Le débat est clos, les questions demeurent

Ceux qui attendaient des réponses à leurs questions en sont pour leurs frais. Les questions demeurent et réapparaîtront tôt ou tard, comme aujourd'hui les interrogations d'hier resurgissent avec les plaintes déposées contre Tariq Ramadan.

Ceux qui attendaient des réponses à leurs questions en sont pour leurs frais. L'expression longuement réfléchie d'Edwy Plénel est une succession d'esquives et de reculades maquillées en maladresses.

Des questions, j'en ai posé ICI , , et encore , elles prolongent celles de mon livre 1 . Le silence comme réponse ne clôt pas le débat 2. Les questions demeurent et réapparaîtront tôt ou tard, comme aujourd'hui les interrogations d'hier resurgissent avec les plaintes déposées contre Tariq Ramadan.

A la question que chacun d'entre nous peut se poser : pourquoi s'opposer à l'islamisme? je réponds que je me bats pour une société laïque, plus libre, plus égalitaire, plus fraternelle. Or l'islamisme, loin d'être un courant émancipateur, loin de soutenir la cause des opprimés, est tout-à-fait compatible avec l'impérialisme, l'oligarchie, l'exploitation des travailleurs, l'accaparement des richesses, le pillage des ressources, le racisme, les inégalités et les injustices que développent les régimes capitalistes. L'islamisme ne se trouve ni à gauche ni à l'extrême gauche mais à droite par son conservatisme et à l'extrême droite par ses visées totalitaires. Troquer les valeurs de liberté des sociétés démocratiques capitalistes pour un projet de société, tout autant capitaliste, où la liberté est filtrée par le tamis des versets du coran est une régression. L'émancipation de nos sociétés ne se fera pas par l'abandon des valeurs de la république mais par des conquêtes sociales et politiques contre l'oligarchie libérale qui nous gouverne.

L'affaire Tariq Ramadan ne fait que confirmer que son combat n'est pas le mien. Sa violence contre les femmes donne un relief particulier à son discours sur leur place dans la société. Son programme, celui des islamistes, vise à contrôler l'Etat et toute la société jusqu'à réglementer notre vie personnelle"3. Ce n'est ni plus de liberté, ni plus d'égalité, ni plus de fraternité. C'est l'extension de l'oppression pour tous. Le FIS en Algérie est un exemple dont nous devons nous souvenir. Sa volonté de prendre le pouvoir et d'imposer la charia aboutit à la guerre civile qui fit plus de 150 000 morts.

Alors que les plaintes émises contre Tariq Ramadan mettent en lumière la face cachée du leader charismatique , elles révèlent, au-delà, que ses discours anesthésiants relaient une violence organisée. Il est une figure médiatique d'une organisation internationale, au coeur des combats qui ravagent le Maghreb, le Moyen Orient, l'Afrique et l'Asie. "L'idée essentielle qu'il ne faut jamais ignorer ni minorer c'est que l'internationale islamiste a une visée universelle... Elle met en place une universalité de visée, essentiellement portée par le prosélytisme religieux à deux faces, celle de la terreur et celle du discours. Tout est question de division du travail." 4 Cette visée universelle est l'instauration d'un califat, par tous les moyens, de la force (Etat Islamique, Al Qaïda) à la prédication (Frères Musumans). Quoi de mieux pour leur propagande que de s'appuyer sur des figures reconnues sur place? C'est le rôle dévolu aux intellectuels complaisants. Ils donnent un visage démocratique à des idées qui ne le sont pas.

Combattre l'islamisme ce n'est pas s'opposer aux "musulmans" La parole de Tariq Ramadan n'est pas celle des "musulmans". Parler des "musulmans" est une facilité de journalistes qui ne tient compte ni des différents courants religieux de l'islam, ni du fait qu'il n'y a pas de clergé pour lui donner une homogénéité et s'exprimer en son nom. Elle escamote également les "musulmans" agnostiques, athées ou indifférents qui n'ont de "musulmans" que l'origine à laquelle ils sont assignés. Elle nie les combats des résistants à l'assignation et à l'endoctrinement. Elle dissimule que les premières cibles des terroristes sont les musulmans d'autres obédiences.

Dans leur stratégie de conquête, les islamistes s'emploient à établir des relais dans les "avant-gardes intellectuelles", à apparaitre comme les porte-parole des "musulmans", à imposer un agenda religieux. Tous les actes de la vie courante deviennent sujets à une exégèse coranique. Serrer la main d'une femme, se voiler, se nourrir, se vêtir, le mariage, l'homosexualité, la fréquentation des juifs ou des mécréants, les soins dans un hôpital. Toutes occasions pour se focaliser sur des questions religieuses, se poser en victimes des racistes, des "islamophobes" ou des lois d'une république laïque. Ainsi se construit une société d'apartheid où chacun est tenu de s'identifier à "Eux" et "Nous". Chacune des réponses apportées est une façon de différencier le bon croyant du mécréant. Le résultat est que des enfants nés en France, n'ayant connu que ce pays, se vivent comme musulmans et pas comme Français. De recul en recul, l'objectif est que la société française ne soit plus perçue comme une société de citoyens ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs, quels que soient leur religion, leur sexe, leur origine - idéal égalitaire, bien sûr, insuffisamment réalisé. Mais la propagande islamiste en fait sa cible, renforce le racisme et les discriminations au lieu de les combattre. Elle déconsidère le "nous" de la république comme pervers. Elle impose à la place le monolithique "nous" des croyants contre le "eux" des mécréants . Pourtant la grande majorité des soi-disant "musulmans" désire vivre en paix, gouvernée par les règles communes de la république laïque, qui intègrent la diversité comme une richesse à la base de la vitalité d'un pays.

En principe, Charlie Hebdo et Médiapart, ont vocation à être du même côté, contre le totalitarisme, religieux ou non. Mais la susceptiblité d'Edwy Plénel et ses accusations très graves contre l'hebdomadaire satirique, faisant suite à son peu de solidarité après l'attentat du 7 janvier 2015, entraînent à ce jour une opposition frontale entre ces deux journaux. Faux clivage. Nous devons soutenir ensemble le camp de la démocratie, celui où les adaptations des lois à l'existence de la religion et de la culture musulmanes sont pesées à la balance de de la laïcité, de la liberté de conscience et d'expression, de l'égalité des hommes et des femmes.

Imaginez tout l'odieux de voir les rescapés de Charlie Hebdo, marqués à vie dans leur tête et dans leur corps, être traités de nazis par quelqu'un qui n'a eu à subir que l'ironie d'une caricature de sa personne. Il est scandaleux de comparer l'armée d'occupation allemande à Charlie Hebdo et mégalo pour Edwy Plénel de s'assimiler aux résistants du groupe de Manoukian. La seule excuse avancée, pour avoir comparé la Une de l'hebdo satirique et l'affiche rouge, est la spontanéïté et la maladresse: "Evoquer pour le faire savoir une "affiche rouge" comme cela m'est venu spontanément n'était évidemment pas le plus adroit". C'est excuser avec des pincettes ce que l'on déclare au bazooka. N'oublions pas qu'il s'agit de la vie de personnes et de liberté, qu'une campagne de menaces de mort est lancée contre Charlie Hebdo, accompagnée d'une campagne antisémite. Que cette comparaison vienne "spontanément" à l'esprit de son auteur manifeste une luxation de la pensée, qui se révèle également quand il déclare que Charlie a une obsession, faire "la guerre aux musulmans". S'il y a une "guerre", c'est celle des fanatiques islamistes et Charlie Hebdo n'a, comme seule arme, que ses crayons et ses soutiens. Reste la reconnaissance de la faute: "Il aurait sans doute mieux valu s'abstenir dans les deux cas " , trop désinvolte pour ne pas laisser une trace. Edwy Plénel , en cheminant dans la proximité politique des Frères musulmans, s'éloigne des démocrates et des laïques. Il ferme toujours sa porte aux écrivains et intellectuels de culture ou de croyance musulmane, bêtes noires des Frères musulmans.

Cette perte de référence démocratique dans le domaine des idées menace Médiapart d'une défaite médiatique. Le site, de qualité, indispensable à la vie démocratique du pays, perd de sa crédibilité, en devenant, à travers les propos de son fondateur et directeur, le lieu de diffusion d'un courant totalitaire. Que vaudront demain les enquêtes de Fabrice Arfi et de Karl Laske, les analyses de Martine Orange ou de Laurent Mauduit, et les investigations menées par l'équipe de journalistes, quand elles seront oblitérées par des prises de positions partisanes? Comment est-il possible d'annoncer que l'on défend les journalistes emprisonnés en Turquie en même temps que l'on accepte un prix d'une organisation, la COJEP, qui soutient Erdogan, leur geôlier? Comment croire que le journal lutte pour l'égalité des hommes et des femmes, quand il n'enquête pas sur les propos et les pratiques machistes des Frères musulmans? Qu'il lutte contre le racisme, quand il côtoie des prêcheurs antisémites, homophobes et racialistes (le PIR)? Qu'il combat les oppressions quand il n'enquête pas sur l'exploitation des travailleurs dans les pays que les islamistes dirigent? La défense des droits humains nécessite de s'opposer rigoureusement à toutes les atteintes qui leur sont portées, y compris par l'islamisme.

Ce débat n'est pas clos. Vouloir tourner la page c'est ne pas comprendre que le problème mis sous le tapis est au fondement de toute interrogation politique.

Mes questions peuvent se résumer ainsi :

  • Les variantes de l'islamisme, dont celle des Frères musulmans, offrent-elles des perspectives émancipatrices ou totalitaires?

  • Médiapart, qui a ouvert ses colonnes aux compagnons de l'islamisme, les ouvrira-t-il un jour aux adversaires de l'islamisme pour qu'un débat puisse avoir lieu?

Plus généralement, dans quel pays voulons-nous vivre? Si nous ne voulons pas de celui que nous proposent Tarik Ramadan et consorts, il faut le dire et agir en conséquence.

 

1 Roger Evano, La démocratie face au défi de l'islamisme, éditions L'Harmattan

2 Alain Rollat, journaliste, ancien délégué syndical SNJ-CGT du Monde avant de le quitter en 2001, décrit ainsi la tactique d'Edwy Plénel : " Plénel est expert en dialectique. Mis en accusation, il accuse à son tour. Mais il porte sa riposte sur le terrain où il est le plus à l'aise, celui de la réflexion affective, pas sur le terrain où il est attaqué, celui des faits objectifs."

3 "La dernière étape ou l'étape de la "domination" ou "Tamkine est le triomphe, l'autonomisation,la territorialisation, la domination, la suprématie, la victoire et la possession sans partage, du pouvoir politique, pour qu'enfin l'islam sunnite, acharite, salafiste, du haut de sa grandeur supposée, domine les coeurs et organise la société, selon les lois de Dieu et dans le strict respect de la tradition (sunna) du prophète Mohammed!" Mohamed Louizi, Pourquoi j'ai quitté les Frères musulmans, éditions Michalon p.154

4 Benamar Médiène, universitaire algérien, auteur de "Les jumeaux de Nedjma", éditions Publisud et de "les porteurs d'orage", éditions Aden

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.