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Billet de blog 11 août 2021

Sous les pavés, la poésie [2/4] – La marche comme dialogue poétique avec la ville

Opposer son corps aux éléments de la ville, agir par la marche et la lenteur pour la création d'une cartographie urbaine sensible… ces actes volontaires permettent aux citadins d’apposer leur propre grille de lecture sur l’urbain. Cette démarche peut être consciente, ou être le fruit d'une confrontation à l’imprévisible, comme les situationnistes, notamment, l’ont éprouvé dès les années 60.

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Cet article est le deuxième d'une courte série au sujet de la révolte poétique et urbaine. Les autres articles sont à retrouver ci-dessous :

Sous les pavés, la poésie [1/4] – Renouer avec le sens de la flânerie
Sous les pavés, la poésie [3/4] – A la rencontre de l’autre et de l’ailleurs
Sous les pavés, la poésie [4/4] – Pour une révolte poétique de la ville (à paraître le 25 août)


Parce que les citadins pressés se goinfrent aveuglément du temps qui passe, il y a aujourd’hui une perte générale du sens de la flânerie. Pourtant, errer et essayer de se perdre en ville est loin d’être un acte anodin. La flânerie permet d’entrer en résonance avec l’espace environnant, d’interagir avec lui, d’être attentif aux éléments qui le composent. « C'est une expérience du corps, estime Philippe Simay, philosophe de la ville et de l'architecture. C’est une expérience de soi, c’est une façon de redéfinir la relation avec l’espace, c’est une façon enfin de se connaître. » La flânerie peut ainsi devenir un outil d’introspection, comme en témoignait Baudelaire dans ses « tableaux parisiens », ou d’apprivoisement de l’inconscient, comme ont tenté de le montrer les surréalistes. Mais cette démarche n'est pas l'apanage des génies créateurs ni des artistes révolutionnaire. Elle est affaire de tous. Cela nécessite en revanche d’être prêt à se confronter à l’urbain, d’être conscient de l’acte que cela suppose, et à condition également de se sentir suffisamment libéré des contraintes de la ville moderne pour parvenir à effectuer le premier pas.

« Oublier de devoir avancer »

Sauf que le citadin ne sait plus se perdre, et cela n'est pas nouveau. Walter Benjamin l’avait déjà remarqué au début du XXe siècle et comparait le fait de s'égarer en milieu urbain avec l’idée de se perdre dans la nature : « s’égarer dans une ville comme on s'égare dans une forêt demande toute une éducation. Il faut alors que les rues parlent à celui qui s’égare le langage des rameaux secs qui craquent, et les petites rues au cœur de la ville doivent refléter les heures du jour aussi nettement qu’un vallon de montagne[1]. » Flâner au sens le plus trivial du terme nécessite donc un apprentissage, celui de savoir laisser le temps faire son œuvre, et celui de parvenir à sortir de sa zone de confort. Dans son Walkscapes (2013), Francesco Careri estime qu’il faut « apprendre à perdre son temps, à ne pas chercher le chemin le plus court, à se faire détourner par les événements, à se diriger vers des routes difficiles et accidentées sur lesquelles on puisse « trébucher », s'arrêter pour parler avec les personnes que l'on rencontre ou savoir faire une halte en oubliant de devoir avancer. Il faut savoir atteindre le chemin que l'on n'a pas choisi, la marche indéterminée[2]. » Il faut en somme s’exercer à prendre des risques, s’extraire de ses habitudes pour construire d’une part une meilleure carte mentale de la ville traversée, mais aussi pour comprendre pas à pas les manières de déchiffrer le labyrinthe des métropoles. De cette manière, la marche lente pourra devenir un atout majeur de l'imaginaire citadin et par extension de la création de villes humaines et poétiques.

La marche comme outil de programmation

Déchiffrer la poésie urbaine étant une activité accessible à tous, chaque citadin peut utiliser son corps et son esprit pour se construire une représentation sensible de la ville. Si aux yeux du sociologue Isaac Joseph « le corps est le capital le plus précieux du citadin », c’est bien parce que la ville peut être vécue avec ses sens et avec son corps, et ainsi faire de la ville un lieu qui n’est pas simplement constitué de « contraintes de fonctionnalités, mais qui est aussi un lieu de plaisir et de relations », insiste Philippe Simay. C’est d’ailleurs bien sous cette bannière-là qu’Henri Lefebvre brandit et théorise l’idée de « droit à la ville[3] » dès la fin des années 1960. Selon le philosophe géographe, le monde urbain est en effet un bien commun à tous les citadins, qui devraient eux-mêmes pouvoir être protagonistes de la construction de leur ville en s’appropriant les espaces dans lesquels ils évoluent, tant mentalement que physiquement et sensiblement.

Par-delà la démarche artistique, en particulier promue par les courants surréaliste et situationniste au cours du XXe siècle, la marche est lentement devenue un outil de programmation urbaine, « se libérant de la religion et de la littérature », écrit l'architecte Francesco Careri[4]. Par cet acte physique, chacun est donc compétent pour intervenir concrètement dans la transformation des villes et aller à l’encontre des modes autoritaires de production urbaine jusqu’à présent imposés aux citadins. Parmi les possibilités d’action, les urbanistes ont par exemple de plus en plus recours à la marche commentée, dont les habitants sont les principaux protagonistes. À l’image de l’école péripatéticienne d’Aristote, qui enseignait à ses élèves en marchant, le dialogue s’effectue ici en dressant son corps dans le milieu urbain, par le biais de promenades commentées et d’échanges informels, permettant alors d’avoir une idée de la projection que se font les citadins sur les espaces traversés. En indiquant directement sur le terrain ce qui pourrait manquer à l’espace en question, « le corps se met à activer le cerveau d'une autre manière », confie Philippe Simay. « C'est une façon de recueillir des informations précieuses que l’on n’aurait pas eues si on avait posé la question directement. » En somme, la marche et le dialogue permettent de construire des récits urbains et des imaginaires autour de la ville, mais aussi des pistes de réflexions pour bâtir une certaine forme de villes heureuses.

« Le vent de l’éventuel ».

Mais la marche n’est pas la seule façon de construire cet imaginaire spatial. Georges Perec l’a bien démontré dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien (1975), courte œuvre dans laquelle l’auteur décrit les uns après les autres les événements quotidiens du quartier de Saint-Germain-des-Prés, assis à une terrasse de café pendant plusieurs jours successifs. Dans Espèces d’espaces (1974) un an plus tôt, Perec proposait déjà une méthode de description de l’espace qui l’entoure, depuis sa feuille blanche jusqu’à l’univers, tout en restant immobile. Il s'agit là d'une démarche philosophique pour montrer qu’un imaginaire poétique et spatial est possible pour quiconque souhaite se dessiner une carte urbaine sensible en ville, ne serait-ce que par la force de l'esprit.

Quelle que soit sa méthode, le citadin peut donc parvenir à faire corps avec la ville et ainsi devenir pleinement acteur de son évolution. Alors seulement, quand un regard critique sur l’urbain peut être porté sur ce qui constitue la ville, jouir de la lenteur ainsi que du temps qui passe et profiter de la flânerie sans soumettre son corps aux impératifs de la ville devient un acte poétique, surprenant, ludique et porteur de créativité. L’idée étant alors de laisser ses sens prendre le dessus, de permettre aux perceptions de s’exprimer en faisant fi de toute logique de productivité, de se laisser porter, comme le surréaliste André Breton, par « le vent de l’éventuel[5] ». Mais cette démarche introduit donc nécessairement, d’après Philippe Simay, sa part de « désordre, d'aléatoire ou de surprise », qui se confronte à l’idée de pouvoir mieux lire la ville. Cette idée de surprise fait ainsi naître une tension qui peut paraître effrayante aux yeux des citadins : la peur de l’inconnu, mais aussi la peur de ne pas parvenir à déchiffrer les caractères de l’urbain. L’heure est venue d’outrepasser cette peur et de s'extraire du confort aveuglant de la ville moderne.

A suivre…

Pierre-Yves Lerayer


[1] Walter Benjamin, Enfance berlinoise, 1930-1933.

[2] Francesco Careri, Walkscapes, la marche comme pratique esthétique, Actes Sud, 2013.

[3] Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, 1968.

[4] Francesco Careri, Walkscapes, la marche comme pratique esthétique, Actes Sud, 2013.

[5] André Breton, Nadja, 1928.


Cet article est le deuxième d'une courte série au sujet de la révolte poétique et urbaine. Les autres articles sont à retrouver ci-dessous :

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