Le désastre qui vient

Ce billet procède d’une triple indignation. Indignation face à une attaque politico-judiciaire sans précédent, indignation contre un acharnement médiatique auquel Mediapart participe, indignation devant l’état de délitement et de décomposition du débat politique qui fait un peu plus chaque jour le jeu du pouvoir en place et le lit des populismes.

Je dois poser en préalable à ce billet trois choses qui permettent de situer mon propos. C’est nécessaire dans un contexte où la polémique l’emporte sur le débat. 

  1. Respectueux aussi bien de la présomption d’innocence que des enquêtes en cours, je m’abstiendrai rigoureusement de me prononcer sur le fond du dossier. Comme tout citoyen, j’ai une opinion, mais on ne pense pas avec des opinions. On pense à partir de faits établis, de documents, de preuves, et au moyen d’arguments. Je précise, s'il en était besoin, que je n'ai aucune sympathie particulière pour Sophia Chikirou et que j'ai des diverges de vue avec Mélenchon, que j'ai exprimées à plusieurs reprises dans les colonnes de Mediapart. Ceci n'enlève rien au respect que j'ai pour tout le travail accompli dans l'élaboration collective du programme politique de la France Insoumise, et pour la richesse de son contenu.
  2. Je pose ensuite que mon point de vue n’est pas partisan – je ne suis adhérent d’aucun parti - : il est celui d’un observateur critique qui tente de considérer l’éthique comme instance critique du politique. Je renvoie à ce sujet aux 21 propositions de l’article « Le débat, l’éthique, la démocratie », et en particulier à la dernière proposition qui formulait ceci, qui peut avoir du sens, présentement : « La crise de la démocratie est d’abord une crise du débat. Celui–ci est préempté par les politiques et les médias qui le mettent en scène sous la forme de la polémique permanente. »
  3. Je précise enfin que mon propos s’inscrit dans une réflexion plus large, en cours de développement, qui cherche à penser ce que je nomme provisoirement « les cinq paradoxes des insoumis » et qui sont les suivants : le républicanisme et la contestation de l’Etat ; le mouvementisme participatif et le fonctionnement vertical de la FI ; la défense de la démocratie et l’attaque des médias ; le combat contre l’extrême droite et l’orientation populiste ; le souverainisme et l’internationalisme. Ces paradoxes – dont la liste n’est pas exhaustive et que certains nommeront des contradictions – me semblent fertiles comme objet de débat. Des problèmes à penser, en dehors comme au sein de la FI. Les trois premiers paradoxes pourraient éclairer mon propos.

Ceci posé, il convient tout d’abord de dire que l’attaque politico-judiciaire et médiatique contre Jean-Luc Mélenchon, ses anciens et actuels collaborateurs - et derrière eux toute la France insoumise -, n’est pas une surprise. Possiblement orchestrée de longue date et lancée à un moment opportun, elle s’inscrit dans le double contexte d’un affaiblissement politique majeur du pouvoir macronien et d’une stratégie d’ouverture de la FI à d’autres composantes de la gauche, en particulier la gauche du PS dont des membres ont fait le choix de rejoindre la FI. Face à une organisation qui se renforce et qui s’ouvre, le pouvoir n’aurait-il pas eu la tentation de faire d’une pierre deux coups : créer un effet de masque sur le remaniement et lancer une stratégie d’affaiblissement de la FI ? Bien plus, que l’avalanche des perquisitions ait eu lieu le jour de l’annonce d’un difficile remaniement vient encore étayer le soupçon d’une heureuse coordination entre le parquet et le pouvoir politique. Enfin l’emploi de forces de police, volontairement disproportionnées et provocantes, aura suffi à mettre hors de ses gonds le bouillonnant leader de la FI. Sur tout ceci, il aurait convenu que les médias, les analystes politiques et les éditorialistes s’interrogent bien davantage.

Mais le quatrième pouvoir a pris massivement le relais de ceux de l’Etat. Ainsi en est-il allé de Mediapart. Au lieu de rappeler le principe de la présomption d’innocence, au lieu de conduire une réflexion sur le respect des droits et des libertés fondamentales, au lieu de s’interroger de manière critique sur la séparation des pouvoirs, au lieu encore de faire un travail d’enquête sérieux et approfondi sur les conditions des perquisitions et des auditions, la rédaction de Mediapart  a pris la tête du cortège médiatique et fait le choix politique, qu’on suppose assumé, d’attaquer bille en tête Mélenchon et la France insoumise. A cette heure, si l’on excepte les « émanations » gazeuses des trois « enquêteurs » - « Deux surprises ont émané des perquisitions », écrivent joliment nos auteurs -, Mediapart n’a rien de mieux à offrir à son lectorat que sa vieille enquête de mars 2018. Mais ils dégainent les premiers (vite, le scoop !), appâtent le chaland avec un titre riche de promesses (« Les premières découvertes… » : il y en aura d’autres, certainement plus sérieuses) et nous révèlent non seulement que Mélenchon « partage une relation intime régulière » avec Sophia Chikirou, mais encore que les enquêteurs  « ont découvert Sophia Chikirou au domicile personnel de Jean-Luc Mélenchon ». Il convient de noter que, dans une admirable manière d’empathie (« Quelle ne fut pas la surprise des enquêteurs… !"), nos auteurs se confondent aux enquêteurs, au point que le lecteur les imagine au pied de l’alcôve. Ou serait-ce que les enquêteurs leur ont confié directement leur « surprise » ? Quoi qu’il en soit, les journalistes de Mediapart nous rappellent qu’une énonciation est politique. 

Ce faisant, la rédaction de Mediapart a commis trois fautes professionnelles. La précipitation qui conduit à publier une enquête sans l’once d’une preuve, une entorse à la déontologie élémentaire de la profession en faisant effraction dans la vie privée d’un homme politique, un parti pris politique dont on ne voit que trop qu’il trouve sa source dans une vieille détestation personnelle et collective de Mélenchon et des insoumis. Il est à peine utile de rappeler ici le saute-cadavre et le « saute-éthique »de 2015.

Ces trois fautes font singulièrement écho à trois pratiques du pouvoir politico-judicaire dans l’affaire qui nous occupe : l’ouverture d’une enquête préalable sur la base de dénonciations, le siphonage par la justice de toutes les données privées de militants politiques et de tous les fichiers de plusieurs organisations politiques (y compris les listings des adhérents), une attaque politico-médiatico-judiciaire qui vise à déstabiliser la formation politique qui constitue à ce jour la première force d’opposition à la macronie.

Il est important de rappeler ici que l’indépendance d’un journal ne saurait se confondre avec une logique de parti pris. Tout le monde aura cependant remarqué l’avalanche d’articles de cette nature, les publications initiales de Mediapart sur le sujet se résumant aux « partis pris » groupés de Bonnet, Perraud et Arfi. Auxquels se sont ajoutés dans le Club les billets d’Alliès (deux fois en une, au cas où on ne le verrait pas assez…), Corcuff  (mes amitiés à Philippe) et Charles Kabango. Or, l’on conviendra que l’indépendance et la qualité éditoriale d’un journal se mesurent avant tout à l’aune d’analyses critiques, informées, objectives et distanciées. Elles se mesurent aussi au respect du pluralisme et à la place accordée au contradictoire. 

Mediapart prend ainsi la responsabilité de provoquer la colère des abonnés membres ou sympathisants de la FI. Certes je ne cautionne pas la campagne de désabonnement lancée par Mélenchon parce que la vérité et la démocratie doivent être défendues en tous lieux, y compris dans Mediapart. Mais j’approuve encore moins le cynisme de la rédaction qui entend passer par pertes et profits des abonnés qui perturbent les fils de commentaires. En effet, certains membres de la direction de Mediapart doivent se dire que deux ou trois mille abonnés de moins ne mettront pas en péril un journal prospère. Ce dont témoigne la provocation qui a consisté ce jour à remonter un billet publicitaire fermé aux commentaires : « Soyez insoumis.e.s, abonnez-vous à Mediapart ». Ce que la rédaction ne dira pas, c’est qu’elle fait le pari de la recomposition d’une gauche désamarrée de la FI, recomposition qui passe par la décapitation de l’encombrant Mélenchon. L’entreprise est totalement politique et constitue un évident démenti à la proclamation d’indépendance du journal. Mediapart n’est pas un journal moins partisan que bien d’autres.

Cela dit, quelque graves que soient l’incurie ou les manipulations de nombreux journalistes et de certaines rédactions, quelque légitimes que soient la révolte et la colère, rien ne saurait justifier qu’on insulte des journalistes ou qu’on incite à la violence à leur endroit. La gestion d’une attaque politique de cette ampleur par l’affect et l’invective plus que par la raison, est non seulement improductive, mais aussi désastreuse pour l’éthique en politique. 

Enfin, on ne peut passer sous silence une autre forme de violence, bien plus grande, intolérable, insidieuse, laquelle permet de comprendre - comprendre et non excuser – la colère et l’emportement d’un homme blessé, blessé non seulement lui-même, mais blessé et révolté par la violence policière et judiciaire infligée à ses anciens ou actuels collaborateurs. Pour en mesurer l’ampleur et la gravité, pour comprendre le désastre qui vient et qui est là, j’invite tout le monde à la lecture et au partage d’un article de La Dépêche du Midi, - un article qu’on aurait aimé lire dans les colonnes de Mediapart -, où Hélène Magdo, ancienne attachée parlementaire de Mélenchon, fait une narration circonstanciée de son audition. Un balayage complet de sa vie. Quand l’Etat entre dans nos vies pour en prendre un peu plus chaque jour le contrôle, l’éthique journalistique et citoyenne requièrent d’en faire la critique, de dénoncer et combattre toutes les violations de nos libertés individuelles et collectives. Et quand l’écocide planétaire va bon train, quand le néolibéralisme de Macron détruit méthodiquement les services publiques et les biens communs, que le capital prospère et que les pauvres sont toujours plus pauvres, il est suicidaire et irresponsable de vouloir affaiblir ou liquider la première force politique d'opposition.

Pascal Maillard

Addendum du 22 octobre à 11h : après avoir été en Une du Club pendant quelques heures, le présent billet a été retiré. La rédaction est évidemment libre de ses choix. C'est cependant la première fois que l'un de mes billets subit un tel traitement. Doit-on y voir une limitation du pluralisme au sein du Club? Ou serait-ce que ce billet dérange?

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