La ville comme symbiose (3/6) - Pour un Haussmann végétal !

Comment atterrir ? La Covid a brutalement ramené à la réalité nos modes de vie détachés du territoire et de ses contraintes. Comment imaginer le Grand Paris en «symbiose» avec sa région ? Et si le végétal faisait partie de la solution ? Poumon vert, cité jardin ou forêt urbaine, une volonté politique forte pourrait-elle mener à bien un tel projet d'haussmannisation végétale ?

La symbiose, le vivre ensemble peut-il s’étendre au territoire ? Après l’examen “rapide” du territoire francilien, de sa géographie (partie 1) et de ses fragilités (partie 2), esquissons ici une première proposition. Le monde hors-sol, détaché du territoire et de ses contraintes, proposées par les urbanistes depuis 60 ans pour l’agglomération parisienne, commence à poser plus de problèmes qu’il n’en résout : les pollutions produites, la vulnérabilité aux crues, au réchauffement et aux pénuries alimentaires ne se résoudra pas par plus de techniques.
Posons ici l’hypothèse d’une reconnexion du territoire au végétal et à l’environnement.

Espaces Ouverts Grand Paris © fair Espaces Ouverts Grand Paris © fair

Il ne s’agit plus de considérer la nature comme une manne inépuisable et exploitable à merci, mais plutôt de penser la ville comme un écosystème, de penser l’équilibre naturel, la santé de l’environnement comme des alliés, susceptibles de coopérer, de former des symbioses avec la population… La végétation en ville a longtemps été perçue uniquement comme un agrément du cadre de vie, un paysage urbain. La notion d’ « espace vert » exprime une perception grossière d’une réalité complexe aux bénéfices multiples. Elle pourrait recouvrir une multitude d’espaces, non seulement les jardins et les parcs mais aussi les friches, les bordures de routes et de rivières… Le territoire urbain a besoin d’inverser le processus de l’artificialisation, nous pourrions par exemple imaginer une reconquête de la campagne sur la ville, à l’opposé de l’étalement urbain : l’étalement rural (que nous avons déjà théorisé ici). Ce nouvel agencement se matérialiserait par la production de « boulevards » de nature reconnectant l’espace urbain à son arrière-pays. A la manière des boulevards Haussmanniens, ces boulevards éco-systémiques ne seront pas construits en un jour (les travaux d’Haussmann durèrent plus de 17 ans) mais comme les travaux d’Haussmann, ils devraient résulter d’une volonté forte, à laquelle s’ajouteraient une mobilisation citoyenne et politique pour transformer la ville. (Il serait plus juste de parler des travaux d’Alphand, et non d’Haussmann. C’est à l’ingénieur Adolphe Alphand que Paris doit ses quelques respirations végétales de la fin du XIXe siècle).
Nous savons que ces boulevards ne résoudraient pas tous les maux de la ville, mais ils permettraient une forme de rééquilibre, de bonne gestion du vivant, en pensant la ville à la manière de jardiniers et non plus de technocrates. Ces boulevards (ou couloirs de nature, coulée verte, corridors écologiques) apporteraient cinq bénéfices principaux à la ville : en premier lieu, la production de fraîcheur indispensable pour le climat à venir, la réduction des pollutions, le soutien de la biodiversité, la régulation des systèmes hydraulique et la production alimentaire.
La carte des espaces ouverts montre les villes et les quartiers les plus denses de l’agglomération. La plupart des communes du Grand Paris disposent de moins de 30% d’espaces ouverts. Paris est une des capitales les plus denses d’Europe avec 5,8m² d’espaces verts par habitant, Aubervilliers ne dispose que de 1,42m² par habitant... L’OMS préconise au moins 12m² d’espaces verts publics par habitant.
Si nous associons cette carte avec celles des zones inondables, des pollutions et du bruit, nous pouvons définir les lieux où ces corridors sont devenus une urgence.

Fragilités du Grand Paris © fair Fragilités du Grand Paris © fair

Les boulevards d’étalement rural pourraient se construire de manière syntagmatique, comme des continuités, des rhizomes, sans hiérarchie. Le nouvel écosystème urbain serait affaire de relations, d’interrelations, de connexions au travers de toutes les unités constitutives du monde vivant (flore et faune, champignons, etc.), et leurs différents niveaux d’organisation.
En partant des forêts franciliennes, des arbres remarquables, des espaces protégés, l’étalement favoriserait les continuités écologiques existantes en les préservant et les valorisant et en développant des continuités potentielles permettant à la faune et à la flore de coloniser ou reconquérir le territoire. La continuité entre les espaces végétalisés, au niveau du sol et de la canopée crée un corridor, un réseau permettant à la faune locale d’accroître son territoire et rendant plus perméable la frontière entre la ville et les sites naturels périphériques. Ces corridors peuvent être des bosquets, des haies bocagères, des bandes herbacées, des jardins particuliers, des toitures plantées, des mares, des fossés ou encore des passages artificiels pour franchir des axes routiers. Ils pourraient prendre la place des axes routiers eux-mêmes, à l’instar des voies sur berge. La suppression du périphérique par exemple permettrait de récupérer 240 hectares de terre sur 35km. Les boulevards végétaux pourraient aussi envahir les rues secondaires et les impasses, se développer dans les cours d’écoles et de crèches, relier les parcs, les jardins ouvriers, remplacer les places de stationnement, embellir les trottoirs, les retraits de façade.
Certes la ville de Paris a mis en place les « permis de végétaliser » mais ce programme est loin d’être suffisamment ambitieux, il ne concerne que les pieds d’arbres, et quelques jardinières. Il devrait s’étendre sur l’ensemble de l’agglomération et donner l’occasion à chacun·e de multiplier les plantations, de dépaver les rues pour planter en pleine terre, de construire des jardins verticaux ou aériens, en échafaudages le long d’un mur pignon, sur les corniches et sur les toitures terrasses… De plus ces jardins ne devraient pas être isolés mais chercher à intégrer une des mailles de la trame écologique, ou des réseaux des corridors biologiques créés par les boulevards de nature. Une zone isolée, un milieu coupé de son écosystème ne peut être colonisé naturellement par la faune, la flore et les champignons.
A la manière des Green Guérillas de New York, la construction et la gestion de ces nouveaux boulevards d’étalement rural pourraient être gérés par des citoyens volontaires, des associations et des riverains. Depuis 1973, le mouvement Green Guérillas est devenu une référence mondiale dans la gestion communautaire, écologique et pédagogique et compte des milliers de membres. Les Community Gardens de Londres ou R-Urban à Gennevilliers associent l’agriculture urbaine et la pratique du recyclage. Ils développent des activités récréatives et pédagogiques pour les enfants et les habitant·e·s du quartier. Les associations et les collectifs investis dans la sauvegarde de la biodiversité sont nombreux en Île-de-France. Ils recensent et étudient la biodiversité, l’assistent parfois avec l’installation d’hôtels à insectes, de crapauducs et de crapaudromes, de tunnels à hérissons…
La production alimentaire, le maraîchage suivant les principes de l’agroécologie et de la permaculture pourrait être une des premières fonctions de ces nouveaux boulevards maraîchers : cette fonction permettrait de favoriser la résilience alimentaire, le développement de circuits courts et l’alimentation biologique. Les techniques de culture en permaculture sont à la fois très productives et créatrices d’emplois, elles sont respectueuses des équilibres écologiques, elles limitent le recours aux pesticides, aux intrants chimiques, aux serres chauffées, organisent des productions mixtes au niveau des parcelles, des rotations longues et un travail des sols sans retournement. Des quartiers entiers se transformeraient en vergers, plantés uniquement d’arbres fruitiers dans les parcs et le long des voies…
La consommation de produits agricoles de proximité et de saison est une source importante d’économie d’énergie et de ressources : les produits peuvent être récoltés par les riverains mêmes au sein de jardins ouvriers, jardins partagés, jardins familiaux. Chaque famille francilienne devrait pouvoir disposer de terres. Leurs productions seraient complétées par des maraîchers de proximité, soit vendues au bord des terrains, soit distribuées par une flotte de véhicules légers, ne nécessitant pas d’infrastructure de transport ou logistique lourde, ni d’entrepôts, de camions réfrigérés, d’hypermarchés climatisés et éclairés en permanence où l’on n’accède qu’en voiture…
De plus, ces boulevards maraîchers ne seraient pas uniquement une source de production alimentaire mais aussi de fourniture de matériaux pour la construction et la rénovation (bois d’œuvre, isolants végétaux), de la fabrication de textiles (fibres végétales ou laines animales) et de production d’énergie issue de la biomasse sous toutes ses formes : solide, liquide ou gazeuse...
Les boulevards d’étalement rural intégreraient aussi la gestion hydraulique de l’agglomération. Aujourd’hui, les eaux pluviales parisiennes sont renvoyées à l’égout, canalisées avec les eaux usées dans un égout unitaire sans possibilité de s’infiltrer. Les corridors favoriseraient une gestion des eaux pluviales plus proche du cycle naturel de l’eau, avec des zones de rétention, de réutilisation, d’infiltration et de traitement des charges polluantes. Ponctuellement des noues plantées, talwegs, fossés pourraient être mis en place pour acheminer les eaux pluviales à la place des canalisations en béton imperméable des milieux urbains, ils permettraient de stabiliser et de filtrer les eaux de ruissellement à l’intérieur des quartiers. Ces fossés pourraient être intégrés à l’aménagement urbain le long des rues et des parcelles de stationnement et ainsi contribuer à l’aspect esthétique d’un site. Ils formeraient une série de bassins tampons paysagers, d’étangs dimensionnés pour des pluies décennales, ces bassins deviendraient alors une composante du paysage urbain pour les espaces de loisir et pour l’habitat d’espèces animales.
Les eaux usées pourraient aussi y être traitées par des systèmes de filtres plantés (phytoépuration) permettant un recyclage local de l’eau et réduisant les longs réseaux d’assainissement qui aujourd’hui canalisent les eaux usées vers une des quatre usines de traitement d’eau de l’agglomération. Le biologiste John Todd a mis au point dans les années 50 un système de filtres plantés pouvant être construit en zone urbaine : la Living Machine. Prenant la forme d’une simple serre botanique, le filtre ne dégage pas d’odeur et peut épurer localement les eaux d’un quartier entier. La phytoépuration est née en s’inspirant des zones humides et en remplaçant les procédés physico-chimiques d’assainissements industriels par un mode d’épuration naturel proche des écosystèmes. Ces systèmes sont économes en énergie, en infrastructure et en maintenance. Comme les noues végétalisées, les filtres plantés participent à la biodiversité du site, ils constituent l’habitat d’une riche diversité.
Corridors de fraîcheur, les boulevards auraient une fonction microclimatique : leur végétation fournirait de l’ombrage, rafraîchirait, absorberait le CO2 et la pollution de l’air…
Les plantes, les arbres et les surfaces plantées régulent la température, absorbent l’énergie solaire en été, apportent de l’humidité, de l’ombre et rafraîchissent les rues. La végétation contribue à atténuer le bruit, elle filtre la pollution, produit de l’oxygène et absorbe le dioxyde de carbone. Un couvert urbain boisé, relativement petit (28 ha) peut potentiellement retirer une demi-tonne de particules polluantes de l’atmosphère locale, sur une période maximale d’une saison de croissance. Selon une étude anglaise, un platane situé en plein cœur de Londres peut capturer jusqu’à 2 936 grammes de particules en suspension, soit 212 mg/m² de feuillage.
Corridors écologiques enfin, les boulevards s’enrichiraient de biodiversité, par la multiplication des essences et des espèces, la construction d’une complexité permettant, en s’inspirant des forêts, de renforcer leur équilibre sanitaire. Un écosystème sain demande très peu d’interventions. Pour le protéger, il est préférable d’y intervenir au minimum pour maintenir le système en équilibre et le laisser se stabiliser et se réguler par lui-même. La variété des supports, des habitats, des niches écologiques, des systèmes refuges, de nichoirs, ou de garde-manger diversifient les espèces potentiellement présentes. Les ensembles bâtis pourraient aussi être colonisés en offrant de nombreux micro-habitats, (clôtures, mobilier urbain, abris-bus, bancs publics, lampadaires, piles de ponts) ou servir de supports physiques à des plantes spécifiques qui elles-mêmes abriteraient et alimenteraient d’autres espèces, insectes et oiseaux dans leurs feuillages.

Premiers pas vers une symbiose, ces boulevards agro-écologiques ne répondent pas à tous les problèmes de la métropole. Ils apportent des bienfaits mais semblent être à rebours des politiques de densification et de bétonisation qui sévissent actuellement dans le Grand Paris. Chaque friche, chaque nouvelle gare du super-métro y est une occasion offerte aux aménageurs et aux promoteurs immobiliers de construire logements et bureaux avec une préoccupation minime pour l’environnement et la santé de la ville. Les solutions aux maux de la métropole ne sont sans doute pas uniquement du ressort des urbanistes, nous le verrons dans la suite de notre étude. Pour changer la ville, ne faut-il pas changer la société ?

Haussmann végétal - Grand Paris © fair Haussmann végétal - Grand Paris © fair

 

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