Les Diafoirus du confinement

La « note d’éclairage » du 29 janvier 2021 du conseil scientifique comportait des prévisions très alarmistes sur la dynamique épidémique du covid-19. Elles se sont révélées erronées. La note indique par ailleurs qu’un confinement même strict « n’éradiquera » pas le coronavirus. Alors, à quoi bon ?

C’était le 28 octobre 2020, à 20h01, sur toutes les ondes, à la veille du deuxième confinement : « A ce stade, nous savons que quoi que nous fassions, près de 9 000 patients seront en réanimation à la mi-novembre, soit la quasi-totalité des capacités françaises. Nous nous organisons bien sûr pour y faire face, rouvrir des lits supplémentaires et nous allons faire le maximum d'efforts tous ensemble, mais ce n'est pas suffisant ».

Ainsi s’exprimait le président de la République devant ceux qu’il appellera le 25 janvier 2021 ses « 66 millions de procureurs », agitant par ailleurs tel un chiffon rouge le chiffre lui aussi fantaisiste de « 400 000 morts supplémentaires à déplorer » si aucune mesure n’était prise pour limiter la circulation du covid-19, ce que nul n’a jamais préconisé ni souhaité.

Il y a de quoi être en colère en relisant cet extrait quatre mois plus tard, à une époque où chacun sait que le chiffre anxiogène de 9 000 malades du coronavirus en réanimation n’a jamais été atteint ou même approché, ni à la mi-novembre 2020, ni depuis.

C’est donc sur la base de cette projection à la fois effrayante et erronée que nous avons été confinés pour la deuxième fois en novembre 2020, puis que nous vivons au plan national dans une France où la plupart des établissements recevant du public sont fermés sous un interminable couvre-feu, d’abord de 21h à 6h, puis de 20h à 6h et désormais à compter du 16 janvier 2021 de 18h à 6h.

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Pourtant, jamais n’a été évaluée l’(in)efficacité sanitaire de ces mesures assignant chacun de nous en milieu familial dans des lieux privés clos et pas nécessairement bien aérés, qui sont les plus dangereux des clusters puisque les contacts sont prolongés, les protocoles sanitaires absents et qu'on n'y pratique pas les gestes barrières. Une étude du 29 janvier 2021 du laboratoire de virologie du CHU de Toulouse indique que le couvre-feu avancé à 18h aurait eu des effets opposés à ceux attendus, en raison de la concentration de la population sur un créneau utile de 12h/jour, et le premier adjoint à la maire de Paris a déclaré le 25 février 2021 qu’un confinement local centré sur les week-ends en plus du couvre-feu national tel qu’il sera mis en œuvre à partir du 26 février à Dunkerque et dans le département des Alpes-Maritimes est « extrêmement contraignant sur le plan de la vie quotidienne et peu efficace » d'un point de vue sanitaire. En revanche, ce qui est désormais acté est l’effet catastrophique de ces mesures notamment sur le plan économique, ce dont témoignent de manière objective par exemple les annonces : d'une augmentation de 186 milliards d'euros du déficit public en raison de la dette-covid, d’une baisse de 8,2% du PIB en 2020, d'une diminution de 13% de la natalité en janvier 2021 par rapport au même mois de l'année précédente, et d’un repli de 4,6% de la consommation des ménages en janvier 2021 par rapport au mois précédent.

Ce n’était alors pas la seule erreur de diagnostic commise par le président de la République. L’autre portait non pas sur l’avenir, mais sur le passé. Il avait en effet, dans ce même discours, assuré que le covid-19 avait en une seule journée causé directement ou indirectement (co-morbidité) le décès de 527 personnes : « Hier, 527 de nos compatriotes sont décédés du Covid-19 ». Or en réalité, ainsi que l’avait aussitôt relevé le site « Checknews » de Libération, « les données officielles déclarent 288 morts à l'hôpital en vingt-quatre heures et 235 décès en Ehpad et maisons de santé sur quatre jours ».

Plus récemment, dans le Canard enchaîné du 24 février 2021, on lit (p. 2) que « les experts scientifiques prévoyaient, il y a un mois, de 50 000 à 60 000 contaminations par jour à la mi-février : il y en a eu deux ou trois fois moins » - en réalité, trois ou quatre fois moins puisque le nombre de cas positifs (le plus souvent asymptomatiques) détectés a été d’en moyenne 16 000/jour à la mi-février.

Dans un précédent billet, on a eu l’occasion de souligner que les « prédictions » catastrophisantes d’un membre du conseil scientifique, le professeur Arnaud Fontanet, se sont révélées démenties par les faits (v. « Coronafolie », 20 janvier 2021).

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On sait encore que le président de ce conseil scientifique est tout-à-trac passé, en trois semaines entre la fin janvier et le 18 février, d’une obsession pour un confinement strict à une approche beaucoup plus nuancée, raisonnable et équilibrée, exprimée hélas très discrètement (en anglais, sur le site de la revue scientifique The Lancet), excluant tout confinement généralisé de la population en raison de la gravité des conséquences de cette mesure de police administrative restrictive sinon privative de nombre de nos libertés individuelles.

Dans un micro-sursaut de lucidité, le président-thaumaturge de la République, qui décide tout seul dans le secret de son Conseil de défense du sort de 67 millions de français, a le 29 janvier 2021 refusé de céder aux Cassandre pro-confinement qui passent en boucle sur les écrans et fait le choix inattendu… de ne rien changer, c’est-à-dire de maintenir notamment ce déplorable couvre-feu national à 18h dont, encore une fois, pas une seule étude ne vient démontrer qu’il limite la propagation du virus et qu’il n’est pas lui-même un facteur d’augmentation de sa diffusion.  

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Le président de la République a alors résisté aux sirènes confinatoires émanant notamment du conseil scientifique, qui de par sa composition – ses membres sont sauf pour un sociologue et une anthropologue issus du seul domaine médical, y compris les quatre médecins nommés le 17 février 2021, à l’exclusion par exemple de juristes, d’économistes, de représentants de la société civile – adopte une approche exclusivement sanitaire de la pandémie sans prendre en compte l’environnement qui nous entoure.  

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Celles-ci s’étaient exprimées dans un document établi le 29 janvier 2021 plaisamment intitulé « note d’éclairage », alors qu’il est possible de dire quatre semaines plus tard que par ses erreurs d’anticipation de la dynamique épidémique, il obscurcissait une situation sanitaire passablement complexe (Conseil scientifique, « Note d’éclairage du 29 janvier 2021. Point de situation sur les variants. Modélisations. Perspectives pour le mois de mars », 32 p.).

Ce document n’a pas été immédiatement rendu public et n’a été publié que le jeudi 25 février. Probablement était-il trop en décalage et anxiogène par rapport à la « décision » concomitante du président de la République – qui par ailleurs s’était au début de la pandémie imprudemment engagé à suivre les recommandations médicales le doigt sur la couture du pantalon –, de ne pas aller encore plus loin dans la spirale liberticide que celle qui consiste à conserver le couvre-feu national à 18h ainsi que la fermeture nationale de la plupart des établissements recevant du public.

Ce décalage de presque un mois entre la « note d’éclairage » et sa mise en ligne permet toutefois de la lire avec un recul suffisant pour réaliser combien, malgré la réserve des « incertitudes et humilités » évoquées en première phrase de la conclusion de la note (p. 5), les six conseillers scientifiques qui l’ont signée ont écrit absolument n’importe quoi.

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Dans la courte synthèse relative aux « modélisations » (p. 3-4), la note rapporte le résultat de deux études menées pour le compte du conseil scientifique figurant en annexe, qui prédisent :

« L’augmentation rapide et importante du nombre de cas et des hospitalisations si les mesures actuellement en œuvre ne sont pas renforcées. Si l’on reste sur la trajectoire actuelle, on peut s’attendre à ce que le nombre d’hospitalisations dépasse rapidement celui observé durant la première vague de la pandémie ».

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Pour « prouver » ces divinations/divagations à la Madame Irma, le conseil scientifique a fourni un graphique où la ligne de couleur grise traçant le nombre d’admissions à l’hôpital en cas de maintien du statu quo décolle si brutalement à la verticale entre les semaines 6 (20 000 hospitalisations durant cette semaine) et 8 (plus de 30 000 hospitalisations durant cette semaine) de l’année 2021 qu’elle explose en ordonnées le plafond en limite supérieure du graphique dès la semaine 7, alors que ce graphique va en abscisses jusqu’à la semaine 16.

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Or dans les faits et quoique la part des variants plus facilement transmissibles du coronavirus ait sensiblement augmenté, le nombre des hospitalisations (hors réanimation) dues à ce virus s’est révélé stable durant tout le moins de février (au 25 février, 25 317 personnes étaient hospitalisées, ce qui inférieur de 7,2% au chiffre de 27 270 du 29 janvier, date où la « note » du conseil scientifique a été établie), et à même l’espace de quelques jours connu une diminution, à rebours de la fiction apocalyptique prédite par le conseil scientifique.

Le taux de positivité des tests a même diminué, passant du chiffre déjà très acceptable de 7% au 29 janvier à moins de 6% avant de revenir à 6,9% au 25 février, ce qui signifie concrètement qu’à l’échelle nationale plus de 93 tests covid sur 100 sont négatifs. Et le nombre de nouvelles hospitalisations a diminué de 10% durant cette période (11 165 nouvelles hospitalisations sur les sept derniers jours au 29 janvier, 9 400 nouvelles hospitalisations sur les sept derniers jours au 25 février).

L’on signalera qu’au-delà de cette considérable erreur de perspective, la « note d’éclairage » du conseil scientifique comporte deux autres considérations qui ajoutent à son discrédit.

D’une part, elle évoque comme objectif en valeur absolue le seuil de 5 000 contaminations quotidiennes, à l’instar de ce qui avait été annoncé par le président de la République au mois d’octobre 2020. On a déjà dit pourquoi ce seuil exprimé en valeur absolue était stupide (plus on teste, plus le nombre de contaminations détectées augmente ; à l’inverse, les dimanches, personne ou presque ne se fait tester de sorte qu’il y a moins de 5 000 cas positifs détectés), alors qu’il faut prendre en compte le taux de positivité des tests qui lui est exprimé en valeur relative (v. « Fermeture des théâtres et cinémas : comédie au Conseil d’Etat », 28 décembre 2020 ; « Coronafolie », précité).

D’autre part, le conseil scientifique reconnaît lui-même, ainsi qu’il ressort des deux études annexées à sa note (v. p. 14 et 26 : « Les scénarios de reprise montrent que l’augmentation du nombre de cas reprendra à l’issue du confinement, d’autant plus vite que le relâchement des mesures serait rapide » ; « à la sortie du confinement, on risque d’observer une reprise rapide de l’épidémie si le confinement est remplacé par des mesures similaires à celles qui sont mises en œuvre actuellement »), qu’à l’issue d’un confinement « strict » d’une durée d’un mois, le nombre de contamination repartira inéluctablement à la hausse puisque l’épidémie n’aura pas été supprimée, de sorte qu’en l’absence de vaccin obligatoire il sera indispensable, dans sa logique confinatoire, de procéder ultérieurement à un confinement supplémentaire, ad libitum.

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Le confinement n’a donc qu’un seul objectif, de nature sanitaire : diminuer la pression sur les services hospitaliers, lesquels faute d’un investissement public massif à la hauteur de la « guerre » unilatéralement déclarée par le président de la République à un virus il y a désormais un an (qui consisterait par exemple à doubler le traitement des personnels hospitaliers ayant affaire au covid-19 en contrepartie d’une légère augmentation de leurs heures de service), sont inéluctablement en tension sinon engorgés en ces temps de variants britannique, brésilien et sud-africain plus contagieux (on compte par exemple 9 lits de réanimation pour les 250 000 habitants de l’agglomération de Dunkerque désormais confinés les week-ends en plus du couvre-feu, 16 lits pour le seul hôpital de l’île de Mayotte reconfinée depuis le 3 février, 16 lits de réanimation « covid-19 » pour le département de Seine-Saint-Denis… ; par comparaison, la municipalité de Madrid a bâti en quelques semaines un hôpital de potentiellement 1 000 places dédié aux malades du covid-19). Cette pression hospitalière alimente elle-même la demande de confinement/couvre-feu, dans un tourbillon coercitif infernal et sans issue.

Partant, même un confinement strict serait à moyen terme inefficace en s’en tenant au seul point de vue sanitaire – sans évoquer les désastres économiques, sociaux, psychologiques, culturels et même sanitaires qu’il cause sur les court, moyen et long termes.

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La légalité des mesures de police administrative de l’état d’urgence sanitaire est subordonnée à leur nécessité et à leur « stricte » proportionnalité par rapport aux risques sanitaires encourus (article L 3131-15-III du Code de la santé publique).

Cette proportionnalité « stricte » suppose une comparaison fine entre d’un côté les bénéfices attendus du point de vue de la santé publique de ces mesures de coercition, et de l’autre leurs effets secondaires négatifs – y compris pour la santé (mentale) publique d’autant plus fine et documentée que les mesures prises par le Premier ministre affectent à chaque instant la vie des 67 millions de français. Or non seulement la détermination de ces effets secondaires n’a jamais été ne serait-ce qu’ébauchée par le gouvernement, probablement parce qu’il est impossible de les évaluer de manière un peu sérieuse tant ils sont multiples et durables, mais on constate qu’il se voit communiquer des « modélisations » sanitaires peu fiables sinon erronées l’incitant à confiner préventivement l’ensemble de la population française.

Ces très graves manquements à la sécurité juridique de décisions qui contraignent tous nos comportements depuis bientôt un an ont des conséquences de plus en plus délétères au fur et à mesure que l’état d’urgence sanitaire se prolonge sur la base de « modélisations » se révélant en pratique aussi farfelues que celles contenues dans la « note d’éclairage » du 29 janvier 2021 du conseil scientifique.

Ils rendent impossible un contrôle juridictionnel effectif de l’état d’urgence sanitaire sous l’angle de sa proportionnalité indémontrable, ainsi qu'une adhésion citoyenne raisonnée aux mesures extrêmement coercitives prises sous peine d’une amende de 135 euros ; ils minent la confiance qui devrait pouvoir être placée dans les décideurs publics nationaux.

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Le confinement généralisé ainsi que les couvre-feu nationaux ou régionaux sont l’équivalent sanitaire, pour toute une population, des saignées pratiquées comme une panacée par le corps médical des 16ème au 17ème siècles. Inspirées par le précédent chinois de la fin 2019-début 2020 qui n'avait toutefois concerné « que » la région de Wuhan et non le pays tout entier, elles constituent des méthodes barbares et probablement contre-productives de lutte contre une épidémie. Par l’enfermement contraint qu’elles véhiculent aussi longtemps que dure la pandémie et les innombrables et irrémédiables restrictions/privations de libertés qui en résultent, elles portent par elles-mêmes atteinte à la dignité de la personne humaine. Elles devraient être biffées de l’ordre juridique français, qu’elles ne défiguraient pas avant mars 2020.  

 

Merci à Christian Creseveur pour le dessin.

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