Kyrylo Boudanov est devenu le véritable numéro deux du pouvoir politique en Ukraine. Sa nomination à la tête du "Bureau du président", à la place d'Andri Yermak, est, en ce début d'année, un évènement dont il convient de mesurer la portée. Elle intervient dans un contexte marqué par un scandale de corruption qui a considérablement affaibli le président Zelensky et par une pression très forte de Donald Trump pour faire accepter à l'Ukraine un "plan de paix" aux conditions de Poutine.
On sait peu de choses sur la personnalité réelle de Kyrylo Boudanov. Sa fiche "Wikipedia" est trop orientée par son service de com' et par les officines de l'influence poutinienne pour éclairer réellement. Elle le présente comme ayant des "liens profonds" avec la CIA et dit que son "influence potentielle sur la présidence inquiéterait le Kremlin"...
Ce qui est sûr, c'est qu'il est jeune – il vient de fêter ses quarante ans – et qu'il jouit d'une certaine popularité. Il devrait être en mesure de peser sur les décisions du pouvoir ukrainien. En particulier, sur les deux sujets importants, aujourd'hui très liés, que sont le scandale de corruption et la négociation d'un "plan de paix". Mais, va-t-il appuyer le président Zelensky pour bloquer la machine judiciaire ou, au contraire, va-t-il pousser pour que l'instruction aille à son terme, au risque de le faire tomber? Sera-t-il disposé à accepter un accord de paix en forme de capitulation de l'Ukraine ou, au contraire, sera-t-il inflexible dans le refus? La réponse à ces questions est loin d'être assurée.
La réalité est que Kyrylo Boudanov est, comme Rustem Umerov, un obligé d'Andri Yermak. Donc, un homme qui est lié d'une manière ou d'une autre à l'agentura russe en Ukraine. L'est-il seulement de façon passive, par la corruption ? L'est-il de façon plus active? Quoi qu'il en soit, c'est à Andri Yermak qu'il doit sa nomination, début août 2020, à la tête du Renseignement militaire (le HUR ou GUR, selon la transcription phonétique de l'acronyme ukrainien/russe – Holovne Upravlinnya Rozvidky/Glavnoye Upravlennie Razviedki – "Direction Générale du Renseignement" du ministère de la Défense de l’Ukraine). Il n’avait alors que trente-quatre ans et n’était connu que pour avoir mené une opération de commandos au nord de la Crimée, en août 2016. Les circonstances de sa nomination et la mission qui lui fut confiée sont particulièrement significatives : il a été promu à la tête du Renseignement militaire pour étouffer le scandale du "Wagnergate".
C'est de là qu'il faut partir si l'on veut avoir une idée de la personnalité réelle de Kyrylo Boudanov. Et, pour cela, il nous faut, tout d'abord, dire ce qu'est le "Wagnergate".
Qu'est-ce que le "Wagnergate" ?
Ce qu’on a appelé le « Wagnergate » est un scandale provoqué par l'échec d’une opération audacieuse des services spéciaux ukrainiens, fin juillet 2020. Une opération qui consistait à piéger, en Russie, des mercenaires qui avaient combattu dans le Donbass et à les transférer, à leur insu, en Ukraine où ils seraient jugés. Elle était sur le point d’aboutir à la capture de trente-trois d'entre eux: ils étaient arrivés de Moscou, à Minsk, en car; ils étaient en attente d'un vol en partance pour Istanbul, première étape d'un voyage qui, croyaient-ils, devait les conduire au Venezuela, où ils étaient censés avoir été recrutés pour servir dans un société privée de sécurité; Ils auraient dû être arrêtés à l'occasion d'une escale inopinée à Kiev (pour de prétendues raisons techniques). Ils furent, en fait, arrêtés avant leur départ, par le KGB biélorusse (qui avait été alerté) et, finalement, remis à la Russie. L'opération a échoué à cause d’une trahison d’Andri Yermak, assumée par le président Volodymyr Zelensky.
Une opération commencée au temps de la présidence de Petro Poroshenko
L’opération qui a abouti au "Wagnergate" avait commencé dès 2018, au temps de la présidence de Petro Poroshenko. Les services spéciaux ukrainiens (HUR et SBU) l'appelaient en interne "Avenue". Elle visait, à l’origine, à documenter les dossiers d’accusation contre des mercenaires russes qui avaient été engagés dans la guerre du Donbass et y avaient commis des crimes de guerre. Et, au-delà, si, possible, d’en capturer certains pour les emmener en Ukraine, où ils seraient jugés et condamnés. Nombre d’entre eux avaient servi dans la compagnie militaire privée "Wagner". Laquelle avait été créée par Evgueni Prigogine (ce qu'à l'époque il niait) et n'était, en réalité, qu’un faux-nez des services spéciaux russes. Certains de ces mercenaires pouvaient avoir participé à des opérations comme celles qui avaient provoqué le crash de l’avion de transport Il-76 de l’armée ukrainienne, le 14 juin 2014, ou du Boeing 777 de Malaysia Airlines, le 17 juillet 2014.
L'opération "Avenue" visait aussi à la capture, dans la partie du Donbass occupée par la Russie, de citoyens ukrainiens accusés de crimes graves, perpétrés en collaboration avec les forces russes. C'est ainsi que, le 27 juin 2019, les services spéciaux ukrainiens avaient capturé Vladimir Tsemakh, lors d’une opération spectaculaire. Ils l'avaient fait passer, blessé, inconscient, dans un fauteuil roulant, en zone sous contrôle ukrainien, en présentant de faux papiers aux barrages des forces pro-russes sur la ligne de contact. Il s'agissait d'un militaire ukrainien, vétéran de la guerre d'Afghanistan, qui était passé du côté de la "république populaire de Donetsk". Il commandait, en juillet 2014, l’unité de défense antiaérienne de Snijne, une localité très proche du lieu où fut abattu le Boeing de Malaysia Airlines.
Tsemakh intéressait particulièrement la justice néerlandaise (le Boeing de Malaysia Airlines était parti d'Amsterdam et plus des deux tiers des 298 victimes étaient néerlandaises). Il eût été un témoin précieux pour le procès qui s'ouvrit aux Pays-Bas en mars 2020. Il aurait pu confirmer que l'avion avait bien été abattu par un missile Bouk tiré d'une plateforme qui était retournée précipitamment en Russie, de l'autre côté de la frontière, aussitôt après le tir. Mais Poutine ne pouvait accepter une telle perspective. C'est pourquoi, dans les négociations entre la Russie et l'Ukraine pour les échanges de prisonniers, qui s'ouvrirent après l'élection de Volodymyr Zelensky, il mit Vladimir Tsemakh au premier rang des prisonniers que l'Ukraine devait libérer. Finalement, ce dernier n'est resté qu'un peu plus de deux mois en prison à Kiev. Il a été remis à Moscou le 7 septembre 2019 avec 34 autres prisonniers détenus en Ukraine, dont la Russie demandait la libération. En contrepartie, la Russie remit à l'Ukraine, 35 prisonniers parmi lesquels le cinéaste Oleg Sentsov et les 24 marins qui avaient été arrêtés en 2018 au large de Kertch.
L'opération "Avenue" prend une nouvelle dimension, au printemps 2020
Dès l'automne 2019, les services spéciaux ukrainiens avaient recueilli des données sur plus de 2 000 anciens mercenaires ayant combattu dans le Donbass entre 2014 et 2018. C'est alors que mûrit l'idée de monter une opération de recrutement, via internet, pour de prétendus emplois de mercenaires au service d'intérêts russes à l'étranger. Il s'agirait d'attirer dans un piège, les candidats les plus intéressants (ceux qui auraient des comptes à rendre à la Justice ukrainienne pour leurs crimes commis dans le Donbass).
L'opération "Avenue" prit alors une nouvelle dimension. Son déroulement, à ce stade, et les procédés utilisés par les services spéciaux ukrainiens sont bien décrits dans le rapport de Bellingcat publié le 13 décembre 2021. On en résumera, dans ce qui suit, les principaux éléments.
La première chose à faire, pour rendre crédibles des offres d'emplois de mercenaires à l'étranger, était de faire enregistrer, en Russie, des noms de domaines de sites internet. C'est ainsi que les services spéciaux ukrainiens décidèrent de "loger" leur activité de recrutement dans la coquille devenue vide, de la compagnie militaire privée "MAR", qui avait été créée à Saint-Pétersbourg en 2012. Elle était connue pour avoir envoyé des mercenaires dans le Donbass, dans les années 2014 et 2015, mais son activité avait ensuite été suspendue et son site internet était devenu inactif. Pour donner l'impression qu'elle se réactivait, il suffisait d'enregistrer un nom de domaine semblable à celui de cette compagnie. Ainsi fut enregistré chvk-mar.org, alors que le nom de domaine originel de "MAR" était chvk-mar.ru. Un autre nom de domaine, office-rosneft.org, fut enregistré pour donner l'impression que le commanditaire final du recrutement serait ROSNEFT, le géant pétrolier russe. Il aurait besoin de militaires expérimentés pour la protection de ses sites d'extraction en Syrie ou au Venezuela. Associés à ces noms de domaines, les services spéciaux ukrainiens disposaient d'adresses e-mail leur permettant de communiquer avec les candidats.
Outre une compagnie militaire privée crédible et un commanditaire final plausible pour le déploiement de mercenaires à l’étranger, il fallait, à un certain stade de l'opération de recrutement, pouvoir faire intervenir, au téléphone, un responsable de projet convaincant, censé être issu des services spéciaux russes (FSB ou GRU). Ce kurator (officier traitant) fut "Sergueï Petrovitch". Il disposait d’un numéro de téléphone spécial et intraçable, sans carte SIM, ainsi que d’un logiciel permettant de simuler un faux identifiant d’appel. En l’occurrence, un numéro de téléphone syrien. Derrière "Sergueï Petrovitch", censé être établi en Syrie pour s'occuper de la protection de sites pétroliers de ROSNEFT se cachait, naturellement, un officier du renseignement ukrainien, installé à Kiev.
Un autre élément encore s'est avéré particulièrement important pour la réussite de l'opération "Avenue": le choix, parmi les candidats, d'un "entraîneur". Un homme qui serait à la fois un relais dans le recrutement, un référent et un organisateur pour, le moment du départ venu, assurer la cohésion et la discipline au sein d'un groupe nombreux censé partir pour une mission risquée à l'étranger. Un candidat semblait particulièrement prometteur : Artem Milyaev, né en 1981, habitant dans la région de Volgograd. Dans son CV il avait mentionné qu’il avait, non seulement, combattu en Tchétchénie, dans le Donbass et en Syrie, mais aussi qu’il avait été commandant adjoint d'une brigade d’assaut de la "République populaire de Donetsk", où plus d’une centaine de combattants servaient sous son commandement. Dans les échanges par courrier électronique avec les prétendues "Ressources humaines" de "MAR", il avait écrit qu'il pouvait trouver des candidats parmi ses anciens subordonnés. Il était connu de ses camarades – et des services de renseignement ukrainiens – sous le pseudonyme de "Chaman". Finalement, le choix d'un "entraîneur" s'est porté sur Artem Milyaev, alias Chaman, et la pioche s'est avérée bonne.
On peut entendre, dans un échange téléphonique d'avril 2020, "Sergueï Petrovitch" demander à "Chaman" combien de combattants de son ancienne brigade pourraient être recrutés pour une mission en Syrie. Ce dernier répond qu’il devrait vérifier et que, peut-être déjà, la moitié d'entre eux ont "rejoint les Musiciens", autrement dit le groupe "Wagner". Puis, il lui demande s’il peut trouver des tireurs d’élite expérimentés. "Chaman" répond qu’il connait cinq snipers ayant travaillé en Syrie avec des fusils de calibre .338. Ils évoquent également la recherche d’autres combattants expérimentés, notamment des artilleurs, et enfin des questions d'argent. Quelques jours plus tard, "Sergueï Petrovitch" rappelle "Chaman", toujours avec son numéro syrien. Ce dernier déclare qu’il est prêt à diriger une équipe de combattants et fournit une liste de dix noms, indiquant leurs spécialisations, leurs compétences linguistiques et précisant qu'ils ont les vaccins contre la fièvre jaune. "Chaman" demande à "Petrovitch" d’appeler personnellement chacun d'entre eux afin qu’ils puissent « voir d’où vous appelez » (sous entendu, de Syrie) et ainsi qu'ils puissent s'assurer que l'affaire est sérieuse.
Au cours des deux mois suivants, selon le rapport de Bellingcat, "Sergueï Petrovitch" a appelé "Chaman" plus de 40 fois. À chaque fois, il l'a conforté dans l'idée que ce serait bien lui, "Chaman", le commandant de l'opération. Il aurait le choix de ses adjoints. Début mai 2020, "Sergueï Petrovitch" lui dit qu'il faudrait, en fait, constituer trois pelotons, chacun d’environ 50 combattants. Ce serait à lui de désigner parmi ses hommes de confiance, ceux qui dirigeraient les différentes unités.
La décision de sous-traiter le recrutement à Artem Milyaev, alias Chaman, s'est avérée fructueuse. Fin mai 2020, de nouvelles candidatures, se référant à des recommandations de "Chaman", arrivaient encore sur la pseudo messagerie électronique des "Ressources humaines" de "MAR". Plus de 200 candidats avaient rempli des formulaires qui contenaient des informations personnelles complètes : adresses, numéros de téléphone, taille, poids, pointure, niveau d'études et expérience militaire. Les services spéciaux ukrainiens disposaient ainsi de CV détaillés et de lettres de motivation dans lesquelles les candidats décrivaient leurs faits d'armes dans le Donbass, au Moyen-Orient ou en Afrique. Ceux qui avaient combattu dans le Donbass indiquaient comment ils y étaient arrivés. Ils fournissaient des détails sur la guerre hybride que la Russie y avait mené après l'annexion de la Crimée, en 2014. Certains candidats disaient qu’ils étaient arrivés dans le Donbass "sous couvert de rebelles" au pouvoir de Kiev, dans le cadre de contrats avec des compagnies militaires privées, parmi lesquelles revenait souvent le nom de "Wagner", tandis que d’autres disaient qu'ils y étaient allés directement au sein d'unités régulières de l'armée russe. Leurs dossiers de candidature contenaient des photos des médailles reçues, et même, parfois, des vidéos inédites attestant de leurs "exploits" comme celle de la destruction d’un hélicoptère ukrainien dans le Donbass, en 2014.
Alors que les services spéciaux ukrainiens avaient identifié, parmi les candidats à recruter en priorité, plusieurs dizaines mercenaires dont les dossiers intéresseraient particulièrement la Justice ukrainienne (et, pour certains aussi, néerlandaise - cf. l'affaire du Boeing de Malaysia Airlines), la situation était devenue, en fait, très compliquée. Les candidats étaient impatients de partir. Beaucoup souhaitaient rencontrer "Chaman" ou les adjoints qu'il avait désignés pour diriger les pelotons. Et même, "Petrovitch" en personne. Plusieurs faux projets de rencontres physiques à Moscou ou à Saint-Pétersbourg avaient été évoqués. Il fallait présenter des prétextes crédibles pour justifier le report de ces rencontres. Heureusement, à l'époque, le gouvernement russe avaient imposé le confinement pour contenir la pandémie de Covid-19. En mai 2020, tous les aéroports russes furent fermés au trafic commercial. Tout cela justifiait le report des rencontres physiques, ainsi que le départ pour la Syrie. De son côté, Artem Milyaev/"Chaman" devait gérer au téléphone l’anxiété de ses "subordonnés" alors qu’il n’avait lui-même jamais encore rencontré son kurator, "Sergueï Petrovitch", ni reçu de rémunération à la hauteur de ses efforts. Pour l'encourager à tenir face l'adversité, les services spéciaux ukrainiens trouvèrent le moyen de lui faire parvenir, début juin, l'argent qu'il réclamait.
Pour calmer le jeu, mais aussi se donner le temps de finaliser la planification de l'expédition des recrues pour leur "mission" à l'étranger, les services spéciaux ukrainiens décidèrent que "Sergueï Petrovitch" était mort : il aurait été tué au combat, le 2 juin 2020, en Syrie. C’est, du moins, ce dont fut informé "Chaman", dans un e-mail reçu d'un pseudo responsable de ROSNEFT. On imagine sa déception et son inquiétude pour l'avenir du projet. Tout comme celles des candidats qu'il informa de la triste nouvelle. Les "Ressources humaines de "MAR" durent les rassurer, disant que le projet, n'était pas abandonné, et qu'il fallait patienter en attendant des nouvelles.
Ce n'est que deux semaines plus tard qu'Artem Milyaev/"Chaman" reçut un appel d'un numéro vénézuélien. À l’autre bout du fil, son interlocuteur se présenta comme "Artur Pavlovitch". Il annonça qu'il avait pris la suite de "Sergueï Petrovitch" et qu'il était installé au Venezuela, où ROSNEFT avait aussi une activité de forage et d'extraction. Les besoins de sécurité étaient les mêmes qu'en Syrie. Et, c'est au Venezuela, finalement, que les mercenaires, sous la direction de "Chaman", seraient destinés à assurer une mission de sécurité.
Courant juillet, les services spéciaux ukrainiens purent finaliser leur plan pour la phase la plus délicate de l'opération: les mercenaires sélectionnés – au nombre de trente-quatre – devraient se rendre à Moscou, à la gare routière centrale, pour un départ, le 24 juillet au matin. Ils y retrouveraient "Chaman", leur commandant, à qui auraient été remis les billets d'avion et les documents nécessaires pour entrer en Biélorussie. Ils prendraient un car pour Minsk où ils arriveraient dans la nuit. Ils se rendraient directement à l'aéroport, où ils prendraient un avion pour Istanbul (vol Turkish Airlines, 25 juillet 2020, départ à 10:50). Durant la trentaine de minutes où ils seraient dans le ciel ukrainien, une alerte à la bombe forcerait l’appareil à se poser, et les mercenaires seraient arrêtés lors du contrôle des passagers, à l'aéroport, en Ukraine, où se ferait l'atterrissage d'urgence.
Le 24 juillet, tout se passa normalement au départ de Moscou. Un groupe WhatsApp avait été formé par "Chaman" pour communiquer avec les autres recrues se dirigeant vers le lieu de ralliement. Il était connecté en permanence avec "Artur Pavlovitch". Le rassemblement se fit comme prévu, à ceci près que les partants ne furent finalement que 33, l'une des recrues ayant fait, au dernier moment, défaut. "Chaman" distribua à chacun de ses compagnons de voyage, son argent de poche, son faux contrat de travail avec une entreprise bélarusse (nécessaire pour passer la frontière), ses billets d'avion et son attestation d'assurance. Tout paraissait très professionnel. Le car pour Minsk partit avec 33 mercenaires à son bord, autour de 9 heures.
Trahison à Kiev et confusion à Minsk
En réalité, alors que les mercenaires prenaient le car pour Minsk, l'opération était compromise. La veille, à Kiev, la décision avait été prise, au plus haut niveau, de la faire capoter.
Le directeur du Renseignement militaire (HUR), Vasyl Burba, et le directeur-adjoint de la Sécurité intérieure (SBU), Roman Baranetsky, devaient rendre compte au président des derniers développements de l'opération "Avenue". Ils se rendirent, le 23 juillet en fin d'après-midi, au siège de la présidence, rue Bankova. Ils montèrent au quatrième étage où se trouve le bureau de Volodymyr Zelensky. On leur annonça que le président était occupé et qu'ils devaient descendre au deuxième étage, au bureau du "chef du Bureau du président". Ils y furent reçus par Andri Yermak qui leur dit qu'il avait "une délégation du président" et que le départ des mercenaires devait être reporté d'une semaine. Ils devaient comprendre que telle était la décision du président. La justification du report était qu'un cessez-le-feu dans le Donbass venait d'être décidé avec la Russie. Il devait entrer en vigueur le 27 juillet. L'arrestation des mercenaires le 25 serait, selon lui, un prétexte pour la Russie, pour ne pas le respecter...
On imagine la stupéfaction et l'incompréhension de Vasyl Burba. C'est sous sa direction qu'avait été conduite, depuis le début, l'opération "Avenue". Il avait régulièrement informé le nouveau président (élu en avril 2019) de son développement. La phase finale, particulièrement délicate, avec le rassemblement des mercenaires à Moscou, leur expédition à Minsk et l'achat des billets d'avion pour un vol le 25 juillet, avait été validée par son ministre de tutelle, le ministre de la Défense Andri Taran, et par le président Zelensky lui-même. Reporter le vol d'une semaine, signifiait que les mercenaires, qui partiraient le lendemain matin de Moscou, devraient être logés dans des hôtels à Minsk, pendant une semaine, au risque que leur présence apparût suspecte et qu'ils fussent arrêtés. Et la justification du report du vol par l'entrée en vigueur d'un cessez-le-feu dans le Donbass, n'avait aucun sens : le report du vol d'une semaine aurait seulement reporté d'une semaine un prétexte, pour les Russes, de ne pas le respecter.
La décision ne pouvant être discutée, les services spéciaux ukrainiens durent changer, en urgence, les réservations sur le vol de Turkish Airlines Minsk-Istanbul. Finalement, les billets pour le 25 furent annulés, et le départ fut reporté au jeudi 30 juillet. Les mercenaires furent informés du changement de programme, alors qu'ils arrivaient à Minsk, le 24 juillet au soir. L'annonce fut faite par "Chaman", en contact téléphonique avec "Artur Pavlovitch". Un hôtel avait été réservé, à Minsk, pour les loger. Et, ce qui devait arriver arriva: bien qu'ils se fussent montrés très discrets, confinés jusqu'alors dans leur hôtel, le 29 juillet à l'aube, les mercenaires y furent arrêtés par une descente du KGB biélorusse.
Une certaine confusion régna ensuite pendant plusieurs jours. On s'interrogea sur la signification de l'arrestation de "33 mercenaires de Wagner" à Minsk, dans un contexte de campagne électorale présidentielle, très tendu. Loukachenko avait fait arrêter ses principaux concurrents. Il accusa publiquement la Russie d'avoir envoyé des mercenaires pour semer le chaos dans son pays. L'Ukraine réclama officiellement l'extradition des mercenaires. Elle transmit aux autorités biélorusses des mandats d'arrêt les concernant pour leurs crimes commis dans le Donbass. Le président Zelensky appela le président Loukachenko, le 5 août 2020, pour confirmer la demande d'extradition. La réélection du président biélorusse, le 9 août, fut suivie de gigantesques manifestations contre le pouvoir. Poutine, de son côté voulait aussi récupérer les mercenaires. Et il avait de meilleurs arguments que Zelensky: il offrait à Loukachenko le concours de ses services spéciaux et de son armée pour assurer son maintien au pouvoir. Finalement, le 14 août, les mercenaires étaient de retour en Russie.
Le pouvoir de Volodymyr Zelensky sous le contrôle de l'agentura russe
Le fait que, le 23 juillet, c'est Andri Yermak qui dut annoncer à Vasyl Burba et Roman Baranetsky la décision fatale de reporter le départ des mercenaires, est certainement la marque d'un manque de courage de la part de Volodymyr Zelensky. Mais c'est aussi le symptôme d'une réalité: la décision appartenait à Andri Yermak.
La faiblesse de Volodymyr Zelensky est apparue, en fait, dès les lendemains de son élection à la présidence, en avril 2019. Il n'avait ni parti politique ni expérience dans l'administration. Il a délégué les négociations avec les Russes sur les échanges de prisonniers à Andri Yermak, en sachant très bien ce qu'il faisait. Andri Yermak était l'interlocuteur que les Russes lui indiquaient pour négocier avec eux. Ce serait un gage d'efficacité. Il n'était, à l'époque, officiellement, qu'"assistant du président" (pomitchnyk prezidenta). Il fut le négociateur du premier échange de prisonniers après l'élection de Volodymyr Zelensky. Lequel a abouti à l'échange "35 contre 35" du 7 septembre 2019 et au relâchement de Tsemakh (au grand dam des responsables de l'opération "Avenue"). Jusqu'alors inconnu du grand public, Andri Yermak apparut en pleine lumière lors du retour des 35 prisonniers ukrainiens libérés: il était allé les chercher à Moscou avec l'avion présidentiel et c'est lui qui en descendit le premier, au retour, sur le tarmac de l'aéroport, où attendaient le président Zelensky et les familles des prisonniers libérés.
Andri Yermak était dans la délégation qui accompagnait le président Zelensky à Paris, le 9 décembre 2019, pour la réunion du "Format Normandie" avec Emmanuel Macron, Angela Merkel et Vladimir Poutine. Il a accompagné le président Zelensky dans un très curieux voyage à Oman, début janvier 2020, où ils auraient rencontré, dans une réunion secrète, Nikolaï Patrouchev, le véritable numéro deux du pouvoir russe. Devenu, en février 2020, "chef du Bureau du président" (kerivnyk Ofisu prezidenta), il s'est imposé comme la pièce maîtresse de l'agentura russe en Ukraine. Autrement dit, du réseau des agents clandestins des services spéciaux russes en Ukraine. Volodymyr Zelensky lui délégua, de fait, la gestion de l'appareil d'Etat. Dès lors Andri Yermak s'occupait de tout. Toutes les nominations dans la haute fonction publique et à la tête des entreprises publiques dépendaient de lui. C'est évidemment lui qui devait prendre la décision de faire capoter l'opération qui visait à la capture des 33 mercenaires, en juillet 2020.
Reste que, si le véritable décideur de la trahison était Andri Yermak, une question demeure : l'échec de la capture des 33 mercenaires est-il dû seulement à la décision de reporter le vol pour Istanbul ou, y a-t-il eu, en plus, une fuite délibérée qui aurait amené Loukachenko à décider de leur arrestation? La réponse a été donnée par Vasyl Burba dans une interview accordée à Dmytro Gordon le 8 février 2022. Selon lui, ce serait la présidence ukrainienne, qui aurait informé directement la présidence biélorusse de l'arrivée des mercenaires en Biélorussie. Cela expliquerait les propos sibyllins tenus par Loukachenko devant une assemblée d'officiers de commandos ("spetsnaz"), le 24 juillet. Il évoqua l'entrée, en Biélorussie, de "soldats professionnels" employés par des compagnies militaires privés pour y provoquer un "Maidan", autrement dit un soulèvement populaire. Loukachenko aurait ensuite choisi le moment opportun, sans en référer à Moscou, pour l'arrestation des mercenaires. Leur capture spectaculaire par le KGB biélorusse, dans leur hôtel, était une opération de communication de Loukachenko dans le contexte de la campagne électorale: il faisait apparaître les mercenaires comme envoyés par les services russes, en relation avec ses opposants, pour provoquer des troubles à la veille de l'élection présidentielle.
Les autorités ukrainiennes, en premier lieu Volodymyr Zelensky et Andri Yermak, ont toujours nié que, derrière l'affaire des "mercenaires de Wagner" arrêtés à Minsk, il y eût une opération montée par les services spéciaux ukrainiens. L'opération "Avenue" n'aurait jamais existé. Et s'il y avait quelque chose qui pût y ressembler, ce devait être, selon eux, une opération montée par des services étrangers, russes ou américains!
Dès le 5 août 2020, Vasyl Burba fut limogé de son poste à la tête du Renseignement militaire (HUR). Il fut remplacé par Kyrylo Boudanov, qui devait servilement relayer le mensonge, et tenter d'étouffer le scandale.
On ne saurait sous-estimer l'importance du "Wagnergate" dans l'histoire qui a conduit au déclenchement de l'"opération militaire spéciale" de Poutine, le 24 février 2022. C'est parce qu'ils devaient nier qu'il y eût trahison, c'est parce qu'il leur fallait étouffer le scandale, que Volodymyr Zelensky et Andri Yermak durent renoncer à la mise en oeuvre des accords de Minsk (Minsk II, de février 2015). Une révision de la Constitution qui accorderait au Donbass un statut d'autonomie était devenue encore plus difficilement acceptable pour l'opinion publique ukrainienne. Le président Zelensky, qui s'était montré jusqu'alors très coopératif avec Moscou pour l'application de ces accords dut abandonner tout projet de réforme constitutionnelle. En dirigeant populiste qu'il était, il dut adopter une posture "patriotique", plus en phase avec l'opinion publique.
Ce renoncement à l'application des accords de Minsk provoqua l'ire de Poutine. C'est cela qui le décida à une intervention militaire à grande échelle en Ukraine. Mais, dans son esprit, ce devait être une opération du type de l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 1968 : non pas un blitzkrieg dévastateur, mais avant tout, un déploiement de force pour mettre au pas la direction récalcitrante d'un pays frère.
Cela nécessitait de la part de l'équipe dirigée par Andri Yermak, une nouvelle trahison : tout faire pour que, face au déploiement de l'armée russe, l'armée ukrainienne renonce au combat. On sait que, dans cette perspective, fut organisé un sabotage systématique de la Défense. En témoignent, en février 2022, à la veille l'intervention russe, le déminage du pont de Tchongar et le retrait de l'aéroport de Hostomel de la 4e brigade de réaction rapide, à la défense duquel elle était affectée. C'est aussi dans cette perspective que fut organisée la désinformation: contre les Américains qui annonçaient une intervention militaire russe imminente, il fallait apaiser, démobiliser, dire que les Russes n'attaqueraient pas. Le chef du Renseignement militaire ukrainien à l'époque, Kyrylo Boudanov, devait naturellement coopérer à ce sabotage et à cette désinformation.
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