Brésil : Lobbyistes et empire chinois du tabac, une déferlante

Deuxième volet de l'enquête du réseau international de journalistes de l'OCCRP sur l'implantation tous azimuts du géant chinois du tabac, China National Tobacco Corporation (CNTC) et du lobbying incessant de ses alliés politiques locaux, Brésiliens, dans le sud du pays. Les exportations explosent. Une suite à l'article traduit et titré « Le gars, au final, est quasiment esclave » publié le 25/6.

Les politiques du tabac


Les abus en matière de travail, ainsi que l'endettement extrême et les maladies, sont connus depuis longtemps comme des fléaux de l'industrie brésilienne du tabac, mais les problèmes persistent. Selon les initiés, cela est dû, du moins en partie, aux relations étroites entre les politiciens et l'industrie.

Les autorités municipales, y compris les maires, sont connues pour faire pression sur les inspecteurs, selon un fonctionnaire chargé de faire respecter la législation du travail, qui s'est exprimé sous couvert d'anonymat pour ne pas nuire à ses relations avec les autorités locales. Il a déclaré qu'il y a eu des cas où un inspecteur a refusé de faire un travail, "parce qu'il avait peur d'être persécuté au sein de la municipalité".

Les fonctionnaires des régions productrices de tabac sont souvent de fervents partisans de l'industrie, car elle constitue l'épine dorsale de l'économie locale, a souligné Silvana Rubano Barretto Turci, coordinatrice de l'Observatoire des stratégies de l'industrie du tabac, Cela signifie qu'ils sont peu enclins à forcer les producteurs à mettre en œuvre des mesures contre des problèmes tels que l'exposition aux pesticides, la maladie des feuilles vertes ou le travail des enfants.

Au lieu de cela, selon madame Turci, ils " ferment souvent les yeux " sur les abus. " Défendre la production et la commercialisation du tabac, c'est défendre un mode de vie pour ce groupe ", rajoute-t-elle.

" De nombreux maires et maires-adjoints des villes qui cultivent le tabac finissent par occuper des postes dans les assemblées législatives des États et/ou à l'Assemblée nationale [à Brasilia] comme député(e) fédéral(e). "

Lorsqu'Alliance One a fait valoir avec succès qu'elle ne devait pas être pénalisée pour le " travail esclave " dans une ferme appartenant à l'un de ses producteurs, l'entreprise a fondé son argumentation en partie sur une loi qui avait été proposée par l'ancienne sénatrice Ana Amélia Lemos [du parti PP, droite dure] en 2011. La législation, qui supprime la responsabilité de l'entreprise pour les conditions des travailleurs dans les fermes sous contrat, a été adoptée en 2016 - un an et demi après que les inspecteurs aient constaté les violations du travail.

Selon madame Lemos, la législation a été conçue pour définir clairement les responsabilités de ceux qui achètent et de ceux qui cultivent le tabac, et pour protéger les intérêts des deux parties.

" Si l'une des parties commet des illégalités, elle doit en répondre devant les tribunaux ! " a-t-elle déclaré par courrier électronique, sans toutefois mentionner comment la loi protégerait les droits des ouvriers qui travaillent pour les producteurs.

Madame Lemos ne soutient pas la lutte contre le tabagisme et a utilisé sa position pour défendre l'industrie, selon l'Observatoire des stratégies de l'industrie du tabac. Elle a reçu un don de 80.000 R$ (13.500 €) de la compagnie d'assurance de la banque Safra pour financer sa campagne infructueuse pour le poste de gouverneur du Rio Grande do Sul en 2014.

Parfois, les politiciens sont également membres de groupes de lobbyistes.

Giovane Wickert [du parti PSB, centre] était vice-maire de Venâncio Aires (Rio Grande do Sul) en 2014, lorsque China Brasil Tabacos (CBT) a établi ses activités dans l'établissement de l'Alliance qui a ensuite été condamné à une amende pour discrimination à l'égard des travailleuses enceintes. Il a également reçu des financements de sociétés de tabac, dont CBT et Alliance, et il était jusqu'à l'année dernière un membre éminent du groupe de pression Association des municipalités productrices de tabac (Amprotabaco).

Amprotabaco s'est opposé à un projet de loi visant à supprimer le marquage des paquets de cigarettes et à imposer des amendes pour avoir fumé dans des voitures transportant un passager de moins de 18 ans.

" Il n'y a pas de conflit d'intérêts, car le rôle du maire est de représenter les intérêts économiques et sociaux de la municipalité ", a déclaré M. Wickert en réponse à des questions sur l'acceptation de fonds issus de l'industrie du tabac pendant son mandat. " Pour ces municipalités, l'agenda du tabac est d'intérêt collectif, tant pour la création d'emplois et de revenus, que pour le bien-être social en garantissant des services essentiels. "

Les dossiers publics montrent que Wickert a reçu 30.000 R$ (5.100 €) de CBT pour aider à financer sa campagne électorale de député de l'État en 2014, la dernière année où la loi brésilienne a permis aux entreprises de faire des dons aux candidats politiques. Alliance lui a donné 71.250 R$ (12.100 €), et il a reçu 28.500 R$ (4.800 €) supplémentaires de Philip Morris Brasil. Wickert a échoué dans sa course à l'assemblée législative, mais a été élu maire de Venâncio Aires deux ans plus tard.

Au total, CBT a fait don de 180.000 R$ (30.550 €) en 2014 à huit candidats à la députation, six au niveau de l'État et deux au niveau fédéral. Tous se présentaient soit dans le Paraná, soit à Santa Catarina, soit au Rio Grande do Sul, les trois États du sud où se concentre l'industrie du tabac au Brésil.

L'un de ces candidats, Elton Weber [du parti PSB, centre], est toujours membre de l'assemblée législative de l'État de Rio Grande do Sul (ALRS). Il est également coordinateur adjoint du " Front parlementaire pour la défense des producteurs de la chaîne d'approvisionnement du tabac ", un groupe de lobbyistes composé d'hommes politiques qui s'opposent au traité mondial de lutte antitabac de l'OMS.

" À aucun moment, les producteurs, par l'intermédiaire de leurs représentants, n'ont eu l'occasion de s'exprimer pendant la construction de l'accord mondial ", a déclaré M. Weber dans un courrier électronique, en faisant référence au traité. " Ils n'ont tout simplement pas eu leur mot à dire dans les décisions qui affectent leurs vies et leurs affaires ".

Alliance a été encore plus généreuse que CBT en 2014. Elle a fait don de 630.000 R$ (107.000 €) 

L'un d'eux, Raimundo Colombo [parti PSD, droite] a reçu 50.000 R$ (8.480 €) et a été élu gouverneur [2011/2018] de Santa Catarina. Il a ensuite travaillé avec les lobbyistes de l'Union Interstate Tobacco Industry, nommé SindiTabaco au Brésil.

Monsieur Colombo a notamment fait pression pour un changement de politique visant à autoriser les exportations directes de son État vers la Chine. À l'époque, Santa Catarina et d'autres États producteurs de tabac étaient empêchés d'exporter en raison de l'apparition de la maladie du mildiou, un champignon qui peut gravement affecter les cultures de tabac.

" Nous ne pouvons pas rester coincés avec ces contraintes de croissance. Par conséquent, je suis très intéressé par les exportations ", a déclaré monsieur Colombo dans un message publié en 2014 sur le site web du gouvernement de l'État, à la suite d'une réunion avec le président de SindiTabaco.

Sept mois après cette rencontre, le ministère de l'agriculture a levé son interdiction d'exporter. Colombo n'a pas répondu à nos questions à ce propos.

Des hommes politiques ont également participé à la préparation du terrain pour le lancement de CBT. En décembre 2013, le gouvernement du Rio Grande do Sul a annoncé qu'il avait envoyé une délégation à la filiale du géant de la China National Tobacco Corporation (CNTC) en Chine " dans le but de poursuivre les négociations visant à former une joint venture entre l'entreprise publique chinoise et Alliance One. "

Le premier acheteur mondial

Les grands producteurs de tabac brésiliens ont un puissant intérêt économique à exploiter le marché chinois. Comme l'a noté l'administration de Colombo dans sa déclaration de 2014, " la Chine premier acheteur mondial de tabac. "

La hausse des exportations de tabac brésilien vers la Chine au cours des années 2000 a coïncidé avec une baisse de la demande de cigarettes dans le pays et dans d'autres pays, ce qui a mis la pression sur les cultivateurs et les courtiers.

Pyxus, la société mère américaine d'Alliance One Brasil, s'est déclarée en faillite en 2020 après des années de pertes. La société a changé son nom d'Alliance One International en 2018 tout en se réinventant comme une société agricole plus diversifiée. La stratégie n'a pas réussi à remplacer les bénéfices perdus, mais Pyxus a déclaré que la faillite n'affecterait pas ses " filiales ou sociétés affiliées internationales. "

Les principales opérations internationales de Pyxus comprennent le cannabis légalisé au Canada, et son activité de tabac au Brésil, où elle s'est associée à la CNTC pour former CBT et rationaliser les ventes à la Chine.

Bien que la Chine et le Brésil aient tous deux signé et ratifié convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT), aucun des deux pays ne semble respecter son engagement de diversifier les cultures en dehors du tabac au Brésil. M. Jackisch, directeur de CBT, a déclaré que l'entreprise a étendu sa zone de production et qu'elle "atteint désormais 116 municipalités."

Madame Turci a souligné que les engagements pris dans le cadre de la CCLAT ne sont pas juridiquement contraignants, mais elle a ajouté : " Tout ce qui est légal n'est pas moral. L'expansion d'une plantation qui tue un consommateur sur deux est immorale, mais aucune loi ne l'interdit. "

 © Edin Pašović © Edin Pašović


Naira Hofmeister (The Intercept)
Luiz Fernando Toledo (OCCRP)

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Cette traduction correspond à une partie (ce qui suit "The politics of tobacco") de l'enquête de l'OCCRP publiée en anglais et non présente dans l'article en portugais de The Intercept Brasil.


Rappel du 1er article du 25/6/21 :
https://blogs.mediapart.fr/pindoramabahiaflaneur/blog/250621/bresil-le-gars-au-final-est-quasiment-esclave

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