La réalité alternative de M. Blanquer

Analyse de l'entretien accordé par le ministre de l'Education Nationale, Jean-Michel Blanquer à France Inter et France infos dans l'émission "Questions politiques" du dimanche 19 janvier 2020. Blanquer y développe une étrange conception du réel, et les conclusions qu'il en tire sont effrayantes.

   J'ai longtemps fait partie de ces « professeurs de lettres branchés sur France Inter et qui votent pour les Verts ». Mais c'était avant. Je ne vote plus pour les Verts depuis 2012 et si j'écoute encore France Inter, c'est en pestant régulièrement contre mon poste de radio. J'ai bien essayé d'écouter d'autres radios concurrentes, RMC et Sud radio pour ne pas les nommer, mais les tunnels interminables de pubs de ces radios privées m'ont fait revenir malgré moi à la radio préférée des profs. Aussi ai-je écouté dimanche 19 janvier l'interview proprement hallucinante de Jean-Michel Blanquer dans l'émission « questions politiques » sur France Inter et France infos.

  Je l'avoue, j'ai dû écouter deux fois cette émission pour comprendre d'où me venait cette impression que mon ministre de tutelle parlait sous lsd. A bien considérer les choses, j'ai dû admettre à la deuxième écoute que son discours n'avait pas beaucoup changé par rapport à ses interventions médiatiques précédentes, à l'exception de deux ou trois inflexions majeures sur lesquelles je reviendrai. Ce qui en revanche a changé, c'est la situation dans laquelle cette interview a lieu et qui produit un tel effet de décalage entre le discours et le réel dont il est censé parler que ce discours a d'abord suscité chez moi une hilarité assez éloignée de l'indignation de mes collègues avec qui j'ai eu l'occasion d'échanger à ce sujet. Dans le monde de Jean-Michel Blanquer, les poissons volent, les loups fuient devant les brebis, l'eau brûle, le feu mouille et toute la mer tient dans un dé à coudre. En stylistique, ce genre de discours a un nom, c'est ce qu'on appelle un adynaton. L'adynaton est une figure de style, utilisée notamment par les écrivains baroques adeptes de la démesure, qui consiste par une série d'hyperboles et d'antiphrases à créer l'image d'un monde imaginaire où l'ordre du réel serait inversé. Ce qui est remarquable, au-delà du cas particulier de Jean-Michel Blanquer, c'est de voir comment un pouvoir qui était censé incarner l'innovation, confronté à un mouvement social faisant preuve d'une incroyable créativité, peine à renouveler un discours poussiéreux totalement inadapté à la situation inédite devant laquelle il se trouve placé.

  Il s'agira donc ici de se livrer à une analyse aussi précise que possible de la rhétorique de M. Blanquer et de son caractère fallacieux. Nous partirons pour cela d'un certain nombre de citations du ministre tirées de son interview du 19 janvier qui sont soit des antiphrases (figure de style consistant à énoncer le contraire de ce qui doit être considéré comme réel), soit des expressions censées caractériser les adversaires de Larem mais qui en réalité s'appliquent à M. Blanquer lui-même.

« Faire croire le contraire de la réalité »

   A propos de la réforme de l'éducation, Blanquer parle de « forces qui se sont déchainées pour faire croire le contraire de la réalité ». La formule peut à bien des égards s'appliquer à lui-même et à son discours. Cette dénégation du réel s'opère selon deux modalités : la négation pure et simple, et l'euphémisation ou la minimalisation d'une réalité considérée comme non représentative de l'ensemble du réel. Interrogé sur l'état du pays, Blanquer semble penser non seulement qu'il n'y a aucun problème, mais que la situation s'est améliorée depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron. Reprenant la métaphore de l'horloge de la fin du monde, il affirme en effet qu'au moment de l'élection de l'actuel président de la République, il était minuit moins cinq et qu'il est, à l'heure actuelle, 23h30, provoquant ainsi l'hilarité de tous les journalistes présents sur le plateau. Qu'il ne reprenne pas les journalistes là-dessous prouve, si besoin en était, qu'il vient d'énoncer une énormité et qu'il en a parfaitement conscience. En effet, sinon à retenir l'hypothèse de l'absorption de lsd déjà évoquée, il faudrait que M. Blanquer ait vécu dans une grotte sans moyen de communication pendant les deux dernières années pour ne s'être pas rendu compte qu'en l'espace d'à peine plus d'un an ce pays venait de traverser deux des plus graves crises sociales qu'il ait connues depuis plus de soixante ans.

   Même déni de réalité en ce qui concerne la situation à l'Education Nationale. A Françoise Fressoz remarquant qu'il y a un climat anti-Blanquer, le principal intéressé répond que ce n'est pas vrai et que sa réforme « a recueilli l'adhésion ». J'alertai à l'été dernier dans une note de blog  sur le fait que la gestion de la crise du baccalauréat avait créé de la part des principaux acteurs – personnels d'éducation et personnels d'encadrement – un profond ressentiment qui risquait de se traduire d'une manière ou d'une autre de façon visible. Nous y sommes. Je n'ai jamais vu un ministre autant détesté chez mes collègues. Même les rares macronistes qui demeurent par chez nous ne peuvent pas le voir en photo. Quant à l'adhésion par rapport à sa réforme, on se demande bien de qui parle le ministre. Retoquée par le conseil national d'évaluation des politiques scolaires que M. Blanquer a opportunément fait disparaître tel un prestidigitateur de seconde zone, elle a réussi à faire l'unanimité de la totalité des syndicats enseignants contre elle, et un syndicat de chefs d'établissement a évoqué les difficultés de mise en œuvre d'une réforme mal préparée, mal conçue, en un mot bâclée et qui place enseignants et élèves face à des difficultés ingérables. Les élèves eux-mêmes lorsqu'on les interroge ne disent pas autre chose : « Les E3C ? C'est une catastrophe ! » C'est la citation exacte d'une élève de première que j'ai en cours et ce constat est largement partagé par l'ensemble de ses camarades.

   Car des E3C, ce nouveau type d'épreuves instauré par la réforme du baccalauréat, il a été question lors de l'interview, actualité oblige. Pour faire court, les épreuves communes de contrôle continu, dites aussi E3C, sont des épreuves que passent tous les élèves de première en janvier-février et avril-mai dans tous les établissements, en Histoire-géographie, langues vivantes, et qui comptent pour le baccalauréat. Les professeurs doivent choisir un sujet dans un banque de données nationale, les épreuves sont censées être corrigées par un professeur différent de celui des élèves (voir à ce propos ma note de blog « un jeudi soir au lycée » ). Dans un certain nombre d'établissements, les enseignants ont décidé de mener des actions contre la tenue des E3C. Et contrairement à ce que dit le Ministre, il ne s'agit pas de quelques cas isolés de dangereux extrémistes radicalisés. Le lecteur jugera par lui-même : une carte interactive recense tous les établissements engagés contre les E3C (en rouge, les établissements où des actions sont prévues, en noir les établissements où les épreuves ont été annulées). Et c'est loin d'être terminé puisque les épreuves se poursuivent jusqu'à la mi-février. Pour le reste des établissements, cela ne se passe pas bien du tout contrairement à ce qu'affirme le ministre : élèves regroupés à six par table, laissés sans surveillance, réquisition de retraités ou de personnels administratifs pour surveiller les épreuves (dont un vieux monsieur de 83 ans qui s'est blessé lors d'une surveillance), sujets choisis par des chefs d'établissement ou des inspecteurs et qui ne correspondent pas à ce qu'ont fait les élèves en cours... Et je ne parle même pas de cette proviseure qui a annoncé à l'avance aux élèves le sujet sur lequel ils allaient composer, ni des sujets déjà donnés qui fuitent un peu partout sur les réseaux sociaux. Bref, une semaine et demie s'est écoulée depuis l'interview de Jean-Michel Blanquer et on peut dire que les signes annonciateurs se sont révélés en-deçà même de la réalité : ces épreuves sont un bazar innommable.

   Mis devant un cas emblématique, celui du lycée Blaise Pascal à Clermont-Ferrand où les épreuves ont été annulées le samedi 18 janvier suite à la mobilisation des enseignants, M. Blanquer a une interprétation relativement curieuse du réel : selon lui cette annulation aurait été le fait « d'éléments extérieurs » qui auraient fait preuve de violence, parmi eux, des Gilets jaunes et bien sûr l'extrême-gauche. Rétablissons la réalité des faits, il y avait effectivement présents sur place des professeurs d'autres établissements, mais ils n'étaient là que parce que les professeurs en grève de l'établissement les avaient appelés en renfort. Etaient également présents deux gilets jaunes qui d'après mes sources ne sont pas entrés dans l'établissement, quelques étudiants de l'Unef et des grévistes d'autres secteurs appelés eux aussi en renfort. S'il y a eu effectivement intrusion dans l'établissement, elle s'est passée extrêmement facilement, les portes étant grandes ouvertes, sans aucune violence d'un côté comme de l'autre. « Que pensent les élèves qui ont vécu cette violence ? » demande le ministre. A cette question purement rhétorique, on peut apporter une réponse en image. On constatera que la réponse n'est pas forcément celle induite par la question posée...

   On pourrait penser que cette tendance à déformer la réalité rapprocherait la rhétorique de M. Blanquer de celle du défenseur des faits alternatifs, Donald Trump. En réalité, ces deux rhétoriques ne sont pas similaires, elles sont même assez éloignées sur la forme tout en étant relativement semblables quant au fond. En réécoutant l'interview du ministre, je me suis rendu compte que les mensonges avérés ne sont pas aussi nombreux que ce qu'il m'avait semblé à la première écoute. Il y a une raison très simple à cela : le Ministre se contente le plus souvent de vagues généralités que rien ne peut ni infirmer ni confirmer. Ce ne sont pas tant des faits, qu'une réalité alternative. Lorsqu'il est amené à mentir ou à proférer des contre-vérités, c'est précisément lorsque les journalistes lui posent des questions précises sur des faits précis. A Carine Bécard lui affirmant que toutes les copies des E3C ne seront pas corrigées par d'autres enseignants que ceux des élèves, M. Blanquer commence d'abord par affirmer que ce n'est pas vrai, avant que celle-ci lui cite le nom d'un établissement précis, Hélène Boucher à Paris où les élèves se sont entendu dire que ce seraient leurs professeurs qui corrigeraient leurs copies. Jean-Michel Blanquer semble tout à coup moins sûr de lui, bafouillant qu'il vérifiera. Ce genre d'annonces ayant également été faite dans un établissement proche du mien assez remonté contre la réforme, on peut décemment faire une hypothèse : les chefs des établissements où le bon déroulement des épreuves risquait d'être perturbé aurait reçu le feu vert du Ministère pour déroger aux règles communes de passation des épreuves histoire que la colère s'apaise.

« C'est archi-concret »

   On comprend donc bien que M. Blanquer reproche aux journalistes de trop s'intéresser à ce qui ne sont de son point de vue que des faits isolés sans signification. C'est ce qu'il appelle dans une formule trop souvent répétées pour que ce ne soit pas un élément de langage « faire loupe ». Autre reproche adressé aux journalistes : ils auraient un point de vue trop parisiano-centré, parce que « quand on sort de Paris, on voit que le calme existe ». C'est probablement pour cela que M. Blanquer annule régulièrement ses déplacements dans des établissements de province de peur de se faire huer par le corps enseignant. La suite de l'entretien constituera d'ailleurs un cinglant démenti à cette affirmation puisqu'il sera question d'actions d'enseignants de Caen et de Clermont-Ferrand qui se situent sauf erreur en province (mais M. Blanquer n'est pas à cela près, lui qui affirmait sans rire à l'assemblée nationale que dans tout l'outre-mer tout se passait bien au moment même où la Guadeloupe et la Martinique connaissaient des taux de fermetures des établissements du secondaire pour cause de grève de 72 et 90%). Mais pour M. Blanquer, il ne faut surtout pas parler du réel puisque le réel n'existe que lorsqu'il va dans le sens qui est le sien. Formule répétée à l'envi « les enseignants/ élèves/ organisations syndicales savent bien que... » On notera l'emploi de l'article défini qui permet de caractériser l'ensemble du groupe dont il parle. Comment le ministre sait-il ce que savent tous ces gens ? Là-dessus pas d'explications, de toute façon l'assertion est par nature impossible à vérifier. Tout le discours de M. Blanquer entretient ainsi un flou vaporeux que rien ne retient au réel et au concret, Jean-Michel Blanquer n'évoque jamais des cas précis, il n'avance jamais de chiffres, si ce n'est celui, répété ad nauseam, des 40 000 lycéens consultés, ceux des CVL (comité de vie lycéenne), à,qui il était évidemment relativement facile de faire miroiter un bac à la carte sans entrer dans la complexité de cette usine à gaz qui était censée simplifier l'examen. Il y a à vrai dire un autre chiffre avancé dans cet entretien qui a beaucoup fait parler de lui sur les réseaux sociaux et dans les salles des professeurs, celui de 99,9%. Ce n'est pas le titre d'un roman de Beigbeder, mais la proportion de professeurs qui seraient d'accord avec lui. Mais là encore, ce chiffre, replacé dans le contexte de la phrase, ne représente rien de concret, pas même un accord supposé avec la politique de M. Blanquer. En effet ce dernier affirme :« On peut aimer son métier et ne pas perturber les choses, et 99,9% des enseignants sont d'accord avec ce que je suis en train de dire, c'est-à-dire que ce qui compte avant tout, c'est l'intérêt de l'élève ». On notera que s'il y a un lien logique entre la deuxième et la troisième propositions, le lien entre la première et la deuxième propositions indique une simple succession sans rapport logique. Le chiffre n'est donc pas aussi aberrant qu'on a bien voulu le dire, Blanquer suggérant sans l'affirmer qu'il y aurait un lien entre le fait de laisser se passer les épreuves d'E3C et l'intérêt de l'élève. Tout dépend évidemment de ce que l'on considère comme étant l'intérêt de l'élève.

   S'il évite bien toute allusion au réel lorsqu'il s'agit de parler du mouvement social, M. Blanquer n'est pas beaucoup plus concret lorsqu'il s'agit de définir les contours de sa politique. Sur la rémunération enseignante, il affirme comme preuve qu'il fait quelque chose le fait qu'il avait dit qu'il ferait quelque chose. Pour le détail tout est reporté à plus tard. « J'annoncerai de nouvelles mesures dans la même direction probablement dans les prochains temps. » se contente-t-il d'indiquer sans qu'on en sache beaucoup plus. On notera dans cette phrase en plus de l'emploi du futur, un complément de temps extrêmement vague doublé d'un modalisateur « probablement » qui renforce encore l'incertitude du propos. Lorsqu'il n'emploie pas le futur, il utilise un présent de vérité générale qui ne dit rien des actions concrètes réellement engagées : « Toutes ces choses que nous disons à la fin deviennent des réalités. » On notera l'affirmation d'une valeur performative de la parole du ministre qui n'engage que ceux qui la croient. De quelles réalités parle-t-il ? On sait ce qu'il faut penser de l'annonce du gouvernement de la prochaine revalorisation des enseignants censée compenser le manque à gagner lié à la réforme des retraites : selon le conseil d'état inscrire une telle augmentation dans la loi serait anticonstitutionnel. Qui peut penser que M. Blanquer, ancien professeur de droit, l'ignorait ? Sur la question du financement, il se contente de répondre à la question du pourquoi en occultant celle du comment. En ce qui concerne la redéfinition du métier d'enseignant, il va « rendre visible l'invisible ». On aimerait d'abord qu'il rende visible ce qu'il entend concrètement par-là. Mais aux journalistes qui lui reprochent de ne pas être assez concret, il se contente de répondre par une formule antiphrastique et hyperbolique : « C'est archi-concret. » Puisque le ministre le dit !

   L'usage que M. Blanquer fait du langage est caractéristique de ce que le député LFI François Ruffin appelle « la langue de coton », une langue vide de sens, en déconnexion avec le réel, et sur laquelle rien n'a de prise. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que M. Blanquer puisse énoncer sans rire : « S'il y a quelqu'un qui n'a aucun problème pour nommer les choses, c'est moi ». Sur l'emploi des termes « communautarisme » et « extrême-gauche », il faudra l'intervention des journalistes pour lui arracher péniblement la confession qu'il parle de l'Islam et de la France Insoumise.

« J'aime que l'on discute, j'aime la différence d'opinion, j'aime la bonne foi »

   A Carine Bécard qui lui reproche une certaine tendance à s'énerver, notamment face à ses contradicteurs à l'Assemblée Nationale, Blanquer affirme qu'il aime le dialogue, la différence d'opinion et qu'il n'aime pas la mauvaise foi. Il cite cette anecdote d'un parlementaire ayant délibérément menti lors d'un débat à l'assemblée nationale et affirme qu'il ne jouera jamais ce jeu-là. L'entretien dans son ensemble est évidemment une négation de cette affirmation, l'allusion à l'horloge de la fin du monde déjà évoquée est un exemple de mauvaise foi politicienne caractérisée. Pour ce qui est de son goût du débat, l'auditeur peut également douter qu'il soit réel. Aux affirmations des journalistes, M. Blanquer répond le plus souvent d'une manière catégorique et relativement brutale, utilisant la négation sans aucune nuance : « Non », « Il n'y a pas un climat anti-Blanquer à l'Education Nationale », « Non, c'est la réalité », « l'interprétation que vous avez donné n'est pas la bonne ». La dernière phrase en dit long sur la conception que M. Blanquer se fait du débat. Dans une démocratie, on peut se mettre d'accord sur la réalité des faits à condition de ne pas en nier l'existence, en revanche la question de leur interprétation est ce qui fait précisément l'objet d'un débat sur lequel il est possible d'avoir un point de vue divergent. En se posant comme détenteur de la bonne interprétation, M. Blanquer dénie à son interlocuteur la capacité de penser différemment de lui. A vrai dire, il se comporte avec les journalistes comme il se comporte avec les enseignants, il veut bien discuter avec eux tant que son point de vue n'est pas contesté. D'où sa violente diatribe contre les réseaux sociaux où se retrouveraient ceux qui ont « à tout prix envie de façon radicale de faire valoir leur point de vue ». Quand vous êtes « raisonnable et tolérant », vous n'êtes pas sur les réseaux sociaux, et d'ailleurs vous vous abstenez de vous exprimer. Le ministre, quant à lui, ne peut être suspecté de faire valoir de façon radicale son point de vue puisque toute la subtilité de sa rhétorique consiste à présenter son point de vue subjectif comme une réalité objective. En témoignent l'usage de tournures impersonnelles telles que « il faut », « on doit ». Sa politique apparaît ainsi comme le fruit d'une nécessité qui n'aurait rien à voir avec des décisions humaines. De cette vision découle naturellement une vision mécanique de l'enseignement, la définition du professeur du futur comme un cyborg, « duo entre l'homme et la machine », en est la parfaite illustration. D'ailleurs cette complémentarité a déjà commencé : M. Blanquer présente comme une formidable innovation technique la dématérialisation des copies qui « dispatchera les copies vers un enseignant qui n'est pas celui de l'élève ». Le processus semble ainsi déconnecté de l'action humaine, l'enseignant se trouvant de fait à la discrétion de la machine dans une inversion du rapport attendu assez vertigineuse.

« Il ne faut pas se tromper sur les causes »

   Doté de ce savoir présenté comme objectif, M. Blanquer est donc capable d'expliquer aux journalistes présents sur le plateau les causes des malheurs du monde, même si ces malheurs n'existent pas. Il y a une première explication déjà évoquée : si l'on a l'impression que la France va mal, c'est de la faute des journalistes qui grossissent tout démesurément. La seconde explication est un classique de la langue de bois politique : ce n'est pas la France qui va mal, mais le monde. Et pourquoi le monde va-t-il mal ? Parce que des états démocratiques deviennent moins démocratiques, et qu'il y aurait un recul de l'idée de démocratie. On pourrait croire qu'il s'agit d'un aveu sur l'action du gouvernement. Il n'en est évidemment rien. Les responsables de cette situation, ce sont « des gens qui créent de la radicalité dans la société » et quand il dit cela M. Blanquer ne pense pas au gouvernement d'Emmanuel Macron, mais à ce qu'il qualifie d' « extrême-gauche » et d' « extrême-droite » toutes les deux rejetées dans le camp des antidémocrates. D'ailleurs le terme de « gens », probablement trop incarné, cède bientôt la place dans son discours à celui de « forces », de préférence « déchaînées ». Sur les causes de cette soudaine radicalisation, M. Blanquer ne dira évidemment mot, car s'il voulait entrer dans une analyse objective de la situation, il serait obligé de constater l'incapacité des réformes néolibérales à emporter l'adhésion de la population et leur imposition malgré tout à l'ensemble des peuples vécue comme une forme de violence. Cette violence imposée aux peuples est probablement ce que M. Blanquer appelle la démocratie. On comprend donc que dans sa bouche tout acte de rébellion par rapport à l'ordre imposé d'en-haut soit qualifié d'antidémocratique. Ou comment retourner le sens d'un mot en son contraire. En refusant de considérer les causes de cette prétendue radicalisation d'une partie de la société, M. Blanquer n'a donc pas d'autre explication à fournir que celle d'un collégien de troisième face à une réalité complexe qui le dépasse : il s'agit évidemment d'un complot.

« le calme des vieilles troupes »

   En qualifiant les adversaires de sa politique d'antidémocratiques, M. Blanquer les considère donc moins comme des adversaires que comme des ennemis. On ne discute pas avec un ennemi de la démocratie. On bascule donc de ce que Chantal Mouffe appelle l'agonisme, soit le débat démocratique entre personnes cherchant à faire valoir leur point de vue, vers l'antagonisme qui oppose des ennemis irréconciliables. Avec un ennemi, parler ne sert à rien, seul le rapport de force prime et permet de l'emporter. Car M. Blanquer, sans le dire explicitement, a déclaré la guerre à ceux qui s'opposeraient à sa politique ou à celle du gouvernement. C'est ainsi qu'il faut comprendre la métaphore deux fois réitérée du « calme des vieilles troupes ». Lorsqu'interrogé sur les victimes des violences policières, M. Blanquer utilise le terme de « victime collatérale », il accrédite donc ce qui ne circulait jusqu'ici que dans les documents internes de la police, à savoir que nous sommes en guerre. Cette guerre, c'est, comme dans tout bon discours belliciste qui se respecte, l'adversaire qui en est responsable. Par conséquent les violences policières sont le fait des forces antidémocratiques d'extrême-gauche. Et comme nous sommes en période de guerre, le droit habituel ne s'exerce plus, tout est permis. Ainsi s'expliquera-t-on les dérives incroyables auxquelles nous assistons depuis quelques jours concernant le passage des E3C et qui ne dénote pas vraiment "le calme" revendiqué par le ministre : syndicalistes et lycéens convoqués par la police et le rectorat, intrusions de CRS dans les lycées, fourgons de policiers à l'entrée des établissements, menaces de zéro et sanctions disciplinaires à l'égard des lycéens qui refuseraient de composer, même lorsque ce refus est collectif, élèves enfermés à clé dans des salles de classe, alarmes incendie désactivées. Aux collègues qui penseraient qu'on peut encore discuter avec notre ministre, cette déclaration de guerre qui se traduit concrètement dans les actes vient offrir un démenti cinglant. Ce qu'il exige de nos élèves et de nous autres enseignants n'est ni plus ni moins qu'une reddition immédiate, sans condition et sans négociation. Blanquer nous a déclaré la guerre, choisis ton camp camarade.

 

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