La menace virale cultive-t-elle le sentiment d’égalité et les discours de rupture ?

Face au Covid-19, nombre de gouvernements annoncent des mesures fortes qui remettent en cause l’économie de marché. La théorie économique libérale nous disait pourtant que de telles mesures étaient impossibles à prendre. Ces mesures seraient-elles alors annoncées, y compris par des libéraux, car pour une fois les plus aisés se sentiraient égaux avec les plus pauvres face au risque de contagion ?

Face à la crise sanitaire, les grandes annonces politiques aux accents anti-libéraux

 

En France comme chez nombre de ses voisins européens, les gouvernants se fendent d’annonces fortes de déblocage de fonds, d’entrée en économie de guerre, de mécanismes de solidarité, et même de planification de certains pans de l’économie. Un grand nombre de ces annonces vont à rebours des discours libéraux, qui prétendent sans cesse depuis des décennies que les mécanismes de solidarité pèseraient sur l’économie et que la planification serait inefficace et irresponsable. Il était déjà clair pour toute personne bien informée que ces discours libéraux, drapés des apparats de la science, n’ont en réalité jamais été scientifiquement validés (au contraire) mais relèvent plutôt d’un discours idéologique dominant qui vise à justifier les inégalités.

 

Les discours politiques anti-libéraux correspondent à l’état de l’opinion publique

 

Avec la crise sanitaire sous la menace du Covid-19, on voit donc le discours idéologique dominant de justification des « hyperinégalités » mis entre parenthèses, y compris par ses ardents défenseurs du « bloc bourgeois » qui acceptent de dissiper momentanément leur illusion libérale. Comment expliquer ce retournement, sinon de l’appareil économique réel, au moins des discours qui l’habillent habituellement pour en justifier les excès ? C’est que les idées de mesures fortes et d’état d’exception sont largement soutenues dans l’opinion, au point que « [n]ous voyons un embryon d'union nationale »,  d’après le directeur des études d'opinion de l’institut de sondage OpinionWay. Il s’agit dans de nombreux cas d’annonces mensongères de la part des libéraux, qui continuent leur politique de croissance, mais le renversement du discours est en lui-même significatif tant il est rare que les libéraux prêchent autre chose que la messe thatchérienne.

 

Plus que l’opinion publique en général, l’opinion des riches change les discours politiques

 

La convergence de l’opinion vers un soutien aux mesures anti-libérales suffit-elle donc à expliquer le changement de discours des gouvernements libéraux ? Rien de moins certain quand on voit l’exemple de la réforme des retraites en France, combattue par une large majorité de l’opinion mais soutenue bec, ongles et 49-3 par les libéraux. En effet, les (trop rares) études sur la fabrique des lois dans les démocraties parlementaires libérales montrent toutes que ce sont presque toujours les mesures soutenues par les riches qui sont adoptées, et celles combattues par les riches qui sont rejetées, même lorsqu’une majorité de la population est d’opinion opposée à celle des plus fortunés. Il est donc clair que des annoncent anti-libérales par le « président des riches » et ses acolytes européens ne peuvent être déclamées sans le soutien des puissants. C’est ce que l’on constate notamment en Italie où 94% de la population soutiennent les mesures annoncées par leur gouvernement, ce qui inclue évidemment une part importante des 10% à 20% les plus riches.

 

Pourquoi l’opinion des riches s’aligne-t-elle pour une fois avec celle des autres ?

 

Comment expliquer qu’il soit envisageable de parler d’administration de l’économie, avec des annonces sociales telles que les interdictions de licenciements (même si rejetée), pour lutter contre le Covid-19 ? De telles mesures sont d’habitude complètement taboues lorsqu’il s’agit de lutter contre les fléaux non moins meurtriers de la pauvreté et de la précarité ! La raison tient à la nature de la menace : les riches ne se sentent bien entendu ni menacés par la pauvreté, ni par la précarité, puisque ce sont eux qui les organisent, consciemment ou non. Dans le cas d’un virus, une menace qui dépend bien plus de la biologie que du modèle d’organisation sociale, les riches qui sont souvent plus âgés que la moyenne ne sont pas forcément des favorisés du système immunitaire. De plus, la main invisible du virus est également aveugle au système de justification libéral des inégalités. Ce satané virus se refuse à reconnaître le prétendu mérite des « gens qui réussissent »,  et a donc tendance à les traiter de la même manière que « les gens qui ne sont rien ».

 

Face au virus, les riches se sentent plus à égalités que d’habitude avec les autres humains

 

Il n’y a bien entendu pas une réelle égalité dans la situation actuelle, au point que des auteurs parlent à juste titre de double peine pour les pauvres ou pour les personnes âgées isolées. Il n’y a pas non plus d’égalité de risque entre les personnes capables de pratiquer le télé-travail, et les nombreuses personnes qui doivent continuer de se rendre sur leur lieu de travail pour maintenir les activités de soins indispensables ou de l’appareil productif. L’égalité n’est donc pas de mise en pratique, mais dans le ressenti des riches le sentiment d’égalité pointe pour une fois son nez. Il y a bien le sentiment, plutôt justifié, de la part des possédants de patrimoine et de richesses que leurs pactoles les protègent bien moins efficacement d’une contagion virale qu’il ne les mets à l’abri du besoin matériel ou de la frustration de ne pas pouvoir céder à leurs caprices d’enfants gâtés.

 

Ce que nous dit ce nouveau sentiment d’égalité sur le sentiment habituel

 

Si on assiste à une rupture discursive sur l’organisation de l’économie, c’est bien en raison d’un sentiment d’égalité face au virus, un sentiment de vulnérabilité partagée. Quel que soit notre richesse et notre statut social, nous nous unissons pour soutenir un discours d’action qui vise à diminuer le nombre de morts, car nous sentons que ces morts pourraient nous inclure ainsi que nos proches. Mais alors, que dire des morts de la pauvreté, du chômage et du bouleversement climatique pour lesquels il paraît injustifiable aux libéraux ne serait-ce que de parler d’une organisation économique alternative ? On ne peut en déduire qu’une chose : le libéralisme et ses défenseurs ont toujours été mus en premier lieu par un sentiment d’inégalité, par l’illusion de leur supériorité et par la haine de ceux qu’on peut laisser souffrir et mourir car ils ne mériteraient pas. Si l’accusation faite aux parlementaires libéraux français d’être des « playmobil sans cœur » a si bien fait mouche, c’est parce que l’accumulation de paroles méprisantes et d’actes criminels et cyniques envers les classes les moins riches avait déjà permis de le percevoir. Le système économique libéral habituel, hors menace viral, c’est la mise en application économique du manque de cœur.

 

Les riches et leurs laquais libéraux vont-ils garder le cœur qu’ils se sont trouvé avec le virus ?

 

À l’occasion de la pandémie, les riches et leurs laquais libéraux se sont souvenus qu’ils partagent les caractéristiques biologiques des autres humains, y compris celle d’avoir un cerveau capable d’empathie, c’est à dire d’avoir du cœur. Vont-ils garder ce cœur qu’ils se sont trouvé et qui les ramène au contact de leur humanité, à la conscience de la vulnérabilité et de la sentience des autres ? Si oui, alors on devrait voir une sortie de crise sanitaire en forme de transition économique vers plus de social, d’écologie et de démocratie. Dans le cas contraire, s’il s’agissait d’un retour à la normale et donc à faire payer plus tard à la société des « concessions » dont elle aurait bénéficié face à la menace sanitaire, alors nous saurions. Nous saurions qu’il y a malheureusement un « eux » et un « nous ». Nous saurions qu’  « eux », les membres du bloc bourgeois, organisent la sécession des riches du reste de la société, par manque de cœur.  Les autres, les « nous », peuvent bien mourir puisque le discours libéral peut le justifier. Cependant, il nous reste les armes combinées de l’organisation dans les luttes et dans les élections pour que le cœur s’impose par l’artère de la démocratie. Si, à la sortie de la pandémie, le cœur des riches cesse à nouveau de battre, battons les urnes et le pavé !

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