Enseignants du primaire : faut-il donc encore désobéir ?

En 2008, il y a eu des enseignants qui ont désobéi, car, sous Sarkozy, ils ont été pris dans des injonctions contradictoires et dépossédés de leur travail. Bien que la « refondation » entreprise par Vincent Peillon revienne sur presque tous les reculs des cinq dernières années, ce sentiment de « dépossession » n'a pas disparu, pas plus que la culture managériale au sein des cadres de l’Éducation nationale. Alors, faut-il donc encore désobéir ?

En 2008, il y a eu des enseignants qui ont désobéi, car, sous Sarkozy, ils ont été pris dans des injonctions contradictoires et dépossédés de leur travail. Bien que la « refondation » entreprise par Vincent Peillon revienne sur presque tous les reculs des cinq dernières années, ce sentiment de « dépossession » n'a pas disparu, pas plus que la culture managériale au sein des cadres de l’Éducation nationale. Alors, faut-il donc encore désobéir ?

            Avec d'autres enseignants, une poignée de 3000, j'ai désobéi à un certain nombre d'injonctions de Xavier Darcos remettant en cause des pratiques quotidiennes de la classe. Cet acte marquait un tournant dans l'institution scolaire : des injonctions contradictoires (par exemple, aider les élèves en difficulté et, en même temps supprimer les réseaux d'aides spécialisés aux élèves en difficulté, tout en imposant un nouveau dispositif, l'aide personnalisée, inappropriée, inefficace et inégalitaire) conduisaient des enseignants à se sentir empêchés dans leur travail au quotidien. À cela, s'ajoutait une organisation hiérarchique qui, sous pression du politique, s'est mise à valider et imposer ces injonctions contradictoires. On n'a pas épargné ces enseignants en les sanctionnant parfois durement. Chacun savait, en s'engageant dans cette voie, qu'elle pouvait conduire à ce type de sanctions. Le sens de cette désobéissance était, pour la personne, de garder intacte les valeurs et les principes qu'elle donnait à son travail, tout en alertant l'opinion publique sur les méfaits des politiques de casse de l'éducation. C'est au nom de ces valeurs et ces principes que Stéphane Hessel avait soutenu cette désobéissance.

 

À la volonté de briser en mille morceaux le sens du travail, a fait face une autre volonté, celle de garder l’unité de ce qui constitue l’acte quotidien d’enseigner. Personnellement, l’écriture de ce blog sur Mediapart a fait office de bouclier moral contre la morosité, par les lectures contraintes qu’imposent l’écriture et les échanges avec « mes » lecteurs.

La plupart des revendications qu'ils portaient, avec les acteurs classiques que sont les syndicats ou les parents d'élèves, ont été entendues. Création de postes (re) création d'une formation initiale des enseignants, sauvegarde des réseaux d'aides aux élèves en difficulté, retour sur la semaine à quatre jours, fin de l'aide personnalisée... Seule la question de la Base élèves, considérée comme un processus de fichage des élèves, reste en l'état.

            Même la question du management a été prise en considération par le ministre. C'est à cette fin qu'il a réuni tous les inspecteurs à la Sorbonne pour leur faire une sage leçon « Nous ne sommes pas des comptables, a-t-il lancé. Gouvernance, management, ce n’est pas notre vocabulaire. Mais nous avons nos mots et notre méthode. »  Ce rendez-vous avec les cadres de l'Éducation nationale n'a pas empêché Vincent Peillon d'entendre un de ces cadres supérieurs dire : « les ministres passent, l'administration reste ». Sommes-nous donc sortis du temps du management ? Et si ce n'est pas encore le cas faut-il encore désobéir ?

             Une chose est certaine : les mots et les méthodes des pédagogues avaient été écartés avant l'arrivée de Sarkozy au pouvoir. Dans un article du Monde de l’Éducation de décembre 2006, le directeur de « l’école des cadres » de l’Éducation nationale (École supérieure de l’Éducation nationale), Jean David, posait clairement l'esprit « nouveau » du corps : « le développement de pratiques managériales et appropriation d'une culture de l'évaluation et du résultat ». Et un peu plus loin, il dit : « Ce qui prévaut encore dans la formation des cadres de l’éducation nationale, c’est une logique de reproduction, une machine à fabriquer de l’obéissance, avec toujours une question derrière, celle de la docilité ». Ces enseignements mis en pratique sous Sarkozy sont encore bien ancrés dans les esprits.

Personnellement, j'ai vécu un mois de janvier éprouvant en termes de rapport à la hiérarchie. Manipulation, fausses accusations, utilisation des moyens « plus de maîtres que de classes » pour fermer une classe dans une logique parfaitement gestionnaire... Je ne peux soutenir l'idée que les choses, sur le terrain, ont totalement changée. Je rejoins Pierre Frakowiack sur ce point (à écouter : Question d’Education, l’émission d’Emmanuel Davidenkoff sur ce sujet). Mais je ne peux croire que cela soit partout cette même logique de management et mépris des enseignants qui règne en maîtresse. Ailleurs, il juge ainsi la situation : « Le totalitarisme de la pyramide Education nationale surmonte toutes les alternances dans tous les sens. ». Le syndicat d’inspecteurs Sien-Unsa dit à peu de choses près la même chose, ici.

 

Il faut ajouter à cela [je me permets une digression] que l’on ne voit pas vraiment où sont passés les postes créés en cette rentrée. Et pour cause, l’année de formation capte la majeure partie des postes. De fait, on se retrouve dans une situation de pénurie en cette prochaine rentrée 2013. Les quelques créations de postes ne permettent pas de compenser directement sur le terrain les 5 dernières années de destructions de postes. Bien que cherchant à garnir le vivier de remplaçants, des académies telles que celle de Seine St Denis ne pourront fonctionner « normalement ».

Dans l’Hérault, pour les rentrées 2012, passée, et 2013, à venir, il y a eu environ 2000 élèves de plus dans le département. +13 postes d’enseignants à la rentrée 2012 et + 30 postes à la rentrée 2013, soit 1 enseignant pour 46 élèves de plus dans le département. Les dispositifs « plus de maîtres que de classes » sont au nombre de 18 et ne contribueront à faire baisser le taux d’encadrement que dans seulement 18 écoles sur 631 écoles et 7 postes pour la scolarisation des moins de 3 ans (qui donc va faire venir un nouveau public scolaire). Bref, il y aura plus d’enfants dans les classes en cette rentrée malgré les créations de postes. Les remplacements ne seront pas améliorés. On trouvera là une des sources de l’incompréhension du terrain face au ministre. L’impression que le changement tant promis n’arrive toujours pas. C’est ce que le Snuipp34 a dit à la conseillère du Ministre en visite dans l’Hérault la veille des vacances de la zone A. Les désillusions pour la prochaine rentrée sont à la hauteur des espoirs suscités.

En choisissant de d’abord remettre en place la formation des enseignants, de mieux accueillir les enfants les plus petits dans les zones prioritaires et d’améliorer l’encadrement par un dispositif pédagogique en mettant un maître de plus que de classes, Vincent Peillon semble avoir privilégié, en cartésien au pays de Descartes, l’ordre de la Raison. Prenons les choses par le commencement : la formation des enseignants, la scolarisation des deux ans dans les zones prioritaires, de développer d’autres pédagogies. Mais ayant lu Martial Guéroult et son Descartes selon l’ordre des raisons, Vincent Peillon sait que, chez Descates, l’ordre des choses l’emporte sur l’ordre des raisons. S’il faut mettre de la raison en politique et dans la refondation de l’école, j’en suis assuré, il est tout autant certain qu’elles ne se feront pas sans les « choses », c’est-à-dire sans la réalité vécue des uns et des autres. In fine rien d’autre ne comptera.

 

            La raison ne peut donc faire fi de la réalité.

 

Tout d’abord, nous venons de rentrer dans un nouveau monde. Michel Serres le dit bien.

« L'autre jour, un de mes petits-fils vient chez moi en deux-roues, et il était en panne. Il démonte son engin et me dit : “Regarde…” Il avait une pièce qu'il ne savait pas où remettre. Il m'a demandé mon téléphone portable et, hop, il a trouvé la solution à son problème… Il vit dedans. C'est vrai aussi de mes étudiants à Stanford, à qui j'ai fait corriger mon livre, c'est vrai aussi des patients à l'hôpital… Regardez les conséquences : quand j'étais jeune, par exemple, on n'aurait jamais demandé à un chirurgien après une opération ce qu'il avait fait dans votre ventre. Aujourd'hui, n'importe quel patient, s'il a “un pet de travers”, tape “pet de travers” sur son ordinateur avant d'aller voir le toubib. Et il va pouvoir en parler avec son médecin. Cela change tout. Dans Petite Poucette, j'appelle ça “la présomption de compétence” qui s'est renversée. Avant, le toubib, l'avocat, l'enseignant avaient une “présomption d'incompétence” à l'égard de ceux auxquels ils s'adressaient. Aujourd'hui, si j'entre dans un amphi pour faire un cours sur la cacahuète, je sais qu'il y a certains étudiants qui ont tapé “cacahuète” sur Wikipédia la veille, et donc je dois faire cours en fonction de ça. Petite Poucette arrive à présent sur le marché du travail. Il y a des instits, des profs, Petites Poucettes d'aujourd'hui, et cette vague est en train de construire le nouveau monde. »

Les instituteurs, professeurs des écoles, ont aujourd’hui un niveau de formation initial égal ou supérieur aux IEN dont ils subissent l’inspection. Mieux, comme l’indique Michel Serres, les enseignants sont de plus en plus nombreux à rechercher comment procéder dans la classe avec un dyslexique (ici un lien, le premier en tapant « faire classe avec un dyslexique »), construire la notion de nombre (ici pour une recherche grossière), s’engager dans une classe coopérative (ici), etc… L’autorité de l’Inspecteur ne peut plus se placer en surplomb. Combien d’enseignants ont dit après une inspection « il n’a qu’à prendre la classe et on verra après ». Le sens du travail de l’inspecteur n’en est même plus à « piloter », tel l’Amiral, les équipes. Si une véritable formation en ligne existe telle que le ministre, semble l’annoncer (conférence des meilleures spécialistes, téléchargement de matériel, proposition de travail, de progression dans les apprentissages…) alors il est inévitable de refonder l’inspection.

            Jean-Paul Delevoye fait le même constat à la tête du Conseil économique, social et environnemental. Notre nouveau monde va remettre en cause les structures qui fondent nos hiérarchies (vers18 min.), le nouvel enjeu étant désormais de permettre à la multitude d’expériences de terrain de prendre une forme utile aux acteurs, notamment par la coopération. L’intelligence collective l’emportera toujours la plus ou moins grande compétence du supérieur.

            La gestion managériale des dernières années a paradoxalement fait émerger plus rapidement cette vérité. En favorisant le repli sur sa classe, ne comptant plus sur la hiérarchie, c’est l’anomie ou les solidarités par la bande (réseaux de proximité, réseaux sociaux ou réseaux d’échanges) qui sont favorisées. L’avenir du métier se joue là.

 

            Mais l’école primaire n’est pas désarmée dans ce monde nouveau. On peut dire même que les plus vieux ont un coup d’avance, car il y a une longue tradition de la coopération dans les écoles communales. On pense à Célestin Freinet bien sûr, où la coopération entre élèves fait écho à la coopération entre « instituteurs-techniciens » (d’où les revues de pédagogies). Mais ce mouvement coopératif a des racines bien plus profondes et se nourrit aux sources de la IIIe République et du Socialisme du XIXe siècle. Que l’on songe aussi à l’implication qu’ont eue ? les instituteurs dans les mouvements d’éducation populaire. Cette culture n’a pas complètement disparu. Elle est un atout indéniable dans notre nouveau monde. C’est une carte à jouer, d’urgence.

 

            L’urgence, c’est le dernier point à ici aborder. Comment comprendre le flou qui règne actuellement ? Ceux qui étaient pour plus de postes trouvent qu’il y en a trop. Ceux qui étaient pour un changement des rythmes scolaires trouvent que ça va trop vite et pas assez loin… la profession qui était la plus privilégiée par le programme de Hollande semble la plus désorientée. Le besoin d’en découdre aujourd’hui est plus qu’évident alors qu’il y a quelques mois, la résignation était la règle.

« Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre et comme s’il ne les sentait pas les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège. Le régime qu’une révolution détruit vaut presque toujours mieux que celui qui l’avait immédiatement précédé et l’expérience apprend que le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer. Il n’y a qu’un grand génie qui puisse sauver un prince qui entreprend de sauver ses sujets après une oppression longue. Le mal qu’on souffrait patiemment comme inévitable semble insupportable dès qu’on conçoit l’idée de s’y soustraire » c’est Philippe Watrelot qui citait Alexis de Tocqueville et son Ancien Régime et la Révolution.

            Il me semble que nous sommes à un point où l’unité ne sera rétablie qu’avec le concours bienveillant d’un bouc émissaire à sacrifier. René Girard est peut-être l’auteur à relire pour le ministre. On pourrait offrir aux enseignants, en sacrifice, quelques Directeurs Académiques ou Inspecteurs de l’Éducation nationale bien choisis, je pense que l’on trouverait les noms et leurs fautes rapidement. Mais faut-il reproduire les pratiques qui avaient cours sous Sarkozy n’hésitant pas à « virer » les Préfets et autres Inspecteurs d’Académie pour mettre tout le monde au pli ? Faut-il instaurer la Terreur pour rétablir l’école de la République ?

            Nous aurions bien plus d’honneur et de cohérence à sacrifier ce qui reste de la politique de Sarkozy. C’est pourquoi il faut encore désobéir et que plus aucun enseignant ne fasse l’Aide personnalisée. Vincent Peillon propose de la supprimer l’année prochaine et de la réduire cette année pour les enseignants dont les communes passent en 2013 à 4,5 jours de classe. La situation est telle, qu’il ne s’agit plus d’attendre du ministre qu’il donne du temps aux enseignants, mais plutôt que les enseignants reprennent eux-mêmes ce temps. L’estime de soi est à reconquérir quand le mot d’ordre du 12 février n’a été que la volonté qu’enfin s’arrête « le mépris »  (ce mot de « mépris » revient comme un leitmotiv) La grève du 12 février contre les rythmes scolaires était une mauvaise réponse à une question qui n’était pas posée par les collègues ce jour-là. La grève du 12 a tapé à côté, car elle ne peut pas répondre à la véritable question de fond. Quelles sont les issues de sorties : tout bloquer et faire échouer une politique favorable à l’école primaire (mais « en gagnant » le sacrifie le ministre) ou battre en rase campagne ? Dans les deux cas, la crise s’accentuera.

 

 

Il est donc temps que les instits n’attendent plus qu'on leur donne du temps, mais il faut qu’ils le prennent en arrêtant l’Aide personnaliséepour construire en équipe des projets pour leurs écoles et pas uniquement liés aux changements des rythmes scolaires.(la plupart ayant déjà fait au moins 36 h).

Il est donc temps que les instits prennent la parole et écrivent, d’une manière ou d’une autre, directement au ministre sans passer par la voie hiérarchique.

Il est donc temps que les instits puissent exprimer leur ressentiment vis-à-vis des cadres de l’Éducation nationale en organisant des rencontres entre enseignants d’une circonscription avec les inspecteurs d’un département voisin, afin que les uns et les autres entendent ce qu’il y a à dire sans aucune entrave. Les inspecteurs ont eux-mêmes conscience de cette nécessité de renouer le dialogue ().

Il sera aussi malheureusement nécessaire que la formation des nouveaux enseignants soit amandée de manière transitoire pour l’année 2013/2014 afin de donner plus de confort dans les classes (en remplacements et/ou en co-intervention avec un maître le maître titulaire).

On pourrait aussi, profitant de la prochaine loi de décentralisation, aller plus loin dans la suppression de l’échelon départemental de l’Éducation nationale. Un premier pas a été engagé en « transformant » les inspecteurs d’Académie, en directeur Académique. Un second pas pourrait être franchi en donnant force de décisions aux commissions départementales réunissant élus, représentants du personnel, association de parents d’élèves... L’État y ferait un travail préparatoire qu’il soumettrait aux co-décisionnaires. Les autres décisions d’organisation (carrières des enseignants, application des circulaires ministérielles…) pourraient, elles aussi, faire l’objet de décisions plus collégiales coordonnant les inspecteurs de circonscriptions avec les représentants du personnel enseignant.

 

 

La réponse à l’anomie qui gangrène les enseignants a gagné en urgence ces dernières semaines. Verrons-nous cet appel à la désobéissance repris ici ou là ? Est-ce que les acteurs de terrain prendront eux-mêmes la refondation en main ? Il faudra donc s’interroger sur les fondements des contestations à venir. Viseront-elles à répondre à cette urgence ?

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