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Billet de blog 18 août 2021

Sous les pavés, la poésie [3/4] – A la rencontre de l’autre et de l’ailleurs

Le citadin moderne a toutes les clés pour s’aventurer dans la ville et la déchiffrer selon sa propre grille de lecture. Mais parce que l'inconnu lui fait peur, il l'observera depuis sa zone de confort, sans oser franchir le pas d’aller à la rencontre de l'autrui ni de l'ailleurs qui le terrifient. L’heure est venue d’outrepasser cette peur pour découvrir ce que la ville a à offrir.

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Cet article est le troisième d'une courte série au sujet de la révolte poétique et urbaine. Les autres articles sont à retrouver ci-dessous :

Sous les pavés, la poésie [1/4] – Renouer avec le sens de la flânerie
Sous les pavés, la poésie [2/4] – La marche comme dialogue poétique avec la ville
Sous les pavés, la poésie [4/4] – Pour une révolte poétique de la ville (à paraître le 25 août)


La flânerie n'est pas un acte anodin. Marcher, se perdre, se confronter au « vent de l'éventuel » dans les rues de la ville permet aux citadins de mieux déchiffrer leur environnement, de développer une sensibilité à l'égard de ce qui constitue l'urbain et par extension de participer à un échange poétique et humain avec la ville. Mais cette mise en action du corps et de l'esprit, qui apporte son lot d'aléatoire, de surprise et d'inconnu empêche souvent les flâneurs de s'extraire de leur confort, par peur d’oser sortir des sentiers battus, d’aller vers des espaces reculés, abandonnés, à l’écart de l’ébullition métropolitaine. Rien ne sert de se mettre en danger, mais simplement d'accepter l'idée selon laquelle certains espaces peuvent être détournés de leur usage théorique pour en faire des lieux d'aventures et de découverte : oser franchir le seuil d'un porche dissimulé, traverser une friche reconquise par les végétaux, jouer sur une place publique, etc.

Cette crainte à l'égard de l'inconnu ou le supposé non-conforme semble venir du fait que les rythmes imposés par les villes modernes ont conduit les citadins à renoncer à la marche et la lenteur, laissant ces pratiques oubliées aux citadins perçus comme étant alors des marginaux. Cette inappétence pour laisser son corps parcourir la ville de manière erratique entraîne avec elle un manque criant d’expérience de la rue. Le plus inquiétant étant que cela se retrouve parfois même jusqu’aux acteurs dont le rôle est justement de dessiner les villes de demain. C'est ce qu'a remarqué l'architecte Francesco Careri qui, dans son Walkscapes, se souvient comme ses étudiants « connaissent par cœur la théorie urbaine et la philosophie française, se disent experts de la ville et de l'espace public mais qu'en réalité ils n'ont jamais vécu l'expérience de jouer au foot dans la rue, de rencontrer des amis sur une place, de faire l'amour dans un parc, d'entrer de façon illégale dans une friche industrielle, de traverser une favela, de s'arrêter pour demander un renseignement à passant. Quel genre de ville pourront produire ces personnes, qui ont peur de marcher ?[1] »

De fait, la relation avec l’inconnu et l'aléatoire devient abstraite pour ces personnes qui ne se confrontent pas à la ville située hors de leurs habitudes. Pourtant, par l’effort de s’extirper du temps et à force d'entraînement, le flâneur peut obtenir une certaine élasticité cérébrale lui permettant d’aller sans crainte à la rencontre de l’autre et de l’ailleurs. Pour le sociologue Giampaolo Nuvolati, « ses mouvements simples et lents ne constituent pas un exercice gymnique et ne répondent à aucune perspective d’efficacité. Ils ont plutôt un haut contenu intellectuel dans la mesure où ils révèlent la disponibilité du flâneur à rencontrer l’autre, à se laisser traverser par les signifiés que la réalité urbaine produit en abondance.[2] » Ces signifiés, qu'il semble important de savoir lire pour parvenir à être protagoniste d'une ville portant des valeurs humanistes, sont d’ailleurs précisément ce qu’expérimente Philippe Vasset dans son Livre blanc, alors qu’il outrepasse les barrières et les représentations officielles des cartes de l’Institut Géographique National (IGN) pour aller visiter les lieux oubliés de la région parisienne, les zones représentées par une surface blanche, autrement dit les lieux ignorés, perçus comme étant à la marge de la société. Et pourtant, ce sont bel et bien ces lieux cachés, ces friches, dans lesquelles le philosophe parvenait à puiser de riches éléments de vies, d'inattendus qui éveillent les sens, de caractères qui poussent à l'inspiration poétique. En repoussant les limites de son confort de citadin, en questionnant les espaces délaissés et oubliés, Philippe Vasset est parvenu à extraire des caractères de l'urbain sa propre signification sensible, pleine de poésie et d'humanité.

« Tout réinventer »

Alors, en repoussant les frontières fictives de son propre confort, le flâneur peut être en mesure de s’apercevoir des lacunes relationnelles dont peuvent faire preuve les citadins aliénés. Mais l'acte de la flânerie doit être valorisé par les aménagements urbains. Le philosophe de l'urbain Philippe Simay préconise en ce sens une « architecture de la relation » pour renouer les liens avec l’autre, « mais aussi avec les choses, avec les êtres vivants et avec les espaces dans lesquels nous nous trouvons. » Avec une telle pensée de construction urbaine et architecturale, quand la relation aux choses devient concrète, alors il devient plus évident de la défendre, de savoir utiliser les mots, les sens, et donc la poésie pour la promouvoir et participer à l’élaboration d’une image heureuse de la ville. Avec ses mots et son regard aiguisé sur l’urbain, Pierre Sansot redonne par exemple dans Poétique de la ville toute leur dignité aux personnages oubliés et reniés de la ville, notamment le chauffeur de taxi, la prostituée ou encore le clochard[3] : ils errent, ils parcourent les rues, font partie intégrante de la pratique de la ville. Ils sont pour beaucoup perçus comme étant des marginaux mais eux, au moins, sont en constant dialogue avec le théâtre urbain qui les accueille et ont font même partie intégrante.

C’est justement ce qu’a inculqué Francesco Careri à ses élèves de l’Università Roma Tre : « le plaisir de se perdre pour mieux connaître. » Pour cela, il sort ses étudiants de leur zone de confort et les confronte à la réalité du monde urbain : « Je les emmène là où ils ne sont jamais allés, je les désoriente et je les détourne vers des territoires incertains. D'habitude, au début, ils manifestent de la méfiance, ils ont des doutes sur ce qu'ils sont en train de faire, peur de perdre leur temps. Mais, pour finir, chez ceux qui résistent et persistent naît aussi le plaisir de trouver de nouveaux chemins et de nouvelles certitudes, le goût de construire une pensée singulière par le corps et d'agir par l'esprit. Les certitudes à peine atteintes sont chaque fois ébranlées, ce qui permet d'ouvrir l’esprit sur le monde et des possibilités auparavant inexplorées et invite à tout réinventer :  l'idée que l'on se fait de la ville, de l'art, de l'architecture, de sa place dans le monde[4]. »

Comme Careri a pu le prouver avec ses étudiants, dépasser les frontières de l’habitude pour se confronter au monde oublié de la ville peut se faire en groupe. C’est alors que par échanges, un imaginaire urbain collectif se dessine et que toute la poésie en jaillit. Mais la solitude apporte aussi son lot de bénéfices non négligeables, notamment en matière d’introspection et de travail de réflexion (dans les deux sens du terme) de sa propre personne sur le monde environnant.

La solitude à ne pas négliger

En ce sens, la philosophe Hannah Arendt (1906-1975) a particulièrement insisté sur la force de la solitude pour réfléchir sur soi : « être avec moi-même et juger par moi-même s’articulent et s’actualisent dans les processus de pensée, et chaque processus de pensée est une activité au cours de laquelle je me parle de ce qui se trouve me concerner. Le mode d’existence qui est présent dans ce dialogue silencieux, je l’appellerais maintenant solitude. [...] La solitude implique que, bien que seule, je sois avec quelqu’un (c’est-à-dire moi-même). Elle signifie que je suis deux en un[5]. » Arendt confirme donc dans ses Questions de philosophie morale que l’idée que la solitude apporte l’introspection. Mais cette introspection n’est selon elle uniquement possible que si le flâneur ne se retrouve qu’avec soi-même, et non reliée par quelque manière que ce soit à un ailleurs qui déconnecterait virtuellement ou non l’esprit du corps qui l’héberge.

Deux millénaires plus tôt, Sénèque indiquait déjà que « le chemin de la foule n’est pas le bon[6] ». Une maxime qui entre particulièrement en résonance avec les ambitions des différents courants artistiques et littéraires qui ont constellé le XXe siècle, mais aussi avec l'idée de flâner et d'opposer son corps aux impératifs de la ville moderne. Vouloir se détacher d’un conformisme établi, garder ses distances avec des idées préconçues, telle est la mise en garde de Sénèque, pour qui « nous périssons par l'exemple des autres [et] nous guérirons pour peu que nous nous séparions de la foule. » Un effort d’indépendance physique et mentale est donc à produire.

A suivre...

Pierre-Yves Lerayer


[1] Francesco Careri, Walkscapes, la marche comme pratique esthétique, Actes Sud, 2013.

[2] Giampaolo Nuvolati, « Le flâneur dans l’espace urbain », dans Géographie et cultures, 2009.

[3] Pierre Sansot, Poétique de la ville, 1971.

[4] Francesco Careri, op. cit.

[5] Hannah Arendt, Questions de philosophie morale, dans Responsabilité et jugement, 2005.

[6] Sénèque, De la vie heureuse, 58 apr. J.-C.


Cet article est le troisième d'une courte série au sujet de la révolte poétique et urbaine. Les autres articles sont à retrouver ci-dessous :

Sous les pavés, la poésie [1/4] – Renouer avec le sens de la flânerie
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