«Relance européenne»: une autre solidarité est possible !

Le plan Next Generation EU est une catastrophe pour les peuples. En refusant à la fois ce nouveau programme d'austérité, et certaines critiques inspirées par le « club des radins », nous pourrons construire une opposition de gauche à l'Union européenne, en maintenant nos budgets de solidarité internationale et en finançant nos services publics par la création monétaire.

Le chantage austéritaire de l'Union européenne

Une semaine après l'annonce du plan Next Generation EU, un certain flou règne toujours sur les montants en jeu, et surtout sur les conditions qui seront exigées en retour. Le gouvernement espagnol PSOE-Podemos devrait renoncer à une de ses promesses emblématiques, l'abrogation de la réforme du travail de Mariano Rajoy, comme l'explique Le Monde1 dans son interview de Pablo Iglesias (qui préfère botter en touche). L'Italie devrait subir de nouvelles réformes du travail et des retraites2, et Macron reprendre ses chantiers ajournés. Nos gouvernements sont d'autant plus susceptibles de se soumettre à ce chantage austéritaire que les « deniers européens », censés répondre à l'urgence sanitaire, ne seront versés qu'à partir de l'année prochaine, et s'étaler jusqu'en 2023 : nos économies auront eu plusieurs fois le temps de s'effondrer !

Mais d'où vient réellement cet argent si durement conditionné ? Une chose est sûre : pas de l'UE, qui ne dispose d'aucune ressource propre. Et les suggestions d'une partie de la gauche française d'annuler les dettes détenues par la BCE n'ont pas été envisagées la moindre seconde par les pays du « club des radins » : l'argent continuera à provenir des États nationaux, et plus précisément des contribuables. Sur les 390 milliards de subventions directes, environ 80 reviendraient à l'Italie, 78 à l'Espagne, 40 à la France, 34 à la Pologne, 27 à l'Allemagne, et 23 à la Grèce. Or ces montants eux-mêmes seront payés par les membres, à hauteur de leur contribution au budget européen. La France devrait donc payer 17 % du total (un montant qui pourrait augmenter jusqu'à 20% suite au Brexit), et son solde sera au final débiteur de 27 milliards. L'Espagne ne toucherait plus que 43 milliards et l'Italie 30 milliards, étalés sur trois ans. La journaliste italienne Silvia Merler3 a détaillé sur son compte les soldes de chaque pays, même s'il ne s'agit que d'estimations compte tenu de l'opacité des chiffres.

Source : https://twitter.com/SMerler/status/1285538877269311489 Source : https://twitter.com/SMerler/status/1285538877269311489

Quand le « club des radins » fait des émules en France

Sur la base de ces calculs, les partisans du « I want my money back » ont protesté contre ces dépenses françaises, en s'inspirant du « club des radins ». Citons par exemple l'article de Charles-Henri Gallois4 pour le site Front populaire (également décliné en vidéo par Georges Kuzmanovic5). Il est effectivement inacceptable que « l'Europe » fasse croire qu'elle nous subventionnerait, que nous devrions lui en être reconnaissants et faire plus d'austérité, alors qu'il s'agit de notre argent. Mais, pour ce qui est des montants en jeu, le principe de solidarité envers nos voisins gravement affectés par la crise sanitaire est-il si choquant ? Après tout, ils sont les principaux débouchés de nos exportations (bien que dans une mesure moindre que pour l'Allemagne), et nous ne voudrions pas voir l'Espagne ou l'Italie s'effondrer. Surtout, avant de rogner sur la solidarité internationale, il existe bien d'autres sources de financement : la taxation du capital, la diminution du budget militaire, ou encore la création monétaire. Ce dernier point est crucial car si l'on refuse de se placer dans une optique de création monétaire (voir mon article sur la MMT6), cela signifie que l'on continue à financer le service de notre dette auprès des marchés financiers – comme l'explique d'ailleurs Charles-Henri Gallois : « C’est d’autant plus absurde que c’est inutile puisque la France emprunte à des taux négatifs (— 0,16 % pour l’obligation à dix ans). Cela veut donc dire que, si nous avions fait un emprunt national de 109 milliards d’euros à dix ans, nous aurions eu 109 milliards d’euros à utiliser comme bon nous semble ». Certainement pas ! C'est précisément pour conserver de faibles taux que nos dirigeants mènent une politique libérale et doivent à tout prix rassurer les marchés sur la stabilité européenne - et c'est en ce sens que ce plan constitue une forme de « victoire »7 pour la bourgeoisie française, au détriment des classes populaires. En plus d'être xénophobe, le courant de Michel Onfray ne comprend donc rien au capitalisme.

Pour une opposition de gauche à l'UE

En réalité, la soumission au cadre de l'UE et de l'euro n'est pas « absurde », elle fait sens pour des États qui ont décidé de se financer exclusivement auprès des marchés et donc de satisfaire prioritairement les intérêts de leur bourgeoisie. Dès qu'un candidat anti-austérité arriverait au pouvoir, les marchés s'affoleraient (comme l'explique Frédéric Lordon8) et il ne serait tout simplement plus possible de boucler le budget en sollicitant un nouveau prêt – et ne songeons même pas à demander aux fonds de pensions « 109 milliards à utiliser comme bon nous semble ». Ce sera le Circuit du Trésor ou le chaos. Quant aux risques de crise diplomatique, un « Frexit de gauche »9 permettra de les déjouer que en rassurant nos voisins sur nos intentions : notre budget de solidarité sera maintenu, et nos aides ne seront plus soumises à aucune réforme structurelle car nous recourrons à des politiques monétaires non-conventionnelles. De quoi donner des idées !

Ce qui est choquant n'est donc pas que la France paie, mais les conditions dans lesquelles ce paiement s'effectue : une fois de plus, on humilie nos voisins, le moindre centime donne lieu à des exigences invraisemblables, et on crée le terreau de la rancoeur et de la haine. Ainsi du gouvernement espagnol auquel il est demandé de renier son programme, afin d'humilier Pablo Iglesias et de le transformer en nouvel Alexis Tsipras. Ainsi de l'Italie où les diktats européens font le lit de Matteo Salvini. Une fois sortis de cette zone de concurrence et de guerre économique qu'est l'UE, nous pourrons au contraire démarrer une véritable solidarité internationale. Et il ne s'agit pas là d'une posture morale mais d'un réalisme bien compris : pourquoi se mettre à dos les peuples voisins, pourquoi les laisser sombrer et risquer notre propre chaos au lieu de coopérer dans l'intérêt de tous ? Il n'y a d'ailleurs aucune raison pour exclure les peuples « non-européens » de ce nouveau projet de solidarité – en commençant par annuler les dettes des pays pauvres. Notons pour conclure qu'au lieu d'aller dans la poche du patronat ou de financer des projets 100% inutiles comme la 6G, notre argent doit être mis au service d'un plan écologique et social de création d'emplois dans les services publics, en premier lieu l'hôpital. Or, on ne le répètera jamais assez : il n'y a pas « d'argent magique » dans le cadre de l'euro et des marchés financiers, il n'y a le choix qu'entre la soumission au capital ou la restauration d'une devise nationale pour recourir à la création monétaire.

1https://www.lemonde.fr/international/article/2020/07/22/pablo-iglesias-le-dogmatisme-neoliberal-qui-a-fait-tant-de-mal-a-l-europe-du-sud-a-ete-corrige_6046923_3210.html

2https://www.ifrap.org/europe-et-international/accord-europeen-4-questions-majeures-sans-reponse

3https://twitter.com/SMerler/status/1285538877269311489

4https://frontpopulaire.fr/o/Content/co149794/conseil-europeen-accord-historique-ou-la-france-pigeon-de-l-ue

5https://frontpopulaire.fr/o/Content/co151926/georges-kuzmanovic-macron-au-conseil-europeen-une-pantalonnade

6https://blogs.mediapart.fr/ramzi-kebaili/blog/260520/la-modern-money-theory-reponse-incontournable-la-crise-systemique

7https://www.la-croix.com/Monde/Plan-relance-europeen-pourquoi-France-serait-gagnante-2020-07-16-1201105200

8https://www.contretemps.eu/gouvernement-gauche-lordon/

9https://blogs.mediapart.fr/ramzi-kebaili/blog/270319/pour-un-frexit-de-gauche-ecologique-et-solidaire-ouvrons-le-debat

 

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