Vers un printemps grec ?

Le printemps est-il revenu en Grèce après les ravages de l'hiver austéritaire imposé par l'Europe ? On nous annonce une hausse "inespérée" de la croissance, qui devrait atteindre 2,5% en 2019. Le chômage lui aussi recule, de 28% en 2013 à 21% aujourd'hui...

Le printemps est-il revenu en Grèce après les ravages de l'hiver austéritaire imposé par l'Europe ? On nous annonce une hausse "inespérée" de la croissance, qui devrait atteindre 2,5% en 2019. Le chômage lui aussi recule, de 28% en 2013 à 21% aujourd'hui.  Ce qui donne lieu à une belle envolée d'autosatisfaction signée Pierre Moscovici : "Ce sont des signaux très positifs. Cela aurait été une terrible erreur, un crime, d’assister au Grexit. L’aide de l’Union européenne a payé et a permis une solidarité qui va dans le bon sens de l’Histoire".

Oui, mais à quel prix ! il faut d'abord mentionner ce qui a provoqué cette crise : dès le début, l'Europe est responsable du marasme dans le pays, car la faute originelle a été de fermer les yeux sur les magouilles préconisées par Goldman Sachs pour faire entrer la Grèce au forceps dans les critères de Maastricht.  La gestion catastrophique de la crise, épinglée par la cour des comptes européenne, a sacrifié les besoins de base du pays sur l'autel d'une austérité appliquée sans discernement.  Les données montrent que cette politique a fait baisser la dette en valeur absolue, mais que le ratio dette/PIB a explosé. Il ne peut y avoir de démonstration plus parfaite : c'est l'économie toute entière qui a été sacrifiée à une approche budgétaire purement comptable, faisant exploser le chômage et en particulier celui des jeunes . Les retraites ont baissé, une grande partie des commerces de proximité ont baissé le rideau mais, dans le même temps, les impôts des particuliers ont augmenté au delà de ce que les citoyens pouvaient assumer, jetant une importante fraction de la population dans la misère. Aujourd'hui, c'est encore 35% de la population qui vit sous le seuil de pauvreté et  50% des jeunes de 18 à 35 ans qui sont encore à la charge de leurs parents. Les stigmates de la crise sont durables et la majorité des grecs pense que dans une décennie, ils en subiront encore les effets. Alors les autofélicitations en forme de cocorico sonore sont dérisoires et ont même un caractère indécent !

On voudrait bien y croire sans restriction mais il ne faut pas se réjouir trop tôt : d'abord parce que la convalescence de la Grèce, tout comme la reprise économique de l'Europe, dépend de facteurs que nous ne maîtrisons pas : sur le court terme, la guerre économique que Trump entend imposer à l'Europe et les conséquences de l'annulation de l'accord sur le nucléaire iranien, qui vont permettre aux États-Unis de déverser sa production pétrolière sur l'Europe, et ceci au prix fort, sans que la désastreuse gouvernance européenne soit le moins du monde capable de défendre les intérêts de l'Union ; A moyen terme, la possibilité d'une crise semblable à celle de 2008, car les fondamentaux du système financier mondial qui ont provoqué la crise restent les mêmes 10 ans après ; à long terme, hélas, une évasion fiscale que la zone euro n'est absolument pas capable de contrôler du fait de la stupide règle de l'unanimité en matière fiscale et dont il n'y a aucune raison de supposer qu'elle épargne la Grèce plus que les autres. Les risques d'éclatement de l'Europe dont le Brexit est un signe avant-coureur se concrétisent aujourd'hui avec l'alliance gouvernementale contractée en Italie, dont la politique économique pourrait précipiter l'Union dans une nouvelle crise de la dette..

Un ultime versement de 10 milliards d'euro marquera bientôt la fin du programme d'aide à la Grèce. Cela marquera-t-il la fin de la tutelle budgétaire européenne qui avait été imposée par la Troïka et durcie par le ministre des finances allemand Wolfgang Schaüble ? après 8 ans d'assistance financière, Yannis Dragazakis, ministre des finances, précise qu'après la sortie du programme d'aide, le "convalescent" restera en observation, en précisant toutefois que cette phase n'est pas particulière à la Grèce : "Tous les pays qui sont sortis d’un programme d’ajustement – Irlande, Chypre, Portugal – ont fait l’objet d’une surveillance un peu plus étroite que les autres États membres sur les objectifs économiques à atteindre et sur les moyens pour y parvenir."  Le premier ministre, quant à lui, dévoile les mesures qui seront prioritaires dès la sortie du programme d'aide financière : "Au cœur du vaste effort destiné à sortir de la crise, nous allons placer les travailleurs, ceux qui ont souffert, les chercheurs et le monde de la culture". Il faut préciser que les banques grecques ne prêtent plus aux entreprises. La création d'une banque nationale de développement pour financer les PME et les start-up entre dans le cadre d'actions contre le chômage et la précarité de l'emploi. Le gouvernement inscrit également dans ses mesures le rétablissement des conventions collectives, supprimées sur injonction de la Troïka. La revalorisation du salaire minimum, actuellement de 684 euro brut, et la lutte contre le travail au noir complètent également le programme social.

La politique économique fait elle aussi partie du programme : Yannis Dragazakis énumère les secteurs dans lesquels les investissements sont considérés comme stratégiques pour stimuler la compétitivité du pays : Le développement des énergies renouvelables, avec un objectif de 28% de la production nationale pourrait constituer un véritable gisement d'emplois. Mais il y a aussi les transports, la logistique, l'activité maritime avec la perspective de mettre en place une industrie de construction navale, l'industrie pharmaceutique, l'agro-alimentaire, l'industrie manufacturière et le tourisme. Et il conclut : "Notre économie a beaucoup de potentialités. La Grèce a la capacité de se redresser".

Les stigmates économiques de la "solidarité" à la Moscovici sont aussi visibles en Grèce que les ravages sociaux :  en plus d'avoir facturé 600 millions d'euro à la Grèce pour ses "conseils avisés", Goldman-Sachs, au vu et au su des instances européennes, a fait main basse sur les recettes de la loterie nationale et les taxes d'aéroport. Plus tard, ça a été la vente d'actifs imposée par les créanciers, comme les aéroports aux allemands ou le port du Pirée aux chinois. On peut donc douter que la Grèce dispose aujourd'hui des fondements permettant de relancer l'économie : les rentrées fiscales peuvent être stimulées par une relance de la croissance, mais, malgré les réformes réelles de la fiscalité (mise en place d'un cadastre qui était inexistant en Grèce, informatisation du système de collecte...), la Grèce se heurtera immanquablement à une évasion fiscale organisée, que les grands pays eux-mêmes ne sont pas capables de maitriser et que l'Europe ne fait rien pour combattre.

Le programme économique du gouvernement va demander beaucoup d'investissements dans un pays où les programmes d'austérité laissent une économie dévastée. Une autre interrogation est celle de la dette, jugée "insoutenable en l'absence d'effacement" par un groupe d'économistes et par le FMI lui-même. Pourtant, d'effacement, il n'en est pas question, tout juste d'un aménagement du remboursement que Bruno Lemaire souhaite voir ajuster en fonction de la croissance de la Grèce. Ce qui ne manque pas de sel, c'est que le ministre reprend à son compte une proposition qui avait été faite par l'éphémère ministre Yannis Varoufakis, mais n'avait pas été écoutée à l'époque. Mais de toute façon, comme d'habitude, la proposition se heurte à l'intransigeance de l'Allemagne. Cette question de la dette est de nature à plomber la reprise grecque et personne ne veut l'entendre.

 

 

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