Pascal Maillard
Abonné·e de Mediapart

187 Billets

7 Éditions

Billet de blog 20 mai 2022

Azucena de Pinar Selek, un roman d’amour et de résistance

Nous l’attendions avec impatience ! Le second roman de l’écrivaine et sociologue féministe vient de paraître. Un livre à la fois très actuel et intempestif, qui porte en lui des enjeux de solidarité et de résistance « dans un monde qui est devenu fou ». Mais c’est aussi un poème de l’amour et de la vie, un livre plein de joie, et teinté d’une douce mélancolie.

Pascal Maillard
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Azucena ou Les fourmis zinzines, second roman de Pinar Selek, s’est fait attendre. Notre plaisir à le découvrir n’en est que plus grand. Paru initialement en Turquie fin 2018 sous le titre des Fourmis fêtardes (Cumbusçu Karincalar), puis en Italie en 2020 (Le formiche festandi), deux pays où il a été très bien accueilli, le livre a trouvé sa juste place aux Éditions des femmes et arrive en ce printemps dans les librairies françaises.

À celles et ceux qui ne connaîtraient pas encore Pinar Selek, il convient de rappeler qu’elle est une femme de tous les combats, victime depuis 25 ans de persécutions judiciaires par le pouvoir turc, emprisonnée et torturée pour ses recherches sociologiques sur les kurdes, mais en vérité tout autant pour ses engagements féministes et antimilitaristes, engagements qu’elle poursuit de manière active et protéiforme (voir son blog sur Mediapart) en Europe et en France, qui est devenu sa terre d’accueil et d’exil depuis 2013. Elle ne peut plus retourner dans son pays, au risque d’y être emprisonnée « à vie ». Pinar Selek est aussi chercheuse en sociologie – elle est maîtresse de conférences à l’Université Côte d'Azur -, écrivaine et poète. Parlant de l’écrivaine nous parlerons nécessairement de la chercheuse et de la militante. Pour Pinar Selek la fiction n’est pas plus séparable de l’histoire que l’écriture ne l’est de la vie, ou l’art de la politique.

Alors que son premier roman, La maison du Bosphore, était la fiction vraie de l’itinéraire d’une génération à travers l’histoire de quatre jeunes stambouliotes qui aspiraient à trouver un chemin de liberté dans une société encore marquée par le coup d’état de 1980, Azucena ou Les fourmis zinzines nous transporte en France, et plus précisément à Nice. Une ville des passages et de la disparition des frontières, une ville qui, travaillée par une singulière fourmilière, est certainement le personnage le plus mystérieux de ce roman. Il y a dans l’écriture de Pinar Selek un regard sociologique et historique sur la ville qui nous fait parfois penser aux spéculations et aux proses de Walter Benjamin sur le Paris du 19ème siècle chez Baudelaire ou à certains textes d’Enfance berlinoise. L’histoire des vagues successives d’immigration scande la narration. C’est que « Nice est une ville travestie ». « À force d’être traversée, elle s’est travestie. C’est pour ça qu’elle est jolie. », dit un personnage du roman.

C’est donc à Nice qu’œuvrent « Les fourmis zinzines », et en particulier le groupe des « Paranos », un collectif militant informel mais très bien organisé qui tient un « Stand » pour distribuer des légumes et des graines bio qu’ils produisent eux-mêmes dans une ferme. Ainsi que l’affirme Manu, la fondatrice des Paranos : « Contre la centralisation cruelle de la production alimentaire qui va nous transformer en esclaves, nous créons notre autonomie ». Nous comprenons alors combien est belle et juste la métaphore des fourmis qui « ouvrent de longues galeries sous terre » et œuvrent inlassablement à subvertir un monde de destruction en inventant concrètement un nouvel espoir. Par de toutes petites actions qui changent la vie des femmes et des hommes et donnent du sens à nos existences, alors que « notre monde est devenu fou » !

Ce qui donne force et courage à ces fourmis « zinzines », ce qui leur permet d’affronter les risques qu’elles prennent dans leurs activités secrètes, c’est justement leur capacité de folie, leur inventivité, l’utopie et la beauté du poème qui les habitent : « se déguiser en arbre pour sentir la terre », « cacher les arcs-en ciel pour qu’on ne les vende pas », « peindre les sirènes de la couleur des poissons pour qu’on ne les montre pas à la télé. » Que désigne donc « zinzine » sous la plume de Pinar Selek ? « Zinzine » est le nom de cette folie de vouloir inventer un autre monde. Le nom de la résistance contre ce qui nous dépasse. La force de remonter chaque jour le rocher au sommet de la montagne.

Mais changer le monde peut aussi passer par l’infime. L’adjectif « petit, petite » est un mot-valeur de ce roman. Ce sont les plus petites actions qui comptent. La vie des petites gens, des marginaux, de celles et ceux que la société déclasse. La petite vie des luttes quotidiennes. Même « les petits pas aident à trouver une légèreté infinie ». Il faut alors imaginer qu’avec Azucena et Les fourmis zinzines vous allez lire un roman social, politique et profondément libertaire. Il vous rappellera pourtant, à certains moments, la lecture des contes merveilleux de votre enfance. Il est vrai que Pinar Selek écrit et publie de très beaux contes et que cet art déborde dans Azucena. Parce que la vie est aussi merveilleuse.

Ce sentiment de la merveille anime toutes les fourmis que nous découvrons dans ce roman. Je n’en retiens que trois. D’Azucena je dirai peu de choses, pour garder secret les secrets, ne pas trop dévoiler afin que lectrices et lecteurs accomplissent leur travail d’écoute et leur recherche. Je dirai juste qu’Azucena lit La Pesanteur et la Grâce de Simone Weil, une femme « qui veut s’exiler de toute forme de patrie ». Juste encore que le titre du roman, dans cette traduction singulière, crée une équivalence entre une individualité et une collectivité : Azucena ou Les fourmis zinzines. Ce titre est évidemment politique. Le sujet, pour Pinar Selek, c’est toujours déjà du collectif. L’altérité est la condition de l’identité. Azucena est en elle-même un pluriel. Elle contient tous les autres. Elle est Bleue parce qu’elle prend le Train Bleu entre Nice et Paris, elle est la Zinzine aux chaussures rouges pour ses amis Paranos. Mais elle a encore d’autres identités. Elle est peut-être aussi une part intime et secrète de la narratrice, avec la voix de laquelle elle se confond parfois. 

Alex est d’origine bulgare. C’est le Prince des poubelles mais aussi le prince des poètes. Il pêche des poèmes dans les ordures. Il maîtrise l’art de déchiffrer une ville à travers ses rebus. Il répare tous les objets mis à la poubelle et à l’occasion il vous fera un cours d’histoire sur Thiers, Blanqui ou la Commune de Paris. Il vit à Nice depuis 10 ans, il sait que « tout le monde est étranger à son pays », il sait qu’en définitive « personne n’a de pays ». Sa folie a été de juste fuir l’Italie et de passer la frontière, « comme si la frontière pouvait arrêter ceux qui le cherchaient. » On le sait depuis trop longtemps : la persécution des migrants n’a plus de frontière en Europe. Pinar Selek fait vivre des formes de résistance possibles à l’insupportable condition qui est faite en Europe aux migrants. 

Katy aime Bleue. Bleue aime Luna, « le nom de l’amour qui change la couleur de toute chose », « un amour caché, un lien secret », « un amour qui fait vriller les recoins cachés du corps. ». Bleue et Katy se sont rencontrées dans le « Train Bleu » qui va de Nice à Paris. Le père de Katy est un « monstre », ennemi « des femmes qui ne veulent pas enfanter, des homos, des gens qui parlent ouvertement de sexualité, des athés, des Juifs, des Gitans, des migrants, mais encore plus des Noirs et des musulmans, puis … des communistes, de ceux qui n’aime pas l’argent, l’autorité et Dieu. » Katy s’est construite contre ce père et tout ce qu’il incarne. La lutte contre le patriarcat et toutes les formes de domination traverse le roman. Katy a trouvé sa voie dans le journalisme. Elle écrit aussi des poèmes. Des extraits de son journal constituent l’un des fils du roman. Dans une lettre admirable qu’on découvre à la fin du livre, elle confiera ceci à son amie :

« La poésie ne suffit pas, Bleue. On ne peut pas expliquer la réalité seulement avec les métaphores. Les médias tournent sur un axe sale, mais il y a toujours des journalistes droits et courageux qui font ressortir au grand jour les crimes de guerre, la violence ou les graves injustices au péril de leur vie. »  

Au début du livre, le journal de Katy rapportait la réponse que donne Azucena à l’une de ses questions : « Tu fais quoi comme boulot ? » : « Je nettoie la mer, je chasse les nuages du ciel, je regarde le lever du soleil. Je me perche sur les rochers avec mes potes, j’attends en silence. » Il y a de nombreux moments de grâce dans le roman de Pinar Selek. Plus nombreux que dans la vie. Parce que le roman est une épure de la vie. Azucena dit l’état de notre monde, de sa détresse, de ses espoirs, de ses amours et de ses amitiés, de ses résistances collectives. Pinar Selek est habitée par l’utopie d’une communauté faite d’êtres du monde entier. Cette utopie est une part de sa vie. De la nôtre aussi.

Pascal Maillard

Pinar Selek, Azucena ou Les fourmis zinzines, Editions des femmes, 2022, 14 euros, Ebook : 10,99 euros

Pinar Selek sera le 21 mai à Narbonne et Lagrasse, du 3 au 5 juin au festival du livre de Nice, le 9 juin à la Librairie Massena de Nice et le 16 juin à la Librairie des femmes à Paris. Programme à découvrir ICI.

Pour compléter la découverte de l’œuvre et de la vie de Pinar Selek je me permets de renvoyer à cette recension deL’insolente, un livre de dialogue avec Guillaume Gamblin.

Pinar Selek-Azucena-Rencontres © Editions des femmes

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Inflation : en France, grèves partout, augmentations nulle part
Depuis des semaines, des arrêts de travail éclatent dans toute la France, et dans tous les secteurs. Le mot d’ordre est toujours le même : « Tout augmente sauf nos salaires. » Après des négociations décevantes, les travailleurs se mobilisent pour obtenir des augmentations à la hauteur de l’inflation.
par Khedidja Zerouali
Journal — Économie
Le risque d’une crise systémique de l’économie
Avec l’irruption de l’inflation s’engage une nouvelle phase de la crise du capitalisme. Désormais, celle-ci semble totale et multidimensionnelle. En trouver l’issue sera de plus en plus complexe. 
par Romaric Godin
Journal — États-Unis
Attaque du Capitole : Donald Trump plombé par un témoignage dévastateur
Une membre du cabinet de l’ancien président états-unien a témoigné mardi devant la commission d’enquête sur les événements du 6 janvier 2021. Elle affirme que Donald Trump savait que ses partisans étaient armés et qu’il a voulu les rejoindre.
par François Bougon
Journal
La crise politique de 2019 secoue encore la Bolivie
L’ancienne présidente par intérim, Jeanine Áñez, a été condamnée à 10 ans de prison pour non-respect de la Constitution et manquement à ses devoirs, pour s’être installée à la présidence sans en avoir le droit, en 2019, après le départ d’Evo Morales. Une procédure judiciaire loin d’être finie. 
par Alice Campaignolle

La sélection du Club

Billet de blog
Innovation et Covid : demain, rebelote ?
La quiétude retrouvée dans nos pays n’est pas de bon augure. S’il y a résurgence du Covid, tout est en place pour revivre ce qui a été si cruellement vécu: l’injustice dans l’accès aux vaccins à l’échelon mondial et le formatage de la gestion de la pandémie au gré des priorités économiques des pays riches et intérêts financiers des firmes pharmaceutiques ... Par Els Torreele et Daniel de Beer
par Carta Academica
Billet de blog
Pour un service public de santé territorial 3/3
Publié sur le site ReSPUBLICA et écrit avec Julien Vernaudon, le premier volet de cet article donnait le contexte historique, le second une analyse de la situation actuelle des professionnels de santé de premier recours et de leur évolution. Ce troisième et dernier volet propose la création d'un vaste et nouveau service public se santé territorial.
par Frédérick Stambach
Billet d’édition
Covid-19, 7ème vague : l'État se rend encore « fautif »
Une septième vague de contaminations au COVID-19 frappe la France. Alors que le tribunal administratif de Paris a reconnu l'État « fautif » pour son impréparation lors de la première vague, le gouvernement ne semble pas tenir compte des remarques passées ni des alertes de la société civile.
par Mérôme Jardin
Billet de blog
« Very bad trips » à l’Organisation mondiale du commerce
20 mois et 6 jours de négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour finalement acter, une nouvelle fois, que le commerce prime sur la santé. L’OMC et l’Union européenne (UE) se gargarisent aujourd’hui d’un accord sur la levée temporaire des brevets (TRIPS) sur les vaccins anti-COVID.
par Action Santé Mondiale