la pellicule, l'objectif, la chambre noire et l'élément de la réalité effective visé par l'objectif; d'un point de vue fonctionnel ce qui intervient n'est pas la lumière comme fait mais comme cause, comme chose.
Je vais citer plus longuement mais partiellement le Tractatus. D'abord cette précision de l'auteur sur la numérotation de ses propositions:
«Les nombres décimaux attachés à chaque proposition indiquent leur poids logique, leur importance dans mon exposition. Les propositions numérotées n.l, n.2, n.3, etc. sont des remarques à la proposition n; les propositions numérotées n.ml, n.m2, etc. sont des remarques à la proposition n.m et ainsi de suite».
Dans ma citation je ne reprends que les propositions primaires et secondaires et certaines tertiaires:
«1 - Le monde est tout ce qui a lieu.
1.1 - Le monde est la totalité des faits, non des choses.
1.11 - Le monde est déterminé par les faits, et par ceci qu'ils sont tous les faits.
1.12 - Car la totalité des faits détermine ce qui a lieu, et aussi tout ce qui n'a pas lieu.
1.13 - Les faits dans l'espace logique sont le monde.
1.2 - Le monde se décompose en faits.
1.21 - Quelque chose peut isolément avoir lieu ou ne pas avoir lieu, et tout le reste demeurer inchangé.
2 - Ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose.
2.01 - L'état de choses est une connexion d'objets (entités, choses).
2.02 - L'objet est simple.
2.03 - Dans l'état de choses, les objets sont engagés les uns dans les autres comme les anneaux pendants d'une chaîne.
2.04 - La totalité des états de choses subsistants est le monde.
2.05 - La totalité des états de choses subsistants détermine aussi quels sont les états de choses non subsistants.
2.06 - La subsistance des états de choses et leur non subsistance est la réalité».
Petite remarque: savoir que les mots n'ont pas de sens permet de plus aisément comprendre ce qu'on entend ou lit. Dans le cas présent de ce texte de Wittgenstein, sa description est suffisamment précise pour que je puisse comprendre que, en gros, ce qu'il nomme “monde” est ce que je nomme “réalité effective”, ce qu'il nomme “état de choses” est nommé chez moi “univers”, ce qu'il nomme “objet”, je le nomme indifféremment “objet” ou “entité”. Pour le reste, sa description du rapport entre ces concepts diffère de la mienne mais me semble assez accessible car je sais de façon certaine que son point de vue n'est pas le mien parce qu'il n'est pas moi et que je ne suis pas lui, donc je me base sur sa manière de décrire et non sur la mienne pour accéder, dira-t-on, à sa pensée. Bien lire ne consiste pas à comprendre chaque mot mais à comprendre les rapports entre les mots dans un contexte donné.
Remarque subsidiaire: tout ce que je peux dire sur le texte de Wittgenstein ou sur tous ceux cités ici n'est pas un commentaire, une interprétation valable toujours et pour tous, mais une glose, c'est-à-dire l'interpolation de propre discours et de discours existants, avec des ajouts et précisions ne valant que dans le contexte du texte en cours – remarquez, il en va ainsi avec le commentaire mais la fiction littéraire pour ce genre prétend qu'il vise à “découvrir le sens” du texte commenté. Pour le dire mieux, ces citations deviennent une partie de mon propre discours et prennent un sens autre que celui donné par leurs auteurs. Bien sûr, ma propre relation à ces sources varie: citant Wittgenstein, Bateson, Descartes, je considère qu'ils expriment de quelque manière ma propre pensée, les lisant je sais avoir en partie au moins «déjà pensé [moi]-même les pensées qui s'y trouvent exprimées - ou du moins des pensées semblables»; citant Zelazny ou la Bible, je ne considère pas y lire ma pensée, sinon quelques passages, mais j'accepte la validité et la pertinence de ces citations, sauf mention contraire; citant Schmitt je considère ne pas avoir d'affinités avec son propos, de pertinence nulle et globalement invalide, mais du moins l'estime utile à mon propos. Ce que je peux dire du texte de Schmitt est ici ce qui se rapproche le plus du commentaire, ce qui se justifie en ce cas: commenter revient presque à inverser le propos commenté, comme le discours de Schmitt tend à inverser la réalité – celle symbolique s'entend, beaucoup ont prétendu le pouvoir pour celle effective mais on attend encore la preuve –, ça ne peut que la rétablir dans son sens ordinaire...
Remarque incidente: comme dit Wittgenstein, «ce que j'ai ici écrit n'élève dans son détail absolument aucune prétention à la nouveauté», de ce fait, tendanciellement «je ne donne pas non plus de sources, car il m'est indifférent que ce que j'ai pensé, un autre l'ait déjà pensé avant moi», et je spécifie les auteurs cités surtout pour inciter à les découvrir, y compris ceux qui ont ma défaveur. Pour moi Carl Schmitt est un auteur inutile voire nocif mais il vaut tout de même de le découvrir, pour voir comment ce type de propagande “hermétique” fonctionne. Je ne crois pas utile de citer mes sources, notamment pas dans un souci de légitimation ou de validation de mon propre discours par un argument d'autorité, je le crois nécessaire en positif (rendre hommage à des auteurs qui le méritent) ou négatif (inciter à vérifier que je ne tords pas les faits quand je critique un ouvrage, une pensée).
Ce qu'écrit dans la “petite remarque” est en partie inexact, affirmer que «ce qu'il nomme “monde” est ce que je nomme “réalité effective”, ce qu'il nomme “état de choses” est nommé chez moi “univers”, ce qu'il nomme “objet”, je le nomme indifféremment “objet” ou “entité”» ne vaut que de mon point de vue, de nombreux indices me montrent qu'en partie au moins Wittgenstein et moi avons une “pensée commune”, c'est-à-dire un rapport à la réalité assez convergent, mais dès qu'il s'agit de transposer, d'interpréter, prétendre «comprendre que, en gros, ce qu'il nomme “monde” [etc.]» est une affirmation aventureuse, factuellement je ne donne pas des clés de compréhension du Tractatus mais des clés d'interprétation de ma compréhension propre de ce texte: la lecture est un travail de traduction, s'il est correctement fait on devrait accéder à-peu-près à la pensée initiale de l'auteur au bout de la lecture, mais ce travail, chacun doit le faire de sa propre manière; ce que dit dans la “petite remarque” a pour principale utilité de donner à comprendre quel usage local je fais du Tractatus mais ne permet pas vraiment de le comprendre, pour ça il vous faudra le lire et l'interpréter vous-même.
La réalité symbolique participe de la réalité effective, on ne pense ni ne dit hors du monde, on le fait dans le monde et avec les moyens de ce monde. Une “image mentale” est un fait, l'image mentale “arbre” est un fait, une représentation effective qui se relie indirectement à des segments de la réalité. On peut la dire une abstraction au sens où elle ne correspond pas à la multitude des réalités de ce monde qu'elle désigne mais en retient des traits pertinents qu'elles ont en commun. Je le disais précédemment, un mot ne désigne pas un segment défini de la réalité, il m'arrive de prendre le mot “chien” pour illustrer la chose, car il sert à désigner des réalités irrécouvrables, et parfois aucune réalité effective:
- un ensemble d'animaux généalogiquement liés, une “espèce”;
- une forme particulière de fenêtres mansardées, le “chien assis”;
- une pièce mobile dans une arme à feu, le “chien de fusil”;
- un être humain, avec en général une connotation négative;
- un être humain remplissant une fonction particulière, le “chien de commissaire” ou autre officier public;
- aucune réalité effective singulière dans une expression comme «je lui réserve un chien de ma chienne»;
- une forme ne renvoyant qu'à elle-même, comme ci-avant dans «il m'arrive de prendre le mot “chien” pour illustrer la chose».
Un mot apparaît dans la langue pour, au départ, désigner un segment précis de la réalité, ce segment ayant été jusque-là innommé ou nommé d'un nom qui s'applique à un segment de la réalité plus étendu ou moins étendu, ou le mot qui le nommait a lui-même connu une extension ou une restriction d'emploi qui le fait moins clairement pointer ce segment. La réalité effective est innombrable et illimitée car les faits qui la constituent sont innombrables et l'univers illimité; la réalité symbolique est restreinte et limitée parce que le moyen qui la met en œuvre est restreint et limité, comme l'a dit un bon auteur «la carte n'est pas le territoire». De ce fait, assez vite un mot se met à désigner d'autres segments de la réalité, parfois sans rapport évident avec celui initial, et en outre il est un objet autonome, un segment de la réalité “langage”, non nécessairement relié à un segment de la réalité effective extralinguistique, comme dans le cas 7 de ma petite liste, et pour partie comme dans le cas 6 (dans l'expression, “chien” ne désigne pas un segment défini de la réalité mais l'expression entière réfère bien à elle). Les deux principaux procédés d'extension de la réalité pointée sont la métaphore et la métonymie, la première opérant par comparaison et par similarité, la seconde par proximité: dans l'extension métaphorique le segment désigné «ressemble» à celui initial, dans celle métonymique il a des qualités communes ou forme une partie du segment initial, ou le segment initial en forme une partie, ou ils sont circonstanciellement en contact. Dire d'un humain que c'est un chien est généralement métaphorique et réfère le plus souvent à un comportement ou à, disons, un sentiment; on peut dire de l'expression «je lui réserve un chien de ma chienne» qu'elle est d'ordre métonymique en ce sens que ce qui relie l'expression à l'espèce canine est la “génération” et un trait de comportement supposé de cette espèce: je réserve à quelqu'un une action qui sera l'enfant d'une situation antérieure et “qui le mordra”. Peu importe de nommer précisément le type de transposition qui fera qu'un mot désignera autre chose que ce qu'il désignait initialement, le principe général découle de ce que dit, la carte n'est pas le territoire et l'image mentale n'est pas les segments de la réalité considérés mais leur abstraction, elle en retient ce qu'on peut nommer des traits pertinents permettant d'identifier et de nommer ces segments: le “chien assis” réfère à une attitude, un chien assis a l'arrière-train au sol et l'avant-train en hauteur, et une fenêtre de ce type a l'apparence formelle d'un chien dans cette attitude; l'expression “chien de fusil” est possiblement métaphorique (quand on déclenche cette pièce mobile l'arme «aboie», émet un bruit similaire au cri d'un chien) ou métonymique (la forme ancienne des chiens de fusils peu se voir comme une représentation simplifiée d'une tête de chien – cf. le “robinet”, originellement l'embouchure de ces appareils avait la forme d'une tête de mouton, familièrement nommé “robin”).
«Dans l'état de choses, les objets sont engagés les uns dans les autres comme les anneaux pendants d'une chaîne. La totalité des états de choses subsistants est le monde. La totalité des états de choses subsistants détermine aussi quels sont les états de choses non subsistants. La subsistance des états de choses et leur non subsistance est la réalité». On s'en aperçoit très bien en ce moment, dans l'état de choses les objets sont effectivement engagés les uns dans les autres comme les anneaux pendants d'une chaîne: la réalité est une et tout fait agit sur l'ensemble des faits et des choses. Certes, les actions humaines n'ont pas un effet très notable sur l'ensemble de l'univers, en revanche elles en ont un très notable sur ce tout petit segment de l'univers qui concerne très directement l'humanité, la biosphère. Parfois les humains imaginent que leur action met en péril la biosphère, voire toute la surface de la Terre, voire la Terre elle-même; dans la réalité observable ils ne mettent en péril que leur propre espèce et quelques autres, dans le pire cas envisageable une part certes importante de la biosphère mais non la biosphère. Je me rappelle d'une mise au point intéressante dans une section intéressante quoique que secondaire de Wikipédia, «l'Oracle», à propos de la “menace nucléaire”, qui la relativise assez. Tiens ben, je m'en vais la retrouver pour vous la citer, ça sera plus simple et plus circonstancié que de la gloser. Voici la chose:
- «Vitrification
- Bonjour Oracle. J'ai lu quelque part que l'arsenal atomique US permettrait de « vitrifier la planète » : Qu'en est-il vraiment, quelle surface peut-on vitrifier avec l'arsenal existant ? Eh nah? (discuter) 19 octobre 2013 à 12:32 (CEST)
- En tout état de cause, au mieux une trentaine de pourcent de sa surface, les terres émergées. Olivier ♦ Hammam 19 octobre 2013 à 12:39 (CEST)
- Non, beaucoup moins que ça - de l'ordre de 0,05 % de la surface des terres émergées. On peut voir sur ce site les rayons d'actions des différents types de bombes, d'autre part on lit dans Arme nucléaire que « En 1982, on estimait qu'il y avait environ 50 000 armes nucléaires dans le monde totalisant entre 12 000 et 14 000 mégatonnes » ce qui fait en moyenne 50.000 armes de l'ordre de 300 kt. Ce chiffre de 300 kt est un bon ordre de grandeur : des armes plus puissantes causent individuellement beaucoup plus de dégâts, mais la surface détruite par kt est moindre, parce qu'il y a une sur-destruction au centre. Inversement, à énergie égale, plus de petites armes causerait plus de dégâts en terme de km², mais représenterait un coût énorme parce que le coût d'une arme nucléaire ne dépend que faiblement de sa puissance. La zone de destruction d'une arme de 300 kt est de l'ordre de 200 km², donc si tout l'arsenal de 1982 (où il était au maximum) était dispersé de manière homogène sur un territoire, il y aurait de quoi détruire en gros 10.000.000 km². Les États-Unis ont une superficie de 9 629 048 km², donc c'est à peu près suffisant pour détruire totalement les USA, mais ça fait loin du compte pour la planète entière : les USA ne font que 6,3 % du total des terres habitées d'après Liste des pays et territoires par superficie. Le « bon » élément de comparaison, c'est que ça permet en gros de détruire toute la surface urbanisée du globe, mais en laissant les campagnes intactes. Ceci étant dit, s'il s'agit de vitrifier le sol, ça demande de le porter à des températures de plus de 1000 °C, donc le simple rayon de destruction ne suffit pas. La vitrification stricto sensu ne concernera au mieux que la zone couverte par la boule de feu, c'est-à-dire une surface de l'ordre du km² par tête. L'arsenal mondial de 1980 pouvait vitrifier un territoire de l'ordre de 50.000 km², 250x200, à peu près un territoire grand comme l'Irlande. De l'ordre de 0,05 % de la surface totale, donc. Et les irradiations, dans tout ça, me direz-vous ? En fait, l'irradiation directe ne concerne en pratique que des lieux qui sont déjà au départ dévastés par le souffle de l'explosion et grillés par les rayonnements thermiques, donc ça ne change pas grand'chose au résultat final. Dans le Bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki il y a eu de l'ordre de 200.000 morts, mais le syndrome d'irradiation aiguë n'a été constaté que pour 5 à 15% des décès, sur des victimes souvent fortement traumatisées par ailleurs (la cause de la mort est donc probablement multiple). Si les explosions sont faites trop près du sol (ce qui ne va pas dans le sens d'une efficacité militaire maximale, et tend donc à être en réalité évité), des retombées nucléaires peuvent faire plus de victime à longue distance, comme le montre l'accident de Castle Bravo. Mais les niveaux mortels ne concernent que des zones limitées, et ne sont atteints que quelques jours. Après ~ un mois, il n'y paraît plus, les « zones radioactives interdites à jamais aux générations futures » sont des fantasmes de science-fiction. En même temps, un bombardement massif de ce type déclencherait des Tempête de feu qui vitrifierait probablement le sol, donc la surface urbanisée de tout à l'heure se transformerait peut-être en désert vitrifié. Mais c'est impropre de considérer que la vitrification serait due aux explosions atomiques, parce que l'énergie correspondante viendrait en réalité de la combustion des matières locales, pas de l'explosion proprement dite ; c'est comme si on disait qu'une allumette suffit à vitrifier une forêt - en un sen c'est pas faux, mais ça ne reflète pas du tout l'énergie de l’allumette, plutôt l'inflammabilité de la forêt. Mais même en prenant cette interprétation, on ne « vitrifie » que les 6.3% de tout à l'heure, donc plus de 90% des surfaces (montagnes, plaines,...) ne sont pas directement concernées par ces explosions. C'est déjà un bon argument pour vivre à la campagne, et si l'urbanisation concerne 50% de la population en 2000, ça veut dire que la moitié de la population a des chances très raisonnables de survivre dans l'immédiat à une telle apocalypse. Ceci étant, les survivants n'auront pas dans un sort très enviable. D'une part à moyen terme, évidemment, l'anéantissement de tout le tissu industriel et urbain fait qu'ils seront condamnés à vivre à l'âge de la pierre faute de moyens leur permettant de produire autre chose comme outils et comme source d'énergie (vous savez domestiquer une vache, vous?). Ce serait suffisant en tout cas pour anéantir la civilisation (pas l'humanité, même si c'est une piètre consolation). Mais surtout d'autre part, à court terme, la suie dégagée par la Tempête de feu ci-dessus entraînerait un obscurcissement massif et durable du ciel, donc un hiver nucléaire voire peut-être un effet suffisant pour déclencher une petite ère glaciaire artificielle. L'article en:Nuclear winter est assez ... refroidissant sur ce sujet. Bref, si l'arsenal nucléaire est insuffisant pour vitrifier la planète, il est probablement suffisant pour la congeler. C'est peut-être pour ça que la course aux armements a été appelée la guerre froide, en fait ... Cordialement, Biem (discuter) 20 octobre 2013 à 11:08 (CEST)».
Désolé d'y faire aussi figurer ma réponse, elle n'est pas infondée mais de peu d'intérêt. Tout être vivant se considère le centre de l'univers, ce en quoi il n'a pas entièrement tort; je dirai même que tout être vivant se croit l'univers, ce en quoi il a tort mais ça ne change rien à sa perception de le savoir: d'un point de vue objectif je sais ne pas être l'univers, d'un point de vue perceptif je constitue pour moi-même un univers et d'un sens j'ai intérêt à me considérer tel, un intérêt vital, bien que me sachant objectivement perméable et ouvert si je compte durer un peu comme être vivant autonome j'ai nécessité à me croire imperméable et fermé; quant à la première considération, et bien je suis au centre de l'univers parce que tout ce que j'en perçois, c'est à partir de moi. Soit précisé, j'accepte avec grâce que tout être vivant soit lui aussi le centre de l'univers, c'est ce qui fait l'agrément de la vie, si j'étais le seul centre de l'univers en cet univers je pense que je m'ennuierais profondément. Je crois et même je suis sûr que je n'aurais alors qu'une très faible conscience de moi. Je ne sais plus si j'en parle dans ce billet, il me semble que oui mais je n'ai guère souhait de vérifier – finalement, je me souviens que oui –, sur un certain plan une société fonctionne comme un organisme, et comme telle se prend pour le centre de l'univers, sinon les sociétés les plus humbles qui se contentent de se croire le centre du monde – on a les ambitions de ses moyens... C'est cette perception qui explique le retour régulier des imaginaires catastrophiques, des rêves – ou cauchemars – de “fin du monde”: quand une société se ressent “près de sa fin”, près de sa mort, elle se trouve dans la même situation que tout organisme capable d'anticipation, sa propre fin et la fin du monde c'est tout un, «Après moi le déluge» comme disait l'autre. Dans les faits, les sociétés qui meurent sont assez rares, et quand ça leur arrive le monde n'en cesse pas pour autant.
Il faut s'entendre sur cette question de la mort des sociétés, ça dépend de la manière de considérer les choses, ou plutôt les faits. Sous un aspect, selon sa structure, son environnement et l'organisation générale des sociétés humaines, une société dure parfois moins d'une génération et tout au plus quelques générations, donc meurt après un temps assez ou très court, mais la plupart des sociétés sont des phénix et “renaissent de leurs cendres”. La mort et la résurrection des sociétés est un fait tellement habituel que sauf changement particulièrement notable, en général on oublie assez vite que ça eut lieu. Si je considère mon cas, entre ma naissance, en 1959, et cette année 2019, ma société principale, “la France”, a connu la chose au moins trois fois, et semble en passe de la connaître une fois de plus, à quoi s'ajoute que ma société secondaire, possiblement en voie de devenir principale, l'Union européenne, a connu la chose au moins deux fois. C'est comme ça: un phénix “renaît de ses cendres”, donc il est à la fois un autre et le même, et comme il n'y a souvent pas de solution de continuité entre les deux moments, perceptivement une société se perçoit comme inchangée, “la même”. J'en parle plus précisément dans d'autres textes, entre ma naissance et 1962 “la France”, qui avait déjà pas mal réduit la décennie précédant ma naissance, passa d'une superficie de plus de cinq millions de kilomètres carrés à moins de six cent mille kilomètres carrés, et passa du statut de métropole d'un vaste empire assis sur tous les continents mais finissant à celui de simple membre d'un empire en construction assis pour l'essentiel sur un seul continent, à peine un continent en fait, vu que l'Europe occidentale constitue factuellement le finistère du continent eurasiatique sur sa façade atlantique. Dans le même temps qu'elle mourrait comme centre d'un empire et renaissait comme élément d'un autre empire, elle changea de régime politique, passant d'une république moitié démocratique, moitié oligarchique, à une république moitié aristocratique, moitié monarchique. C'est ma description de la chose, on peut en avoir une autre mais du moins, entre 1958 et 1962 il y eut un changement notable de régime politique, quelque définition qu'on lui donne.
Il y a quelques temps, je peux même dater ça du tout début de décembre 2018, relisant un vieux texte pour des raisons documentaires je suis tombé sur une phrase qui me sembla très pertinente et assez universelle: quoi qu'il semble se passer, ce qui se passe est autre. Notre rapport à la réalité a lieu “dans le présent” mais les opérations qu'on peut dire mentales ont lieu “dans le passé” ou “dans le futur”. Il y a quelques temps j'ai considéré cette question des opérations mentales et déterminé deux cas, “penser” et “réfléchir”: le premier s'applique au futur, le second au passé. Vous l'aurez constaté, il m'arrive dans ce billet, et dans bien d'autres textes, d'user de précautions relativement aux mots, “on peut dire”, “on dira”, “on peut nommer”, “on peut qualifier”. C'est que, les mots nous piègent, ils ne disent pas toujours ce qu'on souhaite leur faire dire et même, ils le disent rarement. Ce qui me semble assez évident, les mots n'ont pas de sens et ils n'ont pas de volonté, ils ne veulent rien, ce sont ceux qui les emploient qui veulent quelque chose, notamment dire, mais on ne peut pas vraiment prévoir ce qu'ils exprimeront puisque le sens des mots sera in fine celui que leur attribuera le lecteur ou auditeur, et non le rédacteur ou locuteur. Je puis certes tenter autant que possible de définir mes termes mais je le ferai avec d'autres termes donc ça réduit un peu les incompréhensions toujours possibles mais pas autant qu'on peut l'espérer. J'en parlais précédemment, nous avons une forte tendance à l'animisme, nous prêtons une volonté et des intentions aux êtres et aux choses, dire ou écrire «les mots veulent dire» c'est à l'évidence prêter une intention et une volonté aux mots: le mot “mot” ne veut ni ne peut rien, il y a de la volonté en eux mais la mienne au départ, la vôtre à l'arrivée, celle de tous les locuteurs du français au cours des temps et celle de tous les humains depuis qu'ils ont inventé le type de langage qui leur est propre, celui qu'André Martinet a défini comme doublement articulé. Cela ne réfère pas au phénomène physique de prononciation qu'on nomme “articulation”, bien sûr. Au fait, la nécessité devant laquelle on se trouve de devoir assez régulièrement “définir ses termes” en précisant «au sens de [...] et non pas au sens de [...]» montre assez je crois que les mots n'ont pas un sens très stable et prévisible. Parler et écouter, écrire et lire, sont des opérations qui procèdent par échantillonnages successifs, le sens se construit peu à peu et par sélection de significations adaptées au contexte, ou non, d'ailleurs. Enfin si, mais mon contexte n'es pas le vôtre. J'avais dans un court texte proposé un segment de parole pour faire considérer que le sens dépend de l'échantillonnage qu'on réalisera. Ce segment en transcription phonologique:
/gɛriedəlamur/
On peut, entre autres possibilités, le segmenter ainsi en français contemporain:
Guerrier de l'amour
Guerrier de l'Amour
Guère y est, de l'amour
gai, riez! De l'amour
Le cas serait moins courant mais on peut aussi envisager une segmentation “la mourre”, pour peu que l'on sache qu'il existe un jeu de ce nom, ou une analyse où la finale /ur/ réfèrerait à Ur, la ville antique de Mésopotamie ou celle actuelle des Pyrénées-Orientales (quoique, il me semble probable que l'on prononce plutôt /yr/ pour cette ville française). Cet exemple m'avait semblé pertinent pour illustrer l'échantillonnage phonématique, celui qui concerne les signifiants, les formes des mots. À l'écrit les cas d'indétermination sur les signifiants sont plus réduits même si non nuls, rapport au fait qu'il y a, dans les formes actuelles d'écriture, une segmentation préalable. Soit dit en passant, la volonté récurrente de supposée simplification du français écrit m'a toujours paru doublement fallacieuse, d'abord parce que la lecture et l'écriture ne sont jamais des opérations simples, donc cette supposée simplification n'en sera pas une pour les personnes qui ont des difficultés pour lire ou écrire, ni d'ailleurs pour celles qui n'en ont pas et trouvent pour elles-mêmes que le français écrit est somme toute assez simple, ensuite parce que cette supposée complexité qui justifierait de “simplifier” ne considère pas que dans bien des cas une forme écrite atypique est aussi une aide pour l'échantillonnage en permettant de distinguer par la forme deux mots différents qui ont le même son. Disons, je n'ai pas d'opinion tranchée sur la question de la réforme de l'écriture sinon sur ce point: ça n'aura aucune vertu de “simplification”. Ce que mon exemple illustre assez bien: la seule, vraie et radicale simplification formelle est celle de la forme phonologique en API, en alphabet phonétique international, en ce cas un signe vaut un et un seul son, toujours le même. J'ai proposé ici la forme standard de transcription utilisée par les linguistes, où on ne segmente pas en fonction des signifiants mais en fonction des unités phrastiques, mais dans un usage de transcription ordinaire, “littéraire”, on peut segmenter par “unités de mots”, ça pourrait donner
/gɛrie də l amur/ ou /gɛr i e də l amur/ ou /gɛ rie də l amur/
Comme on le voit, pour qui n'a pas la pratique des transcriptions en API “le plus simple” n'est pas simple, il m'a fallu environ deux ans pour parvenir à lire sans (trop de) difficulté les transcriptions phonologiques parce que je le faisais souvent, vu que je suivais des études en linguistique. De toute manière, les personnes qui ont des difficultés avec l'écrit tendent à faire des transcriptions phonétiques, c'est-à-dire non normalisées. Car si la transcription proposée vous aura semblé “au plus près de la prononciation”, alors vous n'avez pas de difficultés particulières avec l'écrit, dans la réalité effective on ne prononce pas toujours de la même manière les mêmes mots, quelqu'un qui surveille sa prononciation pourra prononcer ce que noté «je suis un guerrier de l'amour» de la manière normée [ʒəsyizœ̃gɛʁiedəlamuʁ], quelqu'un qui ne se surveille pas et se fiche de la norme peut prononcer [ʃyiœ̃gɛRiedlamuʁ]. Les supposés réformateurs simplificateurs autoproclamés “se la jouent”, de ce que je sache presque aucun n'a une position assez radicale pour simplement proposer une transcription normalisée de type phonologique, même pas une transcription phonétique, les supposés “radicaux” (au sens de “extrémistes”) peuvent aller tout au plus vers l'abandon des doubles consonnes non articulées mais avec maintient ou ajout de signes diacritiques, ce qui donnerait «je suis un guèrier de l'amour», voir «je suis un guèrié de l'amour», rapport au fait que les liaisons sur les “r” en finale de mots ne sont plus guère en usage, alors que celles sur les finales en “s” se maintiennent assez. J'invite ces “radicaux” à étudier les usages dans les réseaux sociaux pour constater que leur supposée simplification est très en-deçà des pratiques sauvages de simplification qu'on y constate...
Désolé pour cette digression, en même temps ça entre dans mon propos et dans ma proposition: quoi qu'il semble se passer, ce qui se passe est autre. Ce que dit pour le langage vaut pour l'ensemble de nos rapports à la réalité effective, nous procédons par échantillonnage, nous analysons les sensations qui nous en viennent, les comparons à des “images mentales” qui nous permettent de déterminer si ce que nous avons perçu correspond à une situation déjà connue, et à partir de cette analyse nous déterminerons une action adaptée au contexte. Dans tous les cas c'est une hypothèse plus ou moins fondée. Il se trouve que l'univers est localement assez stable et assez prévisible, et dans la plupart des situations il y a de qu'on peut nommer une “tolérance à l'erreur” assez grande. Pour exemple, dans environ une demi heure au moment où j'écris ceci, le jeudi 6 juin 2019 à 7h27, je sortirai de chez moi pour aller à la maison de la presse de mon village pour acheter Le Canard enchaîné de la semaine et du tabac; ma représentation de cette action future est très, je peux même dire, extrêmement sommaire, si ça se déroulait effectivement comme je l'imagine ça serait de la téléportation ou une ellipse tel qu'on le fait dans un roman ou dans un film, ou dans un rêve: je franchis la porte de mon domicile et sors (ellipse) je franchis la porte de la maison de la presse et y entre, je fais ma transaction (pas de détails quand le planifie l'action, ici je détaille un peu mais dans ma représentation je n'envisage pas les éléments secondaires, les formules de politesse, la transaction financière, les échanges verbaux formels et informels, etc.), je sors de la maison de la presse (ellipse) je rentre dans mon domicile. Dans la réalité effective il peut en aller tout autrement. Sans même considérer le fait que j'élimine de ma représentation la translation, le parcours aller-retour, environ huit cent mètres soit environ 1,6 km en tout, et bien, je connais beaucoup de gens dans mon village, si je croise quelques personnes avec lesquels j'ai des relations plus profondes que la simple coexistence sur un même territoire, la commune, probable que je fasse plus que les saluer, on s'arrêtera et on échangera quelques propos sur le temps qu'il fait, la politique, les événements locaux, le changement climatique ou que sais-je; dans mon parcours il me faudra traverser trois chaussées, et je n'envisage pas le cas effectif parce que je ne peux pas l'anticiper, si au moment d'un de ces franchissements un ou plusieurs véhicules arrivent au même point au même moment, il me faudra m'arrêter pour les laisser passer, etc. Bref, la situation réelle ne sera à coup sûr pas aussi simple et linéaire que dans ma représentation mentale de l'action «aller faire des achats à la maison de la presse». Et une fois l'action accomplie, mon souvenir de celle-ci ne sera jamais aussi complexe que ne le fut la situation réelle, sauf incident exceptionnel qui singularisera cette situation parmi une longue série de situations similaires. Même en cas d'incident exceptionnel mon souvenir sera assez sommaire en ce sens que je me souviendrai de l'exception mais non de toute la séquence, notamment pas des éléments habituels – je sais que sur cette distance je ferai environ deux mille pas mais je ne peux pas vous le certifier, c'est juste que je connais l'amplitude de mes pas et la distance à parcourir.
Le blues du rédacteur.
Une rare partie de ce billet comportant un titre. je sais ceci de mon possible lectorat, il va interpréter. Nous le faisons tous. C'est nécessaire puisque les mots, les phrases, les discours n'ont pas d'autre sens que celui que lui attribuent chaque auteur et chaque lecteur: un texte que je lis n'a de sens que si je lui en donne un, sinon ce ne sont que des traces noires sur un fond blanc (du moins chez moi), des dessins, des formes sur un écran ou une feuille. Il existe des faits que l'on suppose être “de l'écriture” parce que ça en a l'apparence, on appelle ça le “linéaire A”, parce qu'il est composé de lignes et que dans les lieux où on le découvrit on trouva d'autres faits qui ont l'apparence d'une écriture formée de lignes, qu'on nomme “linéaire B“. La lettre qui suit “linéaire” les classe parce que le A fut découvert avant le B, très peu avant cela dit. Le linéaire A, nous dit l'article de Wikipédia, «est une écriture, encore non décryptée, qui fut utilisée dans la Crète ancienne». Non décryptée, il faut le dire vite: les deux linéaires ont beaucoup en commun, de ce fait on sait au moins en partie lire le A parce qu'on sait à-peu-près lire le B. On est donc très loin du cas du “rongorongo” où on ne dispose d'aucun indice certain pour savoir si c'est une écriture et en ce cas, idéographique, syllabique, alphabétique ou mixte, parce qu'on a aucune idée de la langue qu'elle pourrait noter ni du contexte culturel, et bien sûr on ne dispose pas d'une pierre de Rosette ni d'un nombre suffisamment important de documents pour pouvoir faire une étude statistique efficiente: avec le linéaire A ce qu'on ne peut pas faire est de comprendre, par contre on peut “décrypter” en partie, c'est-à-dire savoir en partie ce que notent ces documents. Sans que ce soit strictement exact, on est apparemment dans le cas d'un même système de signes qui note deux langues différentes, un proto-grec avec le linéaire B, une langue inconnue dans l'autre. Dire qu'on n'a pas décrypté le A reviendrait à dire que, ignorant tout de la langue dont je vais donner ici un exemple,
Glif-glif rongorongo memiliki berbagai macam bentuk, seperti
manusia, hewan, tanaman, artifak dan bangun geometrik.
je prétendrais ne pas pouvoir la décrypter. Remarquez, il y a un des mots que je comprends, tenant compte que comme en français il s'agit du calque d'un mot grec, et un autre qu'il me semble reconnaître et qui serait le calque d'un mot anglais lui-même construit sur des éléments repris du latin. Pour le reste je n'y entrave que couic mais je décrypte très bien et pourrais même prononcer ce texte. Plus ou moins correctement mais je le pourrais. C'est une phrase en indonésien écrite avec mon alphabet coutumier, l'alphabet latin. Ah oui! On peut reconnaître un autre mot, “rongorongo”, vu que c'est repris de l'article sur cette possible écriture de la Wikipédia en indonésien. Possible aussi que “glig-glif” soit le pluriel en indonésien pour “glyphe”, beaucoup de langues usent entre autres moyens du redoublement de mot pour exprimer le pluriel. Étant donné que dans l'article indonésien les seuls mot comportant la lettre “f” sont des calques de mots exotiques (kuneiform, artifak) ou de mots anglais dans des références bibliographiques, étant donné qu'on trouve au début de l'article le segment “sistem glif” où lisiblement “sistem” est un calque de “system” ou “système”, ce qui semble confirmer que “glif” est bien un calque de “glyphe”, on peut supposer qu'en indonésien le son “f” n'a pas d'usage sinon dans les mots importés, donc qu'il n'existe pas de forme normale de pluriel pour une finale en “f”, d'où un pluriel par redoublement de mot. Je vous le disais, j'ignore tout de l'indonésien mais j'en connais beaucoup en linguistique, raison pourquoi j'ai une certaine aisance pour décrypter au moins partiellement une langue inconnue. À l'oral c'est moins évident mais quand on lit un texte dans l'une quelconque des langues d'Europe occidentale, basque, finnois et langues “celtiques” exceptées, on arrive le plus souvent à en décrypter suffisamment pour comprendre le sens général du texte, le vocabulaire commun est très important (fonds “germanique”, “latin” et “grec”) et la syntaxe assez similaire.
Sous un aspect, “lire le monde” n'offre pas trop de difficultés, on doit s'attacher aux régularités et ne pas trop considérer les accidents tant qu'ils restent à un niveau assez bas et qu'on en use envers eux avec précaution. “Un niveau assez bas” n'est pas une notion très fixée, ça dépend des contraintes locales, de son propre écart à la norme et de sa capacité d'adaptation au contexte. Il m'arrive de dire à mon propos que je suis une sorte magicien, plutôt du genre prestidigitateur, à l'occasion illusionniste. Il m'arrive aussi de dire que je suis un réaliste, ou que je suis un “moyen” ou un “bon”. Comme dit Wittgenstein, «Le monde est la totalité des faits, non des choses»; comme il dit encore, «La totalité des états de choses subsistants est le monde. La totalité des états de choses subsistants détermine aussi quels sont les états de choses non subsistants. La subsistance des états de choses et leur non subsistance est la réalité». J'apprécie beaucoup les auteurs qui ont la capacité d'aller à l'os de la réalité.
Donc, interpréter. Un être vivant qui n'interprète pas les choses et les faits, qui n'interprète pas le monde et la réalité, est un être non vivant. Pas nécessairement mort, mais du moins non vivant. Cela dit un être vivant “non vivant” interprète mais, comme l'a dit un philosophe, «à l'insu de son plein gré». Oui, un philosophe car je considère, à l'instar de Bateson, que «les coureurs cyclistes sont des philosophes, dans le sens général où tous les êtres humains (et, en fait, tous les mammifères) sont guidés par des principes hautement abstraits, dont ils sont presque entièrement inconscients, ignorant que le principe qui gouverne leurs perception et action est d'ordre philosophique». Tous les êtres humains étant des philosophes, ce qui vaut pour les alcooliques vaut pour les coureurs cyclistes. Le titre de cette partie concerne ce que dit Bateson sur le rapport des philosophes aux principes hautement abstraits qui les guident: ils en sont presque entièrement inconscients. De ce fait, je suppose sans grand risque de me tromper que dans sa majorité mon possible lectorat considèrera cette discussion assez concrète comme “abstraite” parce qu'il a l'habitude de considérer comme assez concrets les principes abstraits qui le guident. De même, la majorité de mon possible lectorat n'estimera probablement pas avoir un rapport animiste au monde, aux choses et aux êtres, ou le considérant, estimera que le monde, les choses et les êtres disposent effectivement d'une qualité propre qualifiable d'âme. Remarquez bien que c'est très possible, improbable au sens où on ne peut en faire la preuve, mais possible. Si elles sont, les âmes font alors partie des états de choses non subsistants puisque ce qui a lieu, le fait, est la subsistance d'états de chose, et que jusqu'ici les âmes ne sont pas de l'ordre des faits. Ce dont on peut parler c'est le monde, donc les faits, donc les états de choses subsistants, auxquels n'appartient pas la classe des âmes. Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. Mais comme une bonne part des philosophes inverse les propositions et considère concret ce qui est de l'ordre de l'abstrait, abstrait ce qui est de l'ordre du concret, cette classe de philosophes, ou humains, ou cyclistes, ou mammifères, celle qui est presque entièrement inconsciente des principes hautement abstraits qui la guident, préfère discuter du poids des âmes que de la réalité, et prend la réalité pour son ombre. De ce fait, un rédacteur qui écrit sur la réalité a le blues parce qu'il sait son texte devoir faire le plus souvent l'objet d'analyses erronées. Ça ne me décourage pas d'écrire parce que je le fais pour moi, ça me paraît un bon moyen pour augmenter mon niveau de conscience. Souhaitant vivre aussi longtemps que possible (mais pas trop longtemps tout de même, j'ai bon espoir de durer encore deux ou trois décennies, peut-être quatre, et en pas trop mauvais état physique et mental si possible, ça suffira bien), je fais comme tout le monde, je me laisse guider dans l'ordinaire des choses par des principes hautement abstraits en l'ignorant, parce que c'est la manière la plus agréable de vivre, mais l'ignorant en toute conscience.
La fameuse phrase prêtée à Richard Virenque, avoir été dopé «à l'insu de [s]on plein gré», me semble assez valide. On peut difficilement ignorer, dans le milieu cycliste, que sauf quelques rares cas l'accès au circuit professionnel nécessite une forme quelconque d'artifice de la catégorie “dopage” – je connais plusieurs amateurs de talent qui ont renoncé à entrer dans le circuit pro pour cette raison même, par refus du dopage. En toute hypothèse, dans sa déclaration d'où l'on forgea cet aphorisme probablement Virenque voulait signifier qu'il fut dopé à son insu ET contre son gré, ce qui semble impossible parce que tous les cyclistes dopés se savent dopés et le sont de leur plein gré. Pourtant sa déclaration, moins grotesque que ce qu'en firent Les Guignols, exprime une réalité: on accepte beaucoup de choses considérées inacceptables par la société et par soi-même en préférant ignorer l'accepter de son plein gré. Je ne me rappelle plus exactement le cheminement de son discours mais en gros, il raconta que je ne sais plus quel membre du staff de son équipe l'invita fermement à se faire inoculer un produit par injections intramusculaires en lui certifiant à la fois que ça contribuerait à améliorer ses performances et que ce n'était pas un produit dopant. Possible, et même assez probable que Virenque, disons, a cru à cette assertion paradoxale. A-t-il positivement cru que ça l'aiderait dans ses performances? Assez vraisemblable. A-t-il vraiment cru que ce n'était pas un produit dopant? Assez peu vraisemblable. Est-ce que ça se passa réellement ainsi? Possible, vraisemblable. Les sportifs sont des sortes de malades, leurs préparateurs des sortes de médecins, des sortes de shamans, et “sentent la psychologie” de leurs ouailles, dit autrement, savent quelle est la bonne manière de leur annoncer les mauvaises nouvelles: à certains malades il faut dire les choses telles qu'elles sont, à d'autres non. Devoir prendre des produits dopants est toujours une mauvaise nouvelle pour un sportif, ça signifie à la fois que sans ça il est condamné, et qu'avec ça il sera sous le couperet d'une sanction pour conduite déloyale. Le but du préparateur est à la fois de faire prendre le produit à son sportif et de le voir maintenir ou améliorer ses performances, donc à ceux qui veulent savoir il dira que c'est un produit dopant, à ceux qui ne le veulent pas que ce n'en est pas un. Car si ceux qui ne veulent pas savoir savent ça sera contreproductif et ça aura toute chance de provoquer une détérioration des performances. Le récit de Virenque montre ainsi qu'à la fois il ne pouvait pas ignorer qu'on le dopait, mais qu'il ne pouvait accepter le savoir, raison pourquoi il accepta de bonne grâce et “à l'insu de son plein gré” la fable du produit dopant qui n'est pas un produit dopant. Soit précisé, Virenque n'a jamais dit qu'il fut dopé à l'insu de son plein gré, il a dit dans une interview qu'on peut difficilement imaginer se faire inoculer un produit par piqûre intramusculaire à son insu.
Je me doute que beaucoup de mes possibles lectrices et lecteurs trouveront cela étrange, d'agir “à l'insu de son plein gré, pourtant nous le faisons tous, nous acceptons tous de croire l'incroyable. Quelle est la logique d'un sportif du genre Virenque? Il souhaite aller le plus haut possible dans son domaine avec le moins de risques possibles. Il y est presque parvenu: l'année précédant celle de sa disgrâce il termina deuxième du Tour de France. La question reste en suspens de savoir si oui ou non Virenque se savait dopé mais ça importe peu en ce sens que je connais des cas effectifs d'aveuglement volontaire de cet ordre (je me remémore notamment le cas d'un médecin oncologue sous chimiothérapie qui “ne savait pas” souffrir d'un cancer...), considérons que c'est un fait, considérons qu'il l'ignorait. Il n'ignore pas qu'on le pique et il n'ignore pas que c'est pour améliorer ses performances, donc il est de fait dopé “à l'insu de son plein gré”, il consent à ne pas savoir ce qu'il sait, parce que... Je ne sais pas pourquoi, disons, parce que ça le rassure, de ne pas savoir ce qu'il ne peut pas ignorer, de ne pas savoir qu'il sait. Je le dis pour bien d'autres choses, notamment ce qu'on nomme la propagande ou ce qu'on nomme les complots, ce ne sont pas des exceptions mais des cas particuliers d'un cas général.
Vous savez de quoi sera fait demain? Moi non plus. Mais je l'imagine. Demain je prendrai mon vélo et me rendrai à l'abbaye de Noirlac. Ou alors j'irai là-bas en voiture. Ou bien à pied. Ou alors j'irai à Saint-Amand-Montrond. Ou je resterai dans mon petit Liré. Ou autre chose. Demain les poules auront des dents, ou bien non. Demain sera le jour de la Fin du Monde, ou celle du Début du Monde, ou un jour comme les autres, ou les trois à la fois. Vous savez de quoi fut fait hier? Moi non plus. Hier est mort et j'en ai un vague souvenir. Un jour comme les autres, il me semble. Ah si! Je me souviens que dans mon coin il a beaucoup plu, pas trop fort mais pendant longtemps, ce qui en a fait un jour différent dans la série des huit derniers jours, puisque les sept précédents ni il ne plut, ni le ciel ne fut couvert. Pour le reste, un jour comme les autres. Je ne sais pas trop de quoi sera fait demain, par contre je suppose à peu de frais qu'après-demain j'estimerai que le demain de ce jour, qui sera l'hier d'après-demain, m'apparaîtra un jour comme les autres, sauf événement très mémorable, pour moi ou à plus grande échelle. Je ne sais pas, si demain Donald Trump sort un flingue et canarde Angela Merkel, ou si des extraterrestres débarquent en soucoupe volante, ça sera un jour extraordinaire, ou si je gagne le gros lot à l'Euromillion, ou si notre mairesse démissionne, ou si mon voisin revient de la pêche avec un énorme silure (c'est déjà arrivé, un machin de pas loin de deux mètres). Je peux imaginer pas mal de faits qui sur le moment paraîtront mémorable mais il faut se méfier de ce genre d'hypothèses, même les accidents les plus notables finissent souvent dans l'oubli ou la vague réminiscence. Vous avez du souvent entendre ce lieu commun, «chacun (ou tout le monde) se souvient de ce qu'il faisait quand [...]». Dans la réalité réelle, la chose est très rare. Je me souviens très bien de ce que je faisais lors de la tempête qui traversa la France à la toute fin de 1999 non parce que ce fut un événement extrêmement mémorable en soi mais parce qu'elle eut une conséquence mémorable sur ma vie, pas très extraordinaire mais très mémorable: je voyageais en train et me retrouvai immobilisé assez peu après mon départ dans une gare d'où je ne pus repartir que le lendemain pour faire un voyage de près de trois jours au total avec de multiples détours pour un trajet qui habituellement prend environ huit heures. M'est avis que si j'étais resté chez moi ce jour-là, j'en aurais un très vague souvenir, un jour de fin d'année comme les autres...
L'un de ces supposés jours “qu'on n'oublie pas” est par exemple le 11 septembre 2001. Chaque fois que j'entends quelqu'un sur ma radio ou à la télé (là ça devient rare vu que je ne la regarde plus sinon très occasionnellement quand je suis chez quelqu'un qui en a une) affirmer péremptoirement que tout le monde se souvient de ce qu'il faisait ce jour-là quand il apprit la nouvelle, je regrette toujours que personne ne lui dise, ah oui? Et vous faisiez quoi? Juste pour voir. Je crois que le mémorialiste serait assez ennuyé d'une telle question... Je me souviens où j'étais quand j'appris l'attentat contre le World Trade Center, j'étais chez moi et j'écoutais la radio, ça c'est sûr. Ce que je faisais? Quelque chose. Quelque chose d'ordinaire dans un contexte ordinaire. Et même plusieurs choses ordinaires, entre autres écouter la radio. Je peux même vous dire vers quelle heure à-peu-près je l'appris, alentour de 16h. Non que je m'en souvienne réellement, c'est une hypothèse fondée, sans plus: les attentats contre les deux tours eurent lieu alentour de 15h (alentour de 9h pour New York), donc le temps que le fait soit vérifié puis annoncé il y eut nécessairement un décalage. Je suppose que c'est vers 15h mais possiblement ce fut un peu plus tard, vers 15h30 ou 16h, disons, entre 15h et 16h. C'est que, contrairement à ce que semblent croire les personnes qui s'expriment sur ces sujets dans les médias, ce sont les événements les plus imprévisibles qui sont les moins mémorables, sauf s'ils ont une incidence directe sur soi. Bien que n'étant pas bien vieux à l'époque je me souviens très bien d'un autre événement extraordinaire, le premier alunissage, où j'étais, ce que je faisais et toutes les circonstances avant et après cet événement, précisément parce qu'il fut très prévisible. Il me semble probable que beaucoup d'Étasuniens de plus de sept ans à l'époque ont aussi un souvenir précis de ce qu'ils faisaient et où ils étaient quand ils apprirent la mort de John Fitzgerald Kennedy, non que son assassinat fut prévisible mais il eut lieu dans le cadre d'une séquence prévisible et à un moment attendu, son premier déplacement de campagne en vue de sa réélection à la fonction présidentielle, du fait s'ils ne prévoyaient pas sa mort, du moins beaucoup d'Étasuniens étaient vigilants à ce moment-là. M'est avis que l'on ne peut pas en dire autant en ce qui concerne la tentative d'assassinat contre Ronald Reagan, parce que ce fut un événement imprévisible dans une circonstance ordinaire, imprévisible – sauf si on est fan, on ne planifie pas sa journée en fonction des possibles déplacements quotidiens les plus ordinaires d'une personne, serait-elle le chef d'État de son pays.
Ma description de ce que je comptais faire (et que je fis) ce jour à partir de 8h correspond à la version minimale, je sors, je marche, j'entre, je transige (si vous l'ignoriez jusque-là, une transaction est le «fait de transiger, [l']acte par lequel on transige»), je papote avec la commerçante, je sors, je marche, je rentre. Vu l'heure, je n'ai croisé personne sinon une vague connaissance que j'apprécie modérément donc rien de plus qu'un bonjour poli. Comme il m'apprécie autant que je l'apprécie et même un peu moins, je crois qu'il ne m'a même pas répondu. Si cet événement remarquablement ordinaire n'avait pas fait l'objet d'une anticipation dans ce billet, et bien, il aurait figuré parmi les événement non mémorables. Cela dit, je ne suppose pas qu'il restera parmi ceux mémorables sinon comme trace dans ce billet, si l'heure et le jour varient, une fois par semaine, entre mercredi et samedi, il a lieu, donc j'ai une vague conscience de l'éternel retour de cet événement mais une mémoire ou un vague souvenir de chacun de ses épisodes, c'est trop dire. Celui-ci a toutes les chances de passer rapidement dans la classe des événements insubstantiels, des «états de choses non subsistants». Enfin non: en tant que trace dans ce texte c'est en quelque manière un des «des états de choses subsistants», en tant qu'événement advenu à moi et par moi il en va autrement, il ne figurera plus, dès la semaine prochaine, et pour autant que le monde existe encore à ce moment-là, ou que j'existe encore, et bien sûr, pour autant qu'il n'arrive pas entretemps un événement qui change le cours ordinaire des choses, il ne sera plus que l'avant-dernier item d'une longue séquence peu mémorable.
Le monde est tout ce qui a lieu, il est déterminé par les faits, et par ceci qu'ils sont tous les faits. Car la totalité des faits détermine ce qui a lieu, et aussi tout ce qui n'a pas lieu. En revanche le récit du monde n'a pas lieu sinon comme fait en soi. Ce texte décrit un segment composite et disparate de la réalité mais n'est pas plus ce segment de réalité que la carte n'est le territoire. Vous qui le lisez et moi qui l'écris serions bien en peine de reconstituer l'ensemble du segment de réalité auquel il réfère, et je ne parle là même pas des divers événements cités ou rapportés concernant d'autres segments comme le dopage de Virenque, l'assassinat de JFK, la métamorphose de la France entre 1958 et 1962, etc. Je ne parle même pas de la réalité effective de mon contexte immédiat au cours du mois écoulé (une mention en début de texte indique que j'ai du commencer sa rédaction le 8 mai 2019), je parle juste de ce tout petit segment de réalité, quelque chose comme «la pensée d'Olivier Hammam concernant l'Histoire, ceux qui la racontent et quelques faits connexes plus ou moins en rapport, entre le 8 mai et le 6 juin de l'année 2019» – enfin, un peu plus que le 6 juin 2019, peu probable que j'arrête sa rédaction ce soir, sans le certifier je suppose ne pas pouvoir le considérer achevé avant une semaine environ, à deux ou trois jours près par excès, et j'espère pouvoir le considérer tel dans une douzaine de jours au plus. On ne sait de quoi demain sera fait mais du moins je me connais en tant qu'auteur et puis à-peu-près estimer l'état d'avancement d'un de mes textes, si rien d'extraordinaire et, comme on dit de nos jours, “disruptif”, n'arrive localement ou universellement, assez probablement il sera, de mon point de vue, achevé vers ce moment-là. Soit précisé, l'assassinant de Merkel (ou de Macron) par Trump, le gain du gros lot à l'Euromillion et la démission de ma mairesse ne me semblent pas des événements suffisamment disruptifs pour mettre en cause cette anticipation. Pour les extraterrestres et le silure je réserve mon jugement, là vraiment ça sortirait extraordinairement de l'ordinaire.
Quelques faits connexes plus ou moins en rapport, faut voir... Comme l'écrivit Wittgenstein et comme je le pense aussi, dans l'état de choses, les objets sont engagés les uns dans les autres comme les anneaux pendants d'une chaîne, ergo tout est en rapport avec tout. Cela dit, je considère aussi la logique de Descartes recevable, notamment le troisième principe de sa méthode:
«conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés; et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres».
Non que je suive toujours ce principe, j'en retiens surtout ceci dans le cadre de cette discussion: «supposant même de l'ordre entre [les objets] qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres». Vous ne l'ignorez pas j'espère, ces derniers temps (en gros, depuis un siècle) nous avons changé d'univers: avant cela nous vivions dans un univers globalement causal et prévisible, depuis, nous vivons dans un univers corrélé et imprévisible. Ça ne se fit pas d'un coup d'un seul bien sûr, vous imaginez bien je suppose qu'on ne change pas d'univers comme ça, sur un claquement de doigt, ça prit environ un siècle avant qu'on trouve la clé du nouvel univers, et environ un siècle pour que ça devienne explicable par une personne de mon genre, je veux dire, une personne pas trop compétente en matière d'univers et de changement d'univers. C'est toujours comme ça, quand on change d'univers ça prend du temps pour trouver la manière d'y parvenir et au moins autant de temps pour que n'importe qui s'en aperçoive et le comprenne, que ça devienne une évidence ordinaire. Enfin, pour que ça puisse le devenir: sans même considérer les cas antérieurs, entre en gros le début du XV° siècle et aujourd'hui nous avons changé d'univers au moins trois fois mais certains – mais beaucoup – font leurs Virenque ou leur Schmitt et y vivent “à l'insu de leur plein gré”, croient ou disent croire que leur univers est celui valide il y a deux millénaires, quelque chose comme l'univers ptoléméen. Quoi que: pour certains Ptolémée apparaît dangereusement avant-gardiste puisque dans son système la Terre est une sphère et non un disque ou une demi-sphère, et les astres se déplacent dans une sorte d'éther à des distances de la Terre variables, et non sur une voûte.
Croire ou dire croire... Est-ce qu'un type comme Carl Schmitt croit à sa rhétorique ringarde? Il semble que non puisque selon les circonstances il peut dire que le gris est une nuance de noir ou une nuance de blanc. Est-ce que Richard Virenque croyait vraiment ne pas être dopé? Je n'ai pas d'avis tranché sur ce point mais son parcours avant et après 1998 laisse à croire que la version “à l'insu de mon plein gré” est douteuse. Affirmer que l'on croit ceci ou cela n'indique jamais rien sur les croyances effectives de qui affirme mais indique sur ce que vise qui affirme. Schmitt désire vivre dans le gris; en 1932 le point de départ le plus favorable pour aller vers le gris semble le noir, donc on dira que le gris est une nuance de noir; en 1962 le noir est disqualifié et jugé de mauvais goût, la mode est au blanc, donc on dira que le gris est une nuance de blanc. De ce point de vue, la discordance entre La Notion de politique et Théorie du partisan n'est qu'une apparence: entre ces deux moments, le but général de Schmitt est de donner des instruments de propagande favorables à l'établissement d'une société d'ordre et de contrôle organisée militairement (non que toute la société intègre l'armée – quoi que – mais que la structure de la société se calque sur la structure hiérarchique des armées); en 1932, le moyen le plus simple semble celui du conformisme et de la prise de pouvoir par le haut, en 1962 celui de la dissidence et de la prise de pouvoir par le bas, dans les deux cas le but est l'ordre, le contrôle et la militarisation de la société. Pour Virenque, et bien il a un but certain, passer entre les gouttes, ne pas trop en subir sur le plan sportif ni sur celui judiciaire, de ce point de vue il paraît judicieux de passer pour un con qui ne comprend rien à rien et subit sans savoir; mon explication précédente est de l'ordre du possible mais peu importe, une chose est certaine en tout cas, que sa supposée naïveté relativement au dopage eut été réelle ou feinte, elle eut son efficace puisqu'il fut effectivement assez peu éclaboussé par “l'affaire Festina” alors même qu'il en fut un des principaux bénéficiaires sur le plan des résultats sportifs.
Croire ou ne pas croire, dire croire ou ne pas croire, ce ne sont pas des notions qui m'occupent beaucoup en tant que propagandiste, il m'arrive de me prétendre incrédule ou incroyant, ce n'est ni vrai ni faux: la question de la croyance ne se pose pas pour moi, soit je sais, et donc ne crois pas, soit je ne sais, et de ce dont on ne peut parler il faut le taire, donc j'évite de prétendre savoir, ce serait croire sans savoir. Ce qui n'empêche de faire des hypothèses, pour autant qu'on les présente telles. Ni n'empêche, d'ailleurs, d'accepter pour vraies des notions que l'on estime peu fondées ou même fausses, parce que ça se révèle utile ou nécessaire dans l'ordinaire des événements. Le premier principe de la méthode cartésienne est le suivant:
«Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle: c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute».
Cependant, le même Descartes propose ceci, un peu avant dans son Discours:
«Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par terre toutes les maisons d'une ville, pour le seul dessein de les refaire d'autre façon, et d'en rendre les rues plus belles [...]. A l'exemple de quoi je me persuadai, qu'il n'y aurait véritablement point d'apparence qu'un particulier fit dessein de réformer un État, en y changeant tout dès les fondements, et en le renversant pour le redresser [...]. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, comme la seule diversité qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont [...], elles sont quasi toujours plus supportables que ne serait leur changement: en même façon que les grands chemins, qui tournoient entre des montagnes, deviennent peu à peu si unis et si commodes, à force d'être fréquentés, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre que d'entreprendre d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers, et descendant jusques au bas des précipices».
Le même a une considération sur les humains que je partage assez:
«[...] Je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées, ni par leur naissance, ni par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours, en idée, quelque nouvelle réformation. Et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit, par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serais très marri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées, et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi. Que si, mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n'est pas, pour cela, que je veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être des desseins plus relevés; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive suivre; et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement. A savoir, de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées: d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus, et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute leur vie. Puis, de ceux qui, ayant assez de raison, ou de modestie, pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux, que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en chercher eux-mêmes de meilleures».
La considération figure à la fin du passage, à partir de «le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits», je cite ce qui précède parce que ça exprime en bonne part mon propre projet. Comme dit dans la partie «Le blues du rédacteur», «un rédacteur qui écrit sur la réalité a le blues parce qu'il sait son texte devoir faire le plus souvent l'objet d'analyses erronées. Ça ne me décourage pas d'écrire parce que je le fais pour moi, ça me paraît un bon moyen pour augmenter mon niveau de conscience». Et si, mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le modèle, ce n'est pas, pour cela, que je veuille conseiller à personne de l'imiter. Enfin, sur le point de savoir si mon ouvrage me plaît assez je suis dubitatif, d'un sens oui, en tout cas il me plaît de le rédiger, d'un sens non puisque j'anticipe de voir ce texte faire le plus souvent l'objet d'analyses erronées: si par malchance certains se prenaient à m'expliquer ce que je dois penser de mon propre écrit ça ne manquerait de m'agacer...
J'écris pour moi. Ce texte ne sera peut-être compris que par qui aura déjà pensé lui-même les pensées qui s'y trouvent exprimées – ou du moins des pensées semblables. Son but serait atteint s'il se trouvait quelqu'un qui, l'ayant lu et compris, en retirait du plaisir. Pour le reste, si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit, par laquelle on me pût soupçonner de cette folie de vouloir proposer quelque nouvelle réformation, je serais très marri de souffrir qu'il fût publié. Cela dit, je connais mes semblables, quoi qu'on anticipe et quelque précaution qu'on prenne pour l'éviter, il ne manquera pas de ces esprits se croyant plus habiles qu'ils ne sont, qui ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées. Ceux-là trouveront à coup sûr dans ce billet de quoi nourrir leur impatience et leur fausse habileté.
Bref retour sur une remarque faite en passant: on peut considérer que d'une certaine manière toute conscience est le rêve d'un rêveur. J'avais même écrit dans un autre texte une chose plus précise et apparemment poétique, je ne me rappelle plus la formulation exacte, quelque chose comme: je suis la conséquence d'un rêve ancien. C'était plus précis et plus concret, et ça se rapportait à ce qu'on nomme l'évolution – celle de la vie et des espèces, le phénomène théorisé par Darwin. On peut dire que tout ce qui existe est la conséquence d'un rêve. On peut dire d'une certaine façon que tout ce qui est, est de toute éternité. Il y a au moins trois manières de considérer cela, l'une eschatologique, l'une téléologique, l'une réaliste. La première serait plutôt le fait des personnes dont Descartes dit qu'ayant assez de raison ou de modestie pour se juger moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres, elles se contenteront de suivre les opinions de ces autres plutôt qu'en chercher elles-mêmes de meilleures, la seconde sera celle des personnes qui, se croyant plus habiles qu'elles ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées; la dernière n'est ni eschatologique ni téléologie, ne conclut de ce constat ni qu'il y a des fins dernières, ni qu'il y a un sens de l'Histoire. Parce que la position réaliste tient compte d'un fait: il y eut au cours des temps beaucoup de rêveurs qui firent chacun beaucoup de rêves, et qu'une large part de ces rêves participe de la catégorie des états de choses non subsistants. Or, si la subsistance des états de choses et leur non subsistance est la réalité, le monde en revanche n'est que la totalité des états de choses subsistants. Par exemple, dans cette discussion même je propose un de mes rêves, un rêve éveillé en ce cas, qui porte sur une réalité non encore advenue, «jeudi 6 juin 2019 à 8h, heure française d'été, Olivier Hammam sort de chez lui pour faire une transaction à la maison de la presse puis revient chez lui». La troisième description d'une même série d'événements, la première faite par anticipation, les deux suivantes après réalisation. Aucune des trois ne rend compte de l'effectivité de cette “situation”, de cette série d'événements, ce sont des cartes, des représentations schématiques de ce segment de réalité effective, mais du moins les deux a posteriori peuvent rendre compte d'une réalité avérée – je ne certifie pas que ce soit le cas, bien que ce le soit, pour valider une description il faut au moins trois témoignages dont au moins deux concordants, et en plus dans ce cas je suis le témoin le moins fiable puisque je suis à la fois juge et partie, à la fois observateur et participant de cette situation, je puis tout au plus dire que c'est de l'ordre de la vraisemblance –, la première n'étant qu'une hypothèse a priori non avérée lorsque faite. Un rêve. Une projection dans l'avenir, un non fait. Je cite cette description en l'élaguant un peu:
«Dans environ une demi heure au moment où j'écris ceci, le jeudi 6 juin 2019 à 7h27, je sortirai de chez moi et irai à la maison de la presse de mon village pour acheter Le Canard enchaîné de la semaine et du tabac; ma représentation de cette action future est très, je peux même dire, extrêmement sommaire: je franchis la porte de mon domicile et sors (ellipse) je franchis la porte de la maison de la presse et y entre, je fais ma transaction, je sors de la maison de la presse (ellipse) je rentre dans mon domicile. Dans la réalité effective il peut en aller tout autrement. Sans même considérer le fait que j'élimine de ma représentation la translation, le parcours aller-retour, environ 1,6 km en tout, et bien, je connais beaucoup de gens dans mon village, si je croise quelques personnes avec lesquelles j'ai des relations plus profondes que la simple coexistence sur un même territoire, probable que je fasse plus que les saluer, on s'arrêtera et on échangera quelques propos sur le temps qu'il fait, la politique, les événements locaux, le changement climatique ou que sais-je; dans mon parcours il me faudra traverser trois chaussées, et je n'envisage pas le cas effectif parce que je ne peux pas l'anticiper, si au moment d'un de ces franchissements un ou plusieurs véhicules arrivent au même point au même moment, il me faudra m'arrêter pour les laisser passer, etc. Bref, la situation réelle ne sera à coup sûr pas aussi simple et linéaire que dans ma représentation mentale de l'action “aller faire des achats à la maison de la presse”. Et une fois l'action accomplie, mon souvenir de celle-ci ne sera jamais aussi complexe que ne le fut la situation réelle, sauf incident exceptionnel qui singularisera cette situation parmi une longue série de situations similaires. Même en cas d'incident exceptionnel mon souvenir sera assez sommaire en ce sens que je me souviendrai de l'exception mais non de toute la séquence, notamment pas des éléments habituels – je sais que sur cette distance je ferai environ deux mille pas car je connais l'amplitude de mes pas et la distance à parcourir».
Il se trouve, comme précisé dans la seconde description, que la réalisation de ce projet correspondit à la version minimale sans accident, pas de rencontre de connaissances sinon une vague relation, pas de véhicules pour entraver ma traversée des chaussées, le minimum social de convivialité lors de mes interactions avec les personnes présentes dans la maison de la presse. D'un sens, et même de tous les sens, n'aurais-je pas évoqué cette situation pour les besoins de la présente discussion, elle aurait consisté en une “pensée” aussi sommaire que «je vais aller à la maison de la presse acheter Le Canard et du tabac à 8h». Probablement, je n'aurais même rien imaginé de cette situation, non tant une anticipation qu'une décision d'action. Toute décision d'action se situe “dans le futur” mais ne requiert pas nécessairement d'être imaginée, de se représenter sa réalisation. Comme écrit juste avant la première description:
«Dans nos rapports à la réalité effective nous procédons par échantillonnage, nous analysons les sensations qui nous en viennent, les comparons à des “images mentales” qui nous permettent de déterminer si ce que nous avons perçu correspond à une situation déjà connue, et à partir de cette analyse nous déterminerons une action adaptée au contexte. Dans tous les cas c'est une hypothèse plus ou moins fondée. Il se trouve que l'univers est localement assez stable et assez prévisible, et dans la plupart des situations il y a de qu'on peut nommer une “tolérance à l'erreur” assez grande».
Je peux même vous décrire plus précisément quelle fut mon anticipation initiale. Dans une situation antérieure je m'inquiétais de savoir si mon compte en banque était négatif ou positif, rapport au fait que j'y reçois un virement mensuel qui s'effectue en général le 6 ou 7 du mois; après vérification alentour de 5h, j'ai constaté qu'il était positif, et j'ai “pensé” deux choses: je vais pouvoir acheter mon journal et mon tabac «et en même temps»™ j'irai à 8h. Aucun détail, aucune représentation, aucune imagination de la situation à venir, juste un constat “pouvoir faire ce jour ce que je comptais faire ce jour ou demain” et “effectuer cette action à 8h”. L'univers étant localement assez stable et assez prévisible, et cette action-ci entrant dans une longue série similaire, point besoin de me la représenter, positivement elle est inscrite dans mon corps. Ce n'est que pour les besoins de cette discussion que je l'ai traitée comme une situation requérant anticipation, à l'instar par exemple d'un autre projet que j'évoque brièvement un peu avant, «Demain je prendrai mon vélo et me rendrai à l'abbaye de Noirlac». Et autres hypothèses pour la même anticipation. Pour information, c'est l'hypothèse «je resterai dans mon petit Liré» qui semble se confirmer car nous sommes déjà demain – enfin non, nous sommes aujourd'hui, du moins je suis aujourd'hui mais un aujourd'hui qui correspond au demain de l'hypothèse vélocipédique. Cet aujourd'hui étant loin de sa fin (il est 9h30 en ce 7 juin 2019) je ne certifie pas que l'hypothèse “Petit Liré” vaudra jusqu'à la fin de ce jour mais je suppose que oui. On verra ça demain... En tout cas, je le verrai, je l'aurai vu. Mmm... Une de mes sentences est qu'il n'y a d'autre réalité que le présent, et que l'avenir et le passé sont tout entiers dans le présent, ce qu'illustre cette histoire d'aujourd'hui et de demain, et du temps verbal adapté à décrire la situation de l'avenir et du passé dans mon présent actuel: le futur n'est pas advenu mais si j'anticipe la position de mon présent dans l'avenir, et bien, est-ce le présent ou le passé? Et puisque j'imagine ce que sera mon présent dans cet avenir qu'est demain, d'une certaine manière je me projette dans un avenir encore plus distant, par exemple après-demain, moment où je pourrai parler avec consistance du rapport que j'aurai avec mon actuel présent. S'imaginer le futur c'est nécessairement se l'imaginer “comme passé”, l'imaginer comme ayant eu lieu. Le présent on ne l'imagine pas, on le réalise, tout ce qu'on imagine est “dans un autre temps“ qu'on peut indifféremment nommer le passé ou le futur.
Ma description de la situation future “faire une transaction à la maison de la presse” proposait assez peu de variations, la plupart n'y figurant que pour les besoins de la discussion, l'auteur se plaçant dans la position d'un hypothétique lecteur n'ayant pas la même familiarité avec la situation évoquée, pour bien des raisons: je ne suis pas du genre à trop m'inquiéter des possibles accidents lors de la réalisation d'un projet; l'anticipation était à très court terme et concernait une situation extrêmement répétitive; mon but principal au moment où je décrivais cette anticipation était précisément de considérer le cas d'une anticipation non problématique, une situation ordinaire dans un contexte ordinaire. Je n'ai pas exploré beaucoup la situation “aller à Noirlac ce weekend” et ne compte pas le faire mais de fait il s'agit d'une situation extraordinaire dans un contexte assez ordinaire mais rare, Les Futurs de l'écrit, deuxième manifestation de ce nom et, dans le contexte «Noirlac, Centre culturel de rencontre», inédite avant 2017. Un contexte ordinaire parce que l'on ne peut pas dire que les manifestations culturelles soient des situations extraordinaires en soi, spécialement en Berry, spécialement à Noirlac, situation extraordinaire parce que dans la série Les Futurs de l'écrit ce n'est que le second épisode, ce qui ne constitue pas encore une série, et même si l'événement devient une série, en maintenant un rythme biennal il restera assez rare, donc hors de l'ordinaire. Bien sûr, comme ce sera ma première participation à ces Futurs en tant que spectateur (et la première en soi), c'est doublement extraordinaire de mon point de vue, de ce fait et sans détailler plus, j'anticipe beaucoup sur ce projet. Anticiper ou rêver c'est tout un, en ce cas ce sont de nombreux rêves parfois contradictoires et très peu d'entre eux donneront lieu à des situations réelles. Rien n'est écrit de l'avenir (ni du passé d'ailleurs mais c'est une autre question, ou un autre aspect de la même question), il est possible bien que peu probable qu'aucune de ces anticipations ne donne lieu à réalisation, et en tout cas la plus grande partie d'entre elles ne se réalisera pas, par exemple je ne sais pas encore comment je m'y rendrai, rapport au fait qu'il n'y a pas de transports en commun pour s'y rendre depuis chez moi, ce qui me laisse plusieurs options depuis la marche à pieds jusqu'à la téléportation – celle-ci étant peu probable en l'état des choses, sinon dans les discours... Pour prendre un autre cas d'anticipations qui ne se réaliseront pas toutes, l'une au moins à coup sûr ne se réalisera pas, voir toutes les propositions, puisqu'il y en a 33 en deux jours sur sept sites, certains heures trois ayant lieu au même moment: plusieurs propositions ont lieu deux, trois ou quatre fois, certaines ont lieu une seule fois, celles uniques ayant parfois lieu au même moment, bref, impossible d'établir un programme qui me permette de tout voir. Quant à une autre option, en voir le maximum, pas sûr qu'elle se réalise effectivement, je ne suis pas certain de souhaiter voir tout ce qu'il me sera possible de voir, ni que j'aie l'énergie d'en voir un maximum – c'est que, ça dure sans interruption de 14h à 23h et quelques les deux jours, m'est avis qu'il me faudra faire quelques pauses...
Que signifie «tout ce qui existe est la conséquence d'un rêve»? Ce que je viens de décrire pour mon projet des deux jours à venir: tout ce qui se réalise est la conséquence d'une cause (bien que l'univers ne soit pas causal il est tout de même l'entrelacement de chaînes causales), et dans notre contexte, celui de la biosphère, tout ce qui existe est au moins en partie la conséquence d'une décision, d'une anticipation, d'un rêve du futur. Certains rêves se réalisent, ce sont eux la source du monde, certains ne se réalisent pas, ou s'achèvent, ou s'effacent, et l'ensemble des rêves réalisés, non réalisés ou déréalisés (achevés ou effacés) forment la trame de l'univers. Encore une fois, l'univers est indépendamment de toute conscience qui le pense mais n'existe que parce qu'existe au moins une conscience qui le pense. Considérant les choses, il n'existe qu'une seule conscience car la biosphère est une, toute action qui s'y déroule a un effet sur l'ensemble de la biosphère, cela apparaît clairement avec le “dérèglement climatique” ou “changement climatique”: quoi que croient ou prétendent croire les opposants au mouvement de prise de conscience de ce fait indubitable, il n'existe pas d'action à portée limitée dans le cadre de la biosphère. Il existe en revanche des modes d'action de plus ou moins de conséquence. Entre autres propos, le billet en cours «La farce du changement climatique» porte sur cette question des modes d'action. Le titre est provocateur mais pointe un fait certain: l'usage public de la notion de changement climatique, en particulier sous son aspect “réchauffement climatique”, est en partie du domaine de la farce, cela de manière délibérée, pour contourner le problème que pointe principalement cette notion, si l'on souhaite réellement résoudre le problème soulevé il faut changer d'univers. Ou plus exactement, il faut qu'une part significative des agents principaux du dérèglement, les humains, prenne conscience qu'on a changé d'univers il y a environ un siècle.
J'ai brièvement abordé la question, j'y reviens plus précisément: qu'est-ce que “changer d'univers”? Et bien, c'est en avoir une compréhension nouvelle. Au temps de Ptolémée ce que l'on considérait être l'univers correspondait, en gros, à cette petite section de l'univers actuellement pensé que constitue le système solaire, avec une représentation qui en faisait une réalité beaucoup plus restreinte que celle actuellement pensée. À considérer cependant que l'univers ptoléméen n'était qu'une parmi plusieurs représentation de l'univers, certaines étaient plus restreintes, d'autres plus larges, certaines, comme celle de Ptolémée, géocentrées, d'autres héliocentrées, etc. La question de la représentation de l'univers a au moins trois aspects, qu'on peut dire idéologiques, pragmatiques et scientifiques; ils ne sont pas séparables mais sont souvent contradictoires. Notre rapport animiste à la réalité nous masque souvent à la fois la convergence et la divergence de ces trois aspects. Mmm... Je crois qu'il va me falloir expliciter ce sujet...
Qu'est-ce que l'animisme? La conviction qu'il y a “de l'âme” dans certains segments de la réalité. L'âme, anima, ou psyché, ψυχή, ou nephesh, ַנֶּפֶשׁ, c'est “le souffle” ou “la vie”, ou “le souffle vital”. Pour les juifs qui suivent la leçon hébraïque je ne certifie rien bien que ça me semble vraisemblable mais en tout cas les juifs qui suivent la leçon grecque ou latine et celles qui leurs succèdent (notamment les traductions de la Bible “en langues vulgaires” qui suivent les leçons grecque et latine le plus souvent, y compris quand le texte source est en hébreu ou en araméen) sont animistes, puisque dans ces leçons certains segments de la réalité ont une âme ou un esprit, un “souffle vital”. Difficile de déterminer la chose pour l'hébreu, lors de la composition de la version la plus récente de la Torah l'hébreu était ce qu'on nomme une “langue morte”, une langue liturgique sans usage en-dehors des contextes rituels sinon dans la caste des prêtres et des, disons, théologiens, des cabalistes et talmudistes, des “étudiants en religion”, la plupart des fidèles parlaient une des langues courantes dans leur zone initiale d'expansion, araméen, assyrien, égyptien, grec notamment; à quelque chose près il avait le même statut que le latin d'Église chez les chrétiens d'Europe, langue liturgique et langue des clercs mais non langue des peuples.
D'une certaine manière, l'accès à l'hébreu biblique (qui a aussi peu de rapports avec l'hébreu moderne pratiqué en Israël que n'en a le grec moderne avec ceux classique et antique) passe largement par le filtres des langues en usage parmi les juifs au début de l'ère commune, principalement le grec, le latin et l'araméen. Il apparaît d'ailleurs de plus en plus qu'à l'instar notamment du latin classique, l'hébreu biblique fut une langue artificielle, un “langage codé” basé sur une langue naturelle avec une syntaxe différente et un vocabulaire particulier. Remarquez, c'est le cas de presque toutes les langues: à l'oral et plus encore avec l'écrit, il y a un usage propre au pouvoir qui tend à complexifier la syntaxe tout en appauvrissant le vocabulaire et en donnant des acceptions divergentes de celles communes à certains mots; longtemps l'écrit ne posa pas de problème car réservé à une frange limitée de la population, proche des groupes de pouvoir ou y appartenant, donc il notait la langue du pouvoir. Depuis quelques temps déjà et spécialement depuis les cinq à six derniers siècles il en est allé autrement, parce que le pouvoir change de mains mais le savoir ne se perd pas, des groupes anciennement de pouvoir ou proches d'anciens groupes de pouvoir ou anciennement proches de groupes de pouvoir n'ont pas perdu la connaissance de l'écrit en s'éloignant du pouvoir, parce qu'un savoir ne peut durablement rester réservé à un nombre restreint de membres de la société, peu à peu il se diffuse, parce qu'on ne choisit pas sa famille mais qu'on choisit ses amis, les plus efficaces opposants aux groupes de pouvoir et affidés sont leurs membres en rupture de ban, qui ne manqueront de mettre entre les mains des groupes dominés les instruments de lutte contre la domination, entre autres la maîtrise de l'écrit. Je reviendrai sur cette question plus loin, pour l'heure, celle en cours est l'animisme.
Qu'est-ce qui vous permet de lire et de comprendre ce que j'écris? Votre âme ou les longues heures d'apprentissage de la lecture, les longues années d'apprentissage de l'interprétation des mots, des phrases, des discours? Il existe une hypothèse séduisante concernant les capacités propres aux humains, hypothèse que Bateson nommerait “dormitive”, que pour mon compte je nommerais “spontanéiste”, en référence à celle de la génération spontanée – amusant, par le rapprochement des formes, de savoir que la principale “théorie” linguistique qui se rattache à cette hypothèse est celle de la “grammaire générative et transformationnelle”, la GGT –, dite de la modularité de l'esprit (soit précisé, le rapport va de la théorie à l'hypothèse, on peut dire qu'il s'agit pour un courant idéologique d'orientation libertaire de fonder en sciences quelque chose comme «l'innéité de la socialisation anarchiste». Je ne suis pas certain que Jerry Fodor, inventeur de la notion de modularité de l'esprit, ait persisté dans cette idéologie mais ça importe peu parce qu'en revanche il a persisté dans son tropisme “spontanéiste”). Avant de poursuivre, et encore une fois pour rire un brin, l'explication de l'hypothèse “dormitive“:
«Il est aujourd'hui tout à fait évident que la grande majorité des concepts de la psychologie, de la psychiatrie, de l'anthropologie, de la sociologie et de l'économie sont complètement détachés du réseau des “fondamentaux” scientifiques.
On retrouve ici la réponse du docteur de Molière aux savants qui lui demandaient d'expliquer les “causes et raisons” pour lesquelles l'opium provoque le sommeil: “Parce qu'il contient un principe dormitif (virtus dormitiva)”. Triomphalement et en latin de cuisine.
L'homme de science est généralement confronté à un système complexe d'interactions, en l'occurrence, l'interaction entre homme et opium. Observant un changement dans le système – l'homme tombe endormi –, le savant l'explique en donnant un nom à une “cause” imaginaire, située à l'endroit d'un ou de l'autre des constituants du système d'interactions: c'est soit l'opium qui contient un principe dormitif réifié, soit l'homme qui contient un besoin de dormir, une “adormitosis” qui “s'exprime” dans sa réponse à l'opium.
De façon caractéristique, toutes ces hypothèses sont en fait “dormitives”, en ce sens qu'elles endorment en tout cas la “faculté critique” (une autre cause imaginaire réifiée) de l'homme de science» (Gregory Bateson, «Introduction – Une science de l'esprit et de l'ordre», dans Vers une Écologie de l'esprit, volume I, Le Seuil, 1973).
En tout cas, ça me fait rire. J'apprécie notamment ce «Triomphalement et en latin de cuisine». On peut dire que l'expression «modularité de l'esprit» est aussi une forme de latin de cuisine, fondamentalement la notion de “modules” n'est que la version rénovée d'une science quelque peu dépréciée au milieu du XX° siècle, la phrénologie: on ne cherche plus l'innéité dans le crime ou les mathématiques dans les bosses mais dans des “modules” – au fait, aucun savoir humain ne se périme, dire de tel qu'il a «la bosse des maths» c'est faire de la phrénologie sans le savoir, mais c'est par contre faire de l'innéisme en le sachant, même si on ne l'assume pas: sauf rares cas (disons, pas plus d'un quart de la population humaine), quand on dit d'une personne qu'elle a la bosse des maths, ou qu'elle a «ça dans le sang» ou «c'est de naissance» ou «c'est dans les gènes», qu'on le sache ou non on adhère à une théorie d'orientation lamarckienne ou spencérienne qui postule l'hérédité des caractères acquis et leur persistance dans les générations, donc leur innéité. Je ne développerai pas là-dessus mais ça vaut le coup de s'interroger sur les trop nombreux courants “scientistes” qui ont cette fâcheuse tendance à ne retenir des faits que ceux qui semblent aller dans le sens de leurs présupposés et préjugés, en négligeant ceux qui les contredisent ou les invalident.
Pourquoi la qualifier de séduisante? Parce que, comme l'écrit Bateson dans l'alinéa qui précède la précédente citation,
«Beaucoup de chercheurs, surtout dans le domaine des sciences du comportement, semblent croire que le progrès scientifique est, en général, dû surtout à l'induction. Dans les termes de mon diagramme, ils sont persuadés que le progrès est apporté par l'étude des données “brutes”, étude ayant pour but d'arriver à de nouveaux concepts “heuristiques”. Dans cette perspective, ces derniers sont regardés comme des “hypothèses de travail”, et vérifiés par une quantité de plus en plus grande de données; les concepts heuristiques seraient corrigés et améliorés jusqu'à ce que, en fin de compte, ils deviennent dignes d'occuper une place parmi les “fondamentaux”. A peu près cinquante ans de travail, au cours desquels quelques milliers d'intelligences ont chacune apporté sa contribution, nous ont transmis une riche récolte de quelques centaines de concepts heuristiques, mais, hélas, à peine un seul principe digne de prendre place parmi les “fondamentaux”».
Concernant le diagramme en question je vous renvoie à l'article, si je devais élucider toute la pensée de Bateson il me faudrait citer l'article entier...
Ledit Bateson s'étant au long de sa vie beaucoup plus intéressé, en tant que chercheur, aux sciences du vivant et aux sciences sociales et humaines, ne cite que celles-ci dans sa critique, mais ça vaut pour toutes les sciences, autant la démarche scientifique est fondamentalement déductive, autant la majorité des chercheurs a tendance à privilégier l'induction. Remarquez, même un Bateson peut céder à cette tendance, en 1969 il écrivit un article complémentaire à celui de 1956 qui rend compte d'une de ses hypothèses, celle dite de la double contrainte, pour mentionner qu'à l'époque son équipe et lui en étaient resté pour l'essentiel à la part inductive de leurs travaux, laquelle est toujours nécessaire en tant qu'étape (principes second et troisième de Descartes, «diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre» et «suppos[er] même de l'ordre entre [les objets] qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres»). Mais comme le dit Bateson dans l'article de 1969,
«Parfois (en science, souvent, et en art, toujours), on ne peut appréhender les problèmes en jeu qu'après les avoir résolus. Aussi, peut-être serait-il utile que j'expose ici les difficultés que la théorie de la double contrainte m'a permis de surmonter».
Lequel problème, précise-t-il, est celui de la réification, en ce cas, placer “l'esprit” dans les personnes et non dans la relation entre les personnes. Objets animés, avez-vous donc une âme? Non, pas plus que les objets inanimés...
Je reviens brièvement à la modularité de l'esprit: il faut comprendre que quand Fodor élabore sa “théorie”, dans les années 1960, il n'a pas les moyens expérimentaux ni intellectuels de la fonder en raison. Je ne le soupçonne pas de malhonnêteté intellectuelle, tout au moins jusqu'aux années 1990 – par la suite, persister dans sa “théorie” revient à ne pas tenir compte de son invalidation empirique et théorique, ici on entre dans les méandres des positions académiques, Fodor acquiert un statut académique plus éminent au milieu des années 1980 parce que devenu un ponte du cognitivisme (jusque-là il était un ponte dans une section subalterne de l'université où il professait, où la philosophie n'ouvrait pas aux meilleures positions) avec sa “théorie”, ergo y renoncer l'aurait amené à mettre en péril sa position nouvellement éminente –, mais d'insuffisance en matière de démarche scientifique. En fait, cette histoire a un fondement plus profond, qui se révéla crûment à la fin de sa vie, quand il remit en cause la validité des théories darwinienne et néo-darwinienne non sur une base proprement scientifique mais sur une base polémique, pour la raison évidente que quand on propose une théorie d'orientation lamarckienne sur l'évolution de “l'esprit”, on se trouve nécessairement obligé de débiner les théories qui contredisent le lamarckisme. Tiens, ça me rappelle un auteur pas très intéressant, un nommé Michael Albert si je me souviens, qui tenta de défendre la théorie de la GGT de manière plus ou moins habile (sans vouloir dire du mal de la profession, c'était un journaliste, et pas vraiment un spécialiste de linguistique, la principale raison pour laquelle il tenta cette défense malhabile de la GGT vient de ce qu'il était aussi un militant politique du même courant libertaire que Noam Chomsky, inventeur de la théorie); à bout d'arguments proprement scientifiques, il en vint à expliquer que les opposants académiques à la théorie de Chomsky la contestaient parce qu'ils étaient politiquement opposés à l'anarchie et défenseurs des puissances d'argent et des courants politiques les plus rétrogrades. Rions un peu: je suis tombé sur ce texte d'Albert par l'entremise d'un auteur intéressant, Normand Baillargeon, qui, dans un opuscule intitulé Petit cours d'autodéfense intellectuelle, explique qu'une des méthodes condamnables dans une controverse scientifique est l'attaque ad hominem. Il y explique notamment qu'on ne doit pas débiner les travaux académiques de Milton Friedman au seul prétexte qu'il est politiquement réactionnaire...
Comment l'esprit vient aux filles? Et aux garçons aussi, soit précisé. Et bien, il leur vient par la voie des airs. Car, c'est connu, l'esprit souffle où il veut:
«Nicodème lui dit: Comment un homme peut-il naître quand il est vieux? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître? Jésus répondit: En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne pas que je t’aie dit: Il faut que vous naissiez de nouveau. Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit» (Jean, 3, 4-8, Segond 1910).
Si vous n'avez pas de familiarité avec le système des références bibliques, celle-ci indique que ce passage se trouve dans l'Évangile de Jean, chapitre 3, versets 4 à 8, et figure dans la traduction de Louis Segond, révision de 1910. Pour anecdote, la toute dernière révision de la traduction Segond date de 2010, soit cent-trente-cinq ans après son décès – donc, même celle de 1910 il la fit post mortem... Là comme pour les références bibliques il s'agit de conventions, la mention du traducteur n'indique pas qu'il est l'auteur de la traduction mais que telle traduction suit les leçons de tel traducteur dans certains passages ou pour certains mots, par exemple tel traduira tel mot “esprit”, tel le traduira “âme”, tel, “souffle”. D'où une “traduction Segond” en 2010, où les corrections porteront uniquement sur des leçons antérieures à Segond qui ont depuis été réévaluées, et non sur celles propres à Segond.
Je ne sais pas toujours pourquoi je fais certaines précisions qui peuvent sembler des digressions mais je sais que le plus souvent elles ont une logique dans le cadre d'une discussion en cours. Ces précisions sur les traditions concernant la Bible, les références, les mentions de traducteur, s'inscrivent dans les questions de la propagande et, pour partie, des complots: les mots n'ont pas d'autre sens que celui que lui attribuent les lecteurs, “leçon” dans ce cas a l'acception que lui donne la tradition scolastique et qui fut celui habituel pendant très longtemps, celui de “lecture”, mais à double sens: le fait de lire un texte à voix haute, et le fait de le commenter, d'indiquer “comment le lire” au sens cette fois de “comment le comprendre”, l'interpréter. Vieille tradition, qui dans la généalogique biblique remonte au moins aux Hébreux antiques, et qui d'ailleurs se pratique toujours chez les juifs traditionnels, seuls qualifiés de Juifs de nos jours, les “néo-juifs” étant nommés de divers noms, entre autres chrétiens, musulmans, hégéliens ou marxistes – liste non close. Tradition qui a deux aspects, la leçon ésotérique et celle exotérique. J'en parlais brièvement auparavant, à propos de Carl Schmitt; pour me citer:
«Dans les textes mêmes, celui de 1932 comme celui de 1962, Schmitt apparaît un auteur “hermétique” pour qui il y a deux sortes de savoirs, exotérique et ésotérique, et deux sortes de discours, pour initiés et pour non initiés. Je ne sais si vous avez participé à des mouvements idéologiques (groupes politiques et religieux, associations de fans, sociétés para- ou pseudo-scientifiques, corporations, etc.); si c'est le cas vous aurez constaté qu'une part non négligeable des activités de formation idéologique consiste à faire de l'exégèse, “expliquer le sens”, tant des mots que des phrases et des textes: c'est proprement la part ésotérique.».
L'hermétisme est une tradition particulière liée à un être hypothétique, Hermès Trismégiste. J'utilise les mots “hermétique” et “hermétisme” non pour référer aux courants se revendiquant de cette tradition mais parce que les mots sont devenus communs et désignent divers procédés dont le principal est cette opposition entre les discours ésotériques, “entre initiés”, et exotériques, “pour les non initiés”. Dans l'hermétisme stricto sensu et d'autres courants qu'on peut dire “occultistes” (pour lesquels ce qui ressort de l'ésotérique a lieu uniquement entre initiés, est “caché“, “occulté”) tout discours public ou publié est nécessairement exotérique, seuls les débats entre initiés et sans la présence des non initiés peuvent être ésotériques. Sans que ça exclue le cas, ça ne veut pas dire que ces courants sont qualifiables de “sociétés secrètes”, il y a une logique là-dedans, et en ce cas une logique ordinaire: pour parvenir à se comprendre on doit “définir ses termes” et “définir ses interprétations”, c'est-à-dire passer un temps parfois long à vérifier que chaque interlocuteur à la même compréhension des termes et de leur interprétation dans des contextes discursifs variés; les initiés sont des personnes qui ont déjà fait ce travail de nombreuses fois et peuvent de ce fait réduire considérablement le temps qu'on dira de mise au point, de désambigüisation ou d'harmonisation, de ce fait ils savent d'avance que tels termes, telles séquences, ont “un certain sens”, et n'ont pas nécessité à lever les ambigüités pour ces termes et séquences. Si on introduit des non initiés dans le débat, nécessairement il faudra refaire tout ce travail d'harmonisation. Factuellement, c'est comme par exemple dans le cadre d'une corporation ou d'une entreprise: quand deux informaticiens discutent de mémoire, de pas, de piles, de modules ou de redirection, ils attribuent à ces termes des valeurs propres à leur domaine, et qui n'auront pas nécessairement la même s'ils discutent de programmation, d'algorithmique, d'analyse ou d'exécution de programme, pour eux ça sera de l'ordre de l'évidence, pour un non initié ça sera “hermétique”, incompréhensible. Et s'ils souhaitent se faire comprendre de ces non initiés, ils utiliseront un langage exotérique, ce qui leur permettra d'éviter les incompréhensions mais ne leur permettra pas de véritablement expliquer ce qu'ils se proposent de faire, parce que ça sera nécessairement beaucoup moins précis et exact. Ou alors, ça leur prendra un très long temps, ce que probablement ni eux ni les non initiés ne souhaiteront, le plus souvent...
Là, j'exposais l'hermétisme, l'ésotérisme et l'exotérisme dans les cas, disons, honnêtes. Dans le billet «La farce du changement climatique» je discute d'un passage de l'Évangile de Matthieu qui, selon une certaine lecture, explique ce système. Bon ben, je me vois obligé de le publier parce que je ne compte pas refaire cette discussion ici ni la citer, vu sa longueur. Ça m'ennuie parce qu'il est encore moins abouti que celui-ci, c'est dire! Bon, c'est fait, du coup vous pouvez maintenant le consulter. Le passage mentionné figure à partir de la première citation un peu longue de la Bible, mentionnée comme «(Matthieu, 13, 24-30, traduction Louis Segond, 1910)»., plus précisément à partir de ce qui suit, «Vous connaissez j'espère l'opposition entre savoir ésotérique et savoir exotérique». Je ne sais pas pour avant mais si vous en êtes à cet endroit de ce billet vous devriez la connaître désormais...
Dans ce passage, “Jésus” explique à “ses disciples” le principe général de l'ésotérisme et de l'exotérisme: les non initiés sont aveugles et sourds au sens où justement ils n'ont pas encore été initiés, ils “ne possèdent pas les clés du code”; son but étant, au minimum de convaincre, si possible d'être compris, il doit trouver une manière de “communiquer le message” qui soit accessible aux non initiés “et en même temps“™ accessible aux initiés selon les règles du code propre au groupe; factuellement, il y a au moins trois et au plus six ou sept “niveaux de lecture” dans les parties “paraboles” du passage plus long cité par après et précédé de la mention « Et donc, c'est une leçon de rhétorique. Elle commence même avant, au début de ce chapitre», dont j'explore certains dans «La farce...». Pour préciser, il serait plus valide que vous consultiez le texte tel que présenté dans la Bible, rapport au fait que dans le billet il est dans le désordre. Non que ça importe tant, mais ça serait plus pratique. Bon ben, un lien vers la traduction que j'ai utilisée, ça simplifiera. Prenons la parabole sur le semeur qui jette ses semences en divers terrains:
- Lecture immédiate: c'est un récit, réel ou fictif, une anecdote, “un homme sème”, et des péripéties;
- Lecture pragmatique immédiate: c'est une leçon d'agronomie;
- Lecture pragmatique médiate: c'est une leçon de vie, par exemple “on entreprend, parfois le résultat est piètre ou nul, parfois satisfaisant ou excellent, il faut en prendre sa part et considérer que dans l'ensemble il y a plus de bon que de mauvais”; on peut en tirer d'autres leçons de vie mais celle-ci semble assez conséquente et “Jésus” en tire une assez similaire;
- Lecture philosophique / théologique concrète: en acceptant son sort et en prenant tout uniment les bonne et mauvaise part on honore son créateur;
- Lecture philosophique / théologique abstraite: qui a une foi sincère, “le royaume du ciel lui est ouvert” – abstraite en ce sens qu'on ne sait pas trop ce que peut être ce royaume sinon une promesse de félicité ultérieure “dans un autre monde”;
- Lecture hermétique: tout orateur compétent sait que dans son auditoire il y a des “hermétistes”, des personnes qui cherchent un “sens caché”, la fameuse et très mystérieuse “lecture entre les mots” (pour mon compte je ne suis capable que de lire les mots, lire sur ou dans les mots...), et il sait que qui cherche trouve, ce qu'il fera alors sera de proposer un récit ou un discours “ouvert”, où il y a des réponses sans questions ou des questions sans réponses, ce qui le prémunit à-peu-près d'une lecture hermétique “fermée”, où le chercheur trouvera quelque chose qui lui semblera évident;
- Lecture imprévisible: certaines personnes ont de grandes difficultés avec la langue, de celles-là on ne peut rien prévoir, pour l'orateur c'est un problème mais qu'est-ce qu'il y peut? Selon moi, rien sinon espérer que ça ne lui causera pas de problèmes sérieux.
J'ai un exemple concernant mes propres textes pour la lecture imprévisible, qui peut d'ailleurs être une non-lecture. Cette anecdote rapporte un événement réel mais est aussi une sorte d'apologue, un avertissement, quelque chose du genre, «aussi clair puissiez-vous penser être, sachez qu'il y aura toujours au moins une personne qui jugera votre parole obscure, incompréhensible, incohérente, pour tout dire: illisible».
L'anecdote. Un jour je me suis fait dire par une personne à qui j'avais offert quelques opuscules (les versions imprimées de certains de mes textes) que sa compagne avait estimé que c'était de la «masturbation intellectuelle». Dans d'autres discussions je fais mon imbécile et prétends ne pas comprendre ce que ça signifie, alors que je le comprends très bien: certaines personnes estiment que «la masturbation ce n'est pas bien» et que «réfléchir ça prend la tête» (cette seconde proposition est assez exacte, en général on utilise son cerveau pour réfléchir, pas seulement mais principalement son cerveau). Pour ce genre de personnes, les deux choses sont “de l'ordre du mal”. L'association entre la masturbation et la réflexion intellectuelle réside dans la manière courante de définir la masturbation, le «plaisir solitaire»: réfléchir ça se fait “tout seul”, en dehors de sa sociabilité; pour un “intellectuel” réfléchir est un plaisir; conclusion: réfléchir est un plaisir solitaire, donc une masturbation. Intellectuelle. Savez-vous? Je suis de bonne composition, à la personne qui m'a dit ça j'ai répondu, elle a raison. Je ne pense pas que ce soit le cas mais si elle le croit, elle a raison. Ce n'est pas absolu, je tenais compte du fait que sa compagne avait lu au moins une partie de ces textes, donc elle s'était formé une opinion sur pièces.
Le même jour, à une mienne connaissance, presque un ami, j'ai proposé de lire certains de mes opuscules, ce à quoi, sans même avoir tenté ne serait-ce que de lire leurs titres, elle m'a dit quelque chose du genre «Ah non! Je ne veux pas me prendre la tête!» Là j'ai été de moins bonne composition parce que je déteste que des personnes jugent sans savoir. Je sais pourquoi cette personne juge sans savoir mais si ça explique ça n'excuse pas. Ce qui me fait penser à cette désastreuse sentence d'un ci-devant politicien français et désormais ci-devant politicien espagnol selon qui, je ne certifie pas que ce soit verbatim, «comprendre c'est excuser», ou pardonner, je ne sais plus: comprendre c'est juger, mais avec discernement. Je comprends ce que j'estime une erreur de jugement sur la “masturbation intellectuelle” et j'excuse, je comprends le pourquoi de la “prise de tête” mais je n'excuse pas. Cela dit, pour le second cas je pardonne quand même, pour cette mauvaise raison, c'est seulement presque un ami; eut-elle été un ami ou un adversaire, ne pardonnerais pas. Je pardonne souvent, probablement parce que j'ai peu d'adversaires et encore moins d'amis, ça réduit les problèmes et les déconvenues.
Dans «La farce...» je relève que (je me relis pour vérifier ce que j'en dis) rien n'est simple. Ce n'est pas dit ainsi, du coup je cite:
«Pour un rhéteur il n'y a pas de différence entre discours ésotérique et discours exotérique: après la première leçon à ses disciples le maître embraye directement sur de nouvelles paraboles dont on ne peut pas trop déterminer si elles sont destinées à “la foule” ou aux disciples, apparemment aux deux groupes; le début de la deuxième leçon, «Ses disciples s’approchèrent de lui, et dirent: Explique-nous la parabole de l’ivraie du champ», illustre le fait que ses disciples sont possiblement dans le cas de la foule, qu'au moins en partie la parole du prophète «Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point; Vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point» s'applique à eux».
La rhétorique peut parfois être un art subtil et devrait l'être toujours mais ça n'est pas si souvent le cas. Que sait “Jésus” de ses disciples? Qu'ils le suivent et que parfois ils suivent son enseignement. Plus ou moins bien. Dans plusieurs épisodes des Évangiles les disciples font piètre figure, dès que ça sent un peu le roussi ou dès qu'ils ont du mal à comprendre son discours ou son comportement, ils s'écartent de lui ou le morigènent; dans d'autres, tel celui-ci, ils ne semblent pas briller par leur intelligence et leur capacité de compréhension ni de discernement. Il ne faut cependant pas se fier aux apparences, comme dit dans ce passage, cela à deux reprises, «Que celui qui a des oreilles pour entendre entende». Les “textes sacrés” sont des sortes de manuels, et ont des “niveaux de lecture” à destination des initiés, des néophytes, des non initiés et “des autres”, les cas 6 (initiés d'autres causes) et 7 (indéterminés). Tout texte, tout discours, nécessite une clé de lecture, une compétence qui permet d'en saisir le sens: lisant ou entendant du chinois ou du wolof, je saurai que c'est “du langage” mais je n'ai pas les clés de lecture de ces langues, donc ça me restera fermé, sauf si je fais l'effort de me procurer ces clés, en apprenant ces langues ou en trouvant un interprète digne de confiance. Soit dit en passant, la longue tradition de recherche de procédés de traduction automatique a entre autres buts de se libérer de la contrainte de trouver des traducteurs humains fiables, un autre moyen étant la traduction en double aveugle: disposer de deux interprètes qui ne se voient ni ne se connaissent, et ne savent pas qui sont le destinateur et le destinataire. Pas si facile à mettre en œuvre. Pour des textes, disons, hermétiques, il faut au moins deux clés, souvent plus, pour accéder aux niveaux pour initiés. Si on prend le cas de la Bible chrétienne, pour les initiés il y a au moins quatre clés, une pour décoder le message “caché” du Nouveau Testament, une pour interpréter ce message “caché”, lequel est une clé d'accès à une lecture première de l'Ancien Testament, à partir de laquelle on pourra en décoder le message “caché”, une pour l'interpréter. Caché entre guillemets car il n'y a rien de caché, simplement il ne faut pas se contenter d'une lecture immédiate, et cela vaut pour n'importe quel texte ou discours.
Quand j'écris, quand je parle, mon but est de, disons, transmettre une pensée. Ladite pensée n'a rien de commun avec le moyen de la transmettre, donc mes possibles lectrices et lecteurs devront tenter de restituer cette pensée par un travail d'interprétation, de décodage puis de recodage. L'exemple que je prends parfois est celui de la division cellulaire: au départ on a un code compact, le noyau; lors de sa duplication il est déplié sous la forme d'un filament qui contient à la fois le code et les clés permettant son compactage; lors du compactage les clés sont extraites du code après qu'elles aient fait leur office, et à l'issue de l'opération on a de nouveau le code compact initial. Pas exactement le même formellement, il y a toujours quelques transformations, mais le même fonctionnellement. Un texte c'est donc assez similaire: la “pensée” à l'origine de ce texte est un objet compact, d'une certaine manière, peu après que j'ai décidé de rédiger un billet sur le thème «Qui raconte l'Histoire?» la pensée qui allait se déployer ici était toute constituée. Dans ce texte j'ai écrit ceci: «De mon point de vue, la question du titre n'a pas de réponse pertinente. Sinon peut-être celle de la première phrase du texte». Plus deux ou trois brèves considérations. Je peux faire ici une proposition proche de celle qui figure dans «La farce du changement climatique»:
«Du moment où j'ai commencé la rédaction de ce billet c'est “le même billet”, pour l'heure je le constitue, jusqu'au moment où je le considérerai achevé. Mais on peut aussi le considérer comme achevé au début du deuxième aliéna».
Ici, l'essence de ce billet, son noyau, serait la partie qui suit.
Qui raconte l'Histoire?
Une de mes réponses, dans ce blog, est: les vaincus; une autre, ici ou ailleurs, est: les vaincus autant que les vainqueurs. Une autre réponse possible est, tout le monde, n'importe qui et personne.
L'Histoire ne s'écrit pas, elle s'accomplit et chacun en fait pour soi le récit, mais un récit nécessairement partiel et partial.
Que sait-on de la réalité? On n'en sait pas grand chose et on doit faire avec.
Pour moi c'est suffisant. Pour une personne qui aurait pensé la même pensée, ça suffira. Mais il me faut tenir compte de ce que peu de personnes auront pensé une pensée assez proche de celle-ci. Factuellement, ma “pensée” n'était pas aussi dense mais guère plus développée, disons que pour l'exprimer au plus près il m'aurait fallu rédiger un texte vingt à cinquante fois plus long, pas plus, c'en aurait été le noyau en extension, en forme filamenteuse. Pour le figurer comme une “cellule”, il m'aurait fallu l'étendre cent à deux ou trois cent fois. Mais, ma pensée n'est que le noyau d'une cellule d'un organisme, elle se relie à l'ensemble de toutes mes pensées, mes conceptions, connaissances et hypothèses sur l'Histoire, sur la réalité, sur ce que sont des vainqueurs et des vaincus, sur ce que sont des victoires et des défaites, sur ce que peut signifier “ici”, “ailleurs”, ce qu'est un accomplissement, un récit, etc. Bien sûr, comme dans un organisme une cellule n'est pas reliée effectivement à tout l'organisme, elle participe de l'ensemble mais n'interagit qu'avec une partie de lui, et de même cette pensée dont ce qui précède forme le noyau ne concerne directement qu'une part certes importante mais restreinte de tout le savoir que j'ai accumulé au cours de mes soixante ans d'existence. Cela posé, lisiblement le texte actuel de ce billet excède de beaucoup ce que proposé, trois cent fois son noyau. En fait, une bonne part de ce texte est constitué de clés, quelqu'un qui ferait l'effort de le compacter obtiendrait un “sens du texte” en gros de la dimension que je propose, deux à trois cent fois son noyau. Le reste est du remplissage, du “milieu intérieur”, il sert à “nourrir le noyau” mais surtout à donner de la nourriture à mes possibles lectrices et lecteurs.
Quand on a une habitude constante de lecture et si possible d'écriture, on a cette pratique simple et efficace, ne lire que le nécessaire. Ce qui est très variable. Si par exemple je lis un ouvrage sur l'informatique ou la linguistique, le plus souvent le nécessaire se réduira à 5% ou 10% de l'ensemble, pour les plus denses ou plus novateurs, ça montera peut-être à 1/5° ou 1/4; si je lis un ouvrage sur la physique ou sur la géologie, le nécessaire a toutes chances de dépasser les 100% parce que je rencontrerai des termes ou des notions dont il me faudra chercher l'explication par ailleurs. Dans un autre domaine, la littérature romanesque, ça dépend de la qualité de rédaction et d'imagination; censément, la lecture d'une fiction devrait être de un pour un, nonobstant la présence de termes ou d'expression incompréhensibles par un lecteur qui devra en chercher la signification par ailleurs, elle représente un segment de la réalité indivisible du point de vue de l'auteur; factuellement, beaucoup de fictions représentent des situations sans originalité ou des descriptions sans intérêt discernable – des poncifs et des lieux communs – qui ne contribuent pas à la compréhension du récit, de ce fait on peut assez souvent, avec de la pratique, discerner que des parties parfois importantes d'une fiction peuvent ne pas être lues sans que ça entrave cette compréhension. À quoi s'ajoute la question du style: on peut considérer que dans tel texte une part significative ne contribue pas à cette compréhension mais trouver que l'auteur a une écriture qui vaut par sa forme, ou à l'inverse que certaines parties peuvent participer de ce qui fait la singularité du segment de réalité concerné mais n'apprécier pas le style et ne pas les lire parce qu'elles ne contribuent pas à la compréhension du récit principal – je pense notamment aux romans policiers du type “histoire de détective” ou à certains romans “historiques” où les éléments secondaires n'aident pas à comprendre ce qui en fait le cœur. Bref, un texte ne se lit pas nécessairement dans son intégralité et l'on peut parfois en éluder une part très importante.
Dans des textes comme celui en cours il y a un autre aspect, les “niveaux de lecture”. À l'évidence, ils s'agit d'un texte de propagande formellement très rhétorique. Non que je veuille, à l'instar d'un Carl Schmitt par exemple, convaincre mon possible lectorat, disons, de la Vérité avec un grand V de ce que j'écris, ni même que je vise volontairement à établir ces niveaux de lecture, il s'agit d'une manière intrinsèque au genre auquel il appartient, qu'on peut qualifier de réflexion d'ordre philosophique / idéologique / théologique sans destinataires particuliers, qui a nécessairement des niveaux de lecture. On peut le qualifier de texte exotérique où l'auteur suppose s'adresser indifféremment à des initiés “de son ordre”, des néophytes, des initiés “d'un autre ordre” et des non initiés – pour les “indéterminables”, et bien, on ne peut pas réellement concevoir un texte qui les concerne puisqu'ils sont indéterminables, avec ce possible lectorat tout texte sera indéterminé et indéterminable. Comme dit, aussi clair et univoque nous croirions-nous dans la rédaction d'un texte, pour une personne qui a des difficultés d'accès à la langue, en ce cas la langue écrite, il n'apparaîtra jamais clair et univoque. Si je ne le certifie pas tel mais j'espère du moins ce texte assez plaisant pour qu'à la première lecture mes potentiels lectrices et lecteurs le lisent en son entier, pour sa forme, cela dit il s'inscrit dans une longue série de textes “du même auteur” et une encore plus longue série de texte de divers auteurs “dans le même esprit”, donc même à première lecture des lecteurs familiers de textes de l'une ou l'autre série identifieront vite des passages parfois longs ne leur apportant rien de nouveau d'un point de vue conceptuel, à quoi s'ajoutent les citations internes et externes que le lecteur connaît ou reconnaît et les parties, souvent indiquées telles, où l'auteur tient un propos déjà énoncé sous la même forme ou sous une forme différente. Dans cette discussion notamment je me cite et surtout je cite des textes assez ou très répandus, principalement la Bible, le Tractatus, Bateson, Descartes, Schmitt. Bref, pour, non pas les seuls supposés initiés mais pour toutes personnes familières de ce type de discours, elles peuvent sans problème faire l'économie de la lecture d'une part significative du texte. Est-ce pour autant, comme dit, du remplissage? Oui et non.
J'écris au fil du clavier et il ne me déplaît pas de faire des digressions, de développer des pensées secondaires plus ou moins liées à celle principale, donc relativement à cette idée ça peut apparaître et parfois former du remplissage, des considérations non nécessaires au propos initial. Pour qui veut lire avant tout ce qui se relie à cette idée, «Qui raconte l'Histoire?», qui, disons, cherche dans ce texte la réponse à cette question (qui, je dois l'admettre, ne figurera pas dans ce texte parce qu'il n'y a pas de réponse certifiée à une telle question), au jugé on peut aisément ne pas lire ou lire en diagonale au moins les deux tiers, probablement les quatre cinquièmes ou plus de l'ensemble. Soit précisé, ce sera presque à coup sûr une lecture décevante puisque, donc, en le lisant ainsi on devrait ne pas y trouver cette réponse. Soit encore précisé, cette hypothèse est mal fondée puisque qui cherche trouve – j'ai souvenir d'un courriel où mon correspondant avait, selon ce qu'il m'en écrivait, trouvé une réponse “religieuse” à une question supposée se trouver dans une discussion, or en relisant le texte en question je n'ai trouvé ni cette question, pourtant mentionnée en tant que citation, ni cette réponse elle aussi censément citée. En suivant les méandres de son courriel j'ai vu autre chose: il avait construit ces supposées citations en associant des mots ou des segments de phrases qui figuraient dans le texte mais éparses et dans une autre ordre, avec un tout autre propos, plutôt “anti-religieux” de mon point de vue. Je ne le lui reproche pas, cela dit, cette discussion même prouve qu'on peut utiliser des passages de la Bible comme éléments d'un discours de disqualification ou au moins de mise en doute des religions qui prétendent baser leur dogmatique sur ce texte, un lecteur a toute liberté dans son interprétation. Je lui reproche en revanche la suite: il avait jugé opportun de me livrer son interprétation, ce à quoi je lui ai répondu ce que dit ici, que ce qu'il me donnait comme des citations ne se trouvait pas dans la discussion en question, et que tel qu'il se présentait il allait même dans un sens assez divergent et plutôt opposé à son analyse, ce à quoi il me répondit en m'expliquant à quel point j'étais dans l'erreur – non pas dans l'erreur quant à ma philosophie mais quant à la factualité, quant à la forme même de la discussion, en gros, que ce qu'il présentait comme des citations se trouvait réellement dans le texte. Comme dit l'autre,
«C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent.
Et pour eux s’accomplit cette prophétie d’Esaïe: Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point; Vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point» (Matthieu, 13, 13-14, traduction Segond 1910).
Vous constaterez ici qu'on peut faire plusieurs usages d'un même discours: dans cette discussion j'ai cité ce passage dans un autre contexte et pour en tirer une autre leçon. Raison pourquoi je ne suppose pas que mon possible lectorat tirera de cette discussion la leçon que j'en tire.
Dans le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein il n'y a guère de remplissage. J'aime ça. Ses lectrices et lecteurs sont ainsi libres d'en faire la leçon qui leur convient le mieux sans devoir se tartir des explications et digressions ne valant que pour l'auteur même ou son semblable, pour les personnes qui ont «déjà pensé [elles]-même[s] les pensées qui s'y trouvent exprimées – ou du moins des pensées semblables». C'est tout aussi valable pour le Tractatus (dont je tire cette citation) mais d'autre manière, en ce sens que Wittgenstein y propose les seuls développements qui permettront à des lecteurs vigilants de restituer par eux-mêmes «les clés permettant son compactage», dont je parlais en comparant le langage à la division cellulaire, pour me citer encore, «au départ on a un code compact, le noyau; lors de sa duplication il est déplié sous la forme d'un filament qui contient à la fois le code et les clés permettant son compactage»; à peu de choses près Wittgenstein ne propose que le code et laisse le soin à son lectorat de forger les clés. Des textes de ce genre ne sont pas d'un accès aisé, rapport au fait que beaucoup de personnes apprécient qu'on leur donne les clés.Encore une citation faite précédemment, et encore en un autre usage que précédemment, ce passage du Discours de la méthode:
«La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive suivre; et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement. A savoir, de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées: d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus, et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute leur vie. Puis, de ceux qui, ayant assez de raison, ou de modestie, pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux, que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en chercher eux-mêmes de meilleures».
Sans avoir proprement la même conception des choses que Descartes, je tiens compte de «ceux qui [...], moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, [se contentent] de suivre les opinions de ces autres». Je ne me juge pas vraiment un exemple de ceux «capables de distinguer le vrai d'avec le faux», s'il s'agit de dire que ceux-ci peuvent proposer un discours où le vrai est donné, le faux déterminé, donc qui savent ce que sont le vrai et le faux. De ce point de vue, je retiens plutôt l'autre leçon de Descartes un peu plus loin dans la même partie du Discours, celle des quatre principes de sa méthode, qui ne disent ni le vrai ni le faux mais proposent les moyens de les distinguer. Et donc, je ne suppose pas que l'on puisse «se contenter de suivre les opinions» que je propose parfois, mais seulement le chemin qui y conduit, et qui peut aussi bien conduire à d'autres opinions pas moins valides selon les contextes où on y parvient. Le cas des citations de cette partie, qui furent déjà faites auparavant dans cette discussion, montre assez qu'il n'y a pas qu'une leçon à retenir de l'observation et de l'analyse de la réalité effective, et du discours sur elle.