Europol, la Covid, le terrorisme et les "troubles publics"

Deux documents de travail viennent préciser les préconisations de la Commission européenne de constituer des contingents militaires dédiés à des interventions de maintien de l’ordre en lien avec la pandémie de Covid-19. L’un porte sur le rôle d’Europol, l’autre sur « l’extrémisme violent ». Ils permettent de mieux comprendre l’approche répressive adoptée face à une possible agitation sociale.

Dans un document de travail à diffusion limitée révélé par l'association Statewatch, la Commission européenne abordait la coordination de la mobilisation de moyens militaires face à la pandémie de Covid-19, et préconisait la création de contingents dédiés à la participation à des missions de maintien de l'ordre en cas de "désordres publics" (voir ici et ).

De son côté, le Conseil de l'Union européenne aborde le sujet dans deux documents datés du 23 avril 2021.

L'un est intitulé "L'impact de la pandémie de COVID-19 sur la sécurité intérieure : menaces, tendances, résilience et enseignements tirés pour les services répressifs".

Parmi les changements que voit le Conseil en lien avec la pandémie de Covid-19, on peut lire : "désordre public et troubles civils - causés par des protestations publiques (parfois violentes) contre les confinements et autres mesures restrictives."

Et l'alinéa qui suit : "Dans ce contexte, la nécessité de s'adapter aux diverses mesures de confinement (en maintenant un juste équilibre entre l'application nécessaire des restrictions de confinement et le respect des droits des citoyens) et de mettre au point des procédures pour sécuriser les lieux pendant le confinement (villes, bureaux, établissements commerciaux, grands événements sportifs), tout en respectant un cadre juridique en constante évolution, qui a eu un impact direct sur les droits et libertés des citoyens, a constitué un nouveau défi pour les services répressifs de l'UE."

On peut s'interroger sur l'ampleur réelle des "désordre public et troubles civils" et "protestations publiques (parfois violentes)" que le document présente comme "observés" et qu'auraient causés les mesures de restriction prises face à la pandémie. On peut aussi s'interroger sur la place qui est donnée aux mesures répressives dans ce qui devrait relever de politiques de santé publique.

Cela fait partie, selon ce document, des priorités auxquelles doivent s'attacher les agences européennes intervenant dans le maintien de l'ordre, notamment Europol. Ceci n'est pas sans rappeler l'approche policière du gouvernement français face à la pandémie.

Vous pouvez télécharger le document "L'impact de la pandémie de COVID-19 sur la sécurité intérieure" ici (pdf, 292.1 kB).

L'autre concerne le Groupe de travail sur le terrorisme, et s'intitule "La lutte contre l'extrémisme violent (LEV) dans ses orientations idéologiques et ses dimensions, y compris les activités en ligne".

Dès l'introduction la pandémie de Covid-19 et ses conséquences économiques sont intégrées comme un facteur d'amplification : "On estime également que, principalement, mais pas exclusivement, en raison des conséquences économiques de la pandémie de COVID-19, un nouveau terreau pour la radicalisation a été créé."

Si le document reprend la classification en terrorisme djihadiste, de droite et de gauche, il esquisse une quatrième catégorie liée à la pandémie : "Principalement en raison de la pandémie actuelle de COVID-19, l'extrémisme idéologique actuel dans l'UE ne se limite plus aux VRWE [extrémisme violent de droite, NDT], VLWE [extrémisme violent de gauche, NDT] ou extrémisme djihadiste "classiques". Certains mouvements récents de dénégation du COVID-19 ont un potentiel de violence évident ; inspirés par des théories du complot, ils défient les gouvernements et les mesures restrictives mises en place, en incitant à la désobéissance civile et à l'agitation. Bien qu'il soit extrêmement difficile de les étiqueter, il convient de s'y attaquer car ils posent des problèmes de sécurité aux États membres de l'UE."

Le problème que pose cette amorce de quatrième voie vers le terrorisme - qui renvoie donc à des moyens répressifs et à des cadres législatifs spécifiques - est son flou. À part la référence au "complotisme" (qui comme les "fake news" renvoie à la question de qui décide de la vérité et s'en fait garant), peuvent être inclues dans cette définition d'un terrorisme en germe toutes formes d'opposition à la politique sanitaire menée face à la pandémie, et en particulier à son versant policier.

Dans le même ordre de flou, s'il est affirmé plusieurs fois dans le document que l'extrémisme violent de droite est prédominant par rapport à celui de gauche, le premier est défini de manière assez précise en lien avec le suprématisme blanc et la théorie du grand remplacement. L'extrémisme violent de gauche est lui défini en lien avec une multitude de connexions, qui constitue un large halo de suspicion : "Les extrémistes violents de gauche et anarchistes prétendent traditionnellement combattre la "répression étatique", le "militarisme", le "colonialisme" et le "fascisme". Ces dernières années, ils ont commencé à se concentrer davantage sur les droits des animaux et les causes environnementales, y compris certains projets d'infrastructure, et sur les politiques gouvernementales qui qui réduisent l'immigration clandestine.
D'autres sujets, tels que les droits des LGBTQ/les politiques en matière de genre et le racisme dans les sociétés occidentales, ont également polarisé et accru les tensions entre RWE et LWE [extrémisme de droite et extrémisme de gauche, NDT]." On remarquera au passage la proximité entre cette présentation et les cibles sécuritaires du gouvernement français.

Vous pouvez télécharger le document La lutte contre l'extrémisme violent ici (pdf, 205.3 kB).

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