Loi de programmation de la recherche : non à la pénalisation des blocages des campus

Compliqué – et risqué – pour un universitaire de gérer l’ordre public lorsque des personnes décident de bloquer l’accès à un site de l’établissement où se déroulent cours ou examens. Ces difficultés ne justifient pas pour autant la pénalisation de l’occupation illégale des campus, en passe d’être votée le 17 novembre 2020 dans la loi de programmation de la recherche.

La loi de programmation de la recherche (LPR) en passe d’être définitivement adoptée le 17 novembre 2020 par l’Assemblée nationale s’annonçait, dès avant sa présentation formelle au Parlement en juillet 2020, catastrophique pour les établissements de l’enseignement public supérieur.

Trois mois plus tard, à l’issue de la discussion parlementaire menée, comme d’habitude sous le quinquennat Macron, en procédure dite « accélérée » devenue de fait la procédure de droit commun, et au surplus dans le contexte liberticide de l’état d’urgence sanitaire qui offre commodément un boulevard législatif pour encore plusieurs mois au pouvoir en place, il s'avère que la transposition par la LPR à ces établissements de la doctrine faisandée du macronisme – inchangée en dépit des annonces grandiloquentes faites devant des millions de téléspectateurs au moment des crises des gilets jaunes et du covid-19 – que sont le néo-libéralisme économique et l’autoritarisme institutionnel, est en tous points pire que ce que l’on pouvait craindre.

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La quasi-unanimité des universitaires est révoltée par la disparition programmée, votée par amendement sénatorial n° 150 à minuit et demi en séance publique dans la nuit du 28 au 29 octobre 2020, après une discussion de cinq minutes, avec l'appui d'une ministre pourtant elle-même universitaire, de l’instance nationale de qualification aux fonctions de maître de conférences et de professeur des universités, au profit de recrutements locaux par établissements universitaires (v. la lettre ouverte du 3 novembre 2020 adressée au président de la République par la commission permanente du Conseil national des universités ; Collectif, « Il faut défendre le Conseil national des universités », jdd.fr, 14 novembre 2020).

Au regard de mon expérience de direction de site pendant huit années dans une université – Paris 1 Panthéon-Sorbonne – qui a connu plus que son lot de blocages estudiantins notamment sur le campus de Tolbiac dans le 13e arrondissement, je souhaite spécifiquement évoquer une autre de ces scélératesses législatives contenue dans la LPR, philosophiquement mortifère : la pénalisation du blocage de sites universitaires.

Cavalier législatif ?

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La LPR prévoit qu’à l’avenir, l’article L. 763-1 du Code de l’éducation inséré dans un nouveau chapitre de ce Code comportant cet article unique punira, par renvoi au Code pénal « le fait de pénétrer ou de se maintenir dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement supérieur sans y être habilité (…) ou y avoir été autorisé (…) dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement » d’un an d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende, et même lorsque ce délit sera commis en réunion (comme cela est le plus souvent le cas en pratique pour les blocages de site) de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

Le pouvoir autoritaire macroniste allié en l’occurrence au Sénat conservateur a créé ce nouveau délit en toute dernière extrémité de la procédure parlementaire, à l’occasion de la commission mixte paritaire (CMP) réunissant le 9 novembre 2020 quatorze députés et sénateurs. Dans un premier temps, de manière déjà inattendue, le Sénat a inséré le 23 octobre dans la LPR une disposition pénalisant les comportements visant à « entraver la tenue d’un débat organisé dans les locaux » universitaires. De façon plus stupéfiante encore, la CMP ne s’est pas bornée à reprendre ce nouveau délit : elle a dans un second temps élargi le champ de la nouvelle pénalisation à tout type de comportement contraire à l’ordre public universitaire dont le président ou la présidente de l’université est garantE, en sa qualité d’autorité de police administrative au sein de l’établissement. Il faut encore déplorer que la CMP n’a eu aucun débat relatif à cette novation pourtant considérable (v. le rapport n° 3533 de l’Assemblée nationale du 9 novembre 2020, à propos de l’article 20 bis AA), et ne paraît même pas avoir réalisé qu’elle transformait le délit d’entrave à la tenue de débats en délit bien plus général d’occupation non-autorisée d’un campus.

La constitutionnalité de cet amendement nouvellement introduit en CMP paraît douteuse. Il pourrait constituer un « cavalier législatif » interdit par de l’article 45 de la Constitution, tant il semble dépourvu de tout lien même indirect avec le texte initial du projet de loi portant LPR, qui était essentiellement de nature budgétaire ou portait sur la recherche ainsi que la gestion des carrières des universitaires, aucune de ces dispositions initiales n’ayant trait à la matière pénale ou à l’ordre public universitaire (v. Jean Maïa, « Le contrôle des cavaliers législatifs, entre continuité et innovations », Titre VII, avril 2020 : « la prohibition des cavaliers protège l'opposition contre la tentation de la majorité d'adopter certaines mesures de façon discrète ou par surprise », et spécialement les développements sur la règle de « l’entonnoir » pour le contrôle de la régularité procédurale des amendements déposés après la première lecture par chacune des assemblées parlementaires).

Il appartiendra au Conseil constitutionnel de le dire, puisque des sénatrices et sénateurs ont annoncé qu’il sera saisi de la LPR dès son adoption par l’Assemblée nationale.

Précédent sarkozyste pour les collèges et lycées

Sur le terrain de l’histoire du droit, ce nouveau délit d’intrusion dans un établissement universitaire a un « grand frère » sarkozyste : le délit d’intrusion dans un établissement scolaire du secondaire, puni par des mêmes peines par l’article 431-22 du Code pénal. Cet article provient de la loi n° 2010-201 du 2 mars 2010 renforçant la lutte contre les violences de groupes, laquelle est issue d’une proposition de loi présentée le 5 mai 2009 par M. Christian Estrosi, alors sarkozyste pur jus et désormais sarkozyste macronisé, ce qui revient au même. Auparavant, c’est-à-dire depuis mai 1996, l’intrusion dans les établissements scolaires constituait une « simple » contravention (article R. 645-12 du Code pénal). Les auteurs de la proposition de loi avaient alors justifié la délictualisation des intrusions dans les lycées par le motif suivant : « les intrusions dans les établissements scolaires, commises par des bandes ou par des anciens élèves, sont en effet de plus en plus nombreuses, et justifient une répression plus efficace et plus dissuasive ». Or, d’une part, aucun chiffre n’était donné illustrant une augmentation des blocages lycéens ; et d’autre part ces blocages étaient et sont le fait non de « bandes » (sic) ou « d’anciens élèves », mais d’élèves inscrits dans l’établissement concerné voire plus exceptionnellement de personnels.

La conséquence de ce passage d’une contravention à un délit est que, outre l’alourdissement considérable et en lui-même dissuasif des sanctions, « la correctionnalisation de l’intrusion simple permettra le placement en garde à vue des auteurs » ainsi que l’a écrit le rapporteur de la proposition de loi (Assemblée nationale, rapport n° 1734, 10 juin 2009) ; c’est à ce titre que, par exemple, des élèves du lycée Arago à Paris ont été placés en garde à vue au moment de la contestation en mai 2018 de la procédure de sélection Parcoursup ou que l’on a vu le 10 novembre 2020 des CRS contrôler l’emploi du temps de lycéens avant de les laisser accéder à leur établissement.

Fin de l’autonomie dans la gestion de l’ordre public universitaire 

Par un effet cliquet on ne peut plus classique en matière répressive, dix ans plus tard, la LPR a transposé aux établissements de l’enseignement supérieur le délit visant les établissements du secondaire, « en douce », sans débat public préalable y compris au sein des chambres et sans consultation des représentants des usagers et personnels des universités.

Les conséquences concrètes sont considérables : alors que la loi prévoit aujourd’hui, ainsi qu’il a été dit ci-dessus, que seul le président ou la présidente de l’université est responsable de l’ordre public universitaire (article L. 712-2 6° du Code de l’éducation), de sorte qu’il ou elle a une compétence exclusive pour demander l’intervention des forces de l’ordre au sein d’un bâtiment de l’établissement (c’est ce qu’on appelle la « franchise universitaire ») par un ordre de réquisition écrit adressé au préfet, la LPR autorise de fait la police à intervenir par elle-même, sans autorisation préalable, dans une enceinte universitaire, et fait disparaître l’autonomie universitaire dans la gestion de l’ordre public. De son côté, le parquet pourra poursuivre pénalement étudiantEs, personnels et tiers sur la base du nouveau délit, sans qu’il soit besoin que l’université porte plainte. Que pense d’une telle pénalisation de l’accès aux universités ce fervent partisan du macronisme qu’est le désormais taiseux Daniel Cohn-Bendit, 52 ans après mai-68 ?

La prochaine étape, inéluctable sans de fortes réactions individuelles – d’où la continuation de ce blog, notamment, car la liberté académique s’use si on ne s’en sert pas – et collectives, est la reprise en mains ministérielle et parquetière de l’indépendance des universitaires dans leur cœur de métier, l’enseignement et la recherche, ainsi que le laissaient d’ores et déjà présager les propos tenus par la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal en séance publique au Sénat le 16 janvier 2019 à propos de l’augmentation des frais d’inscription spécifiques aux étudiants étrangers prévu par le programme « Bienvenue en France » : les professeurs et maîtres de conférences des universités « sont des fonctionnaires de l’Etat, il est évidemment très important qu’ils portent les politiques publiques décidées par l’Etat, c’est le devoir de tout fonctionnaire, ce devoir d’obéissance et ce devoir de loyauté » (le compte rendu écrit des débats est disponible ici, la vidéo de l’extrait est ici). La méthode permettant d’y parvenir est simplissime et nécessite seulement un peu de patience. C’est celle suivie par Donald Trump relativement à la composition de la Cour suprême des Etats-Unis d’Amérique : il suffit au président de la République et au président de l’Assemblée nationale (comme à celui du Sénat) de faire nommer des « bonnes » personnes au Conseil constitutionnel pour réduire le principe constitutionnel des enseignants-chercheurs à peau de chagrin.

Le doute n’est plus permis : l’orbanisation, la trumpisation et la bolsonarisation de la République française sont en marche. Il appartient aux universitaires, pour donner matière à l’indépendance constitutionnelle inhérente à leur statut, d’alerter et de contribuer par la réflexion et des propositions d’action à stopper sinon inverser cette descente aux enfers démocratique.

Pour l’heure, ces deux strates pénales répressives pointant spécifiquement des personnes en construction de vie dans des établissements d’enseignement sont aussi malvenues l’une que l’autre.

Devant le centre René-Cassin, au cours d'une protestation contre Parcoursup, avril 2018 Devant le centre René-Cassin, au cours d'une protestation contre Parcoursup, avril 2018
Je les déplore, alors même que, ainsi qu’il ressort du texte ci-après, j’ai eu la pénible expérience de gérer en huit années un nombre assez conséquent de blocages du site relevant de ma direction, et que le dernier d’entre eux, survenu en mars 2020 quelques jours avant le confinement, a été mortifère pour ce qui me concerne.

Contre les blocages

C’est donc en pleine connaissance de cause que je suis contre les blocages de campus universitaires, au bilan politique nul depuis 2006 pour la raison qu’une fois élues et tant qu’elles sont assurées de la loyauté des forces de l’ordre, les autorités publiques nationales sont volontiers disposées à sacrifier le peuple tout entier, a fortiori la jeunesse, pendant la durée de leur mandat, pourvu qu’elles puissent l’exercer à leur guise.

Certes, vu de l’extérieur, un blocage « sauvage » paraît relever d’un sympathique « folklore étudiant » (Olivier Tesquet, « Faut-il vraiment faire du blocage des facs un délit pénal ? », telerama.fr, 10 novembre 2020). Concrètement toutefois, bloquer tout-à-trac la tenue par exemple d’examens de 3 500 étudiantEs en licence de droit et de science politique dans un établissement parisien parce que le gouvernement a fait passer en force son projet de réforme des retraites par l’article 49 alinéa 3 de la Constitution, ainsi que cela est relaté plus loin, est une action qui est loin d’être – seulement – folklorique.

Cette forme de militance violente est en réalité dévastatrice pour le fonctionnement des établissements concernés comme pour l’unité de son personnel administratif et enseignant, non formé (et c’est heureux) à la gestion de ce type de conflits, soumis par ricochet à de fortes turbulences internes.

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Il est par ailleurs faux de présenter la LPR comme pénalisant « les mobilisations étudiantes » en général, ainsi qu’a pourtant pu le faire Libération (Olivier Monod, « Quand le gouvernement prévoit la pénalisation des mobilisations étudiantes », liberation.fr, 11 novembre 2020). Il est tout aussi faux de considérer, à l'instar de l'assemblée générale du Conseil national des Barreaux réunie le 13 novembre 2020, que le nouveau délit serait par lui-même une atteinte aux libertés fondamentales de manifester, de se réunir et de s'exprimer.

Il faut à cet égard rappeler, s'agissant de la liberté d'opinion, que l'article 10 de la Déclaration de 1789 dispose que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi », et qu'un blocage trouble par sa nature même l'ordre public universitaire établi par les règlements de contrôle des connaissances applicables aux formations concernées comme les statuts de l'université, c'est-à-dire au fond la continuité du service public de l'enseignement supérieur.

Au surplus, en dehors de ce type très particulier de « mobilisation » qu’est un blocage où aucune autorisation préalable d'utilisation du domaine public universitaire n'est formulée, et qui à vrai dire dé-mobilise plutôt qu’il ne mobilise d’autres personnes que celles par avance convaincues ainsi que j’ai pu systématiquement le constater, les étudiantEs, leurs associations et les personnels ont évidemment tout loisir d’exprimer leurs revendications et donc de mobiliser/militer sur les sujets de leur choix en organisant débats et conférences dans les amphithéâtres, librement et gratuitement accessibles. Il suffit pour cela de suivre un formalisme très minimal, qui consiste à interroger oralement ou par courriel le directeur ou la directrice du campus quant à la disponibilité, entre deux enseignements, d'une salle ou d'un amphithéâtre, pour pouvoir bénéficier, évidemment « sans filtre » quant au contenu de la manifestation mais en tenant compte des nécessités du service enseignant qui a priorité (il est impossible ou très difficile de reporter un cours magistral ou une séance de travaux dirigés), d'une entière liberté d'expression dans l'enceinte universitaire. J'ai pendant mes huit années de direction de site répondu généralement dans l'heure aux dizaines de demandes de mise à disposition d'un lieu de débat qui m'ont été faites, positivement lorsque l'horaire envisagé était compatible et pouvait s'intercaler avec la tenue des enseignements tels que fixés par les plannings des formations concernées (les décisions de l'autorité de police administrative universitaire peuvent faire l'objet d'un contrôle par la juridiction administrative, ainsi que l'a montré un contentieux contre un refus de la directrice de l’Ecole normale supérieure de mettre une salle à la disposition du « collectif Palestine ENS » : Conseil d’Etat, référé,  7 mars 2011, Ecole normale supérieure, n° 347171 : « si les élèves de l'ENS ont droit à la liberté d'expression et de réunion dans l'enceinte de l'École, cette liberté ne saurait permettre des manifestations qui, par leur nature, iraient au-delà de la mission de l'école, perturberaient le déroulement des activités d'enseignement et de recherche, troubleraient le fonctionnement normal du service public ou risqueraient de porter atteinte à l'ordre public ; il incombait à la directrice de l'ENS, en vue de donner ou de refuser son "accord préalable" à la mise à disposition d'une salle, de prendre toutes mesures nécessaires pour à la fois veiller au respect des libertés dans l'établissement, assurer l'indépendance de l'école de toute emprise politique ou idéologique et maintenir l'ordre dans ses locaux, aux fins de concilier l'exercice de ces pouvoirs avec le respect des principes rappelés ci-dessus »).

Cette auto-formation des étudiantEs à la citoyenneté par toute autre modalité que le blocage, respectueuse de la fragilité et de l’accessibilité des universités, doit d’ailleurs être vivement encouragée par les établissements du supérieur quelle que soit la cause défendue, car elle relève de la mission de ces établissements. En revanche, un blocage est, là aussi quelle que soit la cause défendue, une balafre faite au principe constitutionnel de continuité du service public universitaire, un viol de la liberté consacrée à l’article 4 de la Déclaration de 1789 (« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui »), une atteinte à l’accès aux savoirs dispensés et une occupation indue – car non autorisée par l’enseignant-chercheur qui exerce pour quelques mois ou années l’autorité de police administrative – du domaine public.

Il me paraît à cet égard antinomique, ainsi que le font pourtant certainEs universitaires, de louer les mérites d’une université « ouverte » et dans le même temps de soutenir sinon favoriser les blocages estudiantins. Au demeurant, que diraient ces collègues si, par exemple, les militants de Génération Identitaire ou du GUD bloquaient tout-à-trac cours et examens afin de contraindre les pouvoirs publics à fermer nos frontières et à expulser manu militari les étrangers en situation irrégulière, puis une fois épuisée leur action politiquement vaine mais destructrice du service public universitaire regagnaient tranquillement leurs domiciles respectifs ? Ce blocage aussi relèverait d’un adorable « folklore » ?

Il n’y a pas de blocage légitime des sites universitaires ; un blocage divise, électrise toujours et ne rassemble jamais, faisant en cela le jeu du pouvoir en place qu’il prétend combattre.

Contre la pénalisation des blocages

Je suis donc contre les blocages universitaires, et tout résolument contre la pénalisation de ces blocages. Ce n’est en effet pas par la pénalisation de leurs comportements, aussi immatures et destructeurs soient-ils pour le service public de l’enseignement, que l’on forme élèves et étudiants. Ce n’est pas davantage sous la férule de la menace pénale et du placement – y compris préventif – en garde à vue d’adolescentEs et de jeunes adultes que les pouvoirs publics doivent placer la jeunesse apprenante, indépendamment des modalités de revendication ponctuelle d’une infime partie d’entre elle.

Les universités sont aussi fortes de leurs faiblesses ; dans un monde où chacun de nos comportements est de plus en plus scruté, compartimenté, pénalisé, les universités doivent rester un sanctuaire de liberté, « quoi qu’il en coûte », c’est-à-dire même si un blocage peut se révéler destructeur pour les personnes et les biens. Il appartient aux autorités universitaires de faire en sorte que de tels blocages ne se produisent pas, par le dialogue et la prévention des conflits d’abord puis, en cas d’échec, éventuellement par la saisine de la section disciplinaire propre à l’établissement, laquelle  n’a pas vocation à intervenir uniquement lorsqu’unE étudiantE commet un plagiat ou une fraude aux examens, pour la raison que les personnes qui bloquent doivent elles-aussi accepter de prendre leurs risques vis-à-vis de l’établissement en exerçant cette forme de militance en son sein.

Pour leur part, les autorités nationales, quelles qu’elles soient, seraient mieux inspirées si elles savaient faire accepter leurs réformes en approfondissant la démocratie et le consensus, et partant en délégitimant les blocages des établissements d’enseignement comme outil de contestation des politiques publiques nationales, sur lesquelles les établissements concernés n’ont au demeurant aucune prise. Mais on en est loin, il est vrai, tant la brutalité et l’autoritarisme de nos dirigeants publics nationaux augmente au fil des quinquennats. D’où ce besoin absolu et toujours plus pressant de pénalisation, comme un couvercle pénal sur une marmite sociale qui bout, de plus en plus fort…

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Le texte ci-dessous a été rédigé au cours de l’été 2020 comme pour faire ma propre psychanalyse en même temps qu’un mea culpa ; sa rédaction achevée, j’ai choisi de ne pas le publier et de faire en sorte de passer à autre chose.

Ainsi qu’il a été dit précédemment, il porte sur un blocage qui s’est déroulé durant toute la matinée du lundi 2 mars 2020 au centre René-Cassin de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Sauf censure partielle de la LPR par le Conseil constitutionnel ou survenance d’une « révolution » que l’actuel président de la République avait appelée de ses vœux en 2016, ce blocage survenu à l’aube de cette annus horribilis, quatorze jours avant le confinement strict, pourrait être le dernier de l’histoire des universités françaises, lesquelles sont depuis le confinement de mars/mai 2020 rôdées aux enseignements/examens en distanciel.

A son issue, j’y ai commis, en qualité de directeur de centre, une faute professionnelle dont je suis encore mortifié neuf mois plus loin.

L’adoption inattendue le 9 novembre 2020 de la disposition de la LPR pénalisant le blocage des sites des établissements du supérieur, d’autant plus choquante qu’elle s’inscrit dans une effroyable entreprise de démolition au Karcher législatif de l’ensemble de nos droits et libertés individuels depuis mai 2017 (v. par ex. : « Loi de sécurité globale : l’arbitraire policier en marche », 10 novembre 2020 ; et les passages entiers de La République en miettes spéc. p. 91-130 dans son édition de juin 2020 gratuitement téléchargeable : « Le quinquennat Macron, à livre ouvert », 25 juin 2020), m’a décidé, depuis Beyrouth où je faisais un court séjour, à publier ce texte, pour moi-même et par transparence et honnêteté intellectuelle à l’égard des lecteurs et lectrices de ce blog ouvert depuis cinq ans.

J’espère ne pas avoir par là même perpétré une nouvelle erreur.

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« Rappelle-toi que tomber et se relever, c’est ce qu’on passe notre vie à faire depuis toujours. Peu importe la fatigue, peu importe l’épuisement, peu importe les cendres, les ruines ».

Ces mots de Dima Abdallah (« Ne t’endors pas, Beyrouth », lemonde.fr, 8 août 2020) à propos de la tragédie survenue le 4 août 2020 sur le port de ma ville natale, juste en face du domicile parental devenu inhabitable en l’espace d’une milliseconde aux conséquences infinies, ont résonné si fort dans mon esprit que je me suis résolu à m’appuyer sur l’existence de ce blog, consacré depuis novembre 2015 à l’actualité juridico-politique nationale relative aux libertés publiques, pour coucher sur l’écran de mon ordinateur un événement sinon un ébranlement de nature personnelle qui me hante depuis sa survenance, le premier lundi du mois de mars 2020. 

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A vrai dire, il y a un lien direct entre l’Histoire nationale et l’histoire intime. Le samedi 29 février 2020, le Conseil des ministres – formellement consacré au covid-19 – a décidé de faire passer sa réforme des retraites à l’Assemblée nationale via l’article 49 alinéa 3 de la Constitution. C’était une forfaiture de plus au passif du toujours plus désastreux quinquennat Macron, qui ne pouvait qu’exacerber les tensions sociales, a fortiori au sein de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, qui était dans un état de plus en plus exsangue depuis le début de l’année universitaire 2019/2020. De début septembre 2012 jusqu’au 1er septembre 2020 (date à laquelle le président de l’université qui avait réitéré ma nomination en 2016 a cessé ses fonctions, ce qui a de plein droit mis fin aux miennes, dans lesquelles je n’ai pas été immédiatement remplacé faute de volontaire), j’y ai exercé les fonctions de directeur de centre universitaire – le centre René-Cassin, proche des Gobelins dans le 13ème arrondissement de Paris, qui accueille les apprentiEs juristes et politistes.

Les examens du premier semestre qui devaient normalement se dérouler début janvier 2020 avaient été reportés aux deux premières semaines de mars, la présidence de l’université était très affaiblie sinon inexistante voire défaillante, des collègues universitaires ne dispensaient pas leurs cours (souvent, en conservant l’intégralité de leur traitement mensuel), le campus de Tolbiac était constamment fermé par des blocages ou à titre « préventif » par… crainte des blocages, le personnel administratif protestait notamment contre la politique d’attribution des primes… Tout cela sur fond d’élections aux trois conseils centraux devant se dérouler le 2 avril 2020, pour lesquelles, en qualité de candidat potentiel à la présidence de l’université, j’avais bâti depuis six mois un programme, sur un mode participatif, avec une équipe d’une soixantaine de collègues de toutes les disciplines enseignées dans l'établissement. Les listes devaient être déposées auprès du service juridique pour le 17 mars, avant que la « catastrophe sanitaire » du covid-19 entraîne, à cette même date, le report des élections, désormais programmées pour la fin du mois de novembre 2020. 

« Ils sont là »

 Il est environ 7 heures du matin en ce premier lundi de mars 2020. Le gardien du centre Cassin me téléphone. Voyant son nom s’afficher, je pressens aussitôt – j’ai une expérience assez unique des blocages de site – que la journée va être longue. Elle le sera en effet, mais à un point que je ne pouvais pas encore imaginer puisque, dans mon esprit, elle n’est toujours pas terminée à l’heure où ces lignes sont écrites.

« Ils sont là », me dit le gardien. Combien ? Une trentaine d’individus – je ne les appellerai pas des étudiantEs, car d’une part un usager du service public doit respecter celui-ci jusque dans ses fragilités, et d’autre part je ne connaissais pas de visu nombre de mes interlocuteurs de la matinée qui pour certains pouvaient être des tiers à l’établissement. Ces personnes bloquent, à l’intérieur du centre et à l’aide d’un empilement de tables et de chaises, le sas qui mène du hall d’entrée aux deux amphithéâtres de 500 places et à la vingtaine de salles d’enseignement, alors que le premier examen de la session doit débuter à 8 heures.

Je savais, vu les contextes national et spécifique à l’université Paris 1, qu’il y aurait des protestations susceptibles d’affecter le déroulement de la session d’examens. Malgré cela, en accord avec la direction de la sécurité de l’établissement, j’ai décidé la semaine précédente de ne placer « que » deux agents de sûreté à l’entrée du centre, car d’une part ils ne servent à rien dans le feu de l’action, comme j’avais déjà pu le constater à maintes reprises auparavant puisque tout étudiantE est en droit d’accéder à chacun des sites universitaires et qu’en cas de blocage des agents de sécurité ne peuvent – heureusement – aller au contact des personnes concernées, et d’autre part j’en avais assez que notre université dilapide des fonds publics à engraisser une société privée dite de « sécurité ». Le centre que je dirige est donc librement accessible à toute personne, ainsi que doivent l’être les bâtiments publics – publics ! – ne recelant aucun « secret d’Etat », en particulier celui qui porte l’illustre patronyme de René Cassin.

Contre les blocages

Hélas, il y a parfois des individus qui abusent des libertés, dont le comportement incivil sinon illégal voire totalitaire pousse de manière contreproductive à restreindre ces libertés par des procédés matériels (gardiennage privé, par exemple) ou normatifs, au détriment de tous.

Des individus ont donc crû utile à la cause qu’ils et elles défendent de s’introduire dans le centre Cassin ouvert à tous vents et d’empêcher la tenue du premier examen du premier semestre, dans l’attente de faire une réunion destinée à se prononcer par un vote sur la suite à donner à leur blocage. Ils et elles appellent cela assemblée « générale », mais ces mots sont galvaudés puisque de fait n’y participe qu’une infime partie du public concerné, sans convocation, sans délai de réflexion préalable, sans qu’aucune règle de quorum ne soit posée en fonction du nombre d’étudiantEs inscritEs dans la formation intéressée ou dans l’université en général ; « rassemblement militant » collerait mieux aux réalités.

Au fond, je partage absolument la teneur de la contestation véhiculée par les bloqueurs, et n’ai de leçon ni de militantisme associatif ou politique, ni d’anti-chiraquisme, d’anti-sarkozysme, d’anti-hollandisme, et d’anti-macronisme (tous primaires) à recevoir d’aucunE d’entre eux et elles ; par ailleurs, il entre dans les missions de l’université de contribuer à former ses étudiantEs à la citoyenneté, et donc d’encourager toute forme de pensée critique comme de mobilisation compatible avec l'exercice continu de ses activités de service public.

Mais je réprouve viscéralement la méthode qui, tel Dr Jekyll et Mr (ou Mrs) Hyde, consiste à jouer au Che Guevara urbanisé pour une matinée ou un après-midi au détriment de l’université, et le reste du temps à accepter sans broncher toutes les contraintes politiques et sociales du quotidien – y compris l’infâme confinement 23h/24 pendant l’état d’urgence sanitaire de mars à mai 2020. Ce type de comportement appliqué à un bâtiment universitaire librement accessible est d’une lâcheté inouïe, car les personnes qui bloquent le campus savent pertinemment qu’elles ne risquent rien, ni sur le plan pénal, ni sur le plan disciplinaire puisqu’il est « de tradition » que le président de l’université Paris 1 ne défère aucun des usagers bloqueurs ou usagères bloqueuses devant la section disciplinaire – ceci expliquant cela.

Un personne 'mobilisée', dormant dans mon bureau fracturé du centre Cassin après une nuit d'occupation vraisemblablement arrosée, 10 décembre 2019 Un personne 'mobilisée', dormant dans mon bureau fracturé du centre Cassin après une nuit d'occupation vraisemblablement arrosée, 10 décembre 2019
Ces révolutionnaires d’opérette, trop peureux pour, au nom de revendications que encore une fois je partage largement, tenter d’occuper le siège du Medef, du ministère de l’Enseignement supérieur ou d’aller « chercher Macron » à l’Elysée, ne modifient au surplus pas d’un seul dixième de degré la politique gouvernementale qu’ils et elles contestent, pour la raison évidente qu’aucune université n’est pour rien ni ne peut influencer les politiques mises en place au plan national ; à l’inverse même, leur procédé est contreproductif, et il m’est arrivé de renoncer à manifester pour ne pas me retrouver dans le même cortège que ces useurs (je ne me résous pas à les qualifier « d’usagers ») du service public universitaire, qui font, par leurs excès comportementaux et leurs intolérances symétriques à celles du pouvoir en place, le jeu de ce dernier. Pire encore, ainsi que je leur ai dit à plusieurs reprises, les personnes qui bloquent coûtent « un pognon de dingue » à l’université, contrainte donc de prévoir à titre préventif une armada d’agents de « sécurité » privé et, le cas échéant, de remettre en état des locaux dégradés après occupation.

A l’université, les blocages ne font qu’attiser les tensions – entre étudiantEs et enseignantEs, entre enseignantEs et personnel administratif, entre présidence et composantes –, sans donc jamais contribuer à l’avancée de la cause défendue. J’ajoute enfin que ces personnes, très peu nombreuses par rapport au nombre d’étudiantEs inscritEs, sont souvent d’une rare intransigeance avec quiconque ne pense pas comme elles et eux, et saccagent par un comportement puéril et une morgue écervelée cet espace ouvert de liberté d’expression et de tolérance absolue que devrait être un site universitaire. Loin d’être les révolutionnaires qu’ils croient singer pour quelques heures, les bloqueurs de sites universitaires sont des réactionnaires, et comme telLEs je les combattrai de toute mon énergie quels que soit leur âge, leur sexe, leur activité professionnelle, leur engagement politique ou philosophique. Elles et ils abusent de la liberté d’expression dans un type d'établissement qui pourtant a dans son ADN de la promouvoir pourvu qu'il ne soit pas porté atteinte à la continuité du service public, entravent la liberté d’enseigner et la liberté pour les étudiantEs qui le souhaitent de passer leurs examens.

Voici maintenant les faits, rien que les faits. 

Solitude du directeur de site

Arrivé à 7h30 au centre René-Cassin en ce premier lundi de mars, je découvre une scène d’une violence jamais atteinte sur ce site : certains des étudiants qui veulent que l’examen aient lieu – 300 ont été convoqués – sont prêts à en venir aux mains, des personnes qui bloquent sont masquées (on n’avait pas encore l’habitude !) en mode black bloc, l’une d’elles fait itérativement tournoyer au-dessus de la foule compacte un parapluie fermé.

Hall du centre René-Cassin, occupé dans la nuit du 9 au 10 décembre 2019 Hall du centre René-Cassin, occupé dans la nuit du 9 au 10 décembre 2019
Mes tentatives de libérer par le dialogue le sas vers les amphithéâtres et les salles d’enseignement s’avèrent infructueuses. Devant ce sas, pendant des dizaines de minutes, en qualité de seul représentant de « l’autorité » universitaire, je serai pris à partie, bousculé, moqué, provoqué, calomnié ; on me jettera deux fois du liquide dessus – de l’eau, sans doute – à partir du premier étage.

J’essaie de faire au mieux, avec à l’esprit la nécessité de ne pas laisser le campus aux mains des seules personnes qui bloquent, car je connais parfaitement cette technique qui consiste à décourager les étudiantEs de participer à une « assemblée générale » avant que celle-ci, ne réunissant plus que l’infime minorité des bloqueurs de fait maîtres des lieux, prenne des « décisions » au nom de toutes et tous ; je prie donc les étudiantEs venuEs passer leurs examens de ne pas quitter le site.

Parallèlement, j’ai aussitôt, comme d’habitude dans ce genre de situation, avisé le président de l’université. Je lui demande par téléphone de requérir la force publique immédiatement, afin de faire évacuer les personnes qui bloquent et de permettre la tenue de l’examen, ce que je ne peux décider comme directeur de centre car la loi réserve cette prérogative au chef d’établissement ; il me fait appeler la directrice générale des services, en province, qui elle-même renvoie la balle au président, et ni l’une ni l’autre ne se rendront sur place comme pourtant un responsable d’établissement devrait systématiquement le faire dans les moments de crise. Une voiture de police restera stationnée devant le centre toute la matinée, les forces de l’ordre ayant été prévenues par des certainEs des étudiantEs désireuSEx de passer leurs examens. J’écris ou téléphone à quelques collègues qui entretiennent de bonnes relations avec les personnes qui bloquent, afin qu’ils viennent sur place pour co-gérer une situation tendue, mais je n’ai pas de réponse. La collègue dont l’examen devait se dérouler s’en va vers 9h30, en me faisant un petit coucou de la main. Mon objectif est alors d’essayer de sauver l’examen qui doit se tenir en tout début d’après-midi – et à travers lui le reste de ceux des deux semaines de la première session. Concrètement, je ne peux pour cela m’appuyer que sur le soutien et l’incroyable abnégation du personnel administratif qui travaille avec moi depuis des années sur le site, en particulier du très dévoué responsable administratif du centre.

La trentaine d’individus qui bloque l’accès aux salles d’examen ne veut donc pas laisser le passage, et il est en pratique impossible de l’y contraindre physiquement, l’appel à la raison n’y faisant rien. La tension ne cesse de monter entre les étudiantEs et les individus qui bloquent, des débuts de bagarre éclatent ça et là dans le hall. Je demande à plusieurs reprises aux étudiants présents s’ils souhaitent ou non composer pour leur examen, et la réponse est massivement positive. C’est pour eux que je suis là, que je ne me terre pas à mon domicile ou dans mon bureau du centre ; que j’endosse ce rôle épouvantable mais nécessaire de cerbère de l’ordre public universitaire.

Assemblée « générale »

Enceinte d'entrée du centre René-Cassin au moment des protestations contre Parcoursup, avril 2018 Enceinte d'entrée du centre René-Cassin au moment des protestations contre Parcoursup, avril 2018
Les personnes qui bloquent entendent tenir une réunion autolabellisée donc assemblée « générale » au sein d’un amphithéâtre se trouvant sur un nouveau site de Paris 1 en face du centre Cassin, dont j’ai également la direction depuis septembre 2019. Mais il a été conçu comme une forteresse par le promoteur immobilier, et il est donc très difficilement accessible. L’heure tourne, la pression monte toujours ; il est décidé vers 10 heures que ce  rassemblement se déroulera dans l’un des deux amphithéâtres du centre René-Cassin.

Il dure un peu plus d’une heure, au cours de laquelle je reste à la tribune, derrière la chaire où je dispense un cours de droit administratif général chaque mercredi du second semestre. L’amphithéâtre de 500 places est bondé, les passages de chaque côté des sièges quasiment saturés. Toute personne participant au blocage et toutE étudiantE assistant aux débats a pu y prendre part librement, et lorsque nulLE ne demande plus la parole, j’insiste pour que soit mis au vote la question du blocage ou non du centre. Une immense majorité – 80, 90% de l’amphithéâtre – se dégage en faveur du déblocage immédiat et de la reprise des examens du premier semestre.

Je suis soulagé : tout est fini, tout s’est déroulé le moins mal possible, l’examen de 13h pourra se tenir, si l’amphithéâtre est totalement libéré pour 12h (les agents de la scolarité doivent procéder aux émargements avant l’épreuve). Ma corvée de « flic de Macron » est terminée. Je descends de la chaire : il faut que je parte, il est 11h15, j’ai ma première réunion publique de campagne pour l’élection à la présidence de l’université au Panthéon, à 14h.

Je suis sur le point de sortir de l’amphithéâtre, lorsqu’une des personnes à la tribune reprend le micro pour « remettre un jeton » dans la machine à bloquer l’université et appeler à poursuivre le blocage malgré le résultat du vote. 

Au bout de ma patience

Avant de décrire la suite, je souhaite m’approprier des mots que le magnifique Robert Merle, dont une partie de l’œuvre m’a accompagnée en cet été 2020, a consignés dans Maleville (Folio, 1972, p. 625) : « Ce qui suit me peine tant à écrire que je vais le dire très vite et très sèchement, avec un minimum de détails. La magie, malheureusement, n’existe pas, car si je pouvais, en taisant l’événement, le supprimer, je me tairais jusqu’à la fin des temps ».

Cet événement personnel, je ne peux hélas le supprimer ; il s’est malheureusement produit, et je dois l’assumer pour me « relever », selon le mot de Dilma Abdallah.

Robert Merle encore, dans Les hommes protégés (1974, Folio, p. 162), livre passionnant et ô combien d’actualité sur le sexisme et les pandémies planétaires : « Je suis au bout de ma patience, au bord de la colère. J’ai envie de lâcher dans la direction de (cette personne) et la mettant en jeu une grossièreté énorme, une obscénité maxima ». Le héros du livre se retient ; pas moi puisque, ainsi que l’a écrit une universitaire, « l’amour de notre métier et les bénéfices secondaires qu’il nous procure est aussi ce qui nous perd : nous sommes prêts à tout pour que l’université fonctionne » (« Bientôt nous ne pourrons plus du tout », universiteouverte.org, 5 septembre 2020). A tout, hélas…

A bout de nerfs donc et ayant relâché ma vigilance car la page du blocage aurait due être définitivement tournée au moins par respect de l’expression du sentiment ultra-majoritaire, je grommelle, un peu comme il arrive à chacunE de jurer à l’encontre d’unE automobiliste qui tarde à démarrer lorsque le feu est vert, une injure contre la personne – de sexe féminin, mais à ce moment peu m’importe – qui vient de parler au micro, et qui se trouve à plusieurs mètres de moi.

Cette personne n’a aucunement entendu les mots que j’ai employés, pour une part reflets d’une culture du « monde d’hier », car comme le relève Tarik Safraoui, modérateur sur Mediapart, « notre langue, fleurie ou non, est particulièrement sexiste et homophobe. Il suffit de s’intéresser de près aux insultes les plus répandues pour le comprendre. L’association Respect Zone a recensé dans une étude de 2016 que les insultes les plus proférées sur internet sont « Pute » et ses déclinaisons familiales (maternelles principalement, pas de batailles entre le parent N°1 et le parent N°2 cette fois-ci), ensuite, les débats sur les couilles, en avoir, ne pas en avoir, se les battre ou les laisser sur la table à manger… Le cul, les salopes, les pédés et les enculés arrivent ensuite » (« Je ne suis pas homophobe mais… », Blog Mediapart, 7 septembre 2020). CertainEs collègues universitaires, excusant mon coup de sang vu le contexte, m’ont néanmoins tenu rigueur – et continuent de le faire – d'avoir utilisé tel mot spécifique, que je ne souhaite pas reproduire par écrit – seules, j’y insiste, mes excuses ont été filmées (à mon insu), et non mon juron.

Mazarine Pingeot, Le Monde 28 août 2020 Mazarine Pingeot, Le Monde 28 août 2020
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Or, pour malheureux qu’il soit en particulier dans la bouche d'un universitaire dans l'exercice de ses fonctions, une variante de ce mot a constitué le refrain d’une célèbre chanson de Mylène Farmer – une femme, donc – au mitan des années 1980. Des auteurs à succès publiés par d’importantes maisons d’édition l’emploient en littérature (par ex. : Don Delilo, Cosmopolis, Actes Sud, 2003, pp. 16 et 62). Il est parfois utilisé dans la grande presse, y compris par des femmes, telle Mazarine Pingeot (« Ce mortel ennui qui me vient », lemonde.fr, 28 juillet 2020 : « Ce mortel ennui qui me vient, devant une certaine jeunesse sans désir mais pleine de colère, ces jeunes femmes mieux loties que leurs mères et leurs grands-mères, qui ont mené la lutte pour elles, déblayé le terrain pour leur laisser en héritage de continuer le combat : les unes se sentent insultées quand un homme, de sa violence ancestrale, ose un compliment – et c’est comme une gifle en plein visage, certaines appellent ça un viol, au mépris de celles qui en ont vraiment été victimes ; les autres se déguisent en putes pour imiter les danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable ») ou lors d’un procès par une femme en colère contre son ancien compagnon (« Procès des attentats de janvier 2015 : Christophe Raumel, l’accusé qui ne se posait pas de questions », lemonde.fr, 7 octobre 2020 : « Le ton monte, certains avocats de partie civile mettent de l’huile sur le feu, Christophe Raumel invective l’un d’entre eux, l’ex-petite amie lui reproche en hurlant de rester accroché à elle : « Ça suffit maintenant, t’as pas honte ? Ça commence à bien faire, tu vas l’accepter la rupture, espèce de salaud ? Fils de pute, va ! » Dans leur box, les accusés, stupéfaits et hilares, font « ooooh ! » devant tant de véhémence »). Je signale à toutes fins utiles que le président d’Act Up-Paris (association dont je suis adhérent depuis début septembre 2020), n’hésite pas à employer de manière récurrente ce vocabulaire sur son fil Twitter.

Délation

Si donc la personne au micro qui cherche à réenclencher un blocage clairement non-désiré par l'immense majorité des votantEs ne m’a pas entendu, l’un de ses camarades bloqueurs se trouve à mon voisinage immédiat ; lui m’a entendu. Je connais cette personne depuis le début de l’année universitaire 2019/2020, et ai échangé avec elle à plusieurs reprises, oralement ou par courriel (son premier courriel dans ma boite de réception date du 28 janvier 2019). Il avait déjà participé à un blocage du centre Cassin les 9 et 10 décembre 2019 au nom de la défense de l'environnement, en dépit d’engagements pris de ne jamais bloquer le site ; ainsi que je l’avais prévenu avant et pendant le blocage, j’avais au lendemain de celui-ci obtenu du président de l’université qu’il saisisse la section disciplinaire de son cas (ce qui ne s’était jamais fait à l’université Paris 1) ; la remise en état du site après une nuit d’occupation aura en définitive coûté plusieurs milliers d’euros à l’université, à travers elle au contribuable national, et nécessité l'utilisation de produits toxiques pour enlever les tags qui avaient fortement incommodé les agents de la scolarité. Il avait alors promis de se venger de moi, et m’a envoyé le courriel suivant, laissé sans réponse, le 19 décembre 2019 à 13h33 :

« Bonjour,

Je tiens à vous informer que suite aux propos que vous avez tenu le matin du mardi 10 décembre ("Vous je ne vous oublierais pas"), j'ai pris la décision de déclarer une main courante au commisariat des Capucins à Bordeaux pour le motif de "menaces".  Je me garde le droit de m'en prévaloir à l'avenir si jamais j'ai la suspicion que vous ayez tenté de faire usage de vos pouvoirs ou de votre influence pour me porter préjudice dans la suite de mes études. 

Ma décision de vous informer de cette démarche qui n'est pas anodine correspond à une volonté de renouer le dialogue et la confiance entre vous et moi. Ainsi, c'est en toute transparence que je vous fais part de l'existence de ce document. 
Je me tiens à votre disposition si jamais vous désirez connaître des informations supplémentaires.

Bien cordialement ».

Scander le matin furieusement « TOUT LE MONDE EMMERDE LA POLICE » pendant un blocage, puis l’après-midi aller chouiner auprès de cette même police contre le méchant directeur d’un centre qu’on a bloqué et dégradé – pour défendre la nature ! – pendant 24 heures d'affilée : voilà exactement à qui j’ai eu affaire à chacune de ces scènes pitoyables pour celles et ceux qui en sont à l’origine, pris en tenaille entre les enfantillages des bloqueurs et la médiocrité des décideurs publics nationaux, tous identiquement assassins du service public universitaire.

Trois mois plus tard, cette personne tient sa revanche. Elle se précipite au micro pour « balancer » une partie des mots que j’ai prononcés « dans ma barbe » alors que j’étais exaspéré par le comportement anti-démocratique de sa camarade, en réaction épidermique à tant d’acharnement à détruire l’université, faire peu de cas des libertés et obérer le droit essentiel des étudiantEs à passer leurs examens. En usant d’un tel procédé, cette personne a illustré la pensée de la philosophe Simone Weil selon laquelle « l’acte méchant est un transfert sur autrui de la dégradation qu’on porte en soi ».

Et moi, au lieu de partir de cet amphithéâtre, au lieu de nier, de crier au mensonge ou à la délation, d’envisager de déposer plainte pour diffamation publique, je retourne immédiatement derrière la chaire, je prends le micro, fais mon autocritique, regrette et m’excuse auprès de tout l’amphithéâtre d’avoir « pété un câble » après 3h30 éprouvantes par un mot malheureux qui a dépassé ma pensée et qui n’était aucunement destiné à être entendu par la personne concernée, ni a fortiori diffusé. 

Sexiste ! 

En un tournemain, l’issue du blocage bascule.

Car mes excuses sont filmées à mon insu par l’une des personnes – avec qui j’avais échangé à plusieurs reprises avant le jour du blocage, et qui m’envoie depuis régulièrement des messages chafouins auxquels je ne réponds pas, tel ce SMS (j’ignore qui lui a communiqué mon numéro de téléphone personnel) reçu le 4 septembre à 12h16 : « Bonjour Monsieur Cassia, Je me permets par ce message d’espérer que vous allez bien. Je tenais surtout à vous faire un modeste retour quant à votre partie du ‘Droit de l’Enseignement supérieur’ (Truchet et Beignier) : c’est magistral, diablement intéressant ! Et plutôt facile à lire. Merci pour cela, et bravo. Belle rentrée » – qui se trouvait à la tribune, diffusées par lui et relayées sans mon consentement et sous mes yeux impuissants depuis le hall du centre Cassin par l’équipe des bloqueurs sur le Far Web, où la posture commode et sans risque d’indignéE du clavier fait automatiquement gagner des like quel que soit le motif de l’indignation.

Ma « balance » passe devant moi quelques minutes plus tard à l’entrée du centre Cassin, me regarde dans les yeux et fredonne sa fatwa avec jubilation : « se-xiste, se-xiste ». Je suis contraint de rester de marbre, comme d’ailleurs je refuserai de me défendre de quelque manière que ce soit les jours suivants, convaincu que chacunE est libre de porter l’appréciation qu’il souhaite sur ses congénères, et partageant ces mots d’Elisabeth Badinter qui évoque « la destruction morale de l’adversaire » recherchée par celles et ceux qui ont déclaré « la guerre des sexes » : « Les conséquences sont accablantes pour l'accusé mis sur la sellette. C'est une mise à mort sociale, professionnelle et parfois familiale. On ne vous regarde plus de la même façon, vous êtes devenu suspect et toute tentative d'explication et de défense s'avère vaine » (jdd.fr, 6 septembre 2020 ; v. aussi la tribune de Marie Burguburu, « Violences faites aux femmes : ‘Il est urgent de ne plus se taire mais aussi d’arrêter ce phénomène de délation, devenu obscène et jubilatoire’ », lemonde.fr, 8 octobre 2020).

J’ai vécu en ce début mars 2020 ce qu’Elisabeth Badinter décrira six mois plus tard, dans un milieu professionnel qui véhicule pourtant une image (d'Epinal ?) de tolérance ; cette dénonciation nominative qui selon les sensibilités peut creuser très profond son sillon mortifère, ainsi que l’a montré le suicide le 28 septembre 2020 du chef cuisinier Taku Sekine, et qui est de nature à marquer une césure dans un parcours de vie : « Naguère j’étais serein et joyeux à toute heure. Chaque moment du jour et de la nuit était plaisant et bref, jour et nuit étaient tout aussi pleins de joie et de plaisir. Chaque année était pour moi une année riche en grâces » (Johannes von Tepl, Le Laboureur de Bohême, (14e s.), Quatre-Vents, 2020, p. 16).

Car ça y est, je suis devenu sexiste ; peut-être même l’ai-je toujours été sans le savoir mais quoi qu’il en soit je donne prise à l’accusation de sexisme : c’est que la personne que j’ai injuriée « dans ma barbe », parce qu’elle a cherché à saper les fondements de la délibération collective qu’elle a elle-même appelée de ses vœux en participant activement au blocage, se trouve être une femme – à mots différents, le sens de mon exaspération aurait été absolument identique s’il s’était agit d’un homme.

Les vaincuEs du jour tiennent leur victoire, sur le fil, qu’ils et elles scénarisent en quelques clics. A travers cette personne, l’ensemble des bloqueurs et des bloqueuses se victimise par capillarité, s’outrage au nom de la police des mœurs dont ces « contestataires » à géométrie variable de l’ordre établi sont, aussi instantanément que Peter Parker se transforme en Spiderman, devenuEs gardienNEs légitimes, et s’érige en tribunal du bien contre le mal(e) sexiste absolu que je symbolise désormais – sans bien entendu s’interroger en aucune manière sur leur part de responsabilité dans ma réaction outrancière. 

Shitstorm 

(c)Christian Creseveur (c)Christian Creseveur
Aussitôt, des tags essaiment sur le centre, et perdureront les jours suivant en dépit des passages quotidiens du service de nettoyage de la mairie de Paris : « Cassia sexiste ». Je prends acte du shitstorm en ligne sous un anonymat aussi lâche et misérable que celui qui consiste à occuper un campus. La honte a changé de camp : par translation, elle ne pèse plus que sur moi, qui ressasse la phrase que six mois auparavant Christine Renon, directrice de l’école Méhul à Pantin, avait laissé dans sa lettre d’adieu : « Je ne pensais pas que ce travail que j’ai tant aimé pourrait m’amener à ça ».

Dans les heures qui suivent, quelques (rares) collègues qui m’avaient fait confiance se détournent, m’évitent dans les couloirs quand ils ne me condamnent et ne me honnissent pas depuis leur écran d’ordinateur ou de smartphone avec une virulence telle qu’elle en devient presque comique – et lamentable, avec le recul du temps. Un ponte de la science politique m’informe sans prendre de pincettes, devant l’entrée de la Sorbonne où je le croise par hasard, qu’il se retire d’une des listes que j’avais constituée : « tu comprends, Paul, à quelques jours des élections et à l’époque de ‘metoo’, de l’affaire Polanski et de ‘balancetonporc’, ce n’est pas possible, je t’assure, je suis un spécialiste des questions électorales ; si encore les élections avaient lieu dans quelques semaines, mais là c’est perdu d’avance ». Voici un exemple de courriel d’un collègue économiste, par ailleurs soutien de l’autre candidate à la présidence de l’université, reçu le soir même du blocage à 22h38 :

« Paul. 

Je ne t’étais pas hostile en soi. c’est un moment difficile. 

Mais ce que tu as dit, même dans ce contexte, m’est insupportable. Je suis abasourdi. On fait tous des erreurs, conneries, ...

Tu dois te retirer et trouver qqun pour porter tes idées.  

Bien à toi. ».

Il faut vraiment être mal dans sa peau pour envoyer ce genre de courriel, aussi peu élégamment écrit par ailleurs, à cette heure de la soirée…

A l'entrée du centre René-Cassin, au cours d'une protestation contre Parcousup, avril 2018 A l'entrée du centre René-Cassin, au cours d'une protestation contre Parcousup, avril 2018
Reste que, par un incroyable retournement de situation et sans que nulLE à la présidence de l’université ne songe à me remercier d’avoir, pour la énième fois en sept ans et demi, permis à 3 500 étudiantEs de passer leurs examens du semestre en cours, comme d’avoir eu la témérité (la stupidité…) de gérer une fois de plus quasiment seul des dizaines de bloqueurSEs, une partie substantielle de l’université oublie le blocage et son issue heureuse pour le principe cardinal de continuité du service public, et se focalise sur ma faute personnelle.

A partir de mes excuses mises en ligne sur les réseaux sociaux à mon insu, elle débat, via des listes de diffusion dématérialisée, avec gourmandise et volupté de la violence que j’aurais fait subir à l’une des personnes ayant bloqué le site, sans même savoir que cette personne n’a pas entendu mon affreux borborygme et n’en aurai jamais eu le moindre écho sans la haine de mon délateur ou si j’avais démenti. Elle dissèque mon intransigeance « légendaire », désormais manifestement incompatible avec la fonction empreinte de diplomatie de président d’université : « mais-on-vous-l’avait-bien-dit-ce-type-est-trop-nerveux » (dans l’Apocalypse (3.16), il est écrit : « Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche »). Un communiqué intersyndical de soutien aux bloqueurs et bloqueuses est diffusé – auquel je répondrai dans la journée en réitérant mes excuses par écrit – sur un forum interne à l’université, sans jamais évoquer la violation de mon droit à l’image, les calomnies et les outrances que j’ai dues endurer des heures durant, comme si j’étais quantité négligeable et qu’il entrait fort naturellement dans ma « fiche de poste » de me faire houspiller à volonté par des individus qui dégradent et occupent indûment et illégalement le domaine public universitaire, au péril de la liberté d’enseigner et d’apprendre.

Mon « cas » est ausculté, analysé, (sur-)interprété par des collègues de toutes disciplines qui, pendant qu’aux aurores de ce premier lundi de mars je m’épuisais pendant 210 minutes interminables à défendre une fois de plus le droit fondamental de nos étudiantEs à passer leurs examens, se trouvaient pour beaucoup tranquillement soit à leur domicile, soit bien au chaud dans les bras de leur conjointE, soit en train de prendre leur petit-déjeuner, soit d’accompagner leurs enfants à l’école, soit de déguster un café en terrasse, soit dans les transports en commun, soit à l’étranger au bar de l’hôtel où se déroulait le colloque auquel ils ont été invités trois jours durant afin de présenter une communication de 15 minutes, en tout cas ailleurs que là où j’étais à l’instant qui cristallisera le sens de leur jugement, et qui donc pour aucunEs d’entre eux et elles n’ont jamais eu à gérer un blocage ou même un site universitaire « en tension » à supposer même qu’ils ou elles aient pris le moindre risque personnel ou professionnel au cours de leur carrière universitaire autre que celui de « lutter » (sic) via leur compte Twitter ou Facebook, mais ont évidemment leur mot à dire et leurs certitudes inébranlables sur le sujet.

Ils et elles auraient donc fait mieux que moi dans la même situation ? Rien, absolument rien, au cours de mes douze dernières années passées à l’université Paris 1 en qualité de professeur des universités, de mes huit années de direction de site, ni au long des six mois de préparation de la campagne des élections aux conseils centraux, ne me donne le moindre indice de nature à le penser.

Soutiens

Heureusement pour mon équilibre de vie préservé par ma famille et en particulier mon épouse Emmanuelle, dans le même temps, je reçois de multiples témoignages de compréhension, d’indulgence et de soutien de la part de nombreuSEx collègues, personnels administratifs et étudiantEs. L’un d’eux m’a beaucoup touché, notamment parce que son auteure a été l’une de mes étudiantes en 2018 et a alors assisté aux blocages que j’avais été contraint de gérer à l’occasion de la mise en œuvre de la procédure de sélection Parcoursup, où j’ai entre autres joyeusetés dû à plusieurs reprises avec mes propres marteau et burin enlever à 7h du matin le ciment à prise rapide qui avait été nuitamment appliqué sur la grille d’entrée ; je me permets de reproduire ce témoignage ici, qui témoigne en creux de la violence dont elle-même a été victime de la part de bloqueurs et bloqueuses, en la remerciant à nouveau pour son courage et ses mots, car elle l’avait rendu public en forme de « lettre ouverte » dès le lendemain du blocage du 2 mars :

lettre

Coup de sang ou pas, j’ai commis une – ma première – faute professionnelle en utilisant un « vocabulaire oppressif » dans l’exercice de mes fonctions, quelles que soient les circonstances et même si j’avais alors entendu « parler à mon bonnet » pour reprendre l’expression que Molière faire dire dans L’Avare à La Flèche qui, devant Harpagon, avait fustigé « l’avarice et les avaricieux ». Carton rouge donc, comme – toutes choses égales par ailleurs : pour Zidane qui n’a pas su résister aux provocations de Materazzi (il a de la chance quelque part : son adversaire était un homme…) ; pour Novak Djokovic disqualifié le 6 septembre 2020 de l’US Open pour avoir non-intentionnellement envoyé une balle sur une juge de ligne (ses mots d’excuse feront écho à ceux que j’avais alors employés : « As for the disqualification, I need to go back within and work on my disappointment and turn this all into a lesson for my growth and evolution as a player and human being ») ; pour L’Humanité qui le 5 septembre 2020 a publié – selon les termes employés par le journal – un dessin « contraire (…) à la dignité des êtres humains et au combat féministe » ; ou pour Jean-Luc Melenchon qui (avant de déplorer le lendemain sa « formulation malheureuse ») a mis en cause le 19 octobre 2020 « la communauté tchétchène » dans l’assassinat de Samuel Paty à Conflans Saint-Honorine, ce qui n'a pas empêché ses partisans de passer aussitôt l'éponge (cela me semble normal car il s'est excusé) et de souhaiter le voir accéder aux fonctions de président de la République – comme quoi les Insoumis sont plus tolérants que les universitaires...

Et demain ?

Farouche promoteur de l’exemplarité et de la responsabilité des décideurs publics, il m’incombait par cohérence de mettre mes idées en pratique pour ce qui me concerne, et d’en tirer les conséquences.

J’ai immédiatement pensé démissionner de mes fonctions de directeur de site, mais cela aurait été une fausse sanction puisqu'elles devaient normalement prendre d'elles-mêmes fin le mois suivant avec l'élection du nouveau ou de la nouvelle présidentE de l'université, et que la décharge de cours dont je bénéficiais pour l’exercice de ces fonctions – qui, sauf erreur, ne font pas rêver grand-monde parmi les enseignants-chercheurs, car le maintien de l’ordre public universitaire n’est heureusement ni notre cœur de métier, ni notre métier de cœur… – n’aurait pas été affectée par cette démission.

Le jeudi matin, à la suite d’une réunion plénière convoquée dès lundi après-midi avec l’équipe que j’avais rassemblée en vue des élections du 2 avril où chaque participantE s’exprimera sur l’incident survenu l’avant-veille, je propose avec succès qu’une de mes collègues maître de conférences me remplace comme candidate à la présidence.

La semaine suivante, quelques heures avant que les élections universitaires soient reportées à fin novembre 2020 en raison de la pandémie de covid-19, l’équipe décidera (cette fois contre ma volonté) de me rétrograder de la première à la troisième place sur la liste des huit professeurEs candidatEs au conseil d’administration, partant du présupposé intuitif que je ne suis plus « présentable » électoralement.

Le calice a été affreusement amer, mais il m’incombe d’assumer mon incivilité « quoi qu’il m’en coûte », car je fais mienne la maxime prêtée à Nelson Mandela : « je ne perds jamais : soit je gagne, soit j’apprends » - en l’occurrence, j’ai énormément appris... Plus précisément encore, pour reprendre une nouvelle fois les mots de Robert Merle dans Les hommes protégés (p. 243), « je fais des progrès je crois. Je me déphallocratise ».

Malgré cela, j’ai le sentiment par divers indices et une sensibilité désormais à vif que la page n’est pas tournée, et qu’elle me colle à la peau comme le sparadrap au capitaine Haddock ; mais jusqu’à quand ? Pour demain, avec Merle, (L’Ile, Folio, 1962, p. 143), je m’interroge : « j’voudrais savoir si c’est juste, vu que j’ai commis une faute, que j’en soye puni pour l’reste de ma damnée existence ? ».

 

 

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