Le ruissellement, mythe d’auteur inconnu et «père Noël» des hommes politiques

D’Aristote à Piketty, il n’avait jamais été théorisé sur le ruissellement. Ce mythe est né « ex nihilo » après la crise de 1929, pour asseoir la suprématie des riches en dépit de leur responsabilité dans cette crise. Tombée en désuétude pendant les trente glorieuses, cette imposture resurgit lorsque les pouvoirs publics ont besoin d’une « théorie » pour justifier les cadeaux aux plus riches.

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La théorie du ruissellement peut s'énoncer sous forme de paradoxe : faire des cadeaux aux riches enrichirait les pauvres. Qualifié par Robert Reich, économiste et secrétaire d'état au travail sous Clinton, de "canular cruel", ce n'est en réalité qu'un dogme qui, selon l'économiste Arnaud Parienty, n'est rien d'autre qu'une "construction imaginaire largement partagée, qu'aucun travail scientifique n'a jamais validée". Elle est constamment démentie - ou devrait l'être par les politiques et les chefs d'entreprise - par l'accroissement des inégalités sur fond de cadeaux fiscaux faits aux plus riches en Amérique et en Europe. L'ensemble des études publiées dans les années 2010 montrent que la croissance des inégalités a un effet négatif sur la croissance. Ce sont, entre autres, les conclusions de l'OCDE et du FMI;

Mais le mythe du ruissellement a la vie dure du côté des politiques qui n'écoutent que les "experts" qui leur disent ce qu'ils ont envie d'entendre.  Il s'exprime sous forme d'aphorismes, d'expressions et de déclarations. Nous devons le plus connu d'entre eux à l'ancien chancelier allemand Helmut Schmitt, qui déclarait que "les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après demain". Mais aujourd'hui, selon Arnaud Parienty, beaucoup de profits ne sont pas investis, citant l'exemple d'Apple qui a perdu 9 milliards de dollars en rachètant ses propres actions pour en faire monter le cours.

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En France, les hommes politiques nous "servent"le ruissellement comme un conte du Père Noël. Ce qui ne manque pas de sel, c'est que Macron comme Lemaire disent ne pas croire un instant à cette théorie, tout en faisant des déclarations qui en corroborent les principes : pour Macron, l'image des "premiers de cordée", pour Lemaire, le choix de "réinjecter plus de capital dans l'économie française", tout en qualifiant "d'ânerie la théorie du ruissellement". Celle-ci fait des ravages sous Sarkozy avec son "bouclier fiscal", sous le désastreux Hollande avec les cadeaux faits aux entreprises sous forme de Crédit Impôt Croissance Emploi (CICE) (transformé par Macron en baisse de charges pérenne) ou Crédit Impôt Recherche (CIR) dont les significations des lettres E et R ont été allègrement oubliées, ces avantages fiscaux n'étant liés à aucune contrepartie obligatoire en termes d'investissement et d'emploi. Tous ces facteurs rendent incertains les résultats "positifs" liés à la théorie du ruissellement. Pourtant,  Macron continue avec la même logique en prétendant dégager des marges d'investissements par l'abolition de l'ISF et la Flat Tax, dont il n'est nullement assuré que les profits vont être réinvestis dans l'économie française.

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Mais l'application de cette théorie vire à l'escroquerie pure et simple avec les réformes Macron, car, sur fond de maîtrise de la dette, les remises d'impôts concédées aux riches sont à la charge des classes populaires et moyennes, sous forme d'augmentation de charges fiscales payées par tous, mais ressenties plus lourdement par ceux dont les fins de mois sont déjà précaires. L'augmentation de la CSG qui touche de plein fouet les retraites ; la taxe sur les carburants qui touche tout le monde, mais en premier lieu ceux qui ont besoin de leur voiture pour aller travailler, justifiée avec un aplomb extraordinaire par des considérations écologiques alors que les plus gros utilisateurs - transport aérien et maritime - sont épargnés. Même après les "concessions" que Macron a du faire contraint et forcé, les plus riches ne seront pas mis à contribution pour assumer le coût financier (10 milliards d'euro) des mesures annoncées. L'essentiel de l'effort restera globalement à la charge des classes populaires sous forme de réduction des dépenses sociales, alors qu'il suffirait de rétablir l'ISF et de renoncer aux extensions du CICE pour assumer financièrement ces mesures. On a peine à discerner où est le "ruissellement" dans tout cela, à part, bien sûr, celui provoqué par les gaz lacrimogènes.
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Tout cela exprime un cynisme qui, sur fond de mépris généralisé à l'encontre de "ceux qui ne sont rien", a suscité un mouvement des Gilets Jaunes dont rien ne laisse penser qu'il va s'arrêter comme par miracle, sous l'effet d'une politique fiscale qui évite soigneusement de prendre l'argent là où il est, pour en laisser, comme sous l'ancien régime, la charge exclusive au "tiers état". Cette contradiction entre les principes de la théorie et son application devrait suffire à la discréditer complètement.

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