Passe sanitaire et servitude volontaire

La séquence politique que nous venons de traverser nous met face à un inconnu. Beaucoup pensent qu’il est gros de dangers considérables. Mais ces dangers pourraient venir bien plus des décisions d’un homme et de la servitude volontaire d’une majorité que de la crise sanitaire elle-même.

« Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps,
et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos
villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant
d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour
vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il,
s’ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? »

 Etienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1574, Garnier Flammarion, p.116

Quelques enseignements méritent d’être tirés de la séquence politique que nous venons de traverser : le vote de la loi relative à la gestion de la crise sanitaire et la décision du Conseil constitutionnel. Ne pas les formuler clairement nous fait courir le risque d’être aveuglé par la seule question sanitaire. C’est que le pouvoir et les médias "mainstream" - qui en sont devenus les si fidèles perroquets qu'ils se confondent avec lui - cherchent à nous faire prendre des vessies pour des lanternes.  

De fait, le sanitaire est devenu en Macronie le prétexte et l’accoutrement d’une politique qui vise à asseoir et renforcer la seule sécurité des riches, de la classe politique qui en dépend et de l’oligarchie financière au service de laquelle Macron œuvre avec constance.

Avec l’expérience de ces dernières années, nous avons appris qu’un discours, une décision et même une loi ne signifiaient pas toujours ce qu’ils sont. La politique à l’ère du mensonge médiatique est la première cause de la majorité des fausses informations qui circulent et de la démonétisation de la parole publique.

L’action politique de Macron se poursuit et s’achèvera certainement comme elle a commencé : par la destruction du droit du travail. C’est sa constante, sa marque de fabrique, son péché originel. Voir ici le très bon article de Romaric Godin. De la « loi Macron » sous Hollande à l’instrumentalisation de la crise sanitaire pour licencier, il y a une permanence, le continu d’une violence politique contre le monde du travail et d’un cynisme sans limite.

Parce que Macron, c’est bien le pouvoir sans limite. Absolu. Il le doit à ceci qu’il y accède au moment historique du plus grand affaiblissement de la Vème République et de ses institutions. Toutes ses institutions. Car, dans sa décision du 5 août 2021, le Conseil constitutionnel a apporté une ultime et nouvelle preuve qu’il n’est plus le gardien des libertés fondamentales ni des droits garantis constitutionnellement, à savoir ceux-là mêmes qu’il a pour tâche de préserver, mais une institution vermoulue, perméable au pouvoir en place et à la circonstance. C’est-à-dire au contexte politique.

Le Conseil des « sages », au service d’un pouvoir privatisé, considère certes que les « dispositions » de la loi, « qui sont susceptibles de limiter l'accès à certains lieux, portent atteinte à la liberté d'aller et de venir et, en ce qu'elles sont de nature à restreindre la liberté de se réunir, au droit d'expression collective des idées et des opinions. ». Les « sages » auraient dû s’en tenir scrupuleusement à ce socle. Mais l’alinéa 38 et les suivants justifient pleinement ces dispositions attentatoires aux libertés fondamentales en estimant que le législateur a « poursuivi l'objectif de valeur constitutionnelle de protection de la santé ». Les "sages" s’alignent donc sur un pouvoir qui fait de la santé un argument supérieur aux libertés fondamentales. Ils le font en considérant que le législateur a agi « en l'état des connaissances scientifiques dont il disposait ». Des connaissances  instrumentalisées et dévalorisées par le pouvoir lui-même.

En effet, Macron roi et son gouvernement ont fabriqué le discrédit de la science après avoir démonétisé la parole et l’action politiques. Ce que le pouvoir a profondément et durablement abimé, ce sont tout simplement les conditions de possibilité d’établissement des faits, la cohérence d’une argumentation, l’adhésion à la raison, l’existence même d’une vérité. Le covid ayant été l’occasion exceptionnelle d’une fusion entre les sphères politiques et scientifiques, la disqualification des discours tenus par les uns a rejailli sur les autres. Souvenons-nous que les noces morganatiques entre la politique et la science ont été consommées lors d’un célèbre bal masqué à l’IHU de Marseille, où le président fit un pas de dupe avec un druide célèbre. Le monde engendré par Macron est à l’image de la série X-Files : il se tient « Aux frontières du réel ». Sa vérité est ailleurs.

Elle est tout d’abord dans le catastrophisme, le doute, la mise en scène des errements et une communication de la peur qui sont pour l’essentiel une stratégie politique de contrôle massif de la population. Macron est un metteur en scène. Ses incohérences et celles de ses ministres constituent le plus souvent un choix de communication et donc une politique assumée. Le refus de l’exécutif d’investir dans des outils de sécurisation sanitaire efficaces et diversifiés doit être interprété comme une stratégie de légitimation de la vaccination de masse, stratégie vouée à l'échec si elle n'est pas couplée avec des mesures de prévention et une politique d'information digne de ce nom et respectueuse des citoyens. Notons bien que la communication de la peur ne procède pas elle-même d’une peur, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer. Elle est celle d’un pouvoir autoritaire, vertical, sûr de lui, celle d’un pouvoir ivre de se survivre à huit mois d’une élection majeure et qui n’hésitera pas à utiliser tous les moyens de la force publique et toute la violence « légale » de l’Etat pour réprimer les contestations.

La vérité du pouvoir de Macron est ensuite dans le triptyque suivant : contrôler, discriminer, réprimer. Ces trois actions propres à l’exercice d’un pouvoir autoritaire ont comme particularité, dans nos démocraties post-libérales, d’avancer masquées. Le masque du contrôle de masse sera l’application ludique sur un smartphone et la liberté illusoire qu’elle procure. Au passage elle fait perdre un droit fondamental – celui d’aller et venir - pour une liberté consentie par le législateur. Le masque de la discrimination sera le bon sens de la majorité et la tyrannie de l’égalité. Et celui de la répression sera l’exclusion des minoritaires. Comme l’objet du délit est l’infraction à la protection d’autrui face à une maladie potentiellement mortelle, la criminalisation des non-vaccinés est déjà là. Le non-vacciné devient à lui seul la maladie. Il sera le contagieux, le paria. En un mot : le Mal.

Enfin, la vérité ultime du pouvoir de Macron, peut-être son rêve le plus fou, son fantasme de démiurge – qui est en passe de se réaliser si la rue n’est pas en mesure de l’arrêter– est que les citoyens deviennent eux-mêmes les acteurs du contrôle, de la discrimination et pourquoi pas de la répression.

Macron, depuis le début de son mandat, est redoutable dans sa capacité à mettre en place les leviers de la servitude volontaire et de la division. Il a fait la guerre aux Gilets jaunes et aux plus pauvres, avec la violence que l’on sait, une violence inouïe - nous n'oublierons jamais cela. Une violence moins visible résulte de l’exercice de son pouvoir : instiller la confusion, provoquer la division, fragmenter la société en multipliant les conflits. Et quoi de mieux, pour exceller dans cet art, que de faire du peuple l’agent de sa servitude? Il reviendra aux cafetiers de trier leurs clients, aux patrons de fliquer leurs employés, aux soignants non vaccinés de démissionner alors que l'hôpital est exsangue, et aux proviseurs de tenir registre des élèves non-vaccinés afin de les mettre à distance chaque fois qu’un cas positif sera signalé dans une classe. Au passage, le passe sanitaire fonctionnera comme un destructeur de socialité en une période où nous n’avons jamais eu autant besoin de retisser des liens.

Il y a quelques mois encore, tout le monde s’accordait sur le fait qu’il était hors de question de dévoiler à un employeur ou à qui que ce soit, la situation vaccinale d’une personne. Aujourd’hui Macron, son gouvernement, le parlement, tous appuyés par le Conseil constitutionnel, instituent le viol permanent du secret médical. Aujourd’hui des milliers de salariés refusant de se vacciner, seront soumis non seulement à l’épée de Damoclès d’une suspension de contrat et d’un possible licenciement, mais aussi au jugement de leur hiérarchie et de leurs collègues, et possiblement à la vindicte publique dont on sait qu’elle fait des ravages sur les réseaux sociaux.

Macron, c’est la guerre permanente, la guerre injectée comme un virus mortel au sein du corps social. Le président-Jupiter brûle tout sur son passage. La répression du mouvement des Gilets jaunes et l’instrumentalisation de la crise sanitaire constitueront assurément les séquences politiques les plus marquantes de sa présidence.

Les derniers mois de ce quinquennat calamiteux pourraient être les plus dangereux pour nos libertés et ce qui subsiste d’une bien fragile paix civile. Les colères accumulées pendant l'un des plus puissants mouvements sociaux depuis l’après-guerre et la violence de la gestion politique de la pandémie sont sur le point de fusionner et pourraient provoquer une redoutable explosion sociale, spontanée et immaitrisable.

Pascal Maillard

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