Depuis sa création en 2006, sous l’impulsion de Magda Carneci, elle-même poète, le prix Benjamin Fondane a largement salué des poètes de tous horizons qui ont en partage le français comme langue d’écriture, et dont l’apport à la poésie de langue française (pour ceux qui écrivent directement en français) est souvent tenu à l’écart – comme il en est allé pour Fondane – des divers enjeux traversant son histoire y compris la plus contemporaine.

Pourtant, la confiance dans le poème n’est pas la croyance dans la poésie – une poésie par « essence » indéfinissable – avec laquelle on a tendance à la confondre. Et le poème n’incline pas davantage à exercer une défiance envers le monde, le monde qui existe s’entend, par-delà les intrications humaines, sociales et politiques sur lesquelles doit porter sa criticité. On peut juger que c’est là la teneur essentielle du message de l’auteur du Mal des fantômes et de La Conscience malheureuse qui doit être réactualisé jusqu’à nous.

Gabriel Okoundji Gabriel Okoundji
C’est précisément ce message que le lauréat de 2016, Gabriel Mwènè Okoundji, a traduit en conviant dans ses mots de réception « l’homme à faire confiance à sa fragilité. » Et même à « […] faire confiance à la fragilité inhérente à l’existence elle-même ».

Originaire du Congo où il est né en 1962, français tout comme Fondane, « français par accident, français dans le rythme et les accents de la langue », le poète Gabriel Mwènè Okoundji est tout comme ses grands et si chers prédécesseurs Tchicaya U Tam’si et Sony Labou Tansi un poète venu des deux rives du fleuve Congo (« poète des deux fleuves », a dit de lui Jacques Chevrier). C’est cet « initié » (Mwènè) qui est arrivé à Bordeaux en 1983 où il exerce depuis de longues années en tant que psychologue.

Dans une récente et très complète anthologie de ses poèmes parue aux éditions Fédérop, Comme une soif d’être homme, encore, l’écrivain occitan Joan-Pèire Tardiu (voir ici pour mémoire) a rappelé le parcours étonnant de ce poète frottant sa langue maternelle africaine, le tégué, tant aux mots occitans qu’il a pu découvrir au travers de manifestations poétiques qu’à ceux du français dont lui-même se fait désormais le passeur.

Joan-Pèire Tardiu a judicieusement mis en exergue quelques vers de Gabriel Okoundji qui, selon lui, traduisent l’« immense bain poétique » qui en a heureusement résulté :

L’écho patiente le passage des mondes

*

Brandisseur de foudre dis-moi, éclaire-moi ma rumeur

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Corbeaux et éperviers pas encore ne chantez pas

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Et quand viendra ma nuit nocturne à l’heure de mon jour

*

Le sable de l’incohérence de mes routes

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Ou encore :

Écoute-moi ma parole

*

« Pour bien comprendre la façon dont le français est ici habité », poursuit Tardiu, il faut avoir à l’esprit que « dans cet univers du chant » de Gabriel Okoundji « le silence n’est pas le contraire de la parole » : « Ainsi derrière la parole y a-t-il le silence et derrière ce silence une autre parole, et derrière cette parole, un autre silence qui est encore parole” »… On ne saurait mieux dire que chez Okoundji, la poésie n'a jamais fait le deuil de la parole, le poème en délivrant, dans ses recommencements, toutes les prodigalités.

Voici deux poèmes de Gabriel Okoundji :

À l’écart de ce pas qui fut le tien
il est dit :
une tortue ne quitte pas sa carapace
il est dit :
l’oiseau ne vole pas avec la plume de son congénère

mon ombre est l’ombre de la pierre

comme un oiseau en cage
je danse avec mon ombre
dans un refuge où tout périt

(extrait de Vent fou me frappe)

*

Taches blanches taches sombres
le sang sur notre peau est notre trace
taches blanches taches sombres
le sang dans nos veines est notre parcelle

et nous désormais en nous-mêmes
nous le savons
le plus grand bonheur du monde
est aussi un malheur pour l’être

taches blanches taches sombres
pourvu que la mémoire soit conservée

et que soient préservées les clairières nocturnes

(« De la souche », extrait de Prière aux ancêtres, 2008)

*

Pour les « historiques » connaisseurs et amateurs de l’œuvre de Fondane (parmi lesquels je dois me ranger…), le colloque lui-même, qui visait à célébrer la décennie d’existence de ce prix hors du commun de poésie, a été l’occasion de rencontres particulièrement prometteuses avec une nouvelle génération de chercheurs. L’ensemble des conférences (voir ici le programme) des intervenants sera publié dans une prochaine livraison de Titanic, le bulletin de l’Association Benjamin Fondane que préside Michel Carassou (voir ici).

Pour rappel, voici la liste des poètes à qui a été précédemment décerné le prix Benjamin Fondane : Petr Král (2006), Abdelwahab Meddeb (2007), Nimrod (2008), Linda Lê (2009), Jean Métellus (2010), Abdellatif Laâbi (2011), Jean Portante (2012), Nicole Brossard (2013), Luis Mizón (2014), Seyhmus Dagtekin (2015).

*

Gabriel Mwènè Okoundji, Comme une soif d’être homme, encore. Éditions Fédérop, 368 p., 23 €.

Visiter le site de l’Institut culturel roumain de Paris : ici.

Et pour conclure ce billet, ce reportage « d’ambiance » de Christian Martial Poos & Vanessa Nguema/ letiya.com (mille remerciements à eux) :


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