Accidents de chasse : bulletin de vote plus fort que balle de fusil ?

Quelques jours après la mort de Morgan Keane dans le Lot, tué accidentellement par un chasseur près de chez lui, une énième balle perdue est passée à 11 cm d’une femme, dans sa maison ! Pourtant, la chasse semble loin d’être dans le collimateur des décideurs politiques.

Exemple édifiant d'un tir accidentel de chasse : tel un "missile de croisière" la balle contournerait une colline pour se ficher dans une habitation à 1.100 mètres ! Rassurant ? © Illustration Office français de la Biodiversité Exemple édifiant d'un tir accidentel de chasse : tel un "missile de croisière" la balle contournerait une colline pour se ficher dans une habitation à 1.100 mètres ! Rassurant ? © Illustration Office français de la Biodiversité

« Un bulletin de vote est plus fort qu’une balle de fusil » a dit un jour Abraham Lincoln. Et si c’était vrai aussi pour tenter d’expliquer pourquoi, face aux tirs accidentels récurrents de chasseurs qui mettent aussi la vie des riverains en danger, les mesures sécuritaires gouvernementales restent toujours marginales ? Certes, les conseils de l’Office français de la Biodiversité (et de la chasse) ne manquent pas… De belles paroles ? Mais côté nouvelles mesures sécuritaires, on vient tout juste d’imposer le vêtement fluorescent et panneaux de signalisation de chasseurs (les deux existaient déjà sporadiquement), et une remise à niveau tous les 10 ans de la sécurité à la chasse !? Pas de quoi pérorer pour le ministère de tutelle (Transition écologique et Solidaire) du chasseur, d’autant que les tirs accidentels de chasse étaient en augmentation pour 2019-2020, et que le record est en passe d’être battu pour 2020-2021 !

Des fusils qui tirent dans les coins

Pour tenter d’enrayer les tirs accidentels du chasseur, l’Office française de la Biodiversité (OFB) ne manque pas de conseils et belles paroles annuels qui, à défaut d’être réellement efficaces, ne coûtent pas chers aux décideurs politiques sans risquer de fâcher les chasseurs… Pêle-mêle, l’OFB met en garde les nemrods tireurs d’élite, chaque année, contre les risques des balles perdues dues, selon les observateurs patentés du réseau national de sécurité à la chasse, à « une mauvaise manipulation de l’arme » (sans blague ?). Mais aussi au « non-respect de l'angle de 30° : principale cause des accidents occasionnés lors de battues au grand gibier, suivie par le tir dans la traque et le tir sans identifier. » (ça s’appelle aussi tirer plus vite que son ombre, et sans réfléchir ?). Enfin, cerise sur le gâteau, les « tirs à hauteur d'homme ou en direction d’habitations et de routes ouvertes à la circulation : principales circonstances des accidents de chasse au petit gibier. » (et grand gibier, comme dernièrement Morgan Keane, confondu avec un sanglier à la porte de chez lui, tout comme le vététiste de Montriond). Bref, les fusils de chasse continuent tous les ans à tirer aussi dans les coins, sans que de vraies nouvelles mesures sécuritaires ne soient prises par le ministère de tutelle et/ou le législateur. On se demande bien pourquoi ?

Incidents (en plus des accidents) de chasse 2018-2019

"Incidents" (comme on les appelle) de chasse (en plus des tirs accidentels) dans les maisons, voitures, animaux, etc. pour l'année 2018-2019. © Illustration Office français de la Biodiversité "Incidents" (comme on les appelle) de chasse (en plus des tirs accidentels) dans les maisons, voitures, animaux, etc. pour l'année 2018-2019. © Illustration Office français de la Biodiversité

Incidents (en plus des accidents) de chasse 2019-2020

"Incidents" (comme on les appelle) de chasse (en plus des tirs accidentels) dans les maisons, voitures, animaux, etc. pour l'année 2019-2020. © Illustration Office français de la Biodiversité "Incidents" (comme on les appelle) de chasse (en plus des tirs accidentels) dans les maisons, voitures, animaux, etc. pour l'année 2019-2020. © Illustration Office français de la Biodiversité

↓ L'Office français de la Biodiversité communique sur quelques points factuels dans la vidéo ci-dessous, concernant les tirs accidentels de chasseurs. Mais cela ne suffit pas.

De nouvelles mesures sécuritaires à la chasse doivent être prises en urgence par les décideurs politiques ↓

Quelles sont les causes principales des accidents de chasse en France? © Office français de la Biodiversité sur Chassons TV

Quatre mesures sécuritaires urgentes

Quatre décisions immédiates et urgentes feraient sans doute baisser encore le quota annuel de tirs accidentels de chasseurs : IMPOSER une visite médicale et vue ANNUELLE pour valider le permis de chasser (au frais du chasseur), par un médecin agréé ; INTERDIRE la chasse dans un périmètre de 300 mètres (tir longue distance) des voies à la circulation et habitat ; EXIGER un taux d’alcoolémie identique pour le chasseur à un conducteur, et RAMENER la formation obligatoire à la sécurité (sanctionné par un examen) de tous les 10 ans à tous les 5 ans ! Plus de 420 morts à la chasse depuis l’an 2000, et plusieurs milliers d’estropiés, ne suffirait donc pas encore ? À quand le prochain mort d’un tir accidentel de chasse en coupant du bois près de chez lui comme Morgan Keane, ou la mort à domicile dans une habitation, comme dimanche 27 décembre 2020 (VOIR VIDÉO CI-DESSOUS) : « Un homicide involontaire, c'est trois ans de prison. Assorti d'une violation des règles de prudence et de sécurité, c'est cinq ans. Est-ce de nature à dissuader les chasseurs ? A l'évidence non » estime  Me Benoît Coussy, avocat de la famille de Morgan Keane : « Si on criminalisait les homicides dans le cadre des accidents de chasse, peut-être que cette épée de Damoclès permettrait de réduire le risque de tirs sur des semblables. » suggère l’homme de droit avec raison...

À Saint-Grégoire, près d’Albi (Tarn), ce dimanche 27 décembre 2020, une balle tirée par un chasseur au cours d'une battue au sanglier a perforé la baie vitrée d'une maison. © France 3 Occitanie

Chasse gardée chez les parlementaires ?

Les responsables politiques de l’exécutif auraient probablement dû aller plus loin depuis longtemps, car chasser aujourd’hui avec des carabines d’une portée de plusieurs kilomètres, voire des balles à ailettes, n’entraine pas les mêmes drames en cas de tirs accidentels que la pétoire à grenailles du grand-père ! Seulement voilà, la vérité est sans doute que le pouvoir, droite et gauche confondues, ménage les chasseurs et leur lobby mené par un Thierry Coste qui grenouille dans le marigot politique depuis des décennies ! Les groupes d’études parlementaires sur la chasse « regorgent » de chasseurs. Au sénat, à titre d’exemple, Gérard Larcher, passionné par la chasse, tout comme le président du groupe LREM, François Patriat, n’hésitent pas à la défendre, et à « minimiser » les tirs accidentels de chasseurs en les comparant aux morts en vélo ou aux noyades en mer (LIRE ARTICLE ÉDIFIANT ICI). Un peu court, non ! ?

Il faut dire aussi que le chasseur est un électeur. Et même si les effectifs sont passés de 2 millions à 1 million de fusils en 20 ans, « grosso modo, 3 millions de personnes votent chasse » avoue naïvement le sénateur Pierre Charon. La vérité sort de la bouche des parlementaires, aux côtés d’un Willy Schraen, président des chasseurs, qui n’hésitent pas à brandir également le volet économique de la chasse (fusils, cartouches et accessoires du parfait chasseur) comme les anciens combattants brandissent leurs drapeaux. Dans un tel contexte, pas bien difficile de comprendre qu’il faudra déjà aux responsables politiques ce qu’on appelle du courage, et de l’abnégation, pour oser mettre en place, de toute urgence, les quatre premières mesures sécuritaires à la chasse suggérées plus haut. En attendant la crainte d'un prochain mort à la chasse, chasseur ou non-chasseur, si la sécurité à la chasse n'est pas rapidement encore réformée et renforcée… Car une vie n’a pas de prix.

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