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Billet de blog 3 août 2020

Calais blogs : Calais, ville-frontière

Suite des éclairages sur cette archive ouverte que sont les blogs Vibrations Migratoires et Passeurs d'hospitalités sur la situation des exilé-e-s à Calais. Une question souvent posée : pourquoi Calais ?

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Suite, toujours (voir ici et ), de l'histoire des blogs Vibrations Migratoires et Passeurs d'hospitalités.


Calais, ville-frontière

Comme les autres États de l'Union européenne, le Royaume-Uni met en place depuis quatre décennies une politique d'immigration restrictive et de fermeture de ses frontières aux immigrant-e-s non souhaité-e-s. Mais contrairement à ses voisins européens, le Royaume-Uni, comme la République d'Irlande, a choisi de ne pas intégrer l'espace Schengen. À la frontière maritime entre les îles britanniques et le continent s'ajoute donc une frontière institutionnelle, avec le maintien des contrôles frontaliers pour accéder au territoire britannique. Les personnes non-ressortissantes de l'Union européenne qui peuvent accéder à et se mouvoir dans l'espace Schengen ont donc généralement besoin d'un visa spécifique pour se rendre au Royaume-Uni. C'est le cas par exemple des ressortissant-e-s albanais-es qui peuvent accéder sans visa à l'espace Schengen pour un court séjour (jusqu'à trois mois), et qui ont besoin d'un visa pour le Royaume-Uni.

Mais on peut noter qu'une situation, très similaire à celle qui prévaut à la frontière britannique, se rencontre à la frontière maritime entre la Grèce et l'Italie, États tous les deux membres de l'espace Schengen. À partir du moment où il faut présenter une pièce d'identité pour acheter un billet de ferry, il suffit du côté grec de contrôler les camions à l'embarquement et l'accès à l'espace portuaire, et d'instaurer un contrôle symétrique dans les ports d'arrivée en Italie. On peut noter également la tendance au rétablissement des contrôles frontaliers à l'intérieur de l'espace Schengen. De la part de la France d'une manière qui tend à devenir permanente depuis les attentats de 2015, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, mais dans les faits pour intercepter les personnes en migration à la frontière sur la base de contrôles au faciès illégaux et les refouler illégalement, ce principalement à la frontière franco-italienne, et plus récemment à la frontière franco-espagnole. Mais aussi tout le long du corridor humanitaire qui s'était constitué en 2015 depuis la Grèce et qui permettait aux exilé-e-s de remonter jusqu'à l'Allemagne et la Suède, après la fermeture de celui-ci. C'est ainsi qu'ont été rétablis les contrôles entre l'Autriche et la Slovénie et l'Italie, entre l'Allemagne et l'Autriche, entre le Danemark et l'Allemagne, entre la Suède et l'Allemagne et le Danemark.

L'ouverture du Tunnel sous la Manche en 1994 crée une nouvelle frontière entre le Royaume-Uni et le continent. Le protocole de Sangatte, signé en 1991, prévoit qu'elle soit gérée comme une frontière terrestre. Comme souvent dans ces cas-là sont mis en place des contrôles juxtaposés par les policiers de l'État de départ, puis de l'État d'arrivée. Pour éviter les temps d'attente à l'entrée du Tunnel le temps que ce double contrôle se fasse, il est reporté dans les gares de départ, avant l'embarquement. Ces contrôles juxtaposés avant l'embarquement ont été élargis par le traité du Touquet, signé en 2003, aux ports e la Manche et de la Mer du Nord. Mais il s'agit là clairement d'empêcher l'accès au territoire britannique de personnes en migration non souhaitées par le gouvernement britannique. Dès 2002 sont mis en place des contrôles britanniques à Calais et dans les ports belges, puis en 2003 et 2004 dans les ports néerlandais. Dès 2000 sont mis en place des clôtures autour des ports et des dispositifs de contrôle à l'embarquement dans les ports français, et du côté français de l'accès au Tunnel sous la Manche. Les accords franco-britanniques suivants, en 2009, 2010, 2014, 2015, 2016, sont eux clairement dissymétriques, puisqu'ils portent sur les mesures à prendre sur le territoire français pour contrôler l'accès au territoire britannique, et sur la participation financière britannique à la mise en place de ces dispositifs.

La construction, le financement et l'exploitation du Tunnel sous la Manche sont confiés à un consortium franco-britannique, qui devient le groupe Eurotunnel, rebaptisé en 2017 Getlink, coté en bourse, qui après une phase de difficultés financières a diversifié ses activités au fret ferroviaire, à la formation dans le domaine ferroviaire, à l'interconnexion électrique entre la France et le Royaume-Uni, à l'immobilier. Dans ce domaine, il a créé la ZAC Cité Europe, zone d'activité qui comprend l'un des plus grands centres commerciaux de France, à proximité de l'accès au Tunnel côté français. Il a également un projet "d'écovillage balnéaire" et de golf près de Calais. Le groupe, qui avait au début des années 2000 réclamé avec insistance la fermeture du Centre de Sangatte, pèse, en fonction de ses intérêts, dans le débat sur la situation migratoire à Calais. Dans un autre registre, l'Immigration and Asylum Act de 1999 a institué une amende de 2000 € par personne trouvée dissimulée dans les véhicules lors des contrôles à l'arrivée sur le territoire britannique. La mise en place de contrôles des véhicules avant l'embarquement sur les ferries, qui ralentissent l'embarquement et étaient donc un handicap en terme de compétitivité pour les ports, deviennent un avantage compétitif lorsqu'ils garantissent aux transporteurs de pouvoir échapper aux amendes. Les Chambres de Commerce et d'Industrie ont donc investi dans des aménagements et des équipements visant à empêcher l'entrée de personnes non autorisées dans l'espace portuaire, et ont engagé des agents de sécurité, directement ou en faisant appel à des sociétés de gardiennage, pour inspecter les camions. La direction du port de Calais intervient dans le débat sur la situation migratoire dans la ville, et des dockers ont participé à une manifestation pour la destruction du bidonville de Calais au côté de transporteurs routiers au nom du danger que la présence des exilé-e-s feraient courir à l'emploi. On voit d'après ces deux exemples que la situation à la frontière et son évolution sont le résultat d'une intrication entre politiques publiques et intérêts privés.

Calais est la ville du continent la plus proche de la Grande-Bretagne. C'est le premier port de passager de France. C'est aussi par Calais, port plus Tunnel, qui passe 95 % du trafic de camions entre le continent européen et la Grande-Bretagne. C'est par conséquent là à la fois que va se trouver le plus grand nombre de personnes bloquées à la frontière et le plus grand nombre d'opportunités pour la franchir, le moyen privilégié dans ce contexte étant de se cacher dans les camions. Ceci peut se faire en amont e la frontière, d'où la dispersion des points de passage le long des autoroutes conduisant au littoral. Le nombre de tentatives de passage à Calais va appeler l'ampleur des moyens déployés pour les contrer, la visibilité des personnes bloquées à la frontière va entraîner la mise en lumière de l'action de l'État pour répondre à la situation.

La volonté des États d'interdire certains mouvements de population, dans le cadre d'une hiérarchie du monde où les ressortissant-e-s de la partie la plus riche du monde jouissent d'une large liberté de circulation et d'installation, et ceux et celles des parties du monde anciennement colonisée une liberté restreinte en fonction des politiques migratoires des États les plus riches, n'empêche pas ces mouvements de populations. Les obstacles disposés aux frontières gênent le mouvement, bloquent un temps les personnes, les amènent à emprunter d'autres chemins, provoquent la mort de certaines d'entre elles, tandis que les obstacles institutionnels mis à l'accès aux mêmes droits que la population déjà présente sur le territoire et la pression policière créent et entretiennent un sous-prolétariat disponible à l'exploitation.

C'est l'histoire en un point de la frontière franco-britannique de la gestion de ces corps dont l'État considère qu'ils n'ont pas à être là, combinée aux obstacles mis à l'accès de ces personnes à leurs droits, mais aussi de celles qui viennent à Calais pour passer la frontière et du mouvement de solidarité qui s'est constitué auprès d'elles, que nous allons parcourir, avant d'aborder la chronique des cinq années que couvrent les blogs Vibrations Migratoires et Passeurs d'hospitalités.

(à suivre)

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