Nation, abolition des privilèges et confusionnisme : concept opérant ou confus?

L’abolition des privilèges le 4 août 1789 permit le transfert du pouvoir du roi vers la Nation, et la structuration politique droite-gauche en France. Pourtant les références contemporaines à la nation sont assimilées à la droite, tandis qu’à gauche elles relèveraient de « confusionnisme » gauche-droite. A la lueur de 1789 ou de l’écologie, le confusionnisme est-il un concept opérant ?

Le confusionnisme crée une nouvelle catégorie pour analyser la politique

 

L’abolition des privilèges le 4 août 1789 mit fin au système d’organisation sociale féodale, et permit ainsi le début d’une phase de transfert du pouvoir de la royauté vers la Nation. C’est plus tard dans le mois d’août 1789 que se cristallisa la structuration politique droite-gauche en France, lorsque l’assemblée constituante débattit s’il fallait accorder ou non au roi un droit de véto sur les lois dans la constitution. Malgré l’importance historique, révolutionnaire, de la nation pour la gauche, les références contemporaines à la nation sont assimilées à la droite, tandis qu’à gauche elles relèveraient de « confusionnisme » gauche-droite. Quel est donc ce concept de confusionnisme ? Que recouvre-t-il ? Permet-il de mieux distinguer les réalités politiques ?

 

Le confusionnisme est un concept qui renvoie à une catégorisation politique, celle de « confusionniste ». On sait au moins depuis Aristote que diviser un objet d’étude en catégories peut être utile à notre logique, à notre compréhension de réalités complexes. On parle alors de raisonnement catégoriel. Ainsi, la catégorie « confusionniste » vient s’ajouter à côté des catégories « gauche », et « droite », qui permettent de situer les projets de sociétés des uns et des autres selon qu’ils sont émancipateurs ou conservateurs.

 

Cependant, si des catégories peuvent servir la logique et la recherche de compréhension, toute catégorie ne saurait être opérante. Certaines catégories, si elles sont mal définies ou ne correspondent à aucune réalité, ne permettent aucune déduction logique. Un exemple de catégorie contrefactuelle serait celle de « race humaine supérieure » qui ne correspond à aucune réalité biologique, et qui promeut d’autant moins la clarté qu’elle justifie la violence raciste.

 

C’est d’ailleurs bien là que réside la part d’ombre des catégories : de bonne facture, elles servent le discernement, tandis que mal encrées dans la réalité ou avec le dessein de nuire, elles servent à justifier discriminations et violences. L’examen historique des violences intellectuelles de l’antiquité à nos jours indique bel et bien que les violences intellectuelles, qui peuvent ensuite dériver en violences physiques, débutent toujours avec la création d’une catégorie de personnes à cibler. Il convient donc d’examiner si le confusionnisme permet d’accroître notre discernement politique grâce à la catégorie « confusionniste », ou si, au contraire, cette catégorie fonde la base justificative de discriminations et de violences.

 

Deux définitions théoriques du confusionnisme gauche – (extrême-)droite

 

On trouve plusieurs définitions du confusionnisme comme fondement de la catégorie politique « confusionniste ». Cependant, faute de travaux de recherche en sciences sociales validé par le processus de « revue par les pairs » sur le sujet, il faut se contenter de publications non-académiques sur internet. Ainsi, les principaux utilisateurs du concept de confusionnisme gauche – (extrême-)droite, les sites « Les Enragés », « Confusionnisme.info » et le blog « Quand l’hippopotame s’emmêle… » de Philippe Corcuff sur Médiapart, en donnent chacun une définition.

 

Dans chaque cas, comme le nom « confusionnisme » l’indique, il s’agit d’une confusion, accidentellement ou volontairement entretenue, où gauche et (extrême-)droite se confondent. En revanche, la façon d’identifier qui appartient à la catégorie « confusionniste » diffère entre d’une par les deux sites « Les Enragés » et « Confusionnisme.info », et d’autre part la définition de Philippe Corcuff.



La première définition (celles des sites « Les Enragés » et « Confusionnisme.info ») nous dit que les confusionnistes sont des personnes de gauche et de droite qui se rejoignent sur certains sujets (qui font donc l’objet du confusionnisme) alors que ces personnes sont censées être opposées sur tout. Cette définition part donc du principe que tout, absolument tout, oppose la gauche et la droite, et qu’il doit en être ainsi pour éviter la confusion. Par ailleurs, cette définition ne permet aucune identification précise de ce qui fonde la gauche et la droite, rendant ainsi cette définition du confusionnisme inopérante. Comme nous le verrons plus bas, cette définition qui prétend garder la gauche « pure » de toute contamination par les idées de droite est si vague qu’elle peut aboutir à disqualifier des fondements de la gauche comme étant de droite. Le vague de cette définition présente néanmoins l’avantage pour certains de ses promoteurs de servir de base aux violences intellectuelles qu’ils veulent commettre, comme nous le verrons aussi.

 

La seconde définition, plus précise, nous dit que le confusionnisme « passe par la stabilisation d’évidences rhétoriques créant des zones de flou entre gauche, droite et extrême droite ». Les thèmes rhétoriques qui caractérisent les confusionnistes dans cette définition sont aussi clairement identifiés, au nombre de trois : « la victoire du Peuple contre les élites », « les ennemis des médias sont (presque) mes amis » et « le national, c’est le Bien, le mondial, c’est le Mal ». En plus de ces critères rhétoriques pour identifier les confusionnistes, cette définition propose également de considérer le contexte politique : un même thème, indépendamment de s’il est de gauche ou non, pourra être considéré comme confusionniste à un moment donné s’il a probablement un écho de droite ou de l’extrême-droite à ce moment précis. Ce qui est confusionniste ou non change donc de manière dynamique au cours du temps en fonction des positionnements de la droite et de l’extrême droite.

 

Les définitions du confusionnisme ne permettent pas de déduire ce qui est confusionniste

 

Quelles déductions peut-on faire sur la politique à partir de chacune des deux définitions théoriques du confusionnisme gauche-droite ? La catégorie « confusionniste » permet-elle de mieux comprendre la politique ou d’en révéler des enjeux autrement indistincts ?

 

S’agissant de la première définition de confusionnisme (celle des sites « Les Enragés » et « Confusionnisme.info ») il est impossible d’en déduire le contenu de la catégorie « confusionniste ». Bien que longue de plusieurs paragraphe, cette définition réussit à rester tellement vague que tout et n’importe quoi pourrait être inclus dans la catégorie « confusionniste ». La définition elle-même ne permettant pas de distinguer ce qui est confusionniste et ce qui ne l’est pas. Il faut donc regarder comment les promoteurs de cette définition utilisent le concept confusionniste. Nous verrons donc plus bas que les personnes utilisant cette définition du confusionnisme finissent par mettre dans le même sac des personnes et idées très diverses.

 

La seconde définition, qui repose sur l’interprétation qu’on pourrait faire de propos qui pourrait être compris comme de droite à un moment donné, peut-elle réellement aider au discernement politique ? Certes, la compréhension qu’on aura d’un mot à un moment donné dépendra en partie du contexte et de l’usage courant de ce mot à ce moment-là. Cependant, abandonner le sens émancipateur qu’on veut donner à un mot au seul au motif que le contexte entrainerait peut-être sa confusion avec un thème réactionnaire revient à abandonner à la droite et l’extrême-droite tous les sujets qu’elles cherchent à s’approprier sans les combattre sur le fond.

 

Au motif de vouloir éviter les confusions gauche-droite, on en arrive à abandonner à la droite tout sujet qu’elle touche par peur du quiproquo. Ainsi, le thème de la nation a pu être de gauche en 1789, mais il faudrait aujourd’hui en laisser l’usage hégémonique à la droite qui se l’est approprié. Les notions de gauche et de droite de la nation recouvrent des idées bien différentes sur le fond mais cela n’a pas d’importance car pour ce confusionnisme seul l’aspect rhétorique compte. Bien qu’ayant l’ambition affichée de servir à combattre la droite et l’extrême-droite, cette définition du confusionnisme aboutit en réalité à l’évitement du débat de fond sur les sujets disputés. Il s’agirait de faire barrage à la réaction mais sans la toucher. C’est une gymnastique impossible. A-t-on jamais vu une digue arrêter les vagues sans se mouiller ?

 

D’ailleurs, en suivant cette définition du confusionnisme, l’écologie ne serait jamais devenue un thème de gauche. En effet, le terme « écologie » apparu en 1867 provient d’Ernst Haeckel, membre de la ligue moniste allemande et l’un des inspirateurs du nazisme. L’écologie politique a d’ailleurs longtemps était un thème plus ancré à l’extrême droite qu’à gauche, même si cet état de fait était contingent, et non parce que l’écologie serait nécessairement un thème réactionnaire. Ainsi, d’après le concept de confusionnisme, la gauche n’aurait jamais dû disputer à l’extrême droite l’écologie afin de lui donner une vocation émancipatrice, pourtant aujourd’hui incontournable à gauche.

 

Enfin, la seconde définition du confusionnisme comporte un autre problème majeur : les ressorts rhétoriques qui y fondent l’appartenance à la catégorie « confusionniste » sont si simplistes et caricaturaux qu’il est presque impossible de trouver qui que ce soit qui y corresponde. Pourtant, les promoteurs de cette définition du confusionnisme parviennent à qualifier nombre de personnes, pourtant bien différentes, comme étant « confusionnistes ». Comment est-il possible de trouver tant de personnalités à gauche dont les propos puissent se réduire à des caricatures telles que « le national, c’est le Bien, le mondial, c’est le Mal » ? La réponse découle de l’usage qui est fait de ce concept de confusionnisme, non pour discerner mais pour discriminer. On déforme donc les dires des personnes que l’on veut salir comme « confusionnistes » afin de les faire rentrer au chausse pied dans cette catégorie trop étroite pour la subtilité de leur propos ou la profondeur de leurs idées.

 

Le concept de confusionnisme dans son usage réel : cultiver confusion et discriminations

 

Bien que partageant l’essentiel de leur (non-)définition du confusionnisme, les sites « Les Enragés » et « Confusionnisme.info » l’utilisent différemment. Contrairement à ce que le nom « Les Enragés » suggère, ce cite fait un usage peu agressif du concept de confusionnisme. Cet usage est également limité et il est donc difficile de déduire ce que ce site considère réellement comme « confusionniste », faute d’un nombre d’exemples suffisant.

 

Le site « Confusionnisme.info », lui, fournit nombre d’exemples d’usage de la catégorie confusionniste. Dans tous les cas, le ton plus agressif qu’argumenté et les conclusions en forme d’amalgame permettent bel et bien de conclure que la catégorie « confusionniste » y sert comme plateforme de violences intellectuelles. Il ne s’agit pas de clarifier quoique ce soit mais de jeter l’opprobre, comme l’indique la liste des personnes considérées confusionnistes : s’y retrouvent pêle-mêle des personnalités ou entités aussi diverses que François Ruffin, Frédéric Lordon, David Graeber, Bernard Friot, le vlogueur Usul, les indigènes de la république et même « les médias dominants ». Une telle catégorie ne recoupe ni ne clarifie rien, elle amalgame. Ainsi, les partisans d’une nouvelle constitution pour une VIème république y deviennent par exemple confusément « des nationalistes de gauche et de droite, des professionnels du militantisme, des champions de la récupération, des moines de la confusion et des fascistes ». Ce site affiche d’ailleurs la couleur sur son bandeau de tête, qui met sur le même plan conspirationnisme, confusionnisme, antisémitisme (vous ne rêvez pas) et les « rouges-bruns ». Ces derniers sont bien entendu les fameux ennemis « confusionnistes » à abattre, plus que les « bruns » eux-mêmes qui se trouvent à peine écornés dans les colonnes calomnieuse envers la gauche de « Confusionnisme.info ».

 

Même si nous avons vu que la seconde définition du confusionnisme est inopérante et aboutit à vider la gauche d’une part de ses thèmes (comme l’écologie ou la nation), elle demeure plus précise que la première. On pourrait donc s’attendre à ce qu’émerge de son usage une catégorie « confusionniste » mieux définie et sans amalgame. Pourtant, l’appartenance à la catégorie « confusionniste » s’est vue attribuée en même temps à Ignacio Ramonet, Naomi Klein, Laurent Bouvet, Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Todd, Slavoj Zizek et Jean-Claude Michéa. Comment cette catégorie censée aider à discerner la gauche de la droite, ainsi que les nuances à gauche, finit-elle par inclure en un seul article un tel éventail de personnes ? Quelle clarté nouvelle peut-on tirer d’un tel amalgame ? Et surtout, puisque ce confusionnisme définit des critères clairs d’appartenance à la catégorie « confusionniste », comment a-t-il été jugé que ces personnalités remplissaient ces critères « confusionnistes » ?

 

Rappelons que d’après la seconde définition du confusionnisme, la classification en tant que « confusionniste » découle d’éléments rhétoriques de trois types : « la victoire du Peuple contre les élites », « les ennemis des médias sont (presque) mes amis » et « le national, c’est le Bien, le mondial, c’est le Mal ». Toutes les personnes qualifiées de « confusionniste » auraient-elles réellement recouru à l’un de ces ressorts rhétoriques simplistes et caricaturaux ? Rien n’est moins sûr quand on examine certaines des déclarations qui leur ont l’étiquette « confusionniste » à leurs auteurs. Ce n’est qu’en déformant des propos pour leur faire dire ce qu’ils ont la finesse d’éviter de dire qu’on arrive à les faire rentrer de force dans la définition étroite et inopérante du confusionnisme.

Prenons l’exemple de Naomi Klein, dont une partie de la déclaration au Gardian après l’élection de Donald Trump en 2016 a été déformée et utilisée contre elle pour la classer comme « confusionniste ». Naomi Klein ouvre son propos par ces mots :

 

« Ils vont pointer un doigt accusateur sur James Comey et le FBI. Ils mettront tout sur le compte des stratégies de découragement des électeurs et du racisme. Ce sera la faute de Bernie ou de la féminophobie. Ils accuseront les petits partis et les candidats indépendants. Ils reprocheront aux médias de lui avoir fourni une plate-forme, aux médias sociaux d'avoir été son mégaphone et à Wikileaks d'avoir déballé le linge sale. Mais tout cela passe à côté de cette force qui porte précisément la plus grande responsabilité du cauchemar dans lequel nous nous sommes éveillés : le néolibéralisme. »

 

Naomi Klein dénonce donc le mutisme des médias et des démocrates américains sur la grande responsabilité de leur conversion au néolibéralisme dans l’élection de Donald Trump, qu’elle déplore par ailleurs. Pourtant, d’après le procès en confusionnisme de Naomi Klein, dans cette interview elle aurait cultivé « des ambiguïtés à propos de Trump ». Pire, le propos de Naomi Klein cèderait à « la tentation manichéenne d’un Mal principal (« le néolibéralisme »), qui explique presque tout, en relativisant dangereusement le racisme et le sexisme, vus comme de simples sous-produits de la logique néolibérale, sans consistance propre ».  Il s’agirait donc de la part de Naomi Klein d’une variation du ressort rhétorique « confusionniste » de type « la victoire du Peuple contre les élites ». Variation il y a en effet puisque Naomi ne déclare rien de tel, et ne considère certainement pas l’élection de Donald Trump comme une victoire pour le peuple, au contraire.

 

Ainsi, le procès en confusionnisme procède-t-il d’approximation en apocryphe pour condamner comme « confusionniste » des paroles pourtant très éloignées de la définition du confusionnisme (qui est pourtant déjà elle-même inopérante). Il s’agit là d’un ressort amalgamant voire calomnieux, qui ne clarifie rien mais permet de jeter l’opprobre. L’usage de la catégorie « confusionniste » ne s’inscrit pas dans une logique d’investigation et d’analyse politique. Il s’agit de l’une de ces catégories mal définies et sans encrage dans la réalité qui ont vocation à servir d’arme pour la perpétration de violences intellectuelles.

 

Ironiquement, l’usage largement majoritaire du confusionnisme à des fins de violences intellectuelles permet de placer les utilisateurs du concept dans une catégorie cohérente : celle des personnes qui cherchent à discréditer leurs adversaires à gauche en cultivant la confusion sur une prétendue complicité de ces derniers avec les forces réactionnaires. Puisque les utilisateurs du confusionnisme entretiennent la confusion pour frapper, pourquoi alors ne pas nommer la catégorie qui les regroupe sous le nom de « conconfusionniste » ? L’arroseur serait bien arrosé, mais la politique dispose déjà des catégories nécessaires à sa compréhension : la gauche et la droite, avec leurs nuances et leurs différentes déclinaisons.

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