Sous les pavés, la poésie [1/4] - Renouer avec le sens de la flânerie

Depuis les travaux de Haussmann pour remodeler Paris dans la seconde moitié du XIXe siècle, les échanges urbains n'ont cessé de s'accélérer. Décennie après décennie, les possibilités de flâner dans les rues sinueuses se sont dissipées, limitant les échanges conscients entre les citadins et l'urbain, germes indispensables à la poétique de la ville. Il faut réapprendre à flâner.

Cet article est le premier d'une courte série au sujet de la révolte poétique et urbaine. Les autres textes sont à retrouver ci-dessous :

Sous les pavés, la poésie [2/4] – La marche comme dialogue poétique avec la ville
Sous les pavés, la poésie [3/4] – A la rencontre de l’autre et de l’ailleurs
Sous les pavés, la poésie [4/4] – Pour une révolte poétique de la ville (à paraître le 25 août)


La ville moderne est le support idéal pour affadir l’inspiration poétique. Les travaux successifs de Paris au cours du XIXe siècle, puis le développement de l’industrie, n’ont fait qu’accélérer l’ébullition du système urbain, limitant petit à petit l'invitation à la flânerie que représentaient alors les rues sinueuses de la ville. A peine quelques décennies plus tard, alors que la voiture individuelle se démocratise, notamment sous l’impulsion de sa fabrication en série au XXe siècle, les espaces de déplacement du quotidien doivent s’adapter pour faciliter le développement de ce nouveau véhicule, qui réduit drastiquement le temps passé entre le domicile et le lieu de travail. Les citadins se plient à cette tendance et il devient presque une règle sociale de détenir un véhicule personnel, au point où les espaces publics, devenus lieux de transit, n’ont bientôt plus que pour seule vocation le déplacement entre deux points.

Au-delà de la seule capitale française, ce mécanisme est apparu très rapidement dans les métropoles, emportant celles-ci dans un tempo qui les a poussées, décennie après décennie, à s’étaler au rythme d’une production toujours plus effrénée, sans réfléchir à l’écosystème complexe que représente le monde urbain. Aujourd’hui, les géographes constatent les dégâts, comme l’a répété Michel Lussault au micro de France Inter en juin 2020 : « Peut-être que nous avons conçu depuis quelques temps les villes uniquement comme des machines économiques, des machines productives [...]. On a peut-être développé la ville au mépris de la réflexion sur la qualité de vie et peut-être aussi au mépris de la réflexion sur la façon dont les villes pourraient être des environnements plus agréables et plus respectueux des écosystèmes. »

Déconnexion intellectuelle avec la ville

Les rythmes de vie des citadins ne font donc qu’accélérer à mesure que la modernité s’introduit dans le quotidien de chacun. Seulement, « plus nous gagnons du temps, plus le temps nous échappe, et plus nous en sommes affamés », analyse le sociologue David Le Breton dans une tribune publiée dans Libération en 2014. Aujourd'hui, les nouvelles technologies accentuent cette tendance et ne font que faciliter la possibilité de s’arracher à soi-même, de séparer l’esprit du passant de la situation physique de son propre corps. Si bien que la foule ne sait plus déchiffrer l’urbain. En s’y déplaçant très vite et de manière complètement indifférente à l’égard de ce dont la ville est composée, beaucoup ne font pas non plus l’effort pour la déchiffrer, puisque ses détails deviennent alors trop fugaces aux yeux des passants, eux-mêmes trop occupés par les impératifs de pensées imposés par le besoin d’aller « à l’essentiel ».

Dans la foule, chacun s’arrache donc à soi-même, les sens trop mis sous pression pour même pouvoir se retrouver avec son propre corps. Le citadin absent, aliéné et « blasé » — pour reprendre la formule du philosophe allemand Georg Simmel — opère sans le savoir un détachement entier de soi, le regard tourné vers la destination, vers l’instant qui suit et qu’il ne semble pas falloir laisser passer. Le regard se détache de soi et de l’environnement, se vide de toute observation futile, insensible à l’infinité de stimuli faisant appel aux sens ; la réflexion s'échappe de sa propre conduite au sein de la ville. En d’autres termes, le corps active un genre de pilote automatique et suit mécaniquement les flots de passants, tandis que la pensée est déconnectée du corps. Tout cela dans une grande entente implicite et collective de la part de la foule ; telle semble être l'unique manière tolérable de se mouvoir sur les trottoirs urbains.

Cette perte d’attention (surtout sa vraisemblable conformité !) pour les événements de la ville est par ailleurs largement accentuée, entre autres, par l’utilisation massive d'outils représentant une porte de sortie intellectuelle de la réalité urbaine. Les utilisateurs accordent leur attention à un ailleurs virtuel, bien loin du contexte dans lequel leur corps évolue physiquement, obéissant uniquement au réflexe de vouloir être partout à la fois, tellement rapidement que la jouissance de leur propre être en est occultée : « La hantise est celle de la désynchronisation, celle de ne plus être en phase avec l’actualité de sa propre vie prise dans le filet des bouleversements sociaux et professionnels, une urgence qui n’en finit jamais empêche de jouir de son existence », poursuit Le Breton.

Et pour éviter cette désynchronisation, c’est justement l’usage de la technologie d’aide au déplacement, le GPS en tête, qui prend le relais sur la réflexion spatiale. La perception de l’espace dans laquelle le corps évolue s’en trouve complètement perdue et paradoxalement, il est aujourd’hui devenu quasiment impossible de se perdre en ville. C’est justement par cette déconnexion de la relation entre l’esprit et la ville, que l’inspiration poétique rendue possible par l’observation de la ville est bouleversée. La poésie urbaine représentant le dialogue entre le vécu de chacun et les éléments de la ville, un travail d'introspection urbaine est nécessaire.

La flânerie au service de l’introspection

« La flânerie est le régime de l'imaginaire citadin[1], » écrit le sociologue Isaac Joseph en 1984, signifiant que c'est par le regard et par l’imagination que l'isolement du flâneur offre à celui-ci un regard sur les choses de la ville, dont lui seul est le peintre. Mais la flânerie consiste également à aller à la rencontre de l'inconnu, à lever les yeux pour apprécier les détails de l’environnement direct. Si le flâneur aime à s’isoler, il est en ville sans cesse auprès de multiples personnes, chacune ayant sa propre identité et sa propre histoire. L’objet de la promenade n’est pas d’analyser « la réalité placée hors de [soi] », comme dirait Baudelaire, mais plutôt de construire un imaginaire autour des personnalités rencontrées. Pour Isaac Joseph, « le flâneur passe son temps à dévisager. Mais il est bien incapable de démasquer ou d'interpréter. Au contraire, il se laisse porter par « la redondance du vital » et, incapable de s'arrêter, il passe d'une vie à l'autre. »

Par effet de miroir, le flâneur dessine sa vie en regard de celle des autres et au regard des éléments de la ville. C’est-à-dire son bâti, ses vides, ses aspérités, sa vie ambiante. Chacun de ces détails urbains, nouveaux caractères déchiffrés pas après pas par le citadin, devient pour ce dernier source de projection de sa propre condition : c’est par effet de mise en opposition du corps, mais aussi d’une harmonie entre l'imagination et les éléments de la ville, que la lisibilité des caractères urbains peut alimenter l’introspection. Pour Paul Valery, « penser Paris se compare, ou se confond, à penser l'esprit même[2]. »

En bref, la flânerie permettrait de prendre du recul sur l’ailleurs et sur autrui pour mieux s’y projeter, comme l’écrit Virginia Woolf dans son Orlando « dans chacune de ces vies, on pourrait cheminer un peu, assez loin pour se donner l'illusion de n'être pas prisonnier d'une seule forme de pensée, mais de pouvoir, pour un court instant, revêtir le corps et la pensée des autres, devenir laveuse, cabaretière, chanteuse des rues. Abandonnant les lignes droites de la personnalité, existe-t-il, délices ou merveilles plus grandes que de s’écarter dans ces sentiers qui mènent sous les ronces et les gros troncs d’arbres au cœur même de la forêt où vivent ces bêtes sauvages, nos compagnons les hommes[3] ? »

A suivre...

Pierre-Yves Lerayer


[1] Isaac Joseph, Le Passant considérable, Essai sur la dispersion de l'espace public, 1984.

[2] Paul Valery, La Présence de Paris, dans Œuvres de Paul Valery, Vol 10, 1938.

[3] Virginia Woolf, Orlando, 1928.


Cet article est le premier d'une courte série au sujet de la révolte poétique et urbaine. Les autres articles sont à retrouver ci-dessous :

Sous les pavés, la poésie [2/4] – La marche comme dialogue poétique avec la ville
Sous les pavés, la poésie [3/4] – A la rencontre de l’autre et de l’ailleurs
Sous les pavés, la poésie [4/4] – Pour une révolte poétique de la ville (à paraître le 25 août)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.