Sobriété, résilience et abondance: vers une gestion vertueuse des ressources...

Le MIPIM, Marché international de l'immobilier, ferme ses portes. À rebours sur les enjeux de la planète, ce salon rassemble chaque année des milliers de promoteurs promettant aux métropoles de poursuivre l’ébriété énergétique et la consommation sans limite des ressources naturelles. Comment décoloniser cet imaginaire ? Comment organiser de manière vertueuse les ressources du Grand Paris ?

Il y a 10 000 ans un chasseur-cueilleur subsistait avec seulement 5 000 calories par jour, aujourd’hui un habitant d’Île-de-France dépense en moyenne l’équivalent de 59 000 kilocalories par jour, en comptant toutes les consommations énergétiques de chauffage, réseaux, déplacements motorisés et autres systèmes… L’énergie n’est pas la seule ressource que nous usons au-delà de nos besoins réels : l’eau, les matières premières, les sols, les aliments font l’objet de consommations intenses et de pertes immenses. Chaque jour en Île-de-France sont consommés en moyenne par habitants 377 litres d’eau, 46kg de matières premières et 69 kwh d’énergie finale. Par ailleurs, l’artificialisation des sols progresse en permanence avec 650 ha de terres agricoles et naturelles imperméabilisées chaque année à l’échelle régionale. Un francilien rejette en moyenne 14,3 tonnes de déchets par an dont seulement 0,7 tonnes sont recyclés.

Certaines de ces ressources ne sont pas renouvelables : une fois les sols imperméabilisés, son humus et son comportement biologique sont perdus pour plusieurs générations. De même l’utilisation de chaque goûte d’énergie fossile, de chaque watt d’énergie fissile est une étape irréversible vers l’épuisement de ces ressources. Aussi avons-nous brulé en 100 ans ce qui a été produit en 100 millions d'années ; les ressources en pétrole et en uranium pourraient disparaitre avant la fin de ce siècle.

Il n’est pourtant pas question d’économie de ressource dans la construction de la Métropole parisienne, au contraire, ses instances tablent sur un million d’habitants supplémentaires d’ici 2030, un million de véhicules électriques, 200 km et 72 gares de métro Express, 500 000 m² de data centers et autant de consommations énergétiques supplémentaires dont la puissance est estimée par RTE à 2 200 MW soit la bagatelle d’ 1,5 EPR supplémentaire.

Notre société a fait de la consommation des ressources, une allégorie du bonheur. L’acte d’acquérir, d’acheter, de consommer a été largement idéalisé. Dans l’ébriété énergétique du XXe siècle, la consommation est devenue désir, plaisir, puissance, confort… Au contraire, le mot frugalité fait écho à la faim, au manque, et pire encore le mot décroissance résonne comme décadence, déclin. Au-delà des besoins de se loger ou de se déplacer, la maison individuelle, l’automobile, la tour de bureaux répondent à des désirs irrationnels qu’il faudrait analyser plus longuement. Les dizaines d’écrans qui nous entourent (6 en moyenne par foyer et ceux dans le métro, dans les rues...), les milliers de kilomètres parcourus en avion, la profusion de marchandises de nos supermarchés témoignent peut-être de notre folie consumériste. La simplicité avec laquelle nous ouvrons un robinet, réchauffons un plat préparé ou allumons une lumière nous ont fait oublier la provenance de ces ressources. D’où viennent l’eau que nous buvons, l’énergie que nous dépensons ? D’où provient la matière dont est fait l’écran (ou la feuille papier) sur lequel vous lisez ces lignes et comment a été produite l’énergie qui l’alimente ? Plus largement comment prendre soin de nos ressources ? Quelles sont les ressources naturelles franciliennes ? Comment organiser une gestion vertueuse de ces ressources et rendre ce territoire résilient ? Les problématiques de l’eau, de l’énergie, des matières premières sont proches : elles s’inscrivent aujourd’hui dans un cercle vicieux ou plutôt un processus linéaire qui commence par le prélèvement, la surexploitation et l’épuisement parfois des ressources, se poursuit par leur distribution à grande échelle, leur surconsommation, pour finir par leur dégradation en déchet et en pollution. Cette linéarisation nous conduit littéralement à l’impasse, elle nous appauvrit en ressources d’une part et dégrade les écosystèmes. Comment en finir avec ces impasses, nous ouvrir d'autres horizons, de nouveaux modes de vie, et une organisation des ressources naturelles durables, non polluantes, renouvelables, alternatives..? Comment mettre en place ce que le rapport Brundtland appelait il y a 31 ans, un développement durable, « un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » ?

Le modèle linéaire est fragile : par la centralisation et la concentration des ressources comme le marché de Rungis, ou les quelques usines d’eau potable (trois pour eaux de Paris, trois autres pour le Sedif ), la Métropole n’aurait que trois jours de réserves alimentaires et deux jours de réserve d’eau potable. Une grève des transports routiers pourrait facilement affamer la capitale. La distance moyenne parcourue par les produits alimentaires et agricoles est passée de 200 km à la fin du XIXème siècle à 660 km aujourd’hui.

La technologie centralisée du nucléaire, dont dépend 76% de la production électrique, pose également des problèmes d’adaptation et d’évolution dans le contexte de vieillissement des centrales, de risque d’accident et de foisonnement des déchets.

En Île-de-France et malgré un réseau ferroviaire bien développé, les déplacements et le transport de marchandises dépendent pour 96% des ressources pétrolières. Les 16 millions de voitures et 400.000 tonnes de marchandises transportées quotidiennement sont sous la coupe des approvisionnements en pétrole. Hors la quasi-totalité du pétrole passe par un seul oléoduc traversant la Région et faisant la jonction entre le port du Havre et la raffinerie de Grandpuits. Une interruption dans les quatre canalisations qui constituent ce pipeline rendrait la Région immobile.

Par ailleurs, la vulnérabilité de l’approvisionnement en ressources concerne en priorité les populations fragiles économiquement. L’Île-de-France est la région française la plus riche, mais aussi la plus inégalitaire de France. Plus de 400 000 personnes sont sous alimentées ou en situation d’insécurité alimentaire et 360 300 ménages franciliens (7,5 % des ménages) en situation de précarité énergétique. Leur situation est assujettie à la vétusté thermique de nombreux logements et la hausse du coût de l’énergie. En Île-de-France, un logement sur quatre est énergivore (1 100 000 logements).

À l’autre extrémité de cette impasse, la production énergétique est source de pollutions : Aucune énergie n’a autant dégradé l’environnement que les énergies fossiles et nucléaires, qu’elles soient localisées autours des sites d’émission, comme les particules fines rejetées par les moteurs diésels ou qu’elles ravagent des territoires plus vastes sous l’effet des pluies acides ou de la radioactivité... De plus, le chauffage et la combustion d'énergies fossiles, l'activité industrielle et les transports émettent les gaz à effet de serre sources du bouleversement climatique de la planète. Les sites radioactifs de Tchernobyl et de Fukushima et l’ensemble des déchets nucléaires des centrales qui ont fonctionné 40 à 50 ans sont légués aux générations à venir pour environ 100 000 ans.

La consommation et le traitement de l’eau connaissent le même écueil. La consommation moyenne des franciliens est de 173 litres par jour. Les industries papetières, de textile, d’automobile, d’engrais, de raffinage de pétrole et l’agriculture dépensent aussi de grandes quantités d’eau. Tous usages confondus, la moyenne passe à 377 litres par habitant. Cela représente presque un quart des ressources reçues sous forme d’eau de pluie sur ce territoire. De plus, il existe des décalages importants entre les périodes de précipitations, de recharge des nappes phréatique et les périodes de fortes consommations comme en été, pendant les périodes de sécheresse.

À la sortie du processus, ce sont 3 millions de m3 d'eaux usées et d'eaux de pluie collectées dans les milliers de kilomètres d’égouts pour être traitées chaque jour dans l'une des quatre usines d'épuration du SIAAP (Achères, Valenton, Noisy-le-Grand et Colombes). Là encore les sites de traitement sont centralisés. Les procédés d'assainissements utilisent des moyens physiques et chimiques pour traiter les eaux et éliminer les germes pathogènes. Ces procédés sont non seulement coûteux, énergivores et parfois polluants, ils produisent à leur tour des sous-produits : déchets grossiers, sables et boues devant être dépolluées, décantées, stabilisées et traitées…

Sobriété

Réduire la consommation de ressources revient à penser les ressources sous forme de consommations évitées et donc de ressources préservées, tout comme le scénario Négawatt dans le domaine de l’énergie et le scénario Afterres2050 pour l’agriculture. Il s’agit pour cela, non pas de partir des ressources disponibles, mais de réfléchir très concrètement à nos besoins, de comprendre d’abord comment nous pouvons les diminuer, puis comment nous pouvons y répondre avec le moins possible de pertes et enfin choisir les sources, les provenances les moins pénalisantes pour l’environnement et les plus abondantes sur le long terme. Résumé en trois mots, selon la formule de Négawatt, cela donne : sobriété, efficacité et renouvelable.

La question de la sobriété nous amène à nous interroger avant tout l’importance réelle ou supposée des besoins et sur les priorités que nous pouvons établir entre eux :

Une sobriété dimensionnelle pourrait s’appliquer par exemple à l’extension des villes, et l’étalement urbain. Est-il possible de faire avec les terrains déjà urbanisés sans étendre les villes, ni créer d’équipements inutilement imposants (centres commerciaux, gratte-ciel…) et impactants sur les ressources, sur l’usage des sols, des matériaux de construction, l’énergie, les charges de fonctionnement…

La sobriété coopérative nous aide à réfléchir à la mutualisation des équipements, des moyens de transport, à la mixité, la flexibilité des bâtiments mais aussi des territoires, des zones d’aménagements rénovées ou requalifiées.

La sobriété d’usage interroge l’adéquation entre les besoins et l’utilisation des ressources, l’utilisation d’eau potable pour les chasses d’eau, l’abondance d’éclairage public dans certains lieux ou bien la nécessité de faire fonctionner des escalators en permanence.

Le second paramètre du scénario Négawatt est l’efficacité, il s’agit d’utiliser le moins de ressources possibles pour répondre à un besoin (déjà réduit préalablement par le principe de sobriété)

Une campagne intensive d’isolation des logements et des bureaux (43% de la dépense énergétique) rendrait les bâtiments plus efficaces énergétiquement. Il s’agit aussi de réduire les pertes en lignes, les fuites sur les réseaux, d’améliorer le rendement des équipements…  

Plus globalement, ce que l’on appelle la ville des courtes distances pose un regard holistique pour penser un territoire à faible consommation de ressources. Il s’agit en premier lieu d’en finir avec l’étalement urbain. Nous avons déjà longuement écrit sur ce sujet dans un post précédent. La Métropole parisienne doit en finir avec l’urbanisation qui s’étend sans réserve, consommatrice d’espace, de temps de transport, d’énergie, d’infrastructures routières, d’autoroutes, de rocades, de giratoires, d’équipements et de stationnements surdimensionnés. La voirie occupe aujourd’hui 70% des espaces publics. La superficie nécessaire à un simple échangeur d’autoroute est l’équivalent d’un village entier, ou d’un quartier d’une trentaine d’îlots urbains soit environ 5 000 habitants. Les quartiers périurbains et notamment ceux de la grande couronne sont 3 à 4 fois plus consommateurs d’énergie que les quartiers denses, leurs infrastructures excluent les modes de transport économes et doux, et favorise largement la voiture, même sur de courtes distances. Aujourd’hui 50% des déplacements automobile font moins de 3km, alors qu’un déplacement piéton est plus rapide sur une distance de 450m, la bicyclette est plus avantageuse sur 4,5km et de même pour les transports en commun sur 10km.

La densité est aussi une bonne solution pour limiter les infrastructures, les réseaux, les longueurs de canalisation, de câblage, le nombre d’équipements collectifs (écoles, commerces…), permettre une gestion collective de l'énergie (réseau de chaleur urbain) et économiser les ressources. Les infrastructures urbaines (routes réseaux d’adduction d’eau, d’énergie, d’assainissement…) sont coûteuses. Limiter la taille de la ville permet ainsi d’économiser de nouvelles infrastructures et de garder des distances raisonnables entre les équipements, les services et les bassins d’emplois existants.

La taille de Paris et son extension progressive a longtemps été limitée par les moyens de communications et de transports. Déjà pour Platon, dans une ville idéale, chaque habitant devait être à la portée de voie d’un orateur. Les villes sont longtemps restées denses pour faciliter les déplacements, la diffusion d’informations et l’alerte donnée par le tambour, le beffroi, le tocsin… Les nouvelles technologies et les déplacements motorisés ont permis d’étendre nos villes à l’infini et de les rendre d’une infinie tristesse. Les terres consommées durant les dernières décennies par les zones industrielles, les lotissements pavillonnaires, les grandes surfaces commerciales restent largement sous-utilisées. Il y a une véritable nécessité à requalifier certains quartiers périurbains, à reconstruire la ville sur elle-même pour conserver des territoires agricoles, pour ne pas artificialiser, imperméabiliser des sites nouveaux.

Une ville dite « des courtes distances » est pensée avec le vélo, la marche à pied, un jeu de relations recherché pour redonner une échelle à la ville. Il s’agit de redessiner la ville en marcheur, de réduire les distances à parcourir pour favoriser la marche à pied, le vélo et les transports en commun, programmer les activités urbaines en fonction des durées de marche à pied, de travailler sur les distances, les proximités, en cercles ou en étoile. À moins de 10 minutes de marche (500 à 800m), on trouvera les arrêts de transports publics, les gares, les commerces de proximité, café, crèche, petite école, pharmacie, médecin, agence bancaire, parc, espace vert et jardins familiaux, lieu de rassemblement et de culte, à moins de 20minutes de marche (800 à 1,5km) bureau, administration, services publics, poste, collège, cinéma, marché, équipement sportif, piscine, centre de soin, etc. Chaque quartier pourrait ainsi regrouper toutes les ressources et les activités, il serait possible d’y naître, grandir, vivre, étudier, rencontrer, travailler, se déplacer, faire ses courses, se faire soigner, se divertir, etc.

Depuis 70 ans, l’urbanisme est pensé suivant un principe simpliste de zoning monofonctionnel. Les zones urbaines séparent et ségréguent les fonctions et les usages urbains en zones de logements dortoirs, zones d’activités, zones commerciales, zones industrielles… D’une part ces zones sont sur-consommatrices de sol, d'énergies et de matériaux non renouvelables et amplifient les pollutions. D’autre part le morcellement des quartiers en une morphologie d'archipels dilue progressivement la société comme un système s’autodétruit. Le sens de solidarité collective disparait dans l’autisme de longues séries pavillonnaires monocordes, de lotissements en grappe. Ces quartiers résultants de la spéculation foncière et du commerce de terrains à bon marché éloignés des centres-villes, contraignent la ville à s’emmêler de routes, de rocades, de longues infrastructures, coûteuses en investissement, en entretien, et en usage des sols.

Contrairement aux règlements d’urbanisme des villes de petite et grande couronne, la ville de Paris n’a principalement qu’une seule grande zone urbaine générale avec une règlementation unique. Etendre cette zone urbaine générale à l’ensemble de la Métropole bouleverserait son fonctionnement morcelé. Il s’agit de construire des ponts, des lieux d’échanges, de croisements, d’hybridations. Les biologistes nous enseignent que la diversification des formes des individus et des espèces biologiques est indispensable à la vie.

La complexité et la diversité mesurent la capacité d'autoconservation et d'adaptation des écosystèmes, un écosystème qui ne conserve pas cette complexité est fragilisé et est menacé par tout changement contextuel.

Au lieu de s’étendre en zones spécialisées mono-culturelles et monofonctionnelles, la Métropole doit essayer de se densifier intelligemment et de diversifier ses activités économiques et sociales, de mélanger ses fonctions dans une économie complexe et diversifiée. La densité n’est pas le seul paramètre d’une ville des courtes distances : il ne suffit pas de sur-urbaniser un territoire pour en faire une ville agréable. Certes la densité apporte la proximité des services, des emplois et des transports, mais la densité doit être pensée, elle doit former une composition agréable du bâti, et se conjuguer avec un cadre verdoyant, aéré, limiter les vis-à-vis, et faire apparaitre des moments d’intensité urbaine, des jeux de croisements, d’interactions, d’échanges, des opportunités de rencontres et d’informations, d’ambiances…

La densité ne se programme pas sur des plans homogènes, mais fonctionne en variations de compacité, concentrations ponctuelles, de nœuds centripètes, de convivialité et de mixité tant dans les usages que dans sa population.

Peut-être s’agit-il de sortir d’une logique industrielle, une logique fonctionnelle de fabrication de la ville et de l’aménagement du territoire. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la qualité urbaine tout comme les produits manufacturés diminuent en qualité. Depuis trente ans se construit une économie du low-cost et du jetable, de l’obsolescence programmée : meubles, vêtements, bâtiments, appareils électroniques entrent en désuétude à chaque nouvelle saison, victimes de la futilité des modes. En 2015, la ville de Paris avait remplacé 2 000 abribus qui étaient en bon état, aujourd’hui se sont 15 000 Vélibs et 1 200 stations qui connaissent le même sort.

Les préoccupations de la société, la politique, l’investissement économique sont de plus en plus dictés par le court terme, la satisfaction rapide des besoins, la spéculation et la rentabilité financière, l’intérêt immédiat, l’obsession de croissance, la course face à la concurrence.

Le court-termisme en urbanisme est symptomatique de la « grande accélération » observée par les théoricien de l'Anthropocène Will Stephen, P. J. Crutzen et John Mc Neill, au travers des indicateurs d'activités et de pollutions humaines qui montrent, depuis la seconde moitié du XXe siècle, la généralisation des problèmes environnementaux et sociétaux.

Le territoire urbain résulte pourtant d’une longue et lente évolution, pensée en termes de durée. Les villes ont besoin de temps pour se former, se tisser. Elles se sont toujours construites avec lenteur, dans des durées qui dépassent largement l’échelle d’une vie humaine. Il nous faut réfléchir à l’avenir et privilégier le long terme, la durée et la robustesse des matériaux comme le fait par exemple l’architecte Gille Perraudin qui construit en pierre, en chêne et isole ses bâtiments avec du liège.

Une prise de conscience est nécessaire. L’eau plus que l’énergie est peut-être l’élément dont nous sommes le plus sensibles à la pollution et à la pénurie. L’eau douce est une ressource naturelle rare (0.3% de l’hydrosphère), essentielle à la vie. La sobriété consiste aussi dans la préservation des sources d’eau, la réduction de l’imperméabilisation des sols et la protection des zones humides, rivières et lits inondables, marais, nappes phréatiques, etc. pour garantir la qualité et réduire le coût des traitements.

La question de l’eau pose aussi des problèmes de territoire, elle s’écoule et se partage, seulement lorsqu’elle traverse un site, sa quantité et sa qualité ne devraient pas être affaiblies, les eaux coulant en aval ne devraient pas être plus polluées que celles arrivant en amont.

La question du partage et de l’autonomie se pose pour chacune des ressources. L’Île-de-France reçoit suffisamment d’eau pour répondre à ses besoins mais la Région pourrait-elle être autosuffisante en énergie ? En matière première ? En production agricole ?...

La dépendance envers un territoire extérieur est une faiblesse et l’autonomie serait un paramètre supplémentaire vers la mise en place d’une résilience urbaine. Sur la question de l’eau, le territoire de Los Angeles est un contrexemple notoire, il consomme dix fois plus de ressources qu’il n’en reçoit (305mm par an) et monopolise pour cela l’eau provenant d’une douzaine d’Etats de l’ouest américain.

Sur les questions énergétiques et alimentaires, la Région francilienne n’est pas plus vertueuse, elle importe 89% de l’énergie qu’elle consomme. Si l’Île-de-France est autosuffisante en céréales et en salades, elle ne produit que 15% des fruits et légumes consommés. Pour les fruits, il nous faudrait par exemple multiplier par cinq les surfaces en verger.

Le phénomène de métropolisation du territoire est la base d’un énorme déséquilibre. La Métropole aspire les ressources vers l’impasse que nous venons de décrire. Malgré la réduction des besoins au travers de la sobriété, de l’efficacité, la faible consommation de ressources et les courtes distances, est-il envisageable de rendre ce territoire entièrement autonome en ressource? S’il est nécessaire de rééquilibrer la gestion des ressources, ne faut-il pas construire des schémas de coopération, de complémentarité et de solidarité entre territoires ? 

L’Île-de-France est autosuffisante en salades (c'est déjà ça !) L’Île-de-France est autosuffisante en salades (c'est déjà ça !)

 

Capter et stocker les ressources

Les cours d’eau, les rivières, les fleuves furent les premières voies de transport. Le peuplement de l’Île-de-France est lié à la présence de la Seine, de la Marne, de  l'Oise et des centaines de rivières, de rus et rigoles, la Bièvre, l’Ourcq, le Loing, etc. qui parcourent le territoire et offrent une source abondante pour l’irrigation agricole et l’industrie, et des vallées riches en nutriments pour l’agriculture.

Le développement urbain et la croissance des surfaces imperméabilisées représentent un facteur de déséquilibre pour l’hydrologie d’un territoire, réduisant la recharge des nappes d’eau douce et provoquant des risques de crue en aval du bassin versant. L’urbanisation accélère le cycle de l’eau : les précipitations s'écoulent beaucoup plus rapidement vers la mer et ne sont pas retenues par les écosystèmes, les milieux naturels des zones humides, alors incapables d’agir et de les épurer. L’eau potable disparait et devient progressivement plus difficile et plus coûteuse à rendre comestible. L’eau distribuée est généralement une eau traitée et désinfectée par superchloration.

Une stratégie résiliente pour la Métropole consiste à capter les ressources, nos propres ressources et non celles des voisins. 

À Paris et en petite couronne, les eaux pluviales sont renvoyées à l’égout, canalisées avec les eaux usées dans un égout unitaire sans possibilité de s’infiltrer. Il est indispensable de concevoir une gestion des eaux pluviales plus proche du cycle naturel de l’eau, qui favorise les écoulements en surface, les rétentions, la réutilisation, l’infiltration, l’abaissement des charges polluantes et diminuer les vitesses d’écoulement, avant de les restituer au milieu naturel.  

Pour éviter les longs réseaux d’assainissement vers les quatre usines de traitement d’eau, et éventuellement permettre un recyclage local de l’eau, des systèmes de traitement naturel par phytoépuration pourraient être implantés localement. Le biologiste John Todd a mis au point dans les années 50 un système de filtre planté pouvant être construit en zone urbaine : la Living Machine. Prenant la forme d’une simple serre botanique, le filtre ne dégage pas d’odeur et peut épurer localement les eaux d’un quartier entier.

Capter et stocker l’énergie est une des règles fondamentales du vivant. Pour passer l’hiver, les arbres stockent de l’énergie dans leurs troncs et leurs racines, de même les marmottes conservent l’énergie dans leur couche de graisse. Les principes de la permaculture nous apprennent que la captation d’énergie devrait se faire en priorité par les plantes, avant d’avoir recours aux énergies renouvelables thermique et mécanique, et en dernier lieu par des systèmes de production électrique renouvelable.

Le meilleur panneau solaire ce sont les plantes. L’agriculture n’est pas uniquement une source de production alimentaire mais aussi de fourniture de matériaux pour la construction et la rénovation (bois d’œuvre, isolants végétaux), de textile (fibres végétales ou laine animale) et de production d’énergie issue de la biomasse sous toutes ses formes, solide, liquide ou gazeuse.

S’il faut multiplier par cinq les surfaces en verger en Ile-de-France, pourquoi ne pas planter uniquement des arbres fruitiers en villes, dans les parcs et le long des voies ? Noyers ou châtaigniers par exemple nous fourniraient à l’automne directement l’énergie solaire captée par les feuilles pendant l’été, dans les fruits et les noix.

Contrairement à d’autres métropoles, la région francilienne est dotée d'un très riche potentiel agronomique. La qualité des terres du bassin parisien constitue un atout, qui a nourrit pendant des siècles les habitants de la Région. La proximité du marché urbain (La ceinture maraîchère de Paris se situait alors à moins de 10 kilomètres du marché des Halles) encourageait les maraîchers à travailler ce sol et l’amender avec les rejets organiques de la ville. En 40 ans, les 2/3 des exploitations agricoles ont disparu, mais près de la moitié de la surface d’Île-de-France est encore consacrée à l’agriculture. Cependant 90% de la surface agricole utile est dédiée aux grandes cultures spécialisées dans la production de céréales et oléagineux (blé, orge, colza, betterave), tournées vers l’exportation. Moins de 1% de la surface (3 650 ha) est dédiée à la production maraîchère.

Une étude conduite par Juliette Anglade de l’INRA, démontre qu’il est possible de nourrir 12 millions d’habitants en légumes produits en agriculture biologique sur la base de 160 000 à 205 000 ha, soit environ 35% de la surface agricole utile.

Les travaux de la ferme du Bec Hellouin ont montré que de petites surfaces agricoles cultivées suivant les techniques permaculturelles, suffisent pour produire des ressources abondantes et créer des emplois. Ces techniques sont respectueuses des équilibres écologiques, elles limitent le recours aux pesticides et aux intrants chimiques, organisent des productions mixtes au niveau des parcelles, des rotations longues et un travail des sols sans retournement. De plus, la consommation de produits agricoles de proximité et de saison est une source importante d’économie d’énergie et de ressources : pas de chauffage des serres, pas d’intrants chimiques, ni de pesticides, moins de carburants pour la distribution grâce aux circuits cours, moins d’entrepôts et moins de camions réfrigérés, moins d’hypermarchés climatisés et éclairés en permanence où l’on n’accède qu’en voiture…

Le soleil est une source d'énergie propre, gratuite, inépuisable, il apporte sur terre plus de 10 000 fois les besoins énergétiques de l’ensemble de l’humanité. L’énergie solaire thermique peut être utilisée pour de petits réseaux de chaleur. Récupérée par des panneaux capteurs dans lesquelles passent des tubes remplis de fluide caloporteur, cette forme d'énergie permet principalement de produire de l'eau chaude sanitaire et de chauffer les bâtiments. La ville de Montreuil a eu pour projet de transformer un ancien château d’eau en "pile thermique". Du haut de ces 40 mètres, l’édifice de 1936 aurait été isolé et recouvert de 500m² de panneaux solaire, fonctionnant comme un "cumulus" urbain stockant l'énergie thermique d'origine solaire et la distribuant l'hiver pour les besoins en chauffage du quartier.

Le bois est aussi une ressource abondante en Île-de-France, 29% du territoire est recouvert de forêt. Son exploitation peut se faire à différentes échelles et le combustible bois peut prendre la forme de bûches, de plaquettes de bois, de sciure, de bois déchiqueté, de granulés (pellets…). Le premier avantage de cette forme d'énergie est qu'elle demeure sous forme de combustible et peut être utilisée au fur et à mesure des besoins (contrairement à l’énergie solaire). Ensuite, des équipements performants comme une chaudière bois à cogénération permettent des rendements en énergie très élevés (supérieurs à 90%).

Une part importante du scénario Négawatt pour 2050 se base sur la production de biogaz ou de bio-méthane. Le biogaz est identique au gaz issu des énergies fossiles mais celui-ci est produit à partir de déchets organiques fermentés, des déchets alimentaires, agricoles ou des boues d’épuration. La Métropole est prolifique en déchets organiques et ceux-ci sont déjà récupérés par des entreprises vertueuses comme la scop Moulinot Compost & Biogaz. Le bio-méthane peut répondre à l’ensemble des usages énergétiques : la mobilité (une centaine de bus roulent déjà au gaz naturel à Paris), la cuisson des aliments, le chauffage, et la production d'électricité. L’institut Négawatt en a fait l’une des ressources essentielles de son scénario car la France compte d’importantes capacités de stockage existantes et amorties. De même, l’Île-de-France disposerait d'une capacité de stockage souterrain de 6.7 Milliards de mètres cubes, soit un potentiel de 75 000 GWh de gaz naturel, dans le Vexin, le Mantois, et en Brie Champenoise.

Une transition vers plus d’énergies locales, renouvelables ou de récupération est déjà en cours. La  géothermie (sur les nappes de l’Albien et du Dogger) et de l’hydrothermie (rivières et canaux) ont des potentiels non-négligeables pour chauffer la Métropole. Il est souvent reproché aux énergies éoliennes et photovoltaïques leur intermittence, ou la variation de puissance dans leur production énergétique. Cette production est cependant prévisible en fonction de la météo, des saisons, des périodes diurnes et nocturnes. Ces énergies renouvelables sont produites suivant un rythme naturel. Loin d’être une contrainte, ce biorythme nous reconnecte à notre environnement. Comme les fruits et légumes de saison, le provisionnement en énergie renouvelable nous réintroduit dans les cycles des saisons : la faible énergie de l’hiver invite à l’hibernation.

La recherche de résilience, après l’eau et l’énergie, nous incite aussi à travailler avec des matériaux locaux. Nous avons, dans un post précédent, décrit l’école de Rosny-Sous-Bois construite en paille porteuse issu d’Ile-de-France. 5% de la production annuelle francilienne de paille, suffirait à isoler 500 groupes scolaires de 5 000m²

Le bois est aussi une ressource abondante en Île-de-France, mais l’exploitation des riches forêts franciliennes est essentiellement tournée vers l’exportation. Ainsi retrouve-t-on dans les magasins de bricolage de la Métropole des parquets fabriqués en Chine avec du chêne d’Ile-de-France. Les coûts énergétiques et les coûts sociaux de ce parcours absurde sont symptomatiques de nos systèmes d’approvisionnement aujourd’hui.  

Abondance 

Préserver nos ressources consiste dans un premier temps à réduire nos besoins, à organiser le territoire pour diminuer nos consommations d’énergie, limiter nos déplacements et gérer de manière sobre l’ensemble de nos ressources naturelles. Il s’agit ensuite de capter, stocker et d’utiliser des ressources locales pour construire une résilience territoriale. Le cycle de vie ou plutôt le parcours linéaire des ressources, de l’extraction jusqu’aux déchets, nous conduit aux impasses de la pollution et de l’épuisement des ressources. Il est nécessaire aujourd’hui de créer de véritables cycles, de fermer les circuits de l’eau, de l’azote, du phosphore, des déchets, de l’alimentation, de favoriser le recyclage, en bref, de fermer les cycles biogéochimiques.

Le caractère précieux des ressources naturelles devrait être pris en compte à chaque étape de l’aménagement de la Métropole. Il s’agirait d’identifier finement les impacts de chaque matériaux, de chaque technologie à travers une analyse du cycle de vie, qui intègre la totalité des conséquences de leur production et de leur utilisation sur l’environnement et les ressources naturelles, l’énergie embarquée (énergie grise) et utilisées du début à la fin, depuis l’extraction des matières premières, la production, les recyclages possibles à l’infini.

Rien ne se perd, tout se transforme comme le rappelle trois des huit « R » de Serge Latouche : Revaloriser, réutiliser, recycler. En cela, la Métropole peut être considérée comme un gigantesque gisement de ressources énergétiques et matérielles valorisables. La réutilisation, la réparation des produits comme du bâti est une source importante d’emplois, de récupérateur à brocanteur, de ferrailleur à rétameur. Déjà s’imaginent en Île-de-France des produits durables et réparables comme l’Increvable, un lave-linge prévu pour durer cinquante ans au minimum et conçu pour être réparé facilement.

L’expérience nous montre que la quantité de consommation de ressources, de bien et de service (le PIB) ne nous garantit pas une meilleure qualité de vie. Un lave-linge increvable comme une alimentation saine et produite localement nous permet de diminuer nos consommations (en quantité) tout en augmentant la qualité du service rendu. La sobriété nous permet d’inventer de nouvelles prospérités, une abondance nouvelle et frugale pour vivre mieux dans une Métropole plus riche en interactions sociales et frugale en consommation de ressources. La sobriété nous permet d’inventer un territoire apte à produire cette abondance frugale et à « léguer à nos descendants non pas des fardeaux et des coûts, mais des bienfaits et des rentes » selon la formule d’un des fondateurs de l’Institut Négawatt Bernard Chabot.

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