Politiques migratoires : l’en même temps meurtrier de la France

Les chiffres du ministère de l’intérieur montrent une augmentation de près de 20 % des premiers titres de séjour concernant l’immigration économique de 2016 à 2017, puis de 2017 à 2018. D’un côté une politique meurtrière pour empêcher des gens d’arriver, de l’autre une porte qui s’entrouvre parce qu’il y a besoin d’immigration.

C'est un signal qui fait sens, mais qu'il faut replacer à son échelle. Un peu plus de 250 000 nouveaux titres de séjour délivrés en 2018, en faible augmentation, avec deux catégories principales, l'immigration basée sur le lien familial (presque 90 000 titres) et les étudiant-e-s (un peu plus de 80 000).

Deux autres catégories arrivent ensuite, maintenant sur un même ordre de grandeur : les titres de séjour humanitaires, dont l'asile, en légère baisse, à 36 000 (baisse due à une diminution du nombre de nouveaux statuts de réfugié-e-s, en partie compensée par une hausse la protection subsidiaire, moins protectrice); et l'immigration de travail qui passe de 23 000 nouveaux titres en 2016 à 27 000 en 2017, puis 33 000 en 2018.

Ce sont des chiffres très faibles, voire infinitésimaux, ramenés à une population de 68 millions d'habitant-e-s (les nouveaux titres de séjour humanitaires et économiques représentent chacun 0,05 % de la population, le grand remplacement n'est pas pour demain).

Mais d'un côté, une débauche de moyens - dans le cadre des politiques européennes, de manière bilatérale (par exemple en fournissant des bateaux aux gardes-côtes libyens pour qu'ils ramènent les exilé-e-s intercepté-e-s dans les camps de concentration libyens - voir ici et ), allant jusqu'à rétablir les contrôles aux frontières nationales à rebours des accords de Schengen, des changements législatifs répétés, des obstacles administratifs, des violations de la loi par les préfectures, un harcèlement policier croissant - pour comprimer ce 0,05 % humanitaire. De l'autre un recours à l'immigration de travail hors Union européenne, lui aussi infinitésimal, qui correspond sans doute à un besoin.

Une explication possible de ce paradoxe apparent est que l'immigration de travail est discrétionnaire, et peut être ajustée aux besoins immédiats, alors que l'asile correspond à une obligation de l'État découlant de la constitution française, de la Convention de Genève et de la législation européenne - donc une politique qui privilégie des droits modulables et une approche utilitariste. Une autre explication possible est que l'État se met en scène comme protecteur de l'emploi des Français-es et de l'identité nationale, tandis qu'une large part des migrations réelles sont invisibilisées.

Les chiffres infinitésimaux de la France seraient peut-être moins significatifs si juste à côté l'Allemagne ne changeait pas sa législation pour faciliter l'immigration de travail hors Union européenne, tout en renforçant d'autres aspects répressifs, ce qui peut être l'indice d'une tendance ouest-européenne plus large.

https://www.la-croix.com/Monde/Face-penurie-main-oeuvre-qualifiee-Allemagne-recruter-etranger-2018-12-19-1300990526

https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Berlin-renforce-legislation-limmigration-2019-06-07-1201027394

 

Vous pouvez télécharger les chiffres clefs du ministère de l'intérieur ici (pdf, 226.3 kB).

 

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