Une dernière nouvelle attendue depuis longtemps, mais qui aurait pu être annulée après la prise de position-coup de tonnerre de Christel Bories[1], et avec une réaction somme toute cocasse du directeur de la SLN[2] qui « veut rester positif » en réinterprétant la sortie au Financial Times de sa patronne, le 25 février.
Positif en effet : il n’a pas dû lire les mêmes propos que nous. Il a réagi, à la question posée concernant la prise de position susdite de la PDG d’Eramet, de façon étonnante : « C’est un cri d’alerte sur le risque qu’il y a à ne rien faire, de voir nos usines disparaître, parce qu’il faut qu’on puisse résister. Aujourd’hui, les acteurs ultra low-cost contrôlent 75 % du marché, ça ne cesse d’augmenter, donc il faut qu’on se ressaisisse et il faut qu’on prenne des bonnes décisions ». Ce n’était pas exactement le sens profond de l’analyse de la PDG d’Eramet, mais passons. Il continue : « Ce que Christel Bories a dit, c’est qu’il y avait cette vague qui risquait de faire disparaître les producteurs traditionnels et que ceux qui survivront seront ceux qui seront aidés ».
J’avais cru comprendre au contraire qu’elle disait : « Je ne suis pas sûr qu’autant de gouvernements décideront de subventionner les grandes productions avec beaucoup d’argent juste pour concurrencer la production indonésienne ». Ce qui ne voulait certes pas dire, à la lettre, que le gouvernement français ne serait pas une exception à cette règle, mais on aurait pu le comprendre. Ce fut donc apparemment le cas : le gouvernement de la France serait cette exception ; et avec mieux que des subventions (mais n’allons pas trop vite !).
Fabre continue encore : « En fait, elle a mentionné implicitement le pacte nickel. Et elle a dit aussi une autre chose que tout le monde connaît en Nouvelle-Calédonie, c’est qu’il n’y avait aucun autre secteur qui pourrait se substituer à la filière nickel pour préserver l’économie et la cohésion sociale en Nouvelle-Calédonie ». Ça devait être implicite, ou cela nous a échappé ; tous les commentateurs avaient plutôt retenu que la PDG d’Eramet conseillait de développer les emplois dans le tourisme et l’agriculture plutôt que de se polariser sur le nickel, sauf avec seulement des mines, à condition qu’elles soient rentables.
Enfin, le pompon. Le 4 mars, l’accord attendu a bien été signé[3] entre Eramet et l’État : ce dernier abandonne tout simplement sa dette en la convertissant en quasi-fonds propres ; ce n’est pas une augmentation de capital en bonne et due forme, mais cela revient au même ! Il n’avait accordé il y a peu qu’un nouveau petit 7 GCFP de prêt pour sauver la SLN, beaucoup moins que les 24 GCFP proposés à Glencore qui en réclamait 50. La dette abandonnée par l’État est de 320 M€ (38,2 GCFP) : tous les métallurgiste du Caillou sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres… Ça va râler à Glencore.
« Afin de préserver le bilan du groupe » (simple prudence comptable donc, rien à voir avec son choix stratégique où l’Indonésie est préférée à la Nouvelle-Calédonie) Eramet « réitère par ailleurs sa décision de ne plus octroyer de nouveaux financements à la SLN [… mais] continuera d’accompagner opérationnellement la SLN dans la durée ». Traduction ? Eramet ne va pas se tirer immédiatement ?
Revenons à Jérôme Fabre. Il indique que « C’est un accord très important » pour la SLN, mais se garde bien d’expliquer que l’État vient en fait d’offrir une augmentation de capital de plus de 38 GCFP à Eramet, mais probablement sans effet sur la répartition des droits de vote où l’État reste minoritaire. Seuls les financiers de course comprendront la suite de sa remarque : « Les prêts [à la SLN, PC] viennent à la fois de l’État et d’Eramet, à peu près 50/50, 77 milliards de francs. Mais on n’avait pas le premier franc pour les rembourser. Il fallait bien qu’il y ait des décisions qui soient prises ». Eramet a également transformé sa dette envers la SLN (38,5 GCFP) en quasi-fonds propres, ce qui est neutre pour ses comptes consolidés. Attention ! L’État n’a donc offert à Eramet et à sa filiale calédonienne que la moitié des 77 GCFP d’endettement !
Avant de finir, indiquons qu’il existe beaucoup d’autres réactions des commentateurs et de la presse à cet accord entre l’État et Eramet, dont celle de Nicolas Metzdorf (au JT du 5 mars[4] sur Calédonie la 1ère) loyaliste radical et très fidèle à lui-même, qui met encore son gros grain de sel de façon maladroite, avec des approximations et contrevérités (pour le moins) dans l’histoire du Pacte nickel : il accuse les indépendantistes de tout faire pour refuser de signer ce Pacte nickel (et je les comprends[5]). Il est vrai que Néaoutyine[6] qui s’était encore réveillé à l’Assemblée de la Province Nord début mars 2024, avec son Niet aux exportations des réserves de nickel des métallurgistes, avait pu l’énerver. Metzdorf s’est pris en réponse méritée[7], le 7 mars 2024, une volée de bois vert de la part de l’Union calédonienne. La guéguerre se transforme de plus en plus en guerre ouverte, au moins verbale.
…
Conclusion : l’État qui vient de passer l’éponge sur 37 GCFP (un pognon de dingue, n’a pas dit Macron) semble également passer l’éponge sur la sortie-tsunami de Christel Bories ; on comprend mieux son silence assourdissant depuis le 25 février, une petite quinzaine de jours.
Mais on ne comprend toujours pas la stratégie de l’État français quant à l’avenir du Pacte nickel de Le Maire, bien balayé par ce tsunami ; à moins que l’État ait décidé de sauver le Soldat SLN et, avec lui, la Calédonie française, quoi qu’il en coûte. Et ceci en complète contradiction avec ce qui a été dit à la fois par la PDG d’Eramet (Toute aide semble inutile pour soutenir la métallurgie du nickel et lutter contre l’hégémonie de l’Indonésie et de la Chine… sauf exception française) et Macron, Le Maire et Darmanin (Le carnet de chèque, c’est fini) ! L’État ne voudrait donc pas se fâcher avec Eramet : on murmure (mais assez fort pour qu’on l’entende) qu’il contribuerait au développement de ce groupe en Indonésie avec le projet Eramet-BASF ; ce projet est critiqué par l’association Canopée[8]. Cette aide serait celle du Fonds d’investissement dédié aux minerais et métaux critiques, annoncé en 2023 par le gouvernement. Voir aussi, sur le même sujet, le reportage publié par le média Vakita[9].
Tout est là ; on devrait en savoir plus après le 25 mars avec l’éventuelle signature du Pacte nickel ; sauf si la procrastination se renouvelle…
Or, le quotidien La voix du Caillou précisait le 8 mars que rien n’était encore joué, dans son article[10] Le pacte nickel, proposé par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire, et visant à sauver la filière nickel, est “prêt” à être signé, a laissé entendre le Haut-commissaire Louis Le Franc à plusieurs reprises dans les médias. Mais finira-t-il par l’être ?
Cet accord doit en effet être signé par beaucoup de partenaires qui ne s’aiment guère : l’État, les industriels, le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie et les présidents de Provinces. Si la SLN et Prony Resources sont pour le Oui, KNS, indique l’article, aurait « pour l’instant, […] réservé très fortement sa participation » ; la Province Sud est pour le Oui, la Province Nord pour le Non, « ce qui confirme les déclarations de Paul Néaoutyine lors de l’assemblée de province Nord la semaine dernière » précise l’article. Louis Mapou, le président du gouvernement[11] semble encore en train de procrastiner en précisant (toujours selon La Voix du Caillou) : « Il faudra qu’on aille chercher le Congrès de la Nouvelle-Calédonie. Car quand vous avez un pacte qui demande de modifier le code minier et le schéma de mise en valeur des ressources minières, et que la Nouvelle-Calédonie s’engage sur plusieurs milliards sur la partie énergie à côté de l’État, je peux difficilement aller signer sur la base d’une simple décision du gouvernement ».
L’article se termine par : « À ceux que cet exercice inquiète en ce qu’il pourrait être long et mouvementé, le président du gouvernement a assuré qu’ “il sera possible de consulter le Congrès dans les temps. On travaille pour cela” ».Cet exercice m’inquiète aussi...
Une intervention plus ancienne (de début février[12]) est probablement l’une des dernières interventions publiques de Bruno Le Maire concernant ce Pacte nickel. Le nouveau sénateur (Les Républicains) du Caillou, Georges Naturel, lui demandait, avec des questions précises, où en était ce pacte. L’article termine par « Face à cette série de questions le maire (sic : coquille amusante, PC] Bruno Le Maire a rappelé "partager totalement" ces inquiétudes, mais a botté en touche, rappelant essentiellement son annonce de la veille devant l’Assemblée nationale : l’État propose un financement de 200 millions d’euros, soit près de 24 milliards de francs, afin de garantir la pérennité de KNS à condition que "les actionnaires prennent leurs responsabilités" ». Offre, on le sait, refusée par KNS.
Rien de nouveau, sauf que l’article indique au début : « Pour rappel, ce pacte, annoncé lors du déplacement du ministre sur le Caillou, doit permettre à l’État de réinvestir de l’argent en masse dans les usines (l’ensemble des sites avait alors un "besoin immédiat" de 180 milliards de francs), mais à certaines conditions, dont la déclassification des réserves métallurgiques du pays, afin de pouvoir exporter ce minerai brut inutilisé. Un sujet qui divise les élus. Initialement ce pacte devait être signé dans le courant du mois de janvier ».
Pourquoi insister sur ce passage qui n’est aussi qu’un simple rappel ? Tout simplement parce que Le Maire avait bien annoncé ce montant de 184 GCFP (18 % du PIB du Caillou, corrigé plus tard à la baisse par le Haussaire à 120 GCFP) pour la seule urgence des besoins de trésorerie à court terme des trois usines, hors les subventions annoncées sur une dizaine d’années (non quantifiées) pour faire baisser le coût de l’énergie. Dans les annonces suivantes, on en était très loin (entre 50 et 60 GCFP selon mes estimations, avant l’abandon de créance qui, cependant, transforme simplement un prêt en augmentaion de capital) je l’avais fait remarquer, et tout compris ; l’offre rappelée par notre ministre de 24 GCFP à KNS, annoncée ailleurs comme la plus importante des trois usines, confirme notre estimation.
De trois choses l’une : où Le Maire (ministre des finances…) s’est trompé (peut-être en confondant ce montant avec celui annoncé, du même ordre, des transferts bruts annuels de fric de la Métropole indiqué par l’État : 17 % du PIB calédonien) ; ou il ne s’agissait que d’une com’ (un peu exagérée) ; ou il garde sous le coude, pour la signature finale, les gros chèques restants… On aura peut-être bientôt la réponse.
Revenons à la procrastination. Le Maire termine, toujours selon le même article, quant aux avancées des discussions pour parvenir à un accord sur le pacte du nickel : « La négociation progresse. J’ai bon espoir que nous puissions parvenir à une signature définitive sous quelques semaines ». Pour fin février donc…
Notes
[1] Voir notre dernier billet du 1er mars 2024 : La PDG d’Eramet introduit un gros caillou dans la chaussure du nickel calédonien, sous-titré La métallurgie du nickel, c’est foutu ; et pas seulement en Calédonie… À part en Indonésie où son groupe investit et investira avec de gros bénéfices ! Plus un sou confirmé pour la SLN (même dans la mine ?) et annonce qui ne va pas aider à attirer les repreneurs des deux autres usines. Christel Bories aurait pu mieux faire pour sauver le Caillou et son Pacte nickel… Le Maire, il en pense quoi ?
[2] Jérôme Fabre, le directeur général de la SLN, était l’invité du JT du 6 mars 2024 sur Calédonie la 1ère ; le titre de l’article est : Nickel. Eramet, accord sur la dette, pacte nickel : Jérôme Fabre, le directeur général de la SLN, veut rester positif.
[3] Voir :
Si l’on veut bien comprendre, il faut rappeler que la SLN était endettée à la fois auprès d’Eramet et de l’État français de 77 GCFP (près de 8 % du PIB calédonien annuel) dont une grosse moitié (38,5 GCFP) prêtée par Eramet et une petite moitié (38,2 GCFP) prêtée directement par l’État ; cette petite moitié apparaissait, ajoutée évidemment à la dette auprès de l’État, dans les comptes consolidés du groupe.
Le mieux est de lire le communiqué de presse publié par Eramet le lundi 4 mars ; cependant les éclaircissements ci-dessus restent utiles. Voir :
https://www.eramet.com/wp-content/uploads/2024/03/2024-03-04-Eramet-Accord-Eramet-Etat-CP.pdf
[4] Cette énième sortie de cet inénarrable vaut le coup d’œil :
[5] Voir ou revoir encore mes 3 billets (cités dans celui du 1er mars 2024) au sujet de ce Pacte.
[6] https://voixducaillou.nc/2024/03/02/exportation-de-minerai-cest-niet-declare-paul-neaoutyine/
[7] On trouve ce communiqué sur le site Facebook de Mathias Chauchat et, a priori, nulle part ailleurs. Voir :
https://www.facebook.com/profile.php?id=100007269346478
Voir aussi la photo de ce communiqué (ferme mais posé) ; le lecteur aura ainsi l’occasion de juger entre les différents niveaux du débat entre loyalistes radicaux et indépendantistes radicaux :
Agrandissement : Illustration 1
Et, pendant qu’on y est, un petit dessin humoristique, de mars 2024, tiré du Chien bleu (une sorte de Canard enchaîné du Caillou) trouvé encore sur le site Facebook de Chauchat (une mine d’informations, partisanes, évidemment) :
Agrandissement : Illustration 2
Iceti (pseudo : Ice Tea, Thé glacé ?) est l’auteure de ce dessin. J’espère qu’elle et le Chien bleu ne m’en voudront pas ; et s’ils exigent des droits d’auteurs, je leur en paie le double…
Auparavant, un coup de pub pour ce Chien bleu !
https://www.facebook.com/LeChienBleuNC/
[8] Voir l’article du 1er mars 2024, Indonésie : l’État français n’exclut pas de financer un projet d’usine de nickel lié à la déforestation de milliers d’hectares, dénonce l’association Canopée :
[9] https://www.facebook.com/reel/1815420952253660
[10] voir :
https://voixducaillou.nc/2024/03/08/quelques-obstacles-a-lever-sur-le-chemin-du-pacte-nickel/
[11] Mais, rappelons-le, ses décisions sont censées être prises à l’unanimité de ses 11 membres, ou du moins à une large majorité : Mapou n’est pas seul.
Au fait, j’oubliais : le feuilleton en 27 Saisons intitulé Kanaky Nouvelle-Calédonie indépendante ! publié sur Le Club de Médiapart est terminé depuis quelques jours ; ceux à qui il aurait échappé peuvent lire le premier épisode :
ainsi que le dernier :
Ce feuilleton, en libre accès donc, remplace un vieux bouquin de 2018 (publié chez l’Harmattan) dont le titre était un peu différent : Kanaky Nouvelle-Calédonie indépendante ? Cherchez la différence...
[12] Article des Nouvelles calédoniennes du 8 février 2024, Le pacte du nickel "définitivement signé" dans "quelques semaines" ?