Patrice Beray
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Billet de blog 6 nov. 2016

Stéphane Bouquet, l’intempérant

Peu de poètes contemporains communiquent comme Stéphane Bouquet et le besoin et la sensation de toucher au vif de l’existence. C’est que le geste, car c’en est un, de l’auteur d’« Un peuple » (2007) est de « rendre » par le poème « la vie vivante » jusque dans ses moindres formes. En voici une nouvelle monstration avec « Vie commune ».

Patrice Beray
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Quand on ouvre un livre de Stéphane Bouquet, il y a ce mouvement qui saisit d’une écriture aimantant les choses de la vie, puis la perception d’une voix entêtée à chercher les issues d’un monde hors de soi, où on est toujours sur le seuil de faire le premier les premiers pas. Sans cela, sans ce mouvement conjoint d’un vers l’autre et vers le monde, même si la « littérature » feint de l’ignorer de toute sa superbe symbolique, aucun livre ne s’ouvrirait plus, les lignes de jours s’effaceraient à peine passée la page de garde, pas une histoire ne se conterait sur les lèvres. Sans cette ouverture, cette brèche dans le langage, la conscience n’effleurerait pas davantage de toute cette solitude au monde, entre les êtres. Parce que l’on n’aurait pas idée de tous ces commencements ravalés, en « désœuvrance » de nous-même, alors que pour l’auteur de Vie commune : « Il faudrait toujours se poser sur la vivance des choses. »

Stéphane Bouquet © Paul Grandsard

Vie commune est le septième livre de Stéphane Bouquet paru aux éditions Champ Vallon. Depuis l’année zéro de ce nouveau millénaire, il a résolument adopté cette moindre forme (ou ce genre mineur) qu’est devenue la poésie en langue française, reprenant à l’issue d’un long détour américain (y compris par la traduction) le poème là où l’avaient laissé des générations oublieuses : d’où chez lui ce souci de la narrativité longtemps resté sans échos dans la poésie de langue française (et à peine perceptible encore aujourd’hui). Rien d’étonnant, eu égard à son geste d’ouverture du poème au récit, que ce récent ouvrage contienne (« fraternellement », c’est leur titre) trois poèmes, une pièce de théâtre (« Monstres », ils sont onze, « ou plus, ou moins »), trois récits (« Les trois sœurs », avec ce salut prolongé à Tchékhov).

Déjà, les somptueuses réflexions dialoguées d’Un peuple avec Walt Whitman, John Keats, Ovide, Virginia Woolf et autres Oppen, Pessoa, sur le périple poétique qui mène à la « Maison des morts » apollinairienne toujours revisitée entre songe et réalité, ou les proses « romanesques » de Nos amériques, faisaient montre d’une liberté d’écriture tous genres confondus. Vie commune en précipite en quelque sorte le désir, le rapport, puisque « mêler les genres et emmêler les gens » selon Bouquet, c’est aussi et avant tout donner corps à des personnages « monstres » à la page comme à la scène. La pièce de théâtre qui constitue à « onze » et bien plus le « chœur » de l’ouvrage en délivre aussi le mouvement d’ensemble : « Nous sommes des amis qui vivons ensemble selon la liberté ordinaire et générale », déclare l’un des « onzièmes ». Lorsqu’il est question d’accueillir un douzième, celui-ci ne peut que s’attirer un « Bienvenue à notre passé », au regard de l’utopie régnante. Toujours le même souffle de Nouveau Monde est chez Bouquet au ressort de Vie commune :

« Regardez, c’est septembre, personne ne se soucie vraiment des feuilles qui tombent. De même nous. Nous tombons indifféremment dans une forêt indifférente. Mais j’ai peut-être tort. Par exemple, une classe d’écoliers se promène dans la forêt et ramasse et colle l’une à côté de l’autre : une feuille de chêne, une feuille d’érable, une feuille d’orme, une feuille de châtaignier, une feuille de hêtre, une feuille de bouleau, une feuille de platane, une feuille de frêne, une feuille de noisetier, une feuille de peuplier, une feuille de charme. Une de chaque. Une de chaque espèce de feuille qui poussait dans la forêt commune. »

Sœurs jumelles (ou frères humains) des sublimes nouvelles « infraréalistes » intitulées… Trois, de Roberto Bolaño, « Les trois sœurs » sont portées par la même inventivité, le même attachement physique tout autant que psychique à autrui. Ainsi, de Luckie « Prairie » « employée dans une boutique cosmétique du centre de Rennes » et qui n’a d’oreille en rentrant chez elle que pour « Johnny Guitar version suave Peggy Lee » : « What if you stay, what if you go, I love you ». Paroles de la chanson que Luckie finit par faire siennes en notant « dans un cahier tous les rapports sexuels qu’elle a : les visibles et les invisibles ».

Lisant les trois poèmes génériques de Vie commune, on peut douter que Stéphane Bouquet soit moins enclin à ce geste d’écriture qu’à ses tout débuts, même s’il déclare « En guise d’excuse » (premier poème) écrire « de moins en moins de poésie ». Il s’agirait plutôt par là de réprouver une poésie qui ne se livrerait pas au récit (sans suite dans les idées), qui ne quitterait pas son « lit », comme il était dit dans Un peuple : « Ou bien, parfois, la poésie attend comme une dingue un Tu et encore plus un Vous qui lui laisse ouvrir entièrement les draps du poème. » Tout est confiance dans le poème chez Stéphane Bouquet : les trois réunis « fraternellement » ici sont de longs poèmes, composés de longs vers où la coupe ne saurait pourtant se hasarder :

« Je déclare la solitude ouverte. C’est la vraie inauguration du moindre
monde. […] »

Un « moindre monde » dont il est un des rares poètes à nous transmettre dans toute leur matérialité existentielle tant la profondeur humaine que l’ampleur des défis qui jalonnent la réalisation sensible de toute « vie commune ».

« […] Ainsi les mouettes remontent dans les terres, suivant
les fleuves de déchetterie en déchetterie parce qu’elles sont de bons exemples
des adjectifs : avides, affamées, faméliques, et toute la liste linguistique
qui veut simplement dire que tu me manques. Qui Tu ? Je t’ai dit hier, le moindre
membre du visage universel. […] »

*

Stéphane Bouquet, Vie commune, éditions Champ Vallon, coll. « Recueil », 148 p., 14 €.

Créée le 8 juin 2016 dans le cadre du Printemps des comédiens dans une mise en scène de Robert Cantarella, la pièce Monstres sera représentée du 9 au 16 novembre au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (voir ici).

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