Nourrir Paris (2/2)

Le plan de relance affiche la volonté de « développer une alimentation saine et locale dans les cantines scolaires » et valorise « les jardins partagés et l’agriculture urbaine » tandis qu’en Île-de-France, 280 ha de terres agricoles à Gonesse et un ha de jardins ouvriers centenaires à Aubervilliers restent menacés. La cohérence entre politiques urbaines et alimentation est-elle vouée à l’échec ?

L’état des lieux que nous avons réalisé dans la première partie de cet article est celui de la part majoritaire de notre alimentation. Il montre un système établi, mais les alternatives ne manquent pas et pourraient à terme le dépasser. Nous avions évoqué dans un précédent article le supermarché coopératif de la Louve, modèle qui a significativement essaimé en Île-de-France (Les grains de sel à Paris XIII, les 400 coop à Paris XI, Coquelicoop à Fresnes, Dionycoop en Seine-Saint-Denis, ou la Caravane à Montreuil). Nous explorerons ici quelques alternatives à partir de l’autre bout de la chaîne, à partir de la terre. Pour ce faire, c’est l’association Terre de Liens qui sera notre guide avant que nous traversions la frontière Belge en présentant un projet territorial en place et inspirant à Liège.

La Métropole du Grand Paris semble être encore aujourd’hui coincée dans des divagations passéistes : par exemple décider de la construction d’une zone de bureaux et d’entreprises de 280 hectares en plein champs[1], d’un nouveau complexe logistique[2] sur des terres agricoles ou la destruction de jardins ouvriers[3]. En dehors du militantisme, des démarches citoyennes de consommation mettent en lumière l’absolue nécessité de changer de paradigme. Certaines sont connues, d’autres moins, en particulier lorsque leurs actions sont basées sur des enjeux qui ne sont pas liés directement à l’acte d’achat. Commençons par l’influence de la valeur économique des terres agricoles qui incitent à l’étalement urbain : l’association Terre de Liens a construit son action autour de ces enjeux fonciers.

La volonté politique née de l’action citoyenne

Terre de Liens a été créée en 2003. Elle réunit des citoyennes et citoyens convaincus de la complémentarité entre l’éducation populaire locale centrée autour des enjeux fonciers et agricoles (19 associations régionales), l’investissement solidaire par des acquisitions collectives de terres afin de les maintenir à vocation agricole (une foncière) et les pratiques paysannes respectueuses de l’environnement à très long terme (une fondation reconnue d’utilité publique). A l’échelle nationale, environ 3000 hectares ont été achetés pour créer plus de 300 emplois agricoles. En Île-de-France, l’association régionale a implanté 6 fermes sur environ 40 hectares et poursuit l’accompagnement des projets d’installation agricole par l’épargne citoyenne. Afin d’amplifier son action, elle s’est aussi associée en 2009 à la coopérative Les Champs des Possibles, au groupement des agriculteurs bio d’Île-de-France (GAB IdF) et au réseau d’association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) Île-de-France pour créer le pôle Abiosol. Les actions menées par ces acteurs d’une alimentation saine et locale sont complémentaires, et permettent de mener un futur paysan ou une future paysanne depuis son projet de vie jusqu’à sa pérennisation.

La coopérative Les Champs des Possible a été impulsée en 2009 par des paysan·ne·s et des amapien·ne·s, simples citoyen·ne·s. Ils et elles ont convaincu la Région de créer une couveuse d’entreprises agricoles permettant de se former aux métiers paysans. Ce qui était un dispositif régional de test d’activités agricoles sous forme associative s’est transformé en 2016 en une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Elle offre à celles et ceux qui le souhaitent la possibilité de tester grandeur nature des projets d’installation agricole pendant une à trois années, avec équipements et formations sur 13 fermes réparties dans toute la région. Le soutien de la Région et des Départements s’accompagne de celui de l’agence de l’eau Normandie, de l’Ademe ou d’autres initiatives citoyennes telles que le club de financement citoyen des Cigales. En 2019, 29 entrepreneurs, futurs paysans et paysannes ont été accompagnés. Dans le cadre d’Abiosol, ils et elles pourront poursuivre leur parcours de vie en accédant à des terres via la foncière de Terre de Liens et en rejoignant un réseau solidaire au travers du Groupement des Agriculteurs Biologiques (GAB).

Pour les débouchés de leurs productions, ces néo-paysans et paysannes bénéficient au sein d’Abiosol du soutien des AMAP. Inspiré du Japon[4] passé par l’Amérique du Nord[5], les AMAP[6] ont construit à partir de 2001 en France un réseau décentralisé de mise en relation entre paysan·ne·s et mangeur·se·s. Celui francilien compte aujourd’hui  plus de 340 lieux[7] permettant de reconnecter la nourriture de ses adhérent·e·s à celles et ceux qui le font vivre, le protègent et construisent ses paysages autant que ses emplois. Ce réseau montre que l’acte quotidien d’achat de nourriture peut avoir une influence réelle mesurable socialement et humainement.

Les initiatives citoyennes semblent incontournables pour construire les accès solidaires et responsables au bien-manger local. L’exemple d’Abiosol montre que plusieurs initiatives citoyennes initialement déconnectées peuvent se réunir pour structurer une filière décentralisée et humaine. Il sous-entend en outre que l’acquisition de savoirs et la capacité d’agir sont nécessaires pour porter des idées jusqu’à leur réalisation.

PARCEL pour se former et sensibiliser.

Terre de Liens a participé à la création d’un outil accessible à toutes et tous permettant tout autant de construire un projet personnel que de convaincre ses élu·e·s d’orienter leur politique foncière et agricole vers une alimentation saine et humaine. Son développement a également mobilisé la Fédération de l’Agriculture Biologique (FAB) et le Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne (BASIC). Le site PARCEL[8] permet ainsi de simuler la transition agricole d’un territoire. Son objet est de structurer la réflexion autour d’un terrritoire donné (de la région à la parcelle), afin d’identifier les surfaces agricoles nécessaires, le nombre d’emplois potentiellement créés et l’impact écologique de sa transition. Trois « leviers de durabilité » peuvent être modifié afin d’évaluer leurs influences concrètes : le pourcentage de relocalisation, le pourcentage d’alimentation biologique et l’évolution du régime alimentaire de la population. Si les deux premiers sont d’ordre politique, le troisième peut être considéré comme sociétal, mais tous trois restent avant tout citoyens.

Hélène Béchet, coordinatrice chez Terre de Liens Île-de-France, participe à la diffusion de cet outil qui « autorise à imaginer d’autres possibles et montre la nécessité de changement de régime alimentaire. » Suite aux premières présentations de PARCEL dans la région, elle a déjà remarqué que « les jeunes élu·e·s veulent s’emparer du sujet alimentaire sur leur territoire, » à l’image de ce qu’ont pu faire les villes de Mouans-Sartoux ou d’Ungersheim pour ne citer que les plus médiatiques, ou à plus large échelle du projet alimentaire territorial de la métropole nantaise, ou aux autres villes du réseau national Terre en Ville[9].

Une étude approfondie de la situation en Île-de-France[10] a été réalisée avec PARCEL en décembre 2019 lors de son lancement, sous la direction de Maurice Desriers, ex chargé d’opération réseau suivi des comptes agricoles pour le ministère de l’agriculture, aujourd’hui membre du comité scientifique de PARCEL. Elle révèle que la région francilienne 100% bio et locale sans une modification radicale de la part carnée de l’alimentation présente une impossibilité géographique.

Dans l’état actuel de sa population, les surfaces de terre agricoles franciliennes pourraient être en capacité de nourrir d’une assiette complète et équilibrée 1.5 millions de personnes sur une population totale de 12,2 millions. La transformation de 50% de la production en agriculture biologique accompagnée d’une réduction d’un quart de la part carnée de nos assiettes permettrait de porter le nombre de personnes nourries localement à environ 1.8 millions. Mais ce chiffre est théorique, car la répartition actuelle de la production agricole ne correspond en rien à celle qui est nécessaire à des productions variées. « Les possibilités de simulations de PARCEL sont infinies et certaines peuvent être irréalisables, met en garde Maurice Desriers, il faut savoir où l’on va. » L’objet de cette étude est donc d’identifier les leviers d’action permettant la transition régionale.

62% des terres agricoles franciliennes sont aujourd’hui dédiées à la grande culture céréalière, majoritairement à destination de l’export. Cette surface devrait être divisée par 7 pour assurer à d’autres types de cultures (maraîchères et fruitières notamment) de s’installer. Un rééquilibrage des productions et de leurs surfaces dédiées améliorerait la résilience alimentaire de la région. Une telle mutation aurait pour conséquence l’augmentation du nombre d’emplois disponibles à territoire et secteur d’activité constant, en multipliant par plus de deux le nombre d’emplois agricoles régionaux. Le maraîchage ou la culture fruitière demandent en effet une main d’œuvre plus importante que la culture céréalière, tandis que leurs débouchés peuvent être majoritairement locaux. Cette transition permettrait en outre aux émissions de gaz à effet de serre (GES)[11] du secteur de baisser de plus d’un tiers[12], en plus d’influences positives sur le paysage.

Nous sommes loin d’avoir évoqués ici toutes les influences qu’un tel rééquilibrage des productions agricoles d’Île-de-France impliquerait. Les résultats de l’outil PARCEL, plus riches que la rapide présentation ci-dessus, ne prétendent pas à l’exhaustivité, mais ils ont déjà permis « à certaines communes et communautés de communes franciliennes de raisonner à l’échelle de leur territoire, par exemple sur le plateau de Saclay » comme nous l’a indiqué Hélène Bechet. Les choix et orientations qu’implique une telle vision intégrative des questions agricoles dans les politiques urbaines sont largement en deçà des enjeux actuels comme des attentes habitantes. L’outil PARCEL peut représenter un appui aux initiatives citoyennes d’ampleurs diverses pour interpeler leurs élu·e·s tout en étant certain de parler un langage commun.

L’expertise que permet de faire émerger ce type d’outil s’appuie sur des expériences, nombreuses mais disséminées sur le territoire. Par ailleurs, elle fait émerger une question fondamentale de la volonté politique de redéploiement d’une agriculture paysanne connectée avec les espaces urbanisés qu’elle nourrit : le foncier et son usage. L’exemple de Terre de Liens, associé à ceux des AMAP, du GAB et de la coopérative du Champs des possibles, permet de saisir la force citoyenne de transformation de notre bassin versant d’alimentation et son influence sur notre territoire de vie. Ces synergies progressives qui se mettent en place ont été appuyées à différents stades de leur développement par les institutions. Elles constituent un réseau d’initiatives influençant à diverses échelles la politique territoriale, sans cependant être considérée en Île-de-France comme structurantes par les institutions.

Faire des légumes de toutes terres

Se confronter à la réalité de son bassin de fourniture de denrées alimentaires est un pas important, permettant de prendre conscience de l’absolue nécessité de préserver toute les terres qui ne sont pas urbanisées. Plusieurs projets franciliens laissent à penser que le processus est en marche sur le territoire. Le Triangle de Marcoussis en est un exemple, qui pourrait être suivi par CARMA sur le territoire de la plaine de France. Cependant, la cour d’appel de Versailles vient de redonner une légitimité administrative au plan local d’urbanisme modifié de la ville de Gonesse. Celui-ci, adopté en 2017, avait été annulé en mars 2019 pour son influence négative sur le climat. Mais la décision de la cour d’appel de Versailles du 18 décembre 2020 permet à nouveau l’urbanisation de 280 hectares de terres agricoles.

A une autre échelle, alors que les métiers de la paysannerie sont plus que jamais appelés à évoluer et à redevenir une filière porteuse, la fermeture du lycée du paysage et de l'environnement Fénelon à Vaujours (Seine-Saint-Denis 93) créé en 1850, tient lieu de paradoxe[13]. Ce dernier est d’autant plus criant que cette fermeture correspond au déclassement de 9 hectares du parc du lycée, aujourd’hui ouverts à l’urbanisation[14]. En effet, le Plan Local d’Urbanisme (PLU) de la commune voté en 2017  déclasse cette ancienne zone naturelle (i.e. protégée de toute urbanisation) pour en faire une zone d’équipement de la ville, donc urbanisable dite « Zone UL. » Malheureusement, la destruction des terres agricoles se poursuit en Île-de-France à toutes les échelles, brouillant la compréhension des enjeux alimentaires sur le territoire.

A Sevran, le jardin Aurore montre qu’un hectare et 20 ares permettent de cultiver 70 variétés de légumes biologiques en pleine ville. Outre ce premier constat, le jardin est membre du réseau Cocagne, qui réalise l’insertion de personnes éloignées de l’emploi à travers l’agriculture urbaine. Dix-huit salarié·e·s en insertion produisent les légumes oubliés d’une partie de la population, activant ainsi un circuit de proximité avec de bons produits à des prix très réduits[15]. Ils et elles garnissent des paniers à destination des plus démunis, que l’on peut acquérir sur place ou au centre social parisien de La 20e chaise. Le manque à gagner est fourni par l’association Ernest, qui représente plus de 200 restaurateurs locaux appliquant une légère majoration de leurs prix (moins d’un euro par personne en général) pour ces beaux légumes. Les témoignages sont unanimes : les légumes sont appréciés, voire redécouverts, et participent d’une vie sociale joyeuse et saine !

D’autres jardins, un autre modèle : au pied du fort d’Aubervilliers, l’association du jardin des vertus gère des jardins familiaux depuis 1935. La ville ne dispose que 1,3 m² d’espace vert par habitant, contre douze recommandés par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et 10 m² pour l’Institut  d’aménagement  et  d’urbanisme  de  la  région  Île-de-France  (IAURIF).[16] Ici, sur 7 hectares, les jardins représentent une respiration nécessaire, un paysage au cœur d’un territoire majoritairement imperméable et artificiel. Mais outre leurs qualités environnementales indéniables, l’impact social de tels jardins est majeur. Celui-ci a été mis en exergue lors de la crise économique de 2008 par Jérôme Clément, directeur de la Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs, qui estime qu’une parcelle de jardin représente pour ses bénéficiaires l’équivalent d’un complément de revenus compris entre 500 et 1000 € mensuel[17].  Aubervilliers présente un taux de chômage de plus de 23% et un taux de pauvreté de 44%.[18] « Il y a des gens qui nous sollicitent parce qu’ils ont besoin d’un jardin pour vivre, » précisait Marcel Millet, ancien président de la société des jardins des Vertus en 2015.[19] S’ils ne permettent pas de nourrir la ville, ces jardins familiaux nourrissent ses habitant·e·s.

Nous pensons que ces exemples ont vocation à essaimer sur tout le territoire francilien. Mais ils sont aujourd’hui menacés par l’urbanisation. Alain Baraton, jardinier en chef du Domaine national de Trianon et du Grand parc de Versailles s’en insurge « Comment voulez-vous aujourd’hui que la forêt Amazonienne ne soit pas en danger, quand on est incapable d’expliquer à un petit gars de Seine-Saint-Denis pourquoi le petit jardin qu’il appréciait va être rasé ?[20] » Rapprochons géographiquement la référence, et remplaçons l’Amazonie par les terres agricoles d’Île-de-France : la question reste identique.

Le site du jardin Aurore et ses terres agricoles limitrophes doivent accueillir pour les jeux olympiques de 2024, 900 logements, une école, une maison de santé et un bassin de surf. Le projet est porté  par le promoteur immobilier Linkcity, filiale de Bouygues. Les jardins des vertus sont quant à eux sous le coup d’une amputation d’un hectare du fait de la construction prévue d’une salle de fitness et d’un solarium. Ces équipements sont adossés à une piscine dont la construction ne nécessiterait sans cela aucune destruction d’espaces plantés. Cette fois, le projet est porté par la ville d’Aubervilliers, mais elle a confié sa conception, construction et son exploitation pendant 6 années à l’entreprise Spie Batignolles. Ces projets ont l’appui de Grand Paris Aménagement et ont été mis en place sous la direction de Thierry Lajoie.[21] Il défendait le méga-complexe Europacity en son temps, et l’urbanisation du Triangle de Gonesse[22] ; il est aujourd’hui directeur général stratégie et finances du promoteur Quartus.[23]

Terres en vue[24]

Passons donc la frontière belge. Fédérer les attentes et les transformer en une véritable politique territoriale est un processus en cours de réalisation à Liège. Cette initiative récente pourrait inspirer le Grand Paris : la Ceinture Aliment-Terre Liégeoise (CATL[25]), soutenue par la région Wallone.

Le projet de la CATL a été lancé en 2013 mais sa genèse remonte à la création de Liège en transition[26] en 2011. Un an plus tard, ses membres prenaient part à un congrès organisé par le Centre d’Economie Sociale de HEC Liège[27]. Les échanges qui s’ensuivirent avec des entrepreneurs sociaux, en herbe ou déjà expérimentés, ont fait émerger l’envie de fédérer les forces et énergies en présence. Cette fédération constitue le noyau de la Ceinture Aliment-Terre Liégeoise : Liège en transition et six organisations[28] proposent le 5 novembre 2013 à l’horizon 25 ans de porter la part des produits locaux et sains à 50% des consommations du territoire en créant 5 000 emplois. Dès son lancement, cette Ceinture Aliment-Terre Liégeoise a été le prétexte de rencontres, d’échanges et de débats pour la mettre en œuvre, la co-construire. Ainsi s’organisent depuis son lancement des forums ouverts (2013-14), conférences (Rob Hopkins[29], Olivier de Schutter[30], etc), tables-rondes, festival de la transition alimentaire (Nourrir Liège 2017-18) soutenues par les autorités locales et un réseau de 200 paysans[31].

Comment passer de la théorie à la pratique ? La réponse est donnée par exemple en janvier 2015 avec la création de la coopérative des compagnons de la terre[32] dont l’accompagnement est réalisé et financé par la CATL. La coopérative est certifiée bio depuis 2017. Ce « projet pilote de ferme agroécologique, participative, coopérative et formative dans un environnement péri-urbain » est le cadre d’une recherche-action de long terme. L’objectif, outre celui de pouvoir subvenir aux besoins de 70% des paniers des mangeu·r·se·s Wallon·ne·s, est de permettre à l’agriculture biologique de proximité de se développer en accord avec notre avenir commun.

C’est en assurant aux acteurs déjà présents de poursuivre leurs activités et de les améliorer que la CATL permet aux nouveaux et nouvelles venu·e·s d’accéder à la terre, tout en contribuant à la transition écologique du territoire Liégeois. Les initiatives fourmillent, ici les cantines populaires Le chaudron et Food no Bombs, là, le centre d’insertion socioprofessionnel La bourrache pour se former aux métiers du maraîchage. Celles-ci ne pourraient émerger sans l’assurance donnée à toutes et tous les producteur·trice·s de pouvoir vivre de leur travail, et aux mangeu·r·se·s de se nourrir à des coûts abordables.

A tout enjeu correspondent des réponses concrètes, celui de la juste rémunération donc du juste prix n’y fait exception : née de la CATL, c’est en 2016 qu’à ouvert « les petits producteurs,[33] » coopérative citoyenne à finalité sociale proposant des produits biologiques et locaux dans ses magasins. Elle garantit un prix équitable et sans négociation aux paysan·ne·s, tandis qu’elle pratique la transparence de ses marges et de sa redistribution aux coopérat·eur·rice·s et client·e·s. La coopérative soutient celles et ceux qui lui permette d’exister avec le regard pointé vers l’avenir : dans le cadre d’un récent appel à projet (2018),  elle porte le projet d’installation de deux maraîchers·ères bio indépendants sur 1.2 hectares. Ces terrains sont communaux, l’appel à projet est une initiative publique du Bureau de Commerce de la Ville de Liège, en partenariat avec la Ceinture Aliment-Terre.

Le prix à payer est aussi une crainte administrative, comment faire vivre un projet sur son territoire avec peu d’argent ? La ville de Liège s’est confrontée à ce problème, et plutôt que de mobiliser de l’argent qu’elle n’a pas (i.e, contracter des dettes), ses décideuses et décideurs ont mobilisé des terres. Celles appartenant à la ville mais qu’elle « n’utilise » pas, des terres en friches, d’abord inventoriées, puis caractérisées. Les sols pollués par les activités humaines ont été écartés, mais les autres terres ont été mises à disposition pour une durée de 20 ans à des maraîchers. Cette dynamique est complétée par l’association cousine de Terre de Liens en Belgique, Terres en vue, coopérative d’épargne citoyenne pour l’achat de terres à vocation agricole.

Cette coopération entre acteurs, actrices et administration territoriale semble être un des ferments de la dynamique de la Ceinture Aliment-Terre. Les initiatives citoyennes nourrissent les modes de gouvernance et les orientations des politiques locales et régionales[34]. Ainsi, en 2017 a été signé le schéma de développement de l’arrondissement de Liège (équivalent du SDRIF[35] en Île-de-France) dont une des 4 ambitions est de « développer l’agriculture alternative et les circuits courts » par la transformation de 100 ha/an, afin de mobiliser à terme 10% du territoire. Cette volonté, que d’aucun jugera timide, a non seulement le mérite d’avoir été planifiée concrètement, mais émane d’une réflexion très arithmétique qui plaira aux plus sceptiques : « En Wallonie, 82 % de l’alimentation consommée est importée. Hors de ces 82 %, 19% n’est pas productible ou substituable. La part potentielle à prendre en Wallonie est donc de 63 % de l’alimentation consommée, soit 4,7 milliards d’euros, soit un potentiel de création de 46.600 emplois temps-plein.[36] » La transition des systèmes  agro-alimentaires est en outre présentée comme une démarche indispensable « en raison des pressions insoutenables qu'ils exercent sur  les  écosystèmes,  et  d'autre  part  vu  leur  grande  vulnérabilité.[37] » Les préoccupations citoyennes sont donc aussi celles de leurs représentants.

Partageant l’objectif commun d’offrir un territoire du bien-vivre, les 6 organisations co-fondatrices de la CATL ne sont pas toutes issues du secteur de l’alimentation. L’enjeu de protection, de production de bien-commun a immédiatement généré une approche transversale : agricole, économique, sociale, gouvernementale, culturelle... Ainsi les cultures, la capacité que celles-ci permettent de développer pour s’interroger sur nos modes de vie, sont largement représentées et mises en valeur. Exemple avec l’association Barricade, co-fondatrice de la CATL, qui promeut les cultures alternatives et leurs qualités émancipatrices au travers de pièces de théâtre et jeux d’acteurs, de lectures et d’ateliers, d’une librairie et de nombreux évènements. La culture fait donc partie intégrante des leviers actionnés au sein de la CATL depuis sa création. Expositions, cinémas, pièces de théâtre sont d’ailleurs au programme du festival Nourrir Liège 2019, et peuvent être les supports de réflexions très terre-à-terre : « s’installer en agriculture, proposer une alimentation durable à un coût accessible, former de nouvelles générations de producteurs agro-alimentaires, favoriser les rencontres et la reconnaissance mutuelle entre citadins et agriculteurs, travailler en réseau ouvert dans une perspective de long terme…[38] »

La ville de Liège réunit 200 000 habitant·e·s, son agglomération 500 000[39]. Tournons notre regard vers le Grand Paris, et prenons l’exemple de l’intercommunalité Roissy Pays-de-France d’environ 350 000 habitants. Ce territoire montre que l’inspiration de tels exemples permet d’envisager les influences qui pourraient opérer. Les cultures de la terre n’ont pas toutes besoins de bêches et de graines pour permettre aux idées de germer, c’est le pari réussi du jeu de mot Aliment-Terre et de sa mise en application.

 

En France, et particulièrement en Île-de-France, malgré le besoin criant de protection des terres agricoles, celles-ci sont en permanence menacées par l’urbanisation et la destruction. Leur protection passera par une prise de conscience massive des enjeux de leur maintien et de leur aggradation. Ce rapide panorama des alternatives alimentaires en place en Île-de-France montre des actions concrètes sur le territoire, à toutes ses échelles, de la parcelle de jardin familial à des influences territoriales. Si la région Wallone a su se saisir de ces initiatives pour leur donner une dimension systémique, la prise de conscience francilienne n’est pas encore à l’ordre du jour. En ouvrant la paysannerie d’Île-de-France à ses évolutions, des citoyennes et citoyens engagés pallient au manque de culture politique lié à notre alimentation, en mettant la main à la terre, et en produisant un savoir partagé et populaire.

 

[1] https://www.batiactu.com/edito/justice-valide-definitivement-zac-triangle-gonesse-59880.php consulté le 20 décembre 2020

[2] Voir notre article : Europacity, le Montre qui cache la forêt (et les champs) dévastés

[3] https://www.liberation.fr/terre/2020/12/05/jo-2024-a-aubervilliers-le-combat-des-jardiniers-pour-sauver-leurs-lopins-promis-au-beton_1807696 consulté le 5 décembre 2020

[4] Teikei (1971)

[5] Community Supported Agriculture CSA (1985)

[6] Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne. La première AMAP a été créée en 2001 par la famille Vuillon sur leur domaine des Olivades près de Toulon dans le Var après un voyage aux États-Unis.

[7] Source : http://www.amap-idf.org/trouver_une_amap_33.php consulté (et compté) le 24 avril 2020

[8] https://parcel-app.org/

[9] https://terresenvilles.org

[10] Maurice DESRIERS, Terre de Liens Île-de-France, « PARCEL, Quelques éléments de diagnostic pour la région Île-de-France » 7 décembre 2019

[11] Dans PARCEL, les GES traités par l’outil de calcul sont le DIOXYDE DE CARBONE (CO2), le MÉTHANE (CH4) et le PROTOXYDE D’AZOTE (N2O).

[12] Ibid. p.2 « Actuellement le contenu en emploi de l’agriculture francilienne est de 1,37 unité de travail annuel (UTA, soit un équivalent temps plein) pour 100 hectares. Le rééquilibrage des surfaces ferait passer le contenu en emploi à 2,64 UTA pour 100 hectares et à 3,44 avec 50 % de bio et – 25 % de produits animaux. L’emploi agricole pourrait ainsi plus que doubler. »

[13] https://reporterre.net/Un-des-derniers-lycees-agricoles-de-Seine-Saint-Denis-menace-de-fermeture#nh2 consulté le 21 janvier 2021

[14] Voir le document : « Choix retenus pour le Projet d’Aménagement et de Développement Durables et justification du zonage et du règlement–Evaluation environnementale du PLU » de la ville de Vaujours, page 27 file:///D:/00-Admi-pc/TMP/1.2._rapport_de_pre_sentation_-_partie_2_-.pdf consulté le 21 janvier 2021

[15] Source : https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/12/21/a-sevran-un-jardin-maraicher-pour-allier-deux-besoins-essentiels-se-nourrir-et-travailler_6064056_3244.html consulté le 21 décembre 2020

[16] Source : https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/EzPublish/IFR-2016-12-et-sa-r--ponse.pdf consulté le 3 janvier 2021

[17] Source : https://www.mediapart.fr/journal/france/090809/les-jardins-ouvriers-jouent-les-garde-manger-des-temps-de-crise?page_article=2?page_article=2&userid=3f135226-11d1-4480-937a-eb280f0d925e consulté le 23 décembre 2020

[18] Source : chiffre 2017 INSEE https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011101?geo=COM-93001#chiffre-cle-5 consulté le 3 janvier 2021

[19] Source : Film réalisé en 2015 dans le cadre du programme interdisciplinaire de Licence 1 IRD-Bondy / Sorbonne Universités. Encadrement scientifique : Christophe Cambier, maître de conférences UPMC et Florence Brondeau, maître de conférences, institut de géographie Paris-Sorbonne https://www.youtube.com/watch?v=wjipu6YrrFI consulté le 3 janvier 2021

[20] Source : https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-22-decembre-2020 consulté le 3 janvier 2021

[21] Source : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/11/30/grand-paris-a-sevran-un-parc-de-surf-pour-repriser-la-ville_6021123_3234.html consulté le 21 décembre 2020

[22] Source : http://triangledegonesse.fr/mentions-legales/ consulté le 3 janvier 2021

[23] Source : https://www.batiactu.com/edito/thierry-lajoie-quitte-grand-paris-amenagement-quartus-59895.php consulté le 3 janvier 2021

[24] L’expression est empruntée à l’association Terre en vue coopérative d’épargne citoyenne au profit de l’achat de terres pour l’agriculture https://terre-en-vue.be/

[25] Ceinture Aliment-Terre Liègeoise : https://www.catl.be/

[26] Liège en transition a été fondé en 2011, créant un groupe de travail Alimentation en transition : « L’un des grands enjeux de la transition est donc la relocalisation d’une production alimentaire écologique à l’échelle de la communauté locale. Comment créerons-nous plus d’autonomie alimentaire à Liège? Relocaliser, diversifier… » https://www.reseautransition.be/articles/initiatives/liege-transition-initiative/

[27] Le Centre d’Économie Sociale de HEC Liège a été créé en 1992 http://www.ces.uliege.be/le-centre/historique-vision-et-mission/

[28] 6 organisations à l’origine de la CATL en plus de Liège en transition :

« Exposant d » association sans but lucratif (asbl) qui accompagnait les entreprises et les organisations dans leurs projets en développement durable (dernière activité référencée en 2015)

« Barricade » asbl œuvrant dans les dynamiques culturelles, sociales et économiques lieux de débat, d’échanges, d’éducation, de spectacles… La librairie « Entre-Temps » pratique l’auto-gestion pour proposer des livres qui animent le débat démocratique en aiguisant l’esprit critique (http://www.barricade.be/)
« Agès » agence-conseil en économie sociale agréée par la Région Wallone, renommée depuis 2017 « Step entreprendre » après avoir développé une Structure d’Accompagnement à l’Auto-Création d’Emploi (également agréée par la région). Step entreprendre accompagne les entrepreneurs dans la création d’asbl ou de coopératives, propose des formations, des aides à la promotion des entreprises sociales et autres services (https://www.stepentreprendre.be).

« le GAL des Condruses » Groupement public et privé intégrant des communes, des associations, des citoyens et des structures privées associés pour la réalisation d’un programme de développement local (LEADER), dans le cadre du Plan wallon Développement Rural (PwDR) 2014-2020. Les projets sont co-financés à 90 % par les Fonds Européen (FEADER) et par la Wallonie et 10 % par les partenaires locaux. (https://www.galcondruses.be/)

« Tr@me » société coopérative dont la mission principale réside dans l’accompagnement de dispositifs « multi-acteurs » depuis la co-construction jusqu'à l'assistance à la mise en œuvre de stratégies de développement, de programmes ou de plans d’actions, de recommandations et de pistes de travail.(
« Point Ferme » coopérative à finalité sociale d’agricult·rice·eur·s réunissant 46 fermes en 2019 dont l’objet et de permettre l’accès à des produits sains et en circuits courts (https://www.pointferme.be/).

[29] Rob Hopkins est fondateur du mouvement des villes en transition.

[30] Olivier de Schutter est ex-rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation

[31] https://www.nouvelobs.com/2049/20190607.OBS14078/a-liege-l-alimentation-du-futur-sera-avant-tout-locale.html sonsulté le 20 décembre 2020

[32] La coopérative des compagnons de la terre est initiée en 2012 : http://www.cdlt.be/

[33] Les petits producteurs est une coopérative et initiative citoyenne : https://lespetitsproducteurs.be/

[34] Cette assertion devrait être une tautologie, mais la déconnection entre gouvernance et initiatives citoyennes est trop souvent avérée (Europe, Gouvernement, Circonscriptions, Région, Métropoles, Communauté de Communes…) pour ne pas souligner ses interconnections lisibles concrètement sur la région liégeoise.

[35] SDRIF : Schéma Directeur Régional d’Île-de-france

[36] Schéma de Développement de l’Arrondissement de Liège (SDALg), p.82 https://www.liege.be/fr/actualites/2017/11-novembre-2017/rapport-final-schema-developpement-territorial-arrondissement.pdf

[37] Ibid. p.93

[38] Présentation de la soirée de lancement de la CATL du 5 novembre 2013 https://www.catl.be/2013/11/05/51113-grande-soiree-de-lancement-de-la-ceinture-aliment-terre-liegeoise/ consulté le 14 octobre 2020

[39] Source : chiffre 2020 https://www.iweps.be/indicateur-statistique/regions-urbaines/ consulté le 14 octobre 2020

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.