Carrefour Brésil : de la géopolitique critique des grandes surfaces

Alors que le cours de Géopolitique critique des criminalités qui interroge le paradigme de la légalité est reconduit à SciencesPo Paris pour l'année à venir : retour sur une affaire qui mêle multinationale, corruption à l’étranger et inaction de la justice française ?

1. Les grandes surfaces et la production de corruption


Comme cela a déjà été expliqué dans notre billet sur l’affaire l’Alstom, la géopolitique critique ne prête qu’aux riches (cf. Affaire Altsom) . La grande distribution, en raison de son développement, de son chiffre d’affaire est elle aussi sujette à une pratique de corruption.  En tant que spécialiste des mafias, un cas d’installation de grande surface française à l’étranger avait suscité mon intérêt : l’affaire Porto dei Olivi en Calabre. Suite à la vision d’une documentaire assez unique: « La ’Ndrangheta : une mafia d’affaire et de sang », Arte, 2008, j’avais relayé la construction de plus grand supermarché du Sud de l’Italie comme un cas d’école de géopolitique critique de production mafieuse par la sphère légale ; comment une installation légale d'une grande surface a pu entraîner l’implication d'une organisation mafieuse : corruption à tous les étages des collectivités territoriales, violence programmée, destruction de l’environnement, etc… (cf. La mafia de A à Z) au point de renverser le paradigme de l’infiltration mafieuse dans l’économie légale. La vision parasitaire d'une mafia, agent illégale qui vient corrompre l'économie légale avec sa concurrence libre et non faussée, est très commune dans la criminologie. Mais dans l'affaire Auchan Rizziconi, qui peut dire que le donneur d'ordre ne savait pas qu'il était interdit de construire à cette endroit? Ou encore qu'il ignorait la présence d'une des mafias les plus puissantes au monde? N'y a-t-il vraiment pas une autre manière de faire du Business? Grâce à un journaliste du service public, ce cas d'école fut diffusé... encore que le reportage dû sortir fin juillet... 

France3 : mafia et grandes surfaces © Fabrice Rizzoli


Combien d’affaires de ce type concerne les grandes surfaces en Italie dans la région à présence mafieuse, en Bulgarie, en Russie, au Brésil ?

 

2. Carrefour Brésil : corruption ou pas corruption ?

L’enseigne française, implantée au Brésil depuis 1975 est number one dans ce pays. Avec ses 409 magasins de la distribution alimentaire, des investissements en hausse et 18% de parts de marché, Carrefour est le géant de la grande distribution en Amérique latine. En ce qui concerne la production d'illégalité, en 2010, un audit interne révélait que la direction de Carrefour Brésil négociait les prix au rabais avec les fournisseurs sans passer par les centrales d’achat du Groupe (cf. Isteo Dinheiro & Les échos). À l’époque, la découverte d’un trou de plus d’un milliard de reais dans les comptes entraîne le départ du PDG de Carrefour Brésil et de ses proches collaborateurs. En outre, le groupe est aussi cité dans la célèbre affaire Petrobras.

Depuis quelque temps, la justice brésilienne enquêterait sur la multinationale française avec notamment « 240 contentieux fiscaux » contre une filiale brésilienne du groupe, Atacadão S.A. La filiale en question aurait truqué ses comptes afin de cacher qu’elle ne paie pas un impôt sur les circulations des marchandises entre états de la fédération. Il y en aurait pour 183 millions d’euros de fraude fiscale et la filiale du groupe a décidé par prudence d’enregistrer une provision de 183 millions d’euros pour couvrir l’intégrité du risque potentiel suite à une décision de la Cour suprême brésilienne le 9 mai 2019.

 

3. Justice brésilienne ou extra-territorialité US : qui va frapper en premier ?

- La corruption une histoire de mentalité
Ce qui frappe dans le cas de Carrefour Brésil : la corruption ne serait pas sous-tendue par la conquête de nouveaux marchés, une pratique souvent légitimée par le corrupteur. Non. Il s’agirait d’un optimisation économico-fiscale poussée jusqu’à la fraude. Mais comment justifier de l’évasion fiscale alors que la santé du groupe est insolente ? s Les entreprises françaises continuent donc de ne pas respecter les règles pour remporter des marchés à l’étranger (Industrie d’armement, banque (cf. L’affaire BNP Paribas), ou pour conserver son business (industrie du ciment cf. Lafarge). Les entreprises françaises continent aussi de frauder le fisc alors qu’il existe déjà tout ce qu’il faut pour faire de l’optimisation fiscale légale notamment grâce à des sociétés offshore…
Si il y a fraude, c’est donc comme avec les mafieux, une question de mentalité. C’est peut-être même la culture de la fraude qui conduit à devenir un grand groupe et qui conduit à s’appuyer sur les codes mafieux pour faire sa promo (Corsica ferries glorifie la mafia). La mentalité de la corruption est toujours dans l’hypothalamus des dirigeants des grandes entreprises même quand tout va bien sinon pourquoi la grande distribution continueraient-elle d’enfreindre les règles ?

- Pauvre Brésil?
Alors que la politique menée par les précédents gouvernements de gauche était elle aussi emplie de pratiques "corruptives", entre 2003 et 2011, environ 39,5 millions de Brésiliens ont rejoint la classe moyenne (cf. Les Echos).
Déjà que les pauvres achètent massivement du sucre qui les empoisonnent mais c’est Lula qui a mis 40 millions de brésiliens de la classe moyenne entre les mains des grandes surfaces françaises. Aujourd'hui, cette classe moyenne vote Bolsonaro lui mème financé part l’actionnaire brésilien de Carrefour (cf. Médiapart ou Bastamag). La forêt amazonienne part en fumée : n’en jeter plus, la mondialisation c’est l’avenir du peuple brésilien!

- Et la justice dans tout cela?
D’après de nombreuses études, la corruption ne semble pas efficace car l’argent dépensé pour la corruption pourrait être investi ailleurs mais pourquoi ne pas payer des impôts? Parce que l'impunité règne! Mais attention. Depuis les affaires Alstom ou BNP, la grande distribution devrait aussi craindre le bâton américain de extraterritorialité. A fortiori sur un continent que les US considèrent comme exclusif (cf. Doctrine Monroe).
Alors que la justice brésilienne enquête, l’attitude de la France semble ambiguë. Il y aurait eu un début de collaboration puis plus rien (cf. Jeune Afrique). Et c’est que là que l’entre-soi à la française apparaît. La conseillère justice du gouvernement français serait l’épouse du nouveau dirigeant de Carrefour. Aie! Si le silence institutionnel repose sur cette donnée, cela ne va pas peser lourd quand les Américains vont sortir le grand jeu.

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