Ouvrir l’école publique aux marchés scolaires

Développer les écoles privées ou marchandiser le service public : les stratégies différentes de la droite conservatrice et de la droite néolibérale.

Derrière l’affirmation globale d’une volonté de privatiser l’enseignement, il faut distinguer des stratégies qui sont loin d’être similaires et qui clivent fortement la droite sur la question de la stratégie économique scolaire.  

Du côté des conservateurs

D’un côté, les conceptions élitistes de François Fillon qui fustigent l’égalitarisme pour prôner une école du mérite, de l’uniforme et de l’autorité. François Fillon, en évoquant l’idée de faire "sauter les carcans actuels", a clairement ouvert la perspective d’un financement de l’école privée au-delà des 20% actuellement accordés. L’enseignement catholique s’est engouffré dans une telle ouverture et a clairement revendiqué son développement. Dans la brèche, ont suivi d’autres défenseurs de l’enseignement privé, comme la Fondation Espérance Banlieue, qui perçoit bien les opportunités de croissance qui lui seraient offertes par un subventionnement public.

L’objectif essentiel est celui du développement d’écoles privées tel que défendu, par exemple, par la Fondation Pour l’Ecole. Le principe étant celui de la liberté totale de l’enseignement, une telle fondation ne se préoccupe pas des choix pédagogiques et fédère des écoles défendant des méthodes très traditionnelles comme des méthodes dites nouvelles.

Du côté des néo-libéraux

Face à cette conception conservatrice, s’organise de plus en plus ouvertement un réseau porteur d’un autre discours sur l’école. En apparence, sa motivation première semble être celle de la démocratisation de la réussite scolaire. L’essentiel de son discours repose en effet sur l’affirmation d’une volonté à vaincre l’échec scolaire et à réduire les inégalités mais en regardant d’un peu plus près les réseaux qui soutiennent un tel projet, l’évidence d’un lien avec un projet de libéralisation du marché scolaire est claire.Mais ici la stratégie n’est pas fondamentalement celle du développement des écoles privées. Elle est bien davantage celle d’ouvrir le service public aux marchés.

Pour ceux qui douteraient des orientations néo-libérales de l’association, rappelons qu’elle est actuellement présidée par Laurent Bigorgne, par ailleurs directeur de l’Institut Montaigne et que les membre de ses réseaux ne permettent aucun doute sur son ancrage néo-libéral.

On retrouve dans l’ensemble de leurs projets la même logique.

  • Tout d’abord, celle de se fonder sur un constat de l’échec du système scolaire actuel à permettre la réussite de tous et de prôner vouloir agir pour cette réussite.
  • Ensuite, l’affirmation de l’existence de solutions efficaces nécessitant à la fois le recours aux initiatives privées et la mise en œuvre de choix méthodologiques fondés sur une prétendue certitude scientifique.
  • Enfin, la recherche de conventionnements avec le ministère ou les académies pour "expérimenter" ces initiatives.

 

L’association « Agir pour l’école » est parfaitement révélatrice de cette stratégie d’ouverture de l’école à l’initiative privée portée par un discours social.

 

L'expérimentation comme stratégie de développement

Pour qu’une initiative associative soit en mesure d’agir sur des évolutions en profondeur, il ne suffit pas de prôner des idées, il faut qu’au travers d’expérimentations, on puisse vouloir faire la preuve de la crédibilité du discours.

Prenons un exemple : le dispositif « Parler » pour les écoles maternelles  et sa version « Parler Bambin » pour les crèches. Il ne s’agit pas ici de rentrer dans le débat sur les fondements pédagogiques de la méthode mais de percevoir les stratégies économiques qui la portent : concevoir un produit capable de faire naître une offre de marché. Ce n’est plus dans une stratégie de formation continue des enseignants que l’action s’engage mais dans la recherche de modules clés en main, de méthodes dont on nous assure qu’elles réussissent imparablement. La caution scientifique est toujours recherchée mais force est de constater qu’elle émane généralement de chercheurs dont la neutralité n’est pas assurée. Les évaluations sont loin d’apporter les certitudes absolues qui étaient annoncées pour défendre la mise en œuvre d’un projet.

On pourrait prendre d’autres exemples. Celui de Teach for France qui expérimente la formation des professeurs dans l’académie de Créteil et ouvre la brèche de la privatisation de la formation des fonctionnaires

Sur ce sujet voir : Teach for France recrute…

La question du numérique

Cette ouverture du service public au marché dispose aujourd’hui d’une opportunité exceptionnelle au travers de la question du numérique. La logique est toujours la même : au constat des difficultés de l’école, faire apparaître le numérique comme la possibilité d’une révolution pédagogique porteuse des espoirs de la démocratisation.

Les sociétés marchandes ne se cachent pas, dans leurs discours, de la nécessité d'utiliser une argumentation pédagogique pour se positionner sur le marché Mais elles développent parallèle des stratégies portées par un discours moins explicitement commercial. C’est le but d’Ashoka, sorte d’interface sociale jouant sur un discours d’une autre nature : celui de l’innovation, des projets, de la communauté, des acteurs du changement.

Sur ce sujet voir le billet d’Amélie Hart et Christophe Cailleaux: Éducation et numérique : défendre le bien commun

L’école est devenue extrêmement perméable à ces tentatives notamment parce que la garantie que devrait offrir la neutralité commerciale du fonctionnaire est largement remise en cause.

Sur ce sujet voir :  Sorties de classe Apple

Montessori

Il est particulièrement intéressant de voir comment ce réseau d’actions pour l’émergence d’un marché scolaire public s’intéresse aux initiatives Montessori. On y retrouve évidemment tous les éléments décrits plus haut quant à la nécessité de changer la pédagogie pour une meilleure réussite des élèves, l’énoncé d’une certitude scientifique et l’expérimentation comme fer de lance. L’épisode Alvarez n’est qu’un avant-coureur. Il faut rappeler qu’il avait obtenu le soutien financier d’« Agir pour l’école » et le soutien « moral » de Jean-Michel Blanquer.

Nul doute que le marché est trop porteur pour que ne soit pas tenté le renouvellement de l’expérimentation sous une autre forme.

Mettre en marché l'école publique

Ce que les réseaux agissant autour de l’association « Agir pour l’école » ont bien compris, c’est qu’il y avait un marché bien plus motivant et un enjeu bien plus fondamental que celui de la création d’écoles privées : celui de la mise en marché de l’école publique.

Les valeurs sociales annoncées ont la vertu de permettre l’adhésion de catégories sociales peu portées vers le conservatisme réactionnaire de l’uniforme et de l’élitisme explicite. L’entrée directe de l’entreprise privée dans le service public restant complexe, ce sont des fondations et des associations qui cherchent les conventions de l’État. Le pouvoir croissant des académies permettra de plus en plus de se dispenser de tout aval national. Mais l’enjeu reste celui de dénationaliser l’action publique d’éducation pour l’ouvrir aux enjeux économiques de l’entreprise privée. La tentation est d’autant plus grande pour des gouvernements voulant réduire la dépense publique qu’une telle évolution permettra de transformer des coûts statutaires en subventions qui pourront évoluer au gré des volontés budgétaires.

Derrière les volontés libérales des initiateurs de tels projets, s’engageront des acteurs sincèrement convaincus de contribuer à l’amélioration du service public et à la réussite des élèves. Nous savons pourtant tous que les lois du marché ne peuvent être porteuses d’une politique de démocratisation parce qu’elles obéissent aux diktats du profit, de la rentabilité. Les grands principes sociaux aujourd’hui énoncés seront loin des réalités de demain. Les pays qui ont déjà fait l’expérience de cette libéralisation des marchés en font la preuve aujourd’hui et devraient nous garder de toute naïveté.

 

 Paul Devin sur Tweeter : @pauldevin59

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