Le confusionnisme, plusieurs manifestations d'une même (vieille) tendance lourde

Nathalie Heinich dénonce la confusion des arènes, entre l'arène politique et l'arène scientifique, après que Philippe Corcuff ait dénoncé la confusion des idéologies, qui lui même reprend ce que dénonçait déjà depuis plus longtemps Alain Supiot à propos des chiffres qui se substituent au Droit et Mireille Delmas Marty alertant sur la nécessité de réhabiliter le Droit et la démocratie.

Cette dérive soulève la qualité de l'information et de la profession qui la produit. Ses conséquences sont nombreuses, notamment en matière sociale, économique, sanitaire et démocratique.

La politique est l'exemple symptomatique de la mauvaise qualité du travail journalistique en la réduisant à une caricature de postures personnelles alors que la politique est la gestion du bien public dans le but de garantir le bien-être général, sans lequel il n'y a ni adhésion des citoyens et confiance dans les institutions, ni paix civile, ni société démocratique moderne.

Cette réduction caricaturale de la politique à une course d'ego et sa mise en abyme persiste et s'affirme dans l'annonce, à un an d'avance, d'un second tour entre un mauvais président au bilan catastrophique et la représentante de l'extrême droite au programme totalement nul.

Comment le journalisme peut -il sérieusement déjà évoquer une telle perspective et penser être crédible ; sans informer préalablement et nécessairement - dans une démocratie - l'électorat de l'état réel du pays, de ses inégalités, de l'inéquité fiscale (qui permet aux hauts revenu d'échapper à l'impôt et d'en transférer la charge sur les autres), de la répartition des revenus et des patrimoines, de ses équipements publics et de leur vétusté, des mesures correctrices que cela impose ; pour justement apprécier la validité des programmes, plutôt que la personne d'un ou d'une candidate, souvent réduite à une figure de matamore ?

Avoir eu au deuxième tour de la présidentielle de 2017 un candidat, affirmant que le programme n'est pas important, opposé à une candidate, dont le programme était totalement foutraque, n'est-il pas le signe d'un confusionnisme jusqu'au sommet de la démocratie ? La manifestation de la police devant l'Assemblée nationale - summum du confusionnisme - ne fait que s'inscrire dans la logique d'une telle dérive, ou d'un tel abandon d'exigence intellectuelle.

La profession qui dénonce les scandales s'interroge assez peu ou pas du tout sur elle-même alors qu'elle valide dans l'esprit de l'opinion les communiqués qu'elle reçoit ou les déclarations qu'elle reproduit ou donne le moyen d'être entendu.

Le phénomène n'est pas inconnu ni récent. Il est abondamment étudié et documenté, mais reste étrangement assez peu abordé dans le public, à la différence du capital qui a mis la main sur les médias. Certes, mais le capital a aussi mis la main sur les compagnies d'aviation. Ce n'est pas pour cela que ses pilotes emmènent leurs passagers dans le mur pour autant.

Un quatrième pouvoir qui réduit la politique au sensationnel, à la communication, à l'émotion, au superficiel est responsable d'une ambiance qui dévalorise l'action publique et démobilise donc l'électorat. Rien d'étonnant à ce qu'on ait de mauvais présidents et des majorités assez médiocres.

Voilà une des sources non négligeable du confusionnisme qui échappe étonnamment à la critique mais à laquelle porte à s'interroger Nathalie Heinich ou Philippe Corcuff, par exemple, qui, s'il en dénoncent chacun une manifestation différente, évoque tous les deux un seul et même phénomène.

Le traitement général assez médiocre de l'actualité n'est pas rassurant pour l'avenir et n'est pas en mesure de promettre de grandes surprises pour l'avenir ; surtout s'il est déjà annoncé les finalistes du second tour de 2022, sachant que Le Pen ne fait plus peur qu'à ceux qui veulent faire peut à celles et ceux qui ne veulent pas voter pour Macron et qui annoncent déjà qu'ils ne le feront pas.

La logique voudrait que la presse s'applique à exiger des programmes sérieux et s'intéresse en priorité à ceux des autres partis politiques ; puisque le résultat d'une telle éventualité RN/LREM ne présente plus beaucoup de doute. Or rien ne change. La presse reste dans le commentaire ennuyeux des petites phrases, souvent stupides et inutiles,

Prolonger :

Mireille Delmas Marty :

Mireille Delmas Marty déplore l'absence de prise en compte du Droit

Mireille Delmas-Marty (professeur honoraire au Collège de France) : " Manifeste pour une mondialité apaisée ". Les devoirs de prévoir en considération du futur qui entre dans le champ juridique : développement durable, générations futures, ...

Alain Supiot :

Les statistiques font-elles la loi ? 

« Un gouvernement par les règles mais pas par les hommes » : tel était l’idéal de la cité grecque et demeure au-delà, l’horizon de toute démocratie. Mais les règles, que sont-elles au juste ? Elles sont certes faites par les citoyens mais en retour elles donnent corps au socius en le représentant. C’est ce qui fait la référence dogmatique du droit. Mais voici que le gouvernement est tenté de radicaliser cette dimension impersonnelle en substituant aux hommes des instruments « objectifs » de mesure, comme des statistiques ou des algorithmes. C’est cette dérive qui menace aujourd’hui les institutions du droit, et c’est ce que dénonce un ouvrage qui vient de sortir d’un juriste, professeur au Collège de France qui sera l’invité d’esprit de justice aujourd’hui.

Le chercheur n’est pas un être programmable

Pour clore notre série "Il faut défendre la science", ce soir, nous recevons Alain Supiot, professeur émérite au Collège de France, juriste, spécialiste du droit du travail, de la sécurité sociale et de philosophie du droit.

"Start-up" ou "Etat-plateforme" : Macron a des idées du 17ème siècle 

Ou comment tout cela remonte au philosophe du 17ème siècle et auteur du Léviathan Thomas Hobbes.

Philippe Corcuff :

Débat public : un glissement de terrain à droite. Avec Philippe Corcuff 

Le débat public est-il en train de se "droitiser" en France ? Voire de s’"extrême-droitiser" ? Beaucoup de néologismes pour parler d’un phénomène pas si nouveau.

Philippe Corcuff: «Le confusionnisme actuel profite à la droite extrême»

Comment l’effondrement des repères séparant droite et gauche favorise-t-il l’extrême droite, par le biais de théories complotistes ? Comment ces circuits s’articulent-ils ? Quelle est leur importance au sein des « gilets jaunes » ? Mediapart a demandé de plus amples…

Nathalie Heinich :

Le militantisme à l'université pose-t-il problème ? 

Malgré le tollé provoqué auprès des universitaires et sur les réseaux, la proposition d'enquête sur l' "islamo-gauchisme" dans les universités pose des questions persistantes : que révèle l'intrusion de la politique dans le champ académique ? La recherche peut-elle être exempte de tout militantisme?

Etats-Unis : les libertés académiques sont-elles menacées ? 

La vague woke menace les libertés académiques aux Etats-Unis. Elle a des répercussions en Europe aussi. 

Nathalie Heinich : "Nous sommes en guerre pour l’autonomie de la science"

Nathalie Heinich, sociologue au CNRS, spécialiste de la sociologie de l’art, de l’identité et des valeurs, autrice de "Ce que le militantisme fait à la recherche" (Tracts-Gallimard), est l'invitée du Grand entretien de France Inter. 

Voir aussi :

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Organisé par l'EHESS à Marseille du 25 au 29 septembre 2019 : Près de 50 manifestations, tables-rondes, films, spectacles & performances, balades, exposition pour penser, débattre avec les sciences sociales et leurs outils, pour rencontrer des chercheurs, des écrivains, des artistes, qui s’efforcent…

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L'épuisement du gauchisme culturel, l'épuisement de la rhétorique de communication institutionnelle, la lassitude du public face au traitement bavard des drames sans les résoudre, le saucissonnage opportuniste de l'actualité par les médias et le politique, les lois de circonstances, ... Le confusionnisme…

ACRIMED

Acrimed (Action-Critique-Médias) s’est constituée comme une association-carrefour : elle réunit des journalistes et salarié·e·s des médias, des chercheurs·ses et universitaires, des acteurs·rices du mouvement social et des « usagers » des médias.

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