Ariane Dreyfus, comme un air en tête pour le poème aujourd’hui

Voilà deux décennies maintenant qu’Ariane Dreyfus fait vibrer de vocables qui ne sont qu’à elle ses poèmes, faisant chorus aux êtres («petits» et «grands») qui l’entourent, puisant à même la vie ordinaire, dont s’emplit sa voix singulière. Comme dans son tout récent recueil, «Le Dernier Livre des enfants».

Ariane Dreyfus © (dr) Ariane Dreyfus © (dr)
Il y a parfois un ravissement immédiat, comme un rapt du regard qui se produit à la disposition d’un poème sur la page, à la façon dont les mots paraissent s’y poser, littéralement. Non que le poème ne soit pas tout mouvement, il l’est, dans le lâcher qui s’ensuit aussitôt dans l’espace ainsi fissuré, dans ce temps trouvé, dans cette « traîne » de tout langage qu’est l’espace du poème, et qui à trop traîner, à trop racler à la ligne de son sillon, s’élève en poussière de mots.

Rien ne dit mieux peut-être ce moment de saisie d’un univers où se dessine toute présence à l’écriture que les majuscules qu’Ariane Dreyfus dispose au début de chaque ligne de ses poèmes. Ces majuscules ne signifient pas tant la persistance du vers canonique de la poésie que l’inauguration d’une phrase, des phrases que la poète répète pour elle-même et reprend, destinatrice invitant expressément à la ronde tout destinataire, advenu ou à venir.

Voilà deux décennies maintenant qu’Ariane Dreyfus fait vibrer de vocables qui ne sont qu’à elle ses poèmes, faisant chorus aux êtres vivants (« petits » et « grands ») qui l’entourent, puisant à même la vie ordinaire, dont s’emplit sa voix singulière.

Ainsi s’ouvre son tout récent recueil paru chez Flammarion, Le Dernier Livre des enfants :

J’écris parce que je vais disparaître

C’était là,
Ma fille assise dans l’escalier, je la regarde entre les barreaux
Ne bouge pas
J’aime continuer

L’importance de se regarder
Sans doute
Le visage en veut un autre

Les tout petits, ne plus rien dire

Ainsi la nuit si j’entends le chat manger enfin,
Lui si maigre, je sais qu’il bouge son menton aux os fins
Il a besoin de manger, nous oubliant
Pendant que la nourriture craque entre ses dents

Les craquements, si on voulait, on saurait où c’est
Passer entre les barreaux, les frôler
Sans se faire peur
Surtout quand un animal tourne sa tête, hésite,
Puis retourne à son bol où il reste de la solitude

En 2013, Ariane Dreyfus a rendu compte dans un essai généreux (La Lampe allumée si souvent dans l’ombre, Corti) de cette autre manière d’accompagnement qu’elle sait gré à certains de ses contemporains d’accomplir (James Sacré, Valérie Rouzeau, Éric Sautou, Jean-Louis Giovannoni, Stéphane Bouquet…). Dans le même esprit de partage, pas si fréquent dans l’entre-soi du « milieu poétique », on doit aux éditions de l’association Les Découvreurs de Georges Guillain une anthologie des livres d’Ariane Dreyfus, intitulée Moi aussi, à l’intention du plus large public possible, et tout d’abord scolaire.

Paul Klee, « Chat et oiseau », huile et encre sur toile montée sur bois, 1928. Paul Klee, « Chat et oiseau », huile et encre sur toile montée sur bois, 1928.

Mais que l’on ne s’y trompe pas, nulle trace chez Ariane Dreyfus de poésie sentencieuse, ou imitative de quelque part cachée d’héritage de la poésie de langue française. Jusqu’à cette sensibilité lyrique en vers exemplaire dont témoigne un poète comme Guy Goffette où elle introduirait un discord singulier. C’est que son écriture – fable « vraie » ou histoire à inventer avec d’autres – se trouble invariablement à tout chemin, comme sans retour :

Une à une s’évaporent
Les étoiles des mains laissées sur les pierres

Par « la porte de l’armoire » de cette enfance de la vie qu’elle rouvre sans cesse passe beaucoup de violence, de la violence apprise des histoires :

J’ouvre encore l’armoire
Pas pour regarder dedans
Mais pour ne plus bouger

Ou bouger

Puisque c’est comme je veux,
Même nue, c’est comme je veux

Elle y livre en somme le récit de ce que peut être un poème d’aujourd’hui avide de l’autre à force d’en être séparé, et que l’on devient personnage soi-même pour entrer dans la danse des vivants :

Peu lui soucie qu’une danse soit mortelle
Toute jambe qui le touche
Est forcément vivante

couv-dreyfus
Voilà pourquoi, on ne peut que souscrire aux mots de Georges Guillain accompagnant l’édition de Moi aussi, qui définit la poésie d’Ariane Dreyfus comme étant « essentiellement action ». Ce qui écarte toute impression de sentimentalisme à sa lecture est précisément ce qui lui permet de restituer – incomparablement alors – une émotion, par la position retranchée qui est la sienne dans le poème, simplement parce qu’elle y est parmi d’autres (d’où cet exergue de Deleuze à son livre « L’émotion ne dit pas “je” »). Tout y est dit dans le précipité d’une nécessité circonstanciée, d’une urgence existentielle que laissent poindre les titres des cinq sections des « histoires » de son Dernier Livre des enfants : « Crépuscule », « Nocturnes », « Parce qu’il reste des jours », « Avant le soir », « Poèmes pour que l’air passe ». Faire corps avec le passage de la vie et des êtres y est à ce prix ; tout devenir commun, dans le présent continu, dépend de leur inscription à eux aussi dans le poème, avant que ne s’étende le règne des ombres de la nostalgie.

À ce récit du poème Ariane Dreyfus parvient par une trame narrative aussi prégnante que discrète, faite d’un continuum de disjonctions (syntaxiques) et de conjonctions (sémantiques) qui la propulse loin, très loin, de toute scène idéelle, où la poésie se rejouerait elle-même. Trop de répulsion en elle :

La première fois
Il a tourné la tête mais le baiser a été
Vite

Maintenant le dégoût d’aimer
Lui ferme la bouche. Leur silence

Ainsi isolé, fugace, unique vocable s’énonçant sur la ligne, « Vite » doit s’entendre pour lui-même, jeté-rejeté en effet à la pointe irisée des sens de la grammaire « cénesthésique » du poème dont il est extrait et qui nous le dérobe à jamais, « Quelque part dans Berlin » (ce poème, nous dit l’auteure, se souvient d’une scène de cinéma).

À l’extinction des scènes de ces poèmes-là, on a déjà les airs en tête de tous ceux qui surviendront dans les histoires vraies de nos jours et de nos nuits.

*

Ariane Dreyfus, Le Dernier Livre des enfants, coll. « Poésie », Flammarion, novembre 2016, 192 p., 16 €.

Et de la même, Moi aussi (anthologie), coll. « Voix de passage », Les Découvreurs, mai 2015, 126 p., 12,70 €.

Sur Ariane Dreyfus, voir ici aussi.

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