Education Nationale: l'instant tragique

Il est des instants comme celui-ci où tout bascule. Où ce en quoi on croyait, les valeurs les plus hautes, n'ont plus de sens. Non pas pour nous, les enseignants, (ce sont nos valeurs), mais pour ceux dont notre sort dépend. Mais leur conchiement de ce qui nous meut va nous emporter, nous, et ce qui nous entoure. A moins d'un sursaut collectif.

Il est quelque chose, comme cela, qui pourrait sembler être frappé de désuétude et qui pourtant fédère, porte vers le haut, fait aller de l'avant : nous, enseignants, sommes portés par cette idée fixe que nous devons transmettre à nos élèves les capacités d'être citoyens. Lire, écrire, compter, mettre en relation, savoir s'exprimer à l'écrit et à l'oral, être curieux, s'intéresser, découvrir, douter, argumenter... , tout cela n'a qu'un but : élever l'enfant ( l' « infans », celui qui ne parle pas, étymologiquement parlant), à l'usage de la parole pensée, pesée, au règne de la raison et de la parole qui canalisent l'émotion brute. Et tout cela parce que nous sommes conscients d'être fonctionnaires de la République, ce lieu du Logos et de l'Agora, ce lieu d'opposition potentielle des discours sur la place publique d'où doit se dégager, par la Raison, une décision majoritaire visant au Bien Commun. Nous sommes les descendants des Hussards Noirs de la III° République, pétris d'Humanités... Notre mission est celle-ci – notre mission, pas notre sacerdoce.

Pourtant, celui qui est notre Ministre, notre DRH si l'on veut parler moderne, Ministre des 870.000 agents que nous sommes ( agents, du verbe « agere » celui qui fait, celui qui met en œuvre, en gardant sa liberté, en opposition au salarié, qui suppose un lien de subordination, donc de soumission), ne cesse de mentir, usant d'un logos mensonger que nul de ses interlocuteurs ne vient contredire dans l'espace de l'agora médiatique.

Qui, parmi les nombreux journalistes qui ont reçu Monsieur Blanquer en face à face, est entré en contradiction avec ses propos dont un travail minimum eût permis de montrer l'inanité ? Les enseignants pourront garder une pension équivalente à celle qu'ils ont actuellement : c'est faux, à moins, pour un nouvel entrant dans la carrière de le payer aux environs de 4000 euros bruts mensuels sur l'ensemble de sa carrière. 10 milliards vont être débloqués pour augmenter les enseignants : sur 17 ans, et avec leur nombre, cela fait 47 euros bruts par mois, ce qui ne saurait compenser le moins du monde les pertes de retraite à venir. Si on les donne exclusivement à ceux nés après 1975, c'est une augmentation de salaire de 100 euros bruts par mois, une fois pour toute.

Mais les sommets sont atteints par le silence médiatique abyssal qui entoure ce point de l'avis du Conseil d'Etat :

ce-enseignants

Jean-Michel Blanquer, agrégé de Droit public et docteur en Droit pouvait-il ne pas savoir?

Quel journaliste interpelle le Ministre, quand celui-ci se fait le VRP de son dernier ouvrage, notamment ? Aucun. Lequel lui rappelle qu'il est titulaire d'un DEA de Droit public, qu'il est docteur en Droit et agrégé de Droit public et que donc il ne pouvait pas ne pas savoir que les dispositions permettant de garantir la revalorisation des rémunérations des enseignants (dont il se targuait pour faire rentrer dans le rang les ceux-ci, sortis en masse dans la rue) étaient contraires en l'état à la Constitution parce que le Parlement ne saurait imposer le contenu d'une loi au Gouvernement? Pouvait-il ignorer que ses propos n'auraient été valides qu'à condition qu'une loi de revalorisation ne soit déposée AVANT que la future loi de réforme des retraites ne soit examinée par le Parlement ? *1 Voir sources infra

Qui lui rappelle qu'il ment donc sciemment, depuis plusieurs mois, aux agents de son Ministère ? Qu'il insulte en cela leur intelligence, les valeurs- mêmes attachées à leur fonction. Qu'il ait des convictions, c'est son droit, des opinions, c'est son droit. Mais en République, le débat, à moins d'en mépriser les présupposés – et les présupposés du débat démocratique-, ne saurait passer par des arguments mensongers. On peut s'opposer dans le débat, pas être de mauvaise foi. Il l'est et de façon patente - là, comme quand il dit d'ailleurs que tout se passe bien au niveau des E3C – mais c'est une autre histoire dont seuls les parents d'élèves devraient s'occuper si le Ministère n'avait pas lui-même invalidé la parole enseignante quand les professeurs de lycée tiraient la sonnette d'alarme l'an dernier sur la réforme du lycée ( Trop tard maintenant....les parents devaient réagir avant....Nous sommes des professionnels, nous savons. On ne nous entend pas, on ne nous croit pas...Tant pis !)

Qui, parmi les journalistes....??

Quel journaliste ne laisse pas Monsieur Blanquer, quand il l'a en vis-à-vis, dérouler la longue litanie de ses mensonges ? Personne. Manque de professionnalisme ? Lecture exclusive des communiques ministériels ? Manque de travail ? Sans doute. Asssurément même.

Mais un petit commentaire du papier fondamental d'Henri Sterdyniak sur son blog Mediapart attire l'attention : « L’article 16 prévoit que l’État prendra à sa charge des réductions de cotisations de certaines professions (artistes, mannequins, journalistes, etc.). Le Conseil d’État a heureusement fait préciser que toute réduction de cotisations ouvrant des droits doit être compensé au SUR." …. C'est ballot... Les journalistes les plus en vue et qui reçoivent Monsieur Blanquer seraient-ils prompts à glisser l'avis du Conseil d'Etat sous le tapis et d'en taire les analyses parce que, justement, le projet de loi a pris soin de préserver *2 leurs intérêts ? On ne saurait le croire. Parce que dans le monde des enseignants, les médias, c'est le 4° pouvoir, le ferment de la démocratie, la nouvelle Agora... On se serait trompé ?



Source :
 *1 Le blog d'Henri Stedyniak, assurément, un des plus informés sur la question des retraites et en particulier ce billet : https://blogs.mediapart.fr/henri-sterdyniak/blog/260120/reforme-des-retraites-remarques-sur-un-projet-de-loi-dangereux

dont voici la citation concernant l'article 1 de la loi ordinaire portant sur la réforme des retraites:

"L’article 1 indique enfin que « La mise en place du système universel de retraite s’accompagne, dans le cadre d’une loi de programmation, de mécanismes permettant de garantir aux personnels enseignants une revalorisation de leur rémunération leur assurant le versement d’une retraite d’un montant équivalent à celle perçue par les fonctionnaires appartenant à des corps comparables de la fonction publique de l’État ». L’engagement est vague. Faut-il comprendre que les primes des enseignants vont passer de 10 à 40 % de leur traitement ?  Selon le Conseil d’État, ce paragraphe est contraire à la Constitution, puisque le parlement ne peut imposer au gouvernement le contenu d’une loi.  Ceci implique que pour garantir sa promesse, le gouvernement devrait effectivement déposer la loi dès maintenant."

*2 : Les règles actuelles ( et préservées) pour les journalistes : https://www.urssaf.fr/portail/home/employeur/calculer-les-cotisations/les-taux-de-cotisations/taux-reduits-cas-particuliers/les-journalistes.html


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