Ce texte est constitué d’extraits d’un article paru dans la revue Les Possibles (revue en ligne éditée à l’initiative du Conseil scientifique d’Attac), n°12, hiver 2017 ; les coupures sont indiquées par […].

Après le Brexit et Trump : confusionnisme à gauche et extrême droitisation idéologique

-       Extraits –

-       Version intégrale sur : https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-12-hiver-2017/dossier-la-droitisation-des-politiques/article/apres-le-brexit-et-trump-confusionnisme-a-gauche-et-extreme-droitisation 

L’année 2016, avec la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et celle de Donald Trump aux États-Unis, a donné un nouveau coup de pouce, en France et dans d’autres pays, à l’aimantation du débat public par une extrême droitisation idéologique : intolérance identitaire, xénophobies, nationalisme donnant une tonalité ultra-conservatrice à la mise en cause du « système », à la référence au « Peuple » ou à la critique des médias dans une dynamique que l’on peut qualifier provisoirement de « post-fasciste » (voir Boltanski, Esquerre, 2014 ; Amselle, 2014 ; Corcuff, 2014 ; Traverso, juin 2015 et février 2017). Il vaut mieux parler prudemment d’extrême droitisation idéologique et politique, affectant le champ politique professionnel, les médias, internet et les réseaux sociaux que d’extrême droitisation (ou de droitisation) de la société française en général. Car les réalités sociales observables apparaissent plus ambivalentes et mobiles, parfois chez les mêmes personnes en fonction des contextes, de ce point de vue. On peut ainsi voir cohabiter, et parfois entrer en tension, des tendances xénophobes et des résistances multiculturelles : les résistances multiculturelles se sont particulièrement exprimées lors des réactions spontanées dans la population au moment des attentats de janvier et de novembre 2015 dans la région parisienne, par contre les réactions locales à l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice ont laissé davantage de place aux tendances xénophobes.

L’extrême droitisation idéologique et politique passe notamment par une hégémonisation de la critique sociale au profit de thèmes ultra-conservateurs et au détriment des perspectives émancipatrices. Elle emprunte notamment des tuyaux rhétoriques confusionnistes pour se diffuser. […]

 

les-nouveaux-visages-du-fascisme-traverso

 

1 - Confusionnisme et gauches trumpisées

 

Le développement du confusionnisme passe par la stabilisation d’évidences rhétoriques créant des zones de flou entre gauche, droite et extrême droite. La trumpisation variable de certains à gauche a ajouté son mortier à la consolidation de tels canaux langagiers. Le plus souvent la trumpisation passe de manière soft à travers des ambiguïtés lexicales et sémantiques (comme chez Ignacio Ramonet, Naomi Klein, Laurent Bouvet ou Jean-Luc Mélenchon), mais peut aller jusqu’à un enthousiasme délirant (chez Emmanuel Todd), avec entre les deux les provocations grotesquesSlavoj Zizek et de Jean-Claude Michéa.

 

Trois formules idéales-typiques du confusionnisme de la gauche trumpisée

 

Dans certaines réactions de gauche à la victoire de Trump, deux énoncés idéaux-typiques, plus ou moins implicites ou explicites en fonction des discours, créent des interférences confusionnistes risquées avec des thématiques d’extrême droite : « la victoire du Peuple contre les élites » et « les ennemis des médias sont (presque) mes amis ». Les figures de gauche qui portent des énoncés avoisinants (ou dont les raisonnements prennent implicitement appui sur des énoncés de ce type) dans leurs commentaires sur la victoire de Trump risquent de créer une confusion entre usages essentialistes du « peuple » et usages émancipateurs, critique obscurantiste des médias et critique progressiste. Or, « le Peuple » fantasmé par l’extrême droite, homogénéisé culturellement, ethnicisé, figé principalement sur un référent national, fermé sur le monde et intolérant aux différences culturelles, n’a rien à voir avec « le Peuple » multiculturel, en marche vers l’émancipation individuelle et collective, ouvert sur le monde, des idéaux historiques de la gauche. La critique conspirationniste des médias portée par l’extrême droite, pour laquelle il suffit d’être contre les médias pour être dans le vrai, est éloignée d’une critique émancipatrice des médias au nom de critères de vérité et de justice sociale, en visant alors à lever le poids des structures sociales dominantes afin d’en faire des outils d’émancipation. En ne marquant pas suffisamment les différences radicales entre gauche d’émancipation et extrême droite, empêtrés dans ce type d’énoncés confusionnistes, certaines figures de gauche ajoutent involontairement leurs petites contributions à la montée idéologique et politique de l’extrême droite, dans un contexte où les rapports de force sont en faveur de cette dernière dans des pays comme la France.

Pour une partie seulement des réactions confusionnistes à gauche face à la victoire de Trump, un troisième énoncé idéal-typique se rajoute aux deux premiers : « le national, c’est le Bien, le mondial, c’est le Mal ». Or, tant les cadres nationaux que l’espace mondial ne doivent pas être vus comme des blocs homogènes (uniformément positifs ou négatifs), car ils sont travaillés par des contradictions, des rapports de force et des luttes sociales et politiques. La mondialisation capitaliste en cours profite certes surtout aux classes dominantes les plus internationalisées, mais le protectionnisme national peut, quant à lui, principalement profiter aux classes dominantes nationales ; dans le cas des Etats-Unis des fractions importantes de la classe dominante nationale étant internationalisées. Des protections partielles et contrôlées peuvent utilement alléger à un moment le poids pesant sur la classe salariale d’un pays, mais une confrontation protectionniste généralisée entre pays peut aviver la concurrence entre classes dominées nationales au profit du Capital et au détriment des classes populaires, et de manière renforcée pour celles des pays les plus démunis. C’est pourquoi une association altermondialiste comme Attac s’efforce de combiner luttes locales, luttes nationales et luttes mondiales, politiques publiques locales, politiques publiques nationales et coopérations internationales. Dans un cadre altermondialiste (« un autre monde est possible ! »), la nation ne constitue pas le principal référent de l’action, mais un des principaux référents nécessairement combiné au local et au mondial. C’est ce qui sépare radicalement son internationalisme du nationalisme d’extrême droite. Par ailleurs, la focalisation sur le national, même en un sens progressiste, dans un contexte où les usages ultra-conservateurs de « la nation » sont hégémonisants au sein des espaces publics, pourrait ajouter de la force, sans le vouloir, à ces usages ultra-conservateurs.

Dans le cas des trois énoncés confusionnistes idéaux-typiques, c’est le contexte d’extrême droitisation qui constitue le principal facteur de risque. Á la différence de lectures idéalistes des mots et des idées, c’est le contexte politico-idéologique et les rapports de force participant à sa structuration qui contribuent largement à donner leur sens à ces énoncés, et pas seulement ces énoncés en eux-mêmes. C’est ce contexte qui appelle une prudence et une vigilance accrues de la part des ami-e-s de l’émancipation.

Envisageons maintenant, dans l’ordre chronologique de publication, quelques-uns des exemples les plus significatifs de ce confusionnisme de gauche post-Trump, avec des degrés différents et des modalités diversifiées de trumpisation (1). Les premières de ces réactions à la victoire de Trump ont été quelque peu précipitées, en ne prenant donc pas en compte différents éléments qui se sont révélés plus clairs par la suite, dont :

1) la victoire de Trump n’a pas été massive, bien au contraire, selon les résultats définitifs connus fin décembre, puisque Hillary Clinton l’a devancé de 2,9 millions de voix (48,2 % des voix contre 46,1% à Trump) ;

2) si les moins dotés en diplômes ont davantage voté pour Trump, les moins dotés en revenu ont davantage voté pour Clinton, le phénomène massif étant l’abstention de l’électorat populaire démocrate (voir Fassin, 12 novembre 2016, et à paraître mars 2017) ;

et 3) à côté de mesures protectionnistes et d’un désengagement de l’ONU outillant la rhétorique nationaliste, les premiers signes donnés par la nouvelle administration mise en place par Trump vont dans le sens de la dérégulation bancaire et environnementale, des intérêts des grandes entreprises américaines, du recul de la protection sociale, du négationnisme climatique, de la confirmation de la construction d’un mur xénophobe à la frontière avec le Mexique et de la suspicion islamophobe (voir notamment Calame, 20 janvier 2017).

 

Ignacio Ramonet trumpisé (2)

 

[…]

 

Naomi Klein trumpisée

 

On n’attendait pas, non plus, la journaliste canadienne et activiste altermondialiste Naomi Klein, précieuse figure du mouvement global pour la justice climatique, cultiver des ambiguïtés à propos de Trump. Et pourtant…Dans une tribune pour le quotidien britannique The Guardian (Klein, 9 november 2016), tout en critiquant par la suite « la stigmatisation des migrants et des gens de couleur, dans la diabolisation des musulmans et dans le mépris des femmes », elle commence son article ainsi :

« Ils vont pointer un doigt accusateur sur James Comey et le FBI. Ils mettront tout sur le compte des stratégies de découragement des électeurs et du racisme. Ce sera la faute de Bernie ou de la féminophobie. Ils accuseront les petits partis et les candidats indépendants. Ils reprocheront aux médias de lui avoir fourni une plate-forme, aux médias sociaux d'avoir été son mégaphone et à Wikileaks d'avoir déballé le linge sale. Mais tout cela passe à côté de cette force qui porte précisément la plus grande responsabilité du cauchemar dans lequel nous nous sommes éveillés : le néolibéralisme. »

On a ici la tentation manichéenne d’un Mal principal (« le néolibéralisme »), qui explique presque tout, en relativisant dangereusement le racisme et le sexisme, vus comme de simples sous-produits de la logique néolibérale, sans consistance propre. On n’est pas là dans une analyse nuancée des interactions et des intersections entre néolibéralisme, sexisme et racisme, mais dans une construction hiérarchique où les deux derniers sont sous dépendance du premier.

Á ce premier manichéisme vient s’articuler un second autour de la figure du peuple « souffrant » dont Trump serait l’expression :

« La décision de jouer la carte de Clinton contre celle de Trump a scellé notre sort. Pouvons-nous au moins tirer les leçons de cette erreur ? Ce que nous devons comprendre, c'est qu'il y a beaucoup de gens qui souffrent. Sous la politique néolibérale de dérégulation, de privatisation, d’austérité et avec le business des grandes entreprises, leur niveau de vie a baissé en un temps record. Ils ont perdu leur emploi. Ils ont perdu leur pension. Ils ont perdu une partie importante du filet social qui rendait cette perte moins effrayante. Ils voient pour leurs enfants un avenir qui s'annonce encore plus grave que leur existence présente déjà passablement précaire. »

Il s’agit donc d’une modalité du tuyau rhétorique confusionniste de « la victoire du Peuple contre les élites », secondarisant le racisme et le sexisme de Trump et ouvrant des ambiguïtés lexicales et sémantiques entre critique émancipatrice du néolibéralisme et critique d’extrême droite, entre Peuple de l’émancipation et Peuple des discriminations.

 

Laurent Bouvet trumpisé

 

Laurent Bouvet est un professeur de science politique proche du Parti socialiste, et plus particulièrement de Manuel Valls. Il a jadis été un des principaux introducteurs du social-libéralisme blairiste en France avant de se reconvertir dans une gauche républicaine modérément critique à l’égard du néolibéralisme mais plus virulente vis-à-vis du « multiculturalisme ». Il commente la victoire de Trump dans un entretien du Figarovox (Bouvet, 10 novembre 2016). Comme chez Ramonet, le confusionnisme prend la forme d’une analyse « objective » :

« Ce qui vient de se passer avec Trump, c'est comme avec le vote en faveur du Brexit récemment au Royaume-Uni, l'expression de toute une partie des électeurs, des citoyens, contre des élites, contre un "système" politique, économique et médiatique, qu'ils estiment les tenir à l'écart, dont ils pensent qu'ils les ont "abandonnés" selon le mot qui revient souvent dans les enquêtes d'opinion. »

C’est l’abandon des « catégories populaires », au profit « des catégories sociales supérieures, diplômées, vivant dans les métropoles, profitant de la mondialisation et de l'ouverture des frontières », qui constituerait un parallèle entre la défaite des démocrates américains et la situation de la gauche française. « Les populistes », dont Trump, profiteraient de cet état défaillant, notamment en reprenant « des thèmes autrefois chers à la gauche […] comme le patriotisme ou l'attachement à la souveraineté du peuple ». Sous les apparences d’une analyse distanciée, les canaux rhétoriques confusionnistes sont mis en place, en rendant possible, dans l’ambiguïté, des passages entre thèmes d’extrême droite et de gauche. « Le peuple » et le « populaire » apparaissent les mêmes des deux côtés. Et le normatif imbriqué dans l’analytique, implicite au départ, devient explicite à la fin de l’entretien :

« Nous entrons pour la gauche dans son ensemble, partout dans les démocraties libérales, dans une phase de refondation indispensable. Et pour ce faire, il lui faudra quitter nombre des vieux habits endossés pendant des décennies en veillant à ne pas tout oublier de ce qui fonde son origine. »

La victoire du Brexit et de Trump devrait conduire la gauche à revenir à un « populaire » identitarisé et essentialisé, face à l’épouvantail « multiculturaliste », en donnant davantage de place au référent national, dans l’opposition à « l’ouverture des frontières ». Parmi les trumpisés de l’ambiguïté, Bouvet est le seul à déboucher sur un appel explicite à une reconfiguration conservatrice de la gauche ; le trumpisme servant en quelque sorte de modèle dont il faudrait s’inspirer avec modération, en se débarrassant de ses excès « populistes ».

 

Slavoj Zizek sur-trumpisé

 

Le philosophe slovène Slavoj Zizek est une vedette internationale de la pensée radicale chic. Il nous a habitués à appuyer des positions traditionnalistes à gauche, avec des accents para-staliniens, dans un style emprunté au « postmodernisme », qui en constitue habituellement l’opposant intellectuel, passant notamment par le miroitement superficiel de provocations et de paradoxes autour d’un « moi je » implicite mais omniprésent. Dans une tribune du Monde, Zizek présente la victoire de Trump comme « la chance d’une gauche radicale » (Zizek, 12 novembre 2012 ; voir la critique de Hanne, 13 novembre 2016). Après avoir cité positivement Staline pour la énième fois, il avance dans la lignée, maintenant répétitive pour nous, de la trumpisation confusionniste :

« Le fait est que Trump a été porté par la même colère que celle où Bernie Sanders a puisé pour mobiliser les militants : il est perçu par la majeure partie de ses sympathisants comme LE candidat anti-establishment. »

Et de l’associer alors à « la colère populaire ». Et si la victoire de Trump apparaît avoir quelque chose de réjouissant, malgré « le tournant droitier qu’il nous réserve », c’est qu’il « effraie » « l’élite libérale ». L’esthétisme « post-traditionnel » de Zizek peut réduire la politique au spectacle jouissif de la peur de ses ennemis, quelle que soit la source de cette peur, selon l’adage « les ennemis de mes ennemis sont presque mes amis »…Mais comme cette réduction esthétisante de la politique sent trop son « postmoderne », il rajoute une touche de vielle politique du pire si risquée historiquement :

« la gauche a besoin de la menace de la catastrophe pour se mobiliser – dans l’inertie du statu quo actuel, jamais il n’y aura de mobilisation de gauche. »

Cependant, cette figure traditionnaliste peut elle-même être recyclée dans le spectaculaire « postmoderne ». Car le risque pour le clown intellectuel mondialisé est peanuts ! Il y a souvent chez Zizek une course-poursuite infinie entre le traditionalisme et le « postmodernisme » génératrice de maintes confusions. Dans ce cas, cela offre une  petite obole au confusionnisme montant entre gauche et extrême droite, obole ayant de surcroît les attraits subversifs du « politiquement incorrect ».

 

Emmanuel Todd maxi-trumpisé

 

Trump n’a pas suscité chez le démographe et essayiste Emmanuel Todd, qui se définit comme un anti-néolibéral républicain de centre-gauche, les ambiguïtés et le flou nourrissant fréquemment, comme on l’a vu, les zones confusionnistes. Il a provoqué chez lui une adhésion enthousiaste produisant des propos délirants qui font passer un milliardaire ultra-conservateur, xénophobe et nationaliste pour un héritier de Marx bienfaisant pour l’Amérique. Dans un long entretien sur Canal+ (Todd, 14 novembre 2016), il se félicite de la victoire de Trump comme d’« une bonne nouvelle » et d’« un regain de la démocratie américaine ». Il serait une figure de la lutte des classes du côté des…prolétaires : « Trump a parlé pour les pauvres » et son succès serait celui d’« un pays qui fiche en l’air son establishment ». Le délire n’a alors pas de limite : « c’est un type qui a recentré sur les questions économiques et sur les affrontements de classe, un rêve marxiste, en fait, Trump », bref une variante progressiste de la figure du « Peuple contre les élites ».

Chez Todd, le repli nationaliste à travers l’orientation protectionniste efface alors le racisme : « un candidat protectionniste, partisan d’un recentrage national, plutôt pacifiste en fait ». Il ajoute dans un entretien au site Atlantico (Todd, 15 novembre 2016) :

« C’est aussi pour cela qu’il a pu mettre l'intérêt économique réel des gens – le protectionnisme, le retour à la nation - au cœur de l'élection, plutôt que la passion religieuse ou raciale. La question du racisme doit être posée sans illusion mais le discours qui vise à dire que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes, n'est pas seulement absurde, c'est juste le contraire. »

La confusion est ici structurante et assumée.

 

Jean-Luc Mélenchon trumpisé

 

Le candidat le plus en vue de la gauche de la gauche à l’élection présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon, a contribué, en commentant la victoire de Trump, à faire du « Peuple » une notion quasi-naturelle incluant des usages de gauche, de droite et d’extrême droite. L’élection présidentielle américaine est associée alors à ce qui serait un mouvement plus vaste qualifié par Mélenchon d’« ère du Peuple » :

« "L’ère du peuple" se présente comme une déferlante universelle aux aspects certes très divers mais aux formes souvent comparables et au contenu le plus souvent très profondément similaire. Cette vague mondiale est passée sur toute l’Amérique. Non seulement au sud du continent, vous le savez depuis le temps qu’il en est question ici. Mais aussi au nord. »

Et il salue au passage « l’analyse lucide d’Ignacio Ramonet sur les ancrages populaires du discours de Trump ». Le confusionnisme, ça s’attrape, comme la grippe, semble-t-il ! Par ailleurs, au sein du « Peuple », il distingue « l’électorat populaire de la droite » (Trump) et celui de gauche (Bernie Sanders). Mais une forte parenté est construite entre les deux : « "L’ère du peuple", "le moment populiste" submergeait le pays. » Car « la même vague populaire s’est donc manifestée clairement et ouvertement chez les Démocrates » (avec Sanders).

Bien sûr, l’association entre Trump et le « populaire » ne signifie pas pour Mélenchon « l’approuver ». Cependant, une certaine fascination opérée par Trump sur Mélenchon, outre les supposés appuis « populaires » partagés, a à voir avec les ennemis du nouveau président américain : les fameuses élites, dont les médias, ou « la caste médiatico-démocrate ». Mélenchon martèle : « Un autre aspect de la campagne de Trump a été de narguer le système de la caste oligarchique de l’intérieur », tout en insistant sur l’importance du « dégout que les médias inspirent aux gens » dans le succès du milliardaire américain. Et il effectue alors des rapprochements avec le « petit monde médiatique parisien », qu’il a pris lui-même pour cible (parce qu’il aurait pris sa candidature pour cible), appelée encore « la meute ».

Le candidat de « la France insoumise » a donc aussi participé à consolider - non pas dans l’adhésion à la victoire Trump mais dans l’ambiguïté de ses réactions - des tuyaux rhétoriques confusionnistes : « la victoire du peuple contre les élites » et « les ennemis des médias sont (presque) mes amis ».

 

Jean-Claude Michéa trumpisé

 

Le philosophe Jean-Claude Michéa récuse la notion de « gauche », mais s’inscrit dans la tradition du mouvement ouvrier et du socialisme. Ses écrits ont plusieurs facettes : il a contribué à la relance d’une réflexion sur l’émancipation, en prenant notamment appui sur la notion de « common decency » (ou dignité ordinaire) chez Georg Orwell, et il a donné des accents conservateurs à son socialisme, en particulier en liant négativement libéralisme économique, libéralisme politique et libéralisme culturel. Ce deuxième pôle a fait qu’il est devenu une référence importante à l’extrême droite (Eric Zemmour, Alain Soral, Alain de Benoist ou Marine Le Pen), sans qu’il combatte publiquement ces usages, tout en étant aussi utilisé dans des secteurs de la gauche radicale et des milieux anarchistes, mais également par une gauche républicaine venue du social-libéralisme (Laurent Bouvet ou Jacques Julliard).

Peu avant l’investiture de Trump (Michéa, janvier 2017), il a effectué un télescopage ambigu avec Martin Luther King :

« Par quel miracle celui qui est censé ainsi symboliser, selon le Monde, l'essence même du capitalisme le plus sauvage peut-il coaliser contre lui, du matin jusqu'au soir, la quasi-totalité de ce que Marx appelait la "presse aux ordres de la Bourse" (y compris de sa "brigade du rire", de Yann Barthès à Karl Zéro) ? C'est sans doute que celle-ci ne lui pardonne pas d'avoir eu le mauvais goût d'utiliser dans sa campagne électorale un peu trop d'éléments de langage "anticapitaliste".

Mais que ces chiens de garde se rassurent ! Trump - bien que, contrairement à Fillon, il sache en effet parler aux travailleurs - n'a probablement jamais eu la moindre intention de remettre vraiment en cause le Tafta ou la tyrannie de Wall Street (les choses sont peut-être un peu différentes sur le plan géopolitique).

Et, si même il poussait l'incohérence jusqu'à vouloir faire quelques pas dans cette direction - hypothèse peu plausible -, nul doute que le système saurait très vite lui rappeler les limites à ne pas dépasser. C'est qu'on ne plaisante pas avec ce genre de choses au pays des Kennedy et des Martin Luther King. »

Ce passage exprime une provocation, dont Michea est coutumier et qu’il emprunte à la littérature situationniste ; des publicitaires comme certains penseurs supposés radicaux ayant, de ce point de vue, puisé chez Guy Debord des formes stylistiques analogues. Cette provocation est tissée de sous-entendus. Michéa donne une couleur sympathique à Trump, car mal-aimé des médias et pourvu d'« éléments de langage "anticapitalistes" ». Cependant son « anticapitalisme » n’irait pas assez loin. Luther King apparaît, en regard, comme faisant partie de l'establishment capitaliste américain, valorisé par les médias, dans le couple constitué avec le Président Kennedy. Dans les catégories de Michéa, il aurait aussi l’inconvénient de se situer du côté du « sociétal » (les droits civiques de la minorité noire américaine), dévalorisé, et non du « social », valorisé. La trumpisation confusionniste est ainsi redoublée par le grotesque de rehausser symboliquement un grand capitaliste raciste par rapport à un militant noir. Et, sur le fond de l’analyse, cela exprime deux travers : 1) la non-reconnaissance de l'apport propre de la lutte pour les droits civiques pour des millions d'opprimés parce que noirs aux Etats-Unis (ce ne serait que du « sociétal », berk !) ; et 2) la méconnaissance du double combat de Luther King pour l'égalité raciale et l'égalité sociale, dans une liaison entre droits d'une minorité et combat de classe (voir sa biographe Sylvie Laurent, 17 janvier 2017).

Une fois fait le tour d’un nouveau bréviaire confusionniste de gauche, il nous faut le resituer dans le contexte plus large de la situation de la critique sociale et de ses évolutions dans leurs rapports avec l’extrême droitisation.

 

[…]

 

populisme-fassin

 

Suite de l’article :

2 - Critique sociale : de l’émancipation à la discrimination

En guise d’ouverture : Ambiguïtés confusionnistes du « populisme de gauche »

Sur : https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-12-hiver-2017/dossier-la-droitisation-des-politiques/article/apres-le-brexit-et-trump-confusionnisme-a-gauche-et-extreme-droitisation

 

Notes :

(1) J’ai déjà présenté dans le journal Libération un premier panorama de ces réactions confusionnistes à la victoire de Trump dans le registre d’un court conte humoristique (Corcuff, 25 novembre 2016).

(2) Pour la critique de l’analyse proposée par Igancio Ramonet (21 septembre 2016) du phénomène Trump, voir A. Bevort et P. Corcuff (8 novembre 2016).

 

Bibliographie

Amselle Jean-Loup, Les nouveaux rouges-bruns. Le racisme qui vient, Fécamp, Lignes, 2014.

Bevort Antoine, Corcuff Philippe, « Ignacio Ramonet trumpisé ? Le rapt néoconservateur sur la critique et le brouillard confusionniste à gauche », blog, Mediapart, 8 novembre 2016, [https://blogs.mediapart.fr/philippe-corcuff/blog/081116/ignacio-ramonet-trumpise].

Boltanski Luc, Esquerre Arnaud, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux, Éditions Dehors, 2014.

Bouvet Laurent, « La défaite d’Hillary Clinton, dernier avertissement pour la gauche française », entretien avec Alexis Feertchak, Le Figaro.fr, FigaroVox, 10 novembre 2016, [http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/11/10/31001-20161110ARTFIG00234-laurent-bouvet-la-defaite-d-hillary-clinton-dernier-avertissement-pour-la-gauche-francaise.php].

Calame Claude, « L’investiture de Donald Trump : l’accomplissement du néo-libéralisme états-unien », blog, Mediapart, 20 janvier 2017, [https://blogs.mediapart.fr/claude-calame/blog/200117/l-investiture-de-donald-trump-l-accomplissement-du-neo-liberalisme-etats-unien].

Corcuff Philippe, Les années 30 reviennent et la gauche est dans le brouillard, Paris, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2014.

Corcuff Philippe, « Oui-Oui chez SuperTrump, au pays du confusionnisme », Libération daté du 25 novembre 2016, [http://www.liberation.fr/debats/2016/11/24/oui-oui-chez-supertrump-au-pays-du-confusionnisme_1530715].

Fassin Eric, « "C’est l’abstention, imbécile !" Les leçons de l’élection de Donald Trump », blog, Mediapart, 12 novembre 2016, [https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/121116/c-est-l-abstention-imbecile-les-lecons-de-lelection-de-donald-trump].

Fassin Eric, Populisme : le grand ressentiment, Paris, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », à paraître en mars 2017.

Hanne Didier, « La victoire de Trump, "une chance pour la gauche", vraiment ? », Revue du Mauss permanente, 13 novembre 2016, [https://www.journaldumauss.net/?La-victoire-de-Trump-une-chance].

Klein Naomi, « It was the Democrat’s embrace of neoliberalism that won it for Trump”, The Guardian, 9 november 2016, [https://www.theguardian.com/commentisfree/2016/nov/09/rise-of-the-davos-class-sealed-americas-fate] ; larges extraits traduits en français sous le titre “Le sort des États-Unis a été scellé par l’élite de Davos », Solidaire, 10 novembre 2016, [http://solidaire.org/articles/naomi-klein-le-sort-des-etats-unis-ete-scelle-par-l-elite-de-davos#.WCSyAa2XZJp.faceboo].

Laurent Sylvie, « De Martin Luther King à "Black Lives Matter" », entretien avec Manuel Cervera-Marzal, Contretemps, 17 janvier 2017, [https://www.contretemps.eu/luther-king-black-lives-matter/].

Mélenchon Jean-Luc, « Trump comme symptôme de la cécité de la caste », blog « L'ère du peuple », 14 novembre 2016, [http://melenchon.fr/2016/11/14/trump-comme-symptome-de-la-cecite-de-la-caste/].

Michéa Jean-Claude, « Michéa cultive le coup de poing ironique », entretien avec Stéphane Bou, Marianne, n° 1032, du 6 au 12 janvier 2017, [http://www.marianne.net/michea-cultive-coup-poing-ironique-100249230.html].

Ramonet Ignacio, « Les 7 propositions de Donald Trump que les grands médias nous cachent », site Mémoire des Luttes, 21 septembre 2016, [http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump].

Todd Emmanuel, Interview par Mouloud Achour, Le Gros journal de Canal+, 14 novembre 2016, Dailymotion, [https://www.dailymotion.com/video/x51yv3p_interview-de-emmanuel-todd-version-longue-le-gros-journal-du-14-11-canal_tv].

Todd Emmanuel, « La question du racisme doit être posée sans illusion mais le discours qui vise à dire que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes n’est pas seulement absurde, c’est juste le contraire », entretien, site Atlantico, 15 novembre 2016, [http://www.atlantico.fr/decryptage/emmanuel-todd-question-racisme-doit-etre-posee-sans-illusion-mais-discours-qui-vise-dire-que-vote-trump-est-vote-petits-blancs-2879640.html].

Traverso Enzo, « Spectres du fascisme. Penser les droites radicales au XXIe siècle », Revue du crieur (Mediapart/La Découverte), n° 1, juin 2015.

Traverso Enzo, Les nouveaux visages du fascisme, conversation avec Régis Meyran, Paris, Textuel, collection « Conversations pour demain », février 2017.

Zizek Slavoj, « La chance d’une gauche radicale », Le Monde, 12 novembre 2012, [http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/12/une-chance-de-recreer-une-gauche-authentique_5029953_3232.html] [accès abonnés] ; repris sur le blog « Le vieux monde qui n’en finit pas », 15 novembre 2016, [http://susauvieuxmonde.canalblog.com/archives/2016/11/15/34571228.html].

 

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Ce texte est issu du dossier du n° 12 de la revue en ligne Les Possibles (à l’initiative du Conseil scientifique d’Attac), hiver 2017, consacré à « La droitisation des politiques », https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-12-hiver-2017/ .

 

A noter particulièrement :

 

. Sur la critique de la notion de "populisme de gauche" (thèse en philosophie politique d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe) :

 

-  "Considérations sur le populisme de gauche", par Samy Johsua et Roger Martelli, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-12-hiver-2017/dossier-la-droitisation-des-politiques/article/considerations-sur-le-populisme-de-gauche

On ne discutera pas ici de la notion générale et approximative de "populisme", dont l’usage s’est accru régulièrement depuis les années 1990. Désignant principalement les droites radicalisées, elle touche aujourd’hui à la fois la droite et la gauche. Péjoratif dans la plupart des cas, le terme a toutefois été repris de façon positive, jusque dans la gauche la plus "radicale". C’est de ce "populisme de gauche" qu’il sera question. L’Argentin Ernesto Laclau a été un des premiers à tenter de penser le phénomène. La tentation d’un populisme de gauche n’est certes pas une abomination, elle a de solides arguments, mais elle peut donc devenir une impasse. Elle se veut combative, mais elle risque de préparer déjà les défaites futures. On ne dispute pas la nation à l’extrême droite : on ouvre la souveraineté populaire vers tous les espaces politiques sans distinction.

 

- "La souveraineté populaire est-elle possible? La question du populisme", par Pierre Khalfa, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-12-hiver-2017/dossier-la-droitisation-des-politiques/article/la-souverainete-populaire-est-elle-possible-la-question-du-populisme

Ce texte est issu en grande partie d’une intervention faite lors d’un débat à Paris avec Chantal Mouffe, animé par Christophe Ventura, organisé le 25 janvier 2017 par la Fondation Copernic, la Fondation Gabriel Péri et l’Institut de Tribune socialiste. Dans une perspective démocratique émancipatrice, le populisme, même dit de gauche, est une impasse. À l’idée ambiguë de "construire le peuple", il faut opposer le projet d’une convergence stratégique entre les différents mouvements de contestation de l’ordre néolibéral et sécuritaire.

 

. Sur la victoire de Donald Trump :

 

- "L'élection de Donald Trump", par Paddy Quick (Professor of Economics, St. Francis College, Brooklyn Heights, New York), https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-12-hiver-2017/dossier-la-droitisation-des-politiques/article/l-election-de-donald-trump

L’élection de Trump en tant que 45e président des États-Unis a été perçue avec horreur par ceux qui l’ont combattue, et qui continuent à la combattre sur différents fronts. Ceci inclut ceux qui agissent afin de défendre les droits des travailleurs (migrants inclus), de mettre un terme à l’incarcération de masse des Afro-Américains et autres minorités, d’arrêter les discriminations basées sur la race, le sexe ou le statut LGBTQ (Lesbienne, Gay, Bisexuel, Transgendered and Queer), de défendre le droit à l’avortement et autres méthodes de contrôle des naissances, de promouvoir une couverture santé universelle ou encore de relever le défi du changement climatique.

 

- "L'investiture de Donald Trump : l'accomplissement du néo-libéralisme états-unien", par Claude Calame, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-12-hiver-2017/dossier-la-droitisation-des-politiques/article/l-investiture-de-donald-trump-l-accomplissement-du-neo-liberalisme-etats-unien

On connaît désormais la composition du cabinet de Donald Trump, qui accède au pouvoir aujourd’hui. Elle rend aisées les prédictions sur la politique intérieure et extérieure que le Président conduira de concert avec ses ministres. Pour Secrétaire d’État, le nouveau Président a donc choisi le directeur général de la société pétrolière et gazière Exxon Mobil, Rex Tillerson ; proche du pouvoir russe...

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