Rapport sur l'Éducation prioritaire : les paradoxes d’une lecture tendancieuse

La lecture tendancieuse faite par une large partie de la presse du rapport de la Cour des Comptes conduit à un jugement de l'inutilité de l'éducation prioritaire, jugement qui n'est pas prononcé comme tel par le rapport en question. Comme si la doxa ambiante se mettait à pousser le ministre vers une politique encore plus marquée par la réduction des coûts de l'action publique !

Les recommandations du rapport de la Cour des Comptes sur l’éducation prioritaire s’inscrivent pour beaucoup d’entre elles dans des perspectives de management néo-libéral dont on peut fortement douter de leur capacité à démocratiser la réussite scolaire : profilage des postes, recrutement pas le chef d’établissement, renforcement de l’autonomie, évaluation au mérite,…  Un ensemble d’orientations dont nous avons déjà tenté de montrer qu’elles étaient loin de pouvoir engager les évolutions dont on assurait qu’elles étaient capables et dont on peut craindre qu’elles contribuent au contraire à creuser davantage encore les écarts entre les résultats des élèves de l’éducation prioritaire et les autres. (voir billets mai 2017 ou décembre 2016)

Mais pour autant, le rapport de la Cour des Comptes sur l’Éducation prioritaire n’est pas ce que les raccourcis médiatiques en disent. S’il interroge les résultats de l’éducation prioritaire et constate que l’objectif de réduction des écarts fixé pour 2015 n’a pas été atteint, il n’en condamne pas les principes. Les journalistes qui choisissent de résumer le rapport par un titre choc sur l’inefficacité de l’éducation prioritaire sont-ils conscients qu’ils servent sur un plateau une interprétation de ce rapport que la politique ministérielle pourrait vouloir utiliser dans les seules perspectives de la réduction des coûts de l’action publique ? Or, le rapport affirme clairement que la politique d’éducation prioritaire a un effet positif qu’il faut mesurer en, prenant en compte la détérioration des environnements économiques et sociaux et la paupérisation des populations.

Délabellisation  

La question de la labellisation est complexe mais on sait que, dans le contexte de CAP22 et de la politique d’action publique actuelle, la suppression des labels sera davantage guidée par la diminution des moyens que par les volontés de prévenir la stigmatisation ! Or la politique d’éducation prioritaire ne peut se concevoir sans un investissement spécifique qui est aujourd’hui largement insuffisant. Mais contrairement à ce que certains commentaires expriment, la cour des Comptes ne recommande pas une délabellisation mais propose la combinaison d’une allocation spécifique et d’une allocation progressive. On peut discuter d’une telle perspective mais on ne peut pas la confondre avec le simplisme d’un raisonnement qui voudrait nous faire croire que des progrès pourraient être engagés du simple fait de la délabellisation.

Des questions essentielles 

Une autre vertu du rapport de la Cour des Comptes est de poser des questions que le ministère Blanquer tente de faire oublier.
Celle par exemple de la scolarisation des moins de trois ans qui a disparu sous la mesure de l’obligation scolaire à trois ans dont nous savons qu’elle ne contribuera en rien à la réussite des élèves des écoles maternelles. (voir billet octobre 2018)
Celle ensuite de l’effet du sur-encadrement dont le rapport dit clairement l’insuffisance des moyens engagés : « Une baisse trop modeste des effectifs ne pouvait pas produire d’effets tangibles. »
De même, le rapport analyse avec prudence les évolutions de pilotage engagées en 2013 qui méritent qu’on prenne le temps de leur évaluation plutôt que de se précipiter dans une énième réforme de gouvernance alors qu’on sait que les variations successives des modes de pilotage sont loin de servir le travail quotidien des équipes sur le terrain. 
Enfin le rapport réaffirme la nécessité d’une volonté politique favorisant la mixité alors que les "mécanismes d’affectation" sont loin d’être un souci majeur pour le ministre actuel.

Un manque fondamental

Mais ce qui reste le problème majeur auquel ce rapport n’échappe pas, c’est que l’analyse de l’éducation prioritaire se centre toujours sur des questions de gouvernance, de principes d’attributions de moyens, de gestion de ressources humaines sans jamais interroger ce qu’on pourrait pourtant considérer comme un vecteur essentiel de la réussite des élèves : le développement de la compétence professionnelle enseignante et tout particulièrement celle qui permet de mieux prendre en compte les difficultés d’apprentissage.

Cela demanderait tout d’abord un investissement déterminé pour renforcer la formation initiale et continue des enseignants. C’est loin d’être le parti pris par le ministre actuel dans ce qui se dessine de la réforme de la formation.  
Cela demanderait ensuite que le pilotage fasse le choix d’un accompagnement des pratiques enseignantes centré sur la réalité quotidienne des écoles et des établissements et non celui des préconisations distantes qui ne se préoccupent en rien des conditions de mise en œuvre ou des injonctions autoritaristes qui imposent des certitudes méthodologiques discutables. 

Tant que cette question de la formation et de l'accompagnement ne sera pas centrale dans les choix des politiques éducatives, et tout particulièrement de celles qui visent les difficultés à apprendre, on peut douter de la capacité de notre institution scolaire à engager les progrès nécessaires.  

 

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