Philippe Wannesson
Blogueur et militant
Abonné·e de Mediapart

260 Billets

0 Édition

Billet de blog 17 mai 2021

Europol, la Covid, le terrorisme et les "troubles publics"

Deux documents de travail viennent préciser les préconisations de la Commission européenne de constituer des contingents militaires dédiés à des interventions de maintien de l’ordre en lien avec la pandémie de Covid-19. L’un porte sur le rôle d’Europol, l’autre sur « l’extrémisme violent ». Ils permettent de mieux comprendre l’approche répressive adoptée face à une possible agitation sociale.

Philippe Wannesson
Blogueur et militant
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans un document de travail à diffusion limitée révélé par l'association Statewatch, la Commission européenne abordait la coordination de la mobilisation de moyens militaires face à la pandémie de Covid-19, et préconisait la création de contingents dédiés à la participation à des missions de maintien de l'ordre en cas de "désordres publics" (voir ici et ).

De son côté, le Conseil de l'Union européenne aborde le sujet dans deux documents datés du 23 avril 2021.

L'un est intitulé "L'impact de la pandémie de COVID-19 sur la sécurité intérieure : menaces, tendances, résilience et enseignements tirés pour les services répressifs".

Parmi les changements que voit le Conseil en lien avec la pandémie de Covid-19, on peut lire : "désordre public et troubles civils - causés par des protestations publiques (parfois violentes) contre les confinements et autres mesures restrictives."

Et l'alinéa qui suit : "Dans ce contexte, la nécessité de s'adapter aux diverses mesures de confinement (en maintenant un juste équilibre entre l'application nécessaire des restrictions de confinement et le respect des droits des citoyens) et de mettre au point des procédures pour sécuriser les lieux pendant le confinement (villes, bureaux, établissements commerciaux, grands événements sportifs), tout en respectant un cadre juridique en constante évolution, qui a eu un impact direct sur les droits et libertés des citoyens, a constitué un nouveau défi pour les services répressifs de l'UE."

On peut s'interroger sur l'ampleur réelle des "désordre public et troubles civils" et "protestations publiques (parfois violentes)" que le document présente comme "observés" et qu'auraient causés les mesures de restriction prises face à la pandémie. On peut aussi s'interroger sur la place qui est donnée aux mesures répressives dans ce qui devrait relever de politiques de santé publique.

Cela fait partie, selon ce document, des priorités auxquelles doivent s'attacher les agences européennes intervenant dans le maintien de l'ordre, notamment Europol. Ceci n'est pas sans rappeler l'approche policière du gouvernement français face à la pandémie.

Vous pouvez

télécharger le document "L'impact de la pandémie de COVID-19 sur la sécurité intérieure" ici (pdf, 292.1 kB)

.

L'autre concerne le Groupe de travail sur le terrorisme, et s'intitule "La lutte contre l'extrémisme violent (LEV) dans ses orientations idéologiques et ses dimensions, y compris les activités en ligne".

Dès l'introduction la pandémie de Covid-19 et ses conséquences économiques sont intégrées comme un facteur d'amplification : "On estime également que, principalement, mais pas exclusivement, en raison des conséquences économiques de la pandémie de COVID-19, un nouveau terreau pour la radicalisation a été créé."

Si le document reprend la classification en terrorisme djihadiste, de droite et de gauche, il esquisse une quatrième catégorie liée à la pandémie : "Principalement en raison de la pandémie actuelle de COVID-19, l'extrémisme idéologique actuel dans l'UE ne se limite plus aux VRWE [extrémisme violent de droite, NDT], VLWE [extrémisme violent de gauche, NDT] ou extrémisme djihadiste "classiques". Certains mouvements récents de dénégation du COVID-19 ont un potentiel de violence évident ; inspirés par des théories du complot, ils défient les gouvernements et les mesures restrictives mises en place, en incitant à la désobéissance civile et à l'agitation. Bien qu'il soit extrêmement difficile de les étiqueter, il convient de s'y attaquer car ils posent des problèmes de sécurité aux États membres de l'UE."

Le problème que pose cette amorce de quatrième voie vers le terrorisme - qui renvoie donc à des moyens répressifs et à des cadres législatifs spécifiques - est son flou. À part la référence au "complotisme" (qui comme les "fake news" renvoie à la question de qui décide de la vérité et s'en fait garant), peuvent être inclues dans cette définition d'un terrorisme en germe toutes formes d'opposition à la politique sanitaire menée face à la pandémie, et en particulier à son versant policier.

Dans le même ordre de flou, s'il est affirmé plusieurs fois dans le document que l'extrémisme violent de droite est prédominant par rapport à celui de gauche, le premier est défini de manière assez précise en lien avec le suprématisme blanc et la théorie du grand remplacement. L'extrémisme violent de gauche est lui défini en lien avec une multitude de connexions, qui constitue un large halo de suspicion : "Les extrémistes violents de gauche et anarchistes prétendent traditionnellement combattre la "répression étatique", le "militarisme", le "colonialisme" et le "fascisme". Ces dernières années, ils ont commencé à se concentrer davantage sur les droits des animaux et les causes environnementales, y compris certains projets d'infrastructure, et sur les politiques gouvernementales qui qui réduisent l'immigration clandestine.
D'autres sujets, tels que les droits des LGBTQ/les politiques en matière de genre et le racisme dans les sociétés occidentales, ont également polarisé et accru les tensions entre RWE et LWE [extrémisme de droite et extrémisme de gauche, NDT]." On remarquera au passage la proximité entre cette présentation et les cibles sécuritaires du gouvernement français.

Vous pouvez

télécharger le document La lutte contre l'extrémisme violent ici (pdf, 205.3 kB)

.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : Damien Abad nommé ministre malgré un signalement adressé à LREM
L’ancien patron des députés LR, Damien Abad, a été nommé ministre des solidarités en dépit d'un signalement pour des faits présumés de viols adressé à LREM et LR par l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique. Deux femmes, dont Mediapart a recueilli les témoignages, l’accusent de viols, en 2010 et 2011. Il conteste les faits.
par Marine Turchi
Journal — Politique
Pap Ndiaye fait déjà face au cyclone raciste
La nomination de Pap Ndiaye au ministère de l’éducation nationale a fait remonter à la surface le racisme structurel de la société française et de sa classe politique, une vague qui charrie avec elle la condition noire et la question coloniale. La réaction de l’exécutif, Emmanuel Macron en tête, donnera une première indication sur la tonalité du quinquennat.
par Ilyes Ramdani
Journal
En Italie, la post-fasciste Giorgia Meloni cherche à faire oublier ses racines
Elle espère devenir l’an prochain la première femme à présider le Conseil en Italie. Héritière d’un parti post-fasciste, ancienne ministre de Berlusconi, Giorgia Meloni se démène pour bâtir un parti conservateur plus respectable, en courtisant l’électorat de Matteo Salvini. Une tentative périlleuse de « dédiabolisation ».
par Ludovic Lamant
Journal
Mario Vargas Llosa, Nobel de l’indécence
L’écrivain péruvien de 86 ans, entré à l’Académie française en fin d’année dernière, vient de déclarer sa préférence pour Bolsonaro face à Lula. Cette nouvelle prise de position politique reflète un parcours intellectuel de plus en plus contesté, marqué par des soutiens à des figures d’extrême droite en Amérique mais aussi de la droite dure en Espagne. Une enquête du n° 20 de la « Revue du Crieur », disponible en librairie. 
par Ludovic Lamant

La sélection du Club

Billet de blog
Rapport Meadows 11 : est-il encore temps ?
Est-il encore temps, ou a-t-on déjà dépassé les limites ? C'est la question qui s'impose à la suite des lourds bilans dressés dans les précédents épisodes. Écoutons ce qu'a à nous dire sur le sujet le spécialiste en sciences et génie de l'environnement Aurélien Boutaud,
par Pierre Sassier
Billet de blog
Le stade grotesque (la langue du néolibéralisme)
[Rediffusion] Récemment, je suis tombée sur une citation de la ministre déléguée à l’industrie, Agnès Pannier-Runacher... Il y a beaucoup de façons de caractériser le capitalisme actuel. À toutes définitions politiques et économiques, je propose d'ajouter la notion de grotesque.
par leslie kaplan
Billet de blog
Quand Macron inventait « l'écologie de production » pour disqualifier les pensées écologistes
[Rediffusion] Au cours de son allocution télévisée du 12 juillet 2021, Emmanuel Macron a affirmé vouloir « réconcilier la croissance et l'écologie de production ». Innovation sémantique dénuée de sens, ce terme vise à disqualifier les pensées écologistes qui veulent au contraire poser des limites, sociales et écologiques, à la production. Macron, qui veut sauver la croissance quoi qu'il en coûte, n'en veut pas.
par Maxime Combes
Billet de blog
Villages morts, villes vivantes
Nouvelle édition de « Printemps silencieux » (Wildproject). La biologiste américaine Rachel Carson avait raison bien avant tout le monde. Dans de nombreux villages de France, les oiseaux sont morts. Carson nous dessille les yeux au moment où une nouvelle équipe ministérielle veut accélérer la transition écologique. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement