Grands projets pharaoniques : la crédibilité des promesses d'emploi

De l'épisode EuropaCity, nous pouvons tirer une leçon : à quelles conditions de mirobolantes promesses d'emploi d'un grand projet peuvent-elles présenter un début de crédibilité ? Grâce aux travaux de Jacqueline Lorthiois, il est possible d'en identifier quatre, dont il n'a jamais été tenu aucun compte. Et EuropaCity ne remplissait aucune d'entre elles.

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EuropaCity abandonné, ses partisans pensent faire revenir Macron sur sa décision réclamant un autre "grand projet" équivalent en mettant en avant la question de l'emploi sur le triangle de Gonesse. Les articles de Jacqueline Lorthiois démontrent à quel point ces promesses d'emploi étaient fallacieuses. La synthèse que nous en faisons ici a pour but de définir les conditions dans lesquelles de telles promesses sont crédibles, en prenant le contre-exemple d'EuropaCity qui n'en remplissait aucune.

Première condition : La viabilité économique du projet
C'est une simple question de bon sens : des promesses de création d'emploi ne pourront être tenues que si la viabilité économique du projet est assurée. Les 10000 créations d'emploi promises au départ reposaient sur une hypothèse de fréquentation de 31 millions de visiteurs par an.
EuropaCity parc de loisir : Jacqueline Lorthiois rappelle qu'une structure aussi imposante qu'Eurodisney n'en attire "que" 16 millions et que le deuxième parc d'attraction français (le Puy du Fou) n'en attire qu'un peu plus que 2 millions. Les hypothèses annoncées par le maître d’œuvre apparaissent totalement irréalistes, surtout dans un contexte de concurrence exacerbée marqué par de nouveaux investissements d'Eurodisney.
EuropaCity pôle culturel : Les promoteurs d'EuropaCity annonçaient vouloir y mettre 50000 m2, soit la taille de Beaubourg. Et Jacqueline Lorthiois commente : "Imagine-t-on le centre Pompidou, implanté au cœur de Paris, déménager en plein champ dans un couloir aéroportuaire ?" Dans le domaine culturel, elle rappelle les 14 millions de touristes par an à Notre-Dame (site gratuit) avant l'incendie, les 10 millions de visiteurs du Louvre (premier musée du monde), les trois millions de Beaubourg. Les partenariats sollicités (musées nationaux, Cité des Sciences, Beaubourg, le Louvre) se sont tous récusés. C'est donc la prétention de concurrencer Paris tout entier à lui tout seul qu'affichait ici le maître d’ouvrage d'EuropaCity.
EuropaCity centre commercial : Il n'y a dans toute la France que trois centres commerciaux qui atteignent ou dépassent les 31 millions de visiteurs par an et ce sont des sites implantés en milieu urbain très dense. Ce n'est pas le cas d'EuropaCity, qui prétendait pourtant à de telles performances dans un lieu reculé.
Pourtant la viabilité économique du projet EuropaCity n'a jamais été mise en doute par le promoteur et ses partisans, malgré l'absence totale d'étude dans ce domaine. Il y a un précédent, celui de Mirapolis, parc implanté à côté de Pontoise en 1987 avec un objectif de 2,5 millions de visiteurs par an et qui a vivoté pendant 4 ans avec un maximum de 400000 visiteurs par an. Et pourtant n'existaient à l'époque ni le parc Astérix, ni Eurodisney. Il était donc loin d'être exclu qu' EuropaCity, projet beaucoup plus ambitieux en termes de fréquentation, laisse lui aussi la place à une friche tertiaire. 

Deuxième condition : parler en "emplois nets" et non en "emplois bruts"
Seuls comptent les "emplois nets", une fois déduits les emplois supprimés ailleurs par le nouveau projet.
La question est donc de savoir à quelles entreprises EuropaCity aurait pu  faire concurrence et quelles seraient les conséquences sur l'emploi. Si, pour l'ensemble du territoire, la création d'emplois s'accompagnait de la disparition d'un nombre équivalent d'emplois dans les communes limitrophes, ce serait un jeu à somme nulle qui ne profiterait qu'à Gonesse ou un jeu à somme négative qui ne profiterait à personne si la première condition n'était pas remplie.
Curieusement, ce point n'a été abordé que très tardivement par le promoteur : l'étude "Sémaphores", qui date de 2011 et qui refusait obstinément tout décompte des emplois "cannibalisés" par EuropaCity (sous le prétexte fallacieux que cette "offre inédite" n'était comparable à aucune autre et ne pouvait pas faire concurrence aux autres activités !) , était sans arrêt prise comme référence par le promoteur. Cela lui permettait d'évacuer la question des "emplois nets".
La ficelle était tellement grosse que la CNDP avait mandaté un expert indépendant pour réévaluer l'impact d'EuropaCity sur l'emploi déjà existant. Celui-ci a rejeté l'affirmation selon laquelle EuropaCity serait un projet d'un type nouveau qui ne détruirait aucun emploi et a conclu que la fourchette, en emplois nets, se situe entre 7400 et 8100.
Une troisième estimation (cabinet McKinsey) était beaucoup plus pessimiste : elle étudiait trois scénarios possibles, dont celui qui correspondait aux ambitions d'EuropaCity. Jacqueline Lorthiois ne commente que le troisième ("un pôle de destination touristique") qui correspond aux objectifs définis par le promoteur. Elle relèvait que l'une des conditions de viabilité du scénario numéro 3 ("implanter des enseignes françaises majeures") n'était d'ores et déjà pas remplie, l'Union du Grand Commerce de Centre Ville, forte d'adhérents tels que les  Galeries Lafayette, le Printemps, le Bon Marché, le BHV et Monoprix, s'étant prononcée contre EuropaCity. Dans ces conditions, le rapport précise  que la création nette d'emplois n'aurait pas dépassé 3000 postes, quel que soit le scénario retenu.
Et pourtant, la communication d'EuropaCity a toujours parlé de 10000 emplois et les politiques qui soutiennent le projet disent, encore maintenant, regretter la suppression de 10000 emplois qui n'ont jamais existé que dans l'imagination et les mensonges des communicants d'Auchan.

Troisième condition : distinguer les catégories d'emplois
L'étude Sémaphore, mentionnée plus haut, s'appuie sur une erreur méthodologique grossière : celle qui consiste à additionner les emplois de la phase de construction avec ceux de la phase d'exploitation, alors qu'ils se succèdent. C'est aussi absurde que de dire qu'un litre d'eau à 20° plus un litre d'eau à 30° font deux litres d'eau à 50°.
Il y a d'autres incertitudes, liées à la suspicion que soient décomptés comme emplois à part entière tous les postes, même à temps partiel. Car on n'a jamais vu les communicants d'EuropaCity raisonner en équivalents temps plein. Pourtant, la grande distribution est la championne du temps partiel (un tiers de ses emplois).

Quatrième condition : la pérennité des emplois créés
Historiquement, c'est une condition qui n'est jamais remplie : l'exemple récent des promesses d'emploi de General Electrics au moment du rachat d'Alstom montre que le Gouvernement lui même est incapable d'imposer qu'elles soient tenues. Alors, n'en déplaise à monsieur Blazy, la commune de Gonesse le peut encore moins.

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Le précédent de la plate-forme aéroportuaire, aurait du servir de leçon si on avait analysé les données concernant les emplois : d'abord, leur nombre n'a cessé de diminuer, passant de 93642 emplois en 2008 à 73325 en 2016 (voir graphique ci-dessus). Ces 20000 emplois perdus, - plus de deux fois ceux de la fermeture du site PSA à Aulnay - n'ont pas eu le même retentissement médiatique en raison de leur étalement sur un temps plus long. De plus, l'attractivité du pôle de Roissy s'est avérée dérisoire pour la population active de son aire de proximité (5 à 6%). L'analyse conclut : "EuropaCity, qui possède exactement les mêmes caractéristiques que Roissy d'un pôle ultraspécialisé de type métropolitain, ne peut que produire les mêmes effets, en plus accentué".
Enfin, comme le souligne Jacqueline Lorthiois, il serait vain de croire que les Mulliez sont des philanthropes qui, depuis leur terre d'exil fiscal, s'intéresseraient soudain au sort des populations "déshéritées" d'une commune française. La version Mulliez de la théorie du ruissellement ne tient pas la route plus que les autres. La famille attendait avant tout des retombées économiques qui auraient permis de gonfler encore un peu plus son magot. Et si elles  n'avaient pas été au rendez-vous des comptes d'exploitation, la spéculation immobilière qui était peut-être la seule raison d'être du projet aurait malgré tout rendu l'affaire juteuse.
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Les personnalités favorables à EuropaCity ont choisi, avec une belle constance dans le déni, d'ignorer totalement les quatre conditions énoncées dans cet article. Quand madame Cavecchi affirme que la décision d'abandonner EuropaCity fait perdre 10000 emplois au territoire, elle fait erreur : en réalité, il ne les a jamais eus, tant le maître d’ouvrage a cumulé les erreurs méthodologiques, les approximations, voire les mensonges, tous gobés par des politiques crédules. Car aucune des conditions n'était réunie pour rendre la promesse crédible.

 

ENTRER DANS LE DÉTAIL AVEC QUATRE ARTICLES DE JACQUELINE LORTHIOIS :
https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/041219/betisier-d-europacity-ch-11-arroser-2-milliardaires-fait-il-pleuvoir-en-banlieue
https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/181119/betisier-deuropacity-ch-10-annulation-juste-decision-pour-un-projet-non-viable
https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/110819/betisier-deuropacity-ch-8-limposture-des-10000-emplois-pretendus
https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/260119/betisier-du-pole-de-roissy-ch-1-utilite-locale-pour-le-territoire-6

VOIR AUSSI LA LETTRE OUVERTE DU CPTG A CHRISTINE CAVECCHI :
http://nonaeuropacity.com/wp-content/uploads/2019/11/Lettre-ouverte-au-conseil-departemental-du-95-.pdf

 

 

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