M. Naoto Kan veut sortir du nucléaire...en France (article du Monde Diplo)

Le Monde Diplo publie un article de l'ex-premier ministre du Japon lors de la catastrophe de Fukushima. M. Naoto Kan fait part des leçons qu'il en tire pour le Japon, et aussi pour la France. Ce post détaille les raisons de ne pas accorder une confiance exagérée à M. Nato San,

Naoto Kan, ex-Premier Ministre du Japon, écrit dans le Monde Diplo

Premier Ministre japonais depuis un an lors du désastre de Fukushima, M. Naoto Kan est invité par le Monde Diplo à nous faire connaître ses opinions sur l'énergie nucléaire pacifique : il tire de son expérience politique lors de l'accident de Fukushima une opinion simple : il faut sortir du nucléaire.

Un  tremblement de terre de magnitude supérieure ou égale à 7 par an a touché le Japon au XXe siècle ! Avec souvent des tsunamis dévastateurs conséquences de tremblements de terre sous marins... Dans ces conditions, on comprend qu'on puisse, pour le Japon, se poser la question de réacteurs nucléaires installés sur un territoire au confluent de quatre plaques tectoniques en collision.

Les raisons de M. Naoto Kan

Mais M. Naoto Kan étend ses conclusions à la France. Certes, dit-il, il y a une bien plus faible probabilité en France de tsunamis avec des vagues de 15 mètres de haut , mais Three Miles Island et Tchernobyl étaient-ils dus à un tsunami ? M. Naoto Kan donne trois raisons pour aboutir au « zéro nucléaire » (civil, cela va de soi, M. Naotyo Kan ne dit rien du nucléaire militaire). « La première raison tient à l'impossibilité d'éviter tout risque d'accident nucléaire ...La deuxième raison tient au fait qu'un accident nucléaire majeur peut impliquer d'évacuer des millions de personnes...La troisième tient au fait que dans un avenir proche, il sera possible de produire suffisamment d'électricité avec des énergies naturelles pour qu'elles se substituent à l'atome ou aux combustibles fossile ».

Les silences de M. Naoto Kan

J'observe que M. Naoto Kan est muet sur les rapports de l'Agence Interrnationale de l'Energie Atomique  (AIEA) qui ont critiqué Tepco et le pouvoir politique pour leurs négligences quant à la sécurité des centrales nucléaires au Japon, où il n'existe pas d'Autorité indépendante de Sûreté nucléaire. Lors d'une session, en 2008, du Groupe de Sécurité Nucléaire du G8 à Tokyo, un expert de AIEA avait averti, semble-t-il, qu'un tremblement de terre de magnitude supérieure à 7.0 pourrait poser un problème sérieux aux réacteurs nucléaires japonais. La région a été le siège de 3 séismes de magnitude supérieure à 8 en 1869, 1896 et 1933. En mars 2006, le gouvernement japonais s'est opposé à un jugement ordonnant la fermeture d'une centrale nucléaire à l'ouest du pays en raison de doutes sur sa capacité à résister à un séisme. Voir par exemple : https://phys.org/news/2011-03-iaea-japan-nuclear-quake-wikileaks.html ou encore https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/l-aiea-critique-le-japon-pour-sa-gestion-de-fukushima-seisme-centrale-nucleaire-7696334927. Ce n'est pas bien sûr à un juge de fermer une centrale nucléaire, mais ce devrait être la prérogative, au nom de l'Etat, d'un collectif indépendant, informé et qualifié de professionnels comme, en France, l'Autorité de Sûreté Nucléaire. Mais le rappel ci dessus indique sans doute que toutes les mesures – comme d'assurer des installation de secours redondantes – n'avaient pas été prises pour parer au risque de tsunami.

Naoto Kan , Président du Parti Démocrate, homme politique japonais social-libéral qui travailla main dan la main avec les conglomérats industriels privés japonais, dont Tepco, ne mentionne pas dans son article du Monde Diplo, un élément d'insécurité sans doute important du nucléaire civil au Japon : le caractère privé, justement, de l'opérateur nucléaire Tepco : après les avertissements datant de 2006 (cinq ans avant la catastrophe) sur la hauteur insuffisante des digues protégeant les réacteurs en cas de tsunami aucune mesure significative de rehaussement des digues n'avait été prise. L'impératif de rentabilité n'a pas précisément incité aux dépenses de sécurité des centrales. C'est aussi un facteur important en ce qui concerne Three Miles Island, unique centrale nucléaire propriété d'un opérateur privé. Quant à Tchernobyl, les conditions politiques particulières en URSS, le manque de démocratie qui y régnait ont empêché la prise en considération d'une faille technologique générale des réacteurs soviétiques, comme le décrit la série télévisée « Tchernobyl »

Sortir du nucléaire ou investir dans le nucléaire du futur?

La deuxième raison invoquée par M. Naoto Kan suggère la responsabilité de Tepco et des pouvoirs publics japonais, dans le désastre de Fukushima. L'éventualité de la catastrophe décrite justifie-t-elle « la sortie du nucléaire » ? L'éventualité de rupture de barrages hydroélectriques, comme celui de Malpasset, amène-t-elle à  sortir de l'hydroélectrique ? La catastrophe de Bhopal implique-t-elle d'en finir avec l'industrie chimique ? Tous ces risques industriels impliquent l'existence d'Autorités de Sûreté indépendantes capables d'imposer toutes les mesures de sécurité nécessaires. Par exemple en ce qui concerne les centrales nucléaires, d'assurer des systèmes de sécurité redondants – cela n'existait pas à Fukushima – dans les réacteurs actuellement en service pour empêcher tout rejet extérieur en cas d'accident grave. Les réacteurs de 3ème génération, tels les EPR, ont certes des difficultés de mise en route, mais ils sont conçus pour pallier le risque qu'évoque M. Naoto. Mettre en route le nucléaire civil du futur, voilà la conclusion qui semble rationnelle, compte tenu de sa contribution indispensable à la lutte contre les émissions de GES.

La troisième raison invoquée par M. Naoto Kan repose sur de vagues opinions, sans démonstration que « dans un avenir proche  il sera posible de produire suffisamment, etc.. ».

Pour le climat, un mix énergétique, avec un  nucléaire civil plus sûr.

Si une certitude devrait s'imposer à M. Naoto Kan,  c'est que les catastrophes dues au réchauffement climatique et à l'utilisation des combustibles fossiles se manifestent déjà et qu'elles ne feront qu'empirer au cours des quelques décennies à venir. Cet « avenir proche » impose de développer énergiquement la lutte contre les émissions de Gaz à Effet de Serre (GES), et non de se priver de la contribution majeure de l'énergie nucléaire civile. C'est un des rares points de Laurent Alexandre dans son interview du Point avec lequel je suis d'accord. (voir https://blogs.mediapart.fr/pascallederer/blog/280719/greta-thunberg-et-laurent-alexandre-un-article-du-point )

Bien évidemment, le développement de toutes les sources d'énergie renouvelable est un impératif. Mais si le solaire (chauffage de l'eau par les particuliers, centrales solaires) est un élément utile, si l'hydroélectrique doit être développé partout où c'est possible, comme la géothermie, quels éléments avons nous pour affirmer que le photovoltaïque et l'éolien sont des solutions miracle? Impact écologique de leur fabrication, durabilité, rendement décroissant avec le temps et surtout intermittence, besoin en ressources minières rares comme les Terres Rares, les problèmes posés par ces deux dernières énergies ne sont pas minces, comme le recours nécessaires à des turbines à gaz (émettrices de GES) en cas de calme plat ou de longues périodes sans soleil.

M.Naoto Kan tire de l'accident de Fukushima des conclusions contestables. En revanche, les leçons de Three Miles Island, de Tchernobyl et de Fukushima sont de plusieurs ordres : d'une part , s'il faut développer toutes les sources d'énergie renouvelable, le recours au nucléaire civil est indispensable, sauf à faire exploser le prix de l'électricité et à engendrer une austérité insupportable pour les couches populaires. Les problèmes de sécurité des centrales dépendent de plusieurs facteurs : des droits démocratiques accrus des salariés du secteur et des associations concernées pour imposer la prise en compte des impératifs de sécurité ; des moyens en personnels, en matériel, et en recherche, d'une Autorité indépendante de la sécurité nucléaire, et last but not least, le caractère 100% public de toute la filière nucléaire gérée démocratiquement ; en particulier, bannir, contrairement aux pratiques actuelles d'EDF, le recours à la sous traitance pour la sécurité ou la maintenance des centrales est un impératif.

Une campagne en cours

Au delà des opinions personnelles de M. Naoto Kan, on peut s'interroger sur la répétition dans le Monde Diplo d'articles inspirés par le groupe Négawatt, la bible de M. Jean Gadrey dans son article du même mensuel en Juillet (voir https://blogs.mediapart.fr/pascallederer/blog/150719/reconcilier-lindustrie-et-la-nature ). Le Monde Diplo a pourtant la réputation d'une publication progressiste, plutôt orientée vers la dénonciation des méfaits de l'économie capitaliste. Négawatt semble à l'heure actuelle très en vogue, par exemple à la télévision publique. Ce groupe se voit vanté, en exclusivité, par la chaîne LCP, avec comme affirmation d'un « spécialiste » écologique : « l'urgence écologique, ...c'est la sortie du nucléaire » !

L'austérité aggravée pour les couches populaires?

La ligne de Négawatt est la ligne de l' « austérité heureuse », avec le mantra  selon lequel « la transition écologique exige de chacun de nous de diminuer sa consommation ». Dites ça aux millions de chômeurs ou aux millions de Smicards ! Chacun doit installer son éolienne dans son jardin et couvrir son toît de panneaux photovoltaïques, etc..; sur LCP, on vantait les mérites d'un quidam qui grâce à son terrain et sa maison, a divisé par six sa consommation d'énergie ! J'entends bien que les comportements citoyens (tri des ordures ménagères, isolation thermique de son logement, se déplacer à bicyclette plutôt qu'en voiture, diminuer sa consommation de viande bovine, production émettrice de méthane, économiser l'eau,etc.), sont utiles et souhaitables. Mais le discours actuel des dirigeants écologiques « ni de droite ni de gauche » de M. Jadot à Corinne Le Page en passant par Antoine Waecheter ou Brice Lalonde, couplé à maint article de presse comme ceux de M. Naoto Kan et de Jean Gadrey dans le Monde Diplo semble faire partie d'une campagne visant à détourner la conscience populaire, en pleine croissance, de l'urgence de la lutte contre le réchauffement climatique vers une des nombreuses variantes d'un capitalisme vert triomphant fondé, sous prétexte de sortir du nucléaire, sur un appauvrissement accru des couches populaires.

Pour mener de front lutte pour l'environnement et la justice sociale

La crise du capitalisme ne peut être qu'approfondie par cette voie de traverse. Tout indique que la lutte pour le progrès social, comme la lutte contre le réchauffement climatique impliquent de s'attaquer au mode de production capitaliste. Les énormes moyens nécessaires pour l'environnement (transports, habitat, énergie décarbonée, etc.,) impliquent de réorienter la finance vers la justice sociale et l'écologie ; ce qui pourrait se faire en imposant des droits nouveaux pour les citoyen-ne-s (par exemple le RIP), pour les associations, pour les salariés des grandes entreprises, pour les syndicats : des progrès démocratiques dans les institutions (abolition de l'élection du président de la République au suffrage universel, etc.,), dans les entreprises, dans les moyens d'information et dans les moyens de production, pour des biens utiles et écologiques. Les positions de M. Naoto Kan sont celles de la régression écologique et sociale.

(Sur un sujet connexe, voir aussi https://blogs.mediapart.fr/pascallederer/blog/150719/reconcilier-lindustrie-et-la-nature )

 

 

 

 

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