Le retour à l'âge de la retraite à 60 ans est une horreur comptable pour ses détracteurs néolibéraux. Leur même logique comptable est celle qui pousse des travailleurs à se suicider, en priorité ceux qui sont "le plus attachés à une éthique professionnelle et personnelle". C'est une des conclusions de l'article "Anomie néolibérale et suicide au travail" de Noëlle Burgi, sociologue du CNRS au centre de recherches politiques de la Sorbonne.
Ce texte renvoie aux questions de fonds que le mouvement du Carré Rouge et qu'Occupy Wall Street soulèvent. C'est à ce débat qu'invite aussi la question de l'âge de la retraite. Quelle place laisse-t-on à l'humain, à son émancipation, au respect de sa dignité ?
La réalité paraît avoir dépassé la fiction.
L'idéologie comptable des financiers prome(u)t "Rollerball", renvoie aux jeux du Cirque, favorise un monde mercenaires. Un avenir de cimetière, où la finance trouvera bien à recycler les "pauvres" comme dans "Soleil vert", auquel le cynisme de Monsanto, par exemple, fait écho (voir le "Le Monde selon Monsanto").
Le documentaire "Inside Job" décortique les ressorts de l'économie, comment les experts et l'ingénierie financière soutiennent un ordre comptable (en apparence seulement) au mépris du droit, de la justice, de l'humain, jusqu'à la corruption du savoir et de la science.
Cet environnement mental est le canevas sur leque se tisse la violence institutionnelle dans la confusion de l' "ordre" et la "justice", où l'ordre se réduit au rôle de cerbères, de gardiens des apparences - en fut-il autrement un jour ? La théorie des droits de l'homme et l'idée d'un patriotisme constitutionnel sont seules à proposer une dissociation entre la volonté du plus fort et l'ordre. Ce dernier s'appellerait d'ailleurs démocratie. Nous n'y sommes pas.
Grand maître de la désinformation, Staline disait que "La vérité est un mensonge qu'on n'a pas découvert".
Les apparences tiennent jusqu'à ce que le droit finisse par vaincre grâce à la ténacité de quelques volontés individuelles ; alors que ce rôle est normalement celui des institutions. Nonobstant un manque de moyens, elles sont défaillantes de par la faiblesse intellectuelle de ceux qui y travaillent. Ils abdiquent de leur devoir en se rendant complices des puissances d'argent et des réseaux qui s'y agrègent. Le sommet de la pyramide est responsable. Ceux qui laissent faire aussi. Voir le syndicalisme dans la police qui explique la dérive violente de l'institution.
L'avenir n'est pas si noir.
Jacques Lecomte a publié une étude intitulée "La bonté humaine - altruisme, empathie, générosité". Son ouvrage apporte un rééquilibrage à l'analyse "austère" d'un monde qui n'est pas fait exclusivement de brutes, vision du siècle passé. Jacques Lecomte développe et soutient la thèse que l'homme est naturellement porté à la bonté, l'empathie et la générosité.
Chaque loi accepte des exceptions. Il existe une petite proportion de brutes. Reste à empêcher qu'elles s'emparent du pouvoir. Limiter leur nuisance, celle d'un paléocéphale s'emparant des inventions du néocéphale (Lire Henri Laborit "La colombe assassinée" sur l'origine biologique de la violence).
La crise naît d'une société s'étant construite sur le progrès technique plus que sur le progrès intellectuel. En témoigne son désintérêt pour les lettres classiques, la philosophie, l'histoire, les "humanités", la "rhétorique". En témoigne la réticence du politique à l'égard de la culture.
Le triomphe de l'ingénierie financière est celui d'une éducation axée sur les sciences dures, déconnectées des sciences humaines. Une fabrique de brutes diplômées, qui se revendiquent "spécialistes", "techniciens", "professionnels"... La négation de l'humain va jusqu'à contredire l'évidence. La gestion des ressources "humaines" est dictée par le profit, même dans le public (Partenariat Public Privé, RGPP, ...). Léon Goldensohn a constaté qu'un QI élevé ne fait pas forcément des gens civilisés.
Le pouvoir a-t-il conscience de ces racines profondes de la crise ?
La crise économique n'est que le résultat visible d'un phénomène qui connaît des causes bien plus larges et biens plus profondes que les considérations auxquelles tentent de les réduire un débat simpliste, dont la caricature la plus aboutie est le discours du Ffront national.
Le pouvoir doit s'émanciper de cette simplification qu'entretient la paresse intellectuelle de ceux qui vivent à la commenter.
La population, si elle n'est pas capable de formuler précisément les termes de ce débat, s'en est emparé, le nourrit et le fait prospérer. Il grandit en proportion de la crise qui le révolte et son attente est à la mesure du développement de ses réflexions.
Le succès du slogan "L'humain d'abord" vient de la formulation qu'il apporte à ce qui pouvait encore être diffus, mais qui s'affirme et se précise.
L'opinion formalise de plus en plus clairement son opposition à la fatalité économique, fatalité que contredisent catégoriquement les travaux des chercheurs (qui cherchent), qu'il faut distinguer des "experts" (qui affirment).
La crise actuelle menace la légitimité des pouvoirs. Ce qu'annonçait Giorgio Agamben en 2009 :
"Je le dis ici et maintenant en mesurant mes mots : aujourd'hui il n'y a plus sur Terre aucun pouvoir légitime et les puissants du monde sont tous eux mêmes convaincus d'illégitimité. La juridicisation et l'économisaiton intégrale des rapports humains, la confusion entre ce que nous pouvons croire, espérer, aimer et ce que nous sommes tenus de faire ou de ne pas faire, de dire ou de ne pas dire, marque (...) la crise du droit et des Etats, (...)" (conférence à Notre Dame de Paris)
Si le pouvoir s'est accaparé la science au XX° siècle, elle paraît aujourd'hui tenter de s'en être émancipée et s'appliquer à défendre l'Homme. Un moyen d 'envisager la réconciliation des élites avec l'opinion, si le politique sait se prémunir de la confusion et des conflits d'intérêts.
L'auteur, professeur à l'Université de Columbia et à l'Institut d'Études politiques de Paris, poursuit dans cet ouvrage un projet paradoxal. Il s'agit, en effet, de dégager les traits aussi bien aristocratiques que démocratiques du gouvernement représentatif. Contrairement à une opinion communément reçue, l'élection n'est pas l'instrument démocratique par excellence. Des Athéniens à Rousseau, la démocratie impliquait d'ailleurs d'autres modes de désignation des responsables. Comment un mode de gouvernement qui passait plutôt jusqu'au XVIIIe siècle pour aristocratique peut-il aujourd'hui être considéré comme une des formes privilégiées de la démocratie ? Quelle énigme enferme donc un dispositif institutionnel pour faire l'objet d'interprétations si diverses ? C'est à cette question que Bernard Manin tente ici de répondre dans un style limpide et avec une précision documentaire remarquable.