Gérald Darmanin étudiant (2/2)

L’actuel ministre de l’intérieur a mis à profit ses cinq années à Sciences-Po Lille (2002-2007) pour recruter un premier cercle de militants, ouvrir son carnet d’adresses, s’implanter localement (à Tourcoing, auprès du très réactionnaire Christian Vanneste) et tester sur ses camarades l’effet de ses premières provocations. Lui prétend avoir appris à l’IEP «l’ouverture à la curiosité».

Gérald Darmanin présente souvent son parcours en exemple. Le 12.02.2015, il était volontiers revenu, au 84 rue de Trévise, sur ses années d’études en ces lieux. © SCIENCES PO LILLE

Sciences-Po Lille

• Gérald Darmanin entre à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille (IEP) à la rentrée 2002, après « une année d’hypokhâgne ratée » [1]. Il a donc passé et réussi le concours de l’IEP au cours de sa 21e année, et non, comme la très grande majorité de ses camarades, dans sa 19e ou sa 20e année [2], ce qui signifie que Gérald Darmanin a probablement connu un premier redoublement avant d’entamer ses études supérieures [2'].

• Gérald Darmanin redouble sa première année à Sciences-Po [1&3], ce qui est à l’époque tout à fait exceptionnel [4]. Ainsi qu’il l’explique dans la vidéo insérée ci-dessus, il quittera l’IEP à bac+4 et en 2007, soit cinq années après sa réussite au concours d’entrée.

• Sa scolarité à Sciences-Po s’est a priori déroulée de la façon suivante : 1ère année (2002-2003) ; redoublement 1ère année (2003-2004) ; 2e année (2004-2005) ; 3e année (assistant de Jacques Toubon, 2005-2006) ; 4e année (2006-2007).

Trombinoscope des étudiants de Sciences-Po Lille en 2005 : Gérald Darmanin, bientôt 23 ans, termine sa 2e année à l'IEP, dans la filière «Administration publique» (conférence de méthode «2AP1»). © Compte twitter @MaximeHaes Trombinoscope des étudiants de Sciences-Po Lille en 2005 : Gérald Darmanin, bientôt 23 ans, termine sa 2e année à l'IEP, dans la filière «Administration publique» (conférence de méthode «2AP1»). © Compte twitter @MaximeHaes

L’école, son CA et son directeur

• Dans les années 2000, l’IEP de Lille est situé au 84 rue de Trévise, dans l’ancien quartier ouvrier de Moulins, au sud-est de la ville (porte de Valenciennes). Le bâtiment est une retorderie de coton “reconvertie” au milieu des années 1990 en établissement scolaire [5]. Inoccupé depuis janvier 2017 et le déménagement de Sciences-Po sur le site historique de la Faculté de Lettres, il a récemment accueilli le commissariat d’une série de TF1.

• Gérald Darmanin a siégé au conseil d’administration de l’IEP pendant ses études [1&3], puis de janvier 2016 à décembre 2019. Il faisait donc partie du CA, lorsqu'en janvier 2019 celui-ci a retenu la candidature de Pierre Mathiot à la direction de l’école. Sandrine Rousseau, qui était également candidate, est revenue sur cet épisode le 10 février (dans l’émission «C à vous») et le 8 mars 2021 (dans «A l’air libre», entre 14’20 et 18’30) ; Gérald Darmanin s’est exprimé à ce sujet le 17 février 2021 (également dans «C à vous»).

• Pierre Mathiot [6] « donne régulièrement des conseils » à Gérald Darmanin depuis 2007 : « Quand il a eu son diplôme […], je lui ai dit que, s’il voulait passer l’ENA pour faire de la politique, il valait mieux aller directement en politique, parce qu’il allait rater l’ENA ! [3] ».

L’ancienne filature sise 84, rue de Trévise, à Lille-Moulins, a abrité l’Institut d’Etudes Politiques de Lille de 1996 à 2017. © Creative Commons BY-NC-ND 4.0 / Nekobasu L’ancienne filature sise 84, rue de Trévise, à Lille-Moulins, a abrité l’Institut d’Etudes Politiques de Lille de 1996 à 2017. © Creative Commons BY-NC-ND 4.0 / Nekobasu

Une obsession: «entrer en politique»

• Quand il arrive à Lille en septembre 2002, Gérald Darmanin vit une période difficile : « Son ascension politique et sa professionnalisation sont [alors] remises en cause par la création de l’UMP [en avril 2002] et il est, à ce titre, particulièrement critique à l’égard de ce parti. Comme la plupart des anciens dirigeants des Jeunes RPR, le jeune militant est évincé de la direction des Jeunes populaires [organisation créée en février 2003], au profit des Jeunes libéraux. » [7]

• C’est dans ce contexte qu’il crée, au sein de Sciences-Po, une antenne de France.9, le « club de réflexion politique » lancé par François Fillon en 2001-2002 [8]. Un soir de l’hiver 2002-2003 [9], j’aurai ainsi la surprise de voir le ministre en exercice des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité traverser le hall de l’école, escorté par un petit cercle d’étudiants empressés. Ces derniers faisaient alors partie à Lille des «Chats bossus», une « colocation de droite » [1]. Neuf ans plus tard, on retrouvera certains d’entre eux dans le cabinet du ministre David Douillet dirigé par Gérald Darmanin.

• La scolarité au sein de l’IEP de Lille prévoyait un stage de 3 mois (dans une entreprise, une administration ou une association) et une année à l’étranger. Gérald Darmanin a fait le choix de passer l’un et l’autre auprès d’un parlementaire de droite : respectivement le député français Christian Vanneste (10e circonscription du Nord, Tourcoing) et le député européen Jacques Toubon (élu sur la liste UMP au printemps 2004), qu’il avait visiblement connu pendant ses années de militantisme parisien [10].

• Extrait de l’article paru dans Society en 2015 : « Une fois son stage terminé, l’étudiant n’hésite pas à demander un coup de pouce à l’ancien ministre de la Culture : “On a mangé ensemble. Je lui ai annoncé que c’était sympathique d’avoir bossé avec lui, mais qu’il me fallait un boulot maintenant. Il a écrit à Xavier Bertrand et j’ai été reçu par son directeur de cabinet, Michel Bettan.” » En 2007, l’ancien ministre et député du Pas-de-Calais Philippe Vasseur (UDF) lui donnera un « coup de pouce » de ce type [11].

Le jeune Darmanin reprend la phraséologie de Christian Vanneste, son mentor d’alors: bloquer un établissement universitaire serait tout aussi «fasciste» que poursuivre en justice l’auteur de propos homophobes. [12] © France Culture

Le choix Vanneste, entre opportunisme, idéologie et épicerie

• En 2005, Gérald Darmanin est élu délégué de l’UMP dans la 10e circonscription du Nord, qui couvre une partie de la commune de Tourcoing. Il succède à ce poste au député de la circonscription, Christian Vanneste, qui a reconquis en 2002 son siège perdu en 1997. Né en 1947, professeur de philosophie puis directeur adjoint d’un établissement d’enseignement privé catholique, ce dernier fait figure de notable et de "patriote", proche à la fois du patronat local et des comités d’anciens combattants et de harkis [13].

• A partir de fin 2004, M. Vanneste est l’auteur d’une série de déclarations homophobes ─ dont celle-ci : « L’homosexualité est inférieure à l’hétérosexualité » (La Voix du Nord, 26.01.2005) ─, qui lui vaudront d’être poursuivi en justice, fortement médiatisé et peu à peu désavoué par l’UMP. Chaud partisan de la ligne sarkozienne de la « droite décomplexée », le parlementaire du Nord a également proposé en 2004-2005 que les «programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer».

• Gérald Darmanin était alors « tout à fait en ligne avec Christian Vanneste » et même « en communion idéologique totale » avec lui, selon la politologue Anne-Sophie Petitfils et le député lui-même. Le jeune militant est chargé d’étendre et de mobiliser les soutiens de l’élu, désormais situé « à la lisière de la droite et de l’extrême-droite » et devenu « un symbole de la défense de la famille traditionnelle ». Pour ce faire, l’équipe a notamment recours à des pratiques « néo-clientélistes », que Gérald Darmanin a décrites en 2006 dans un entretien.

• Le député Vanneste était friand de « lettres d’intervention personnalisée » : il en avait rédigé près de 70.000 dès son premier mandat, entre 1993 et 1997. Il se trouve que des courriers de ce type sont au cœur des deux affaires dans lesquelles des femmes ont accusé son ancien protégé d’abus de pouvoir, en 2009 et 2016 (lire ici et ).

«C’est un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…» Dans les années 2000, la droite s’appelait «UMP» et avait un siège dans le Nord, sis 216, rue de Solférino, à Lille. © Capture d’écran Wéo «C’est un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…» Dans les années 2000, la droite s’appelait «UMP» et avait un siège dans le Nord, sis 216, rue de Solférino, à Lille. © Capture d’écran Wéo

Notes : 

[1] « Le petit Gérald », Antoine Mestres et Michaël Simsolo, Society, 3-16 avril 2015, p.38-42 (les anciens numéros du magazine peuvent être commandés ici).

[2] Je donne mon exemple, qui est en l’occurrence représentatif : je suis né en 1982 (quelques semaines avant Gérald Darmanin), suis entré en 1ère année de l’IEP de Lille en septembre 2001, école dont je suis sorti au printemps 2005 diplômé à bac+4 (certain∙es ont aussi choisi de sortir diplômé∙es à bac+5 : ma promotion fut la première à en avoir la possibilité).

[2’] Le 15 janvier 2018, dans l’entretien où il révèle qu’il fait l’objet d’accusations « d’abus de pouvoir, d’abus de faiblesse, voire de viol » (précisions à ce sujet dans Le Monde du 27 janvier 2018), Gérald Darmanin évoque aussi sa « 1ère année de fac » ; il est donc possible qu’après son « année d’hypokhâgne ratée », il ait fréquenté une année l’université (en 2001-2002), avant de tenter (à nouveau ?) sa chance aux concours de Sciences-Po (comme la plupart des candidats, il s’est présenté à plusieurs d'entre eux en 2002, dont, probablement, celui de Paris).

[3] « À Bercy, je ne suis pas extrêmement heureux », Astrid de Villaines, Charles,‎ décembre 2017, p.48-58 (le pdf de l’article peut être téléchargé sur le site de la revue).

[4] Au début des années 2000, la 1ère année de l’IEP de Lille était une année très « généraliste » : initiation au droit, histoire, économie, sociologie. Elle précédait le choix d’une section, à partir de la 2e année : « Administration publique », « Politique Economie et Société », « Europe » ou « Economie-Finance ». Dans ma « promo », qui devait compter 140 étudiants, les redoublants ont été, dans mon souvenir, moins de cinq.

[5] La retorderie de la rue de Trévise (dont on trouve ici une carte postale d’époque) faisait partie des filatures Le Blan. L’entreprise possédait plusieurs sites dans le quartier de Moulins, en particulier les bâtiments abritant aujourd’hui l’université de Lille-2 (place Déliot) et le théâtre du Prato (on peut visionner ici un reportage de 1980 les montrant en cours de “reconversion”). Le passé industriel du 84 rue de Trévise a visiblement fini par refaire surface (lire ici).

[6] Pierre Mathiot avait déjà dirigé l’IEP de Lille entre 2007 et 2015. Entre 2016 et son retour à la direction de Sciences-Po en 2019, il a été délégué ministériel aux « parcours d'excellence » auprès de la ministre de l'Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, puis chargé par Jean-Michel Blanquer d’une mission sur la réforme du baccalauréat (voir ici et ). En 2017, M. Mathiot avait soutenu à Lille un candidat emblématique de la macronie (voir ici et ), avant d’être lui-même investi par LREM pour les élections sénatoriales du mois de septembre. A propos du climat actuel dans l’école, lire une enquête de Médiacités parue en juillet 2020 ; à propos de la vague #SciencesPorcs à Lille, lire notamment ici, et .

[7] « Mobilisations et luttes internes autour des questions homosexuelles à l'UMP : l'“affaire Vanneste” », Anne-Sophie Petitfils, Politix 2010/4 (n° 92), pages 99 à 124 (en accès libre).

[8] France.9 deviendra le micro-parti « Force républicaine », « base arrière [de François Fillon] jusqu’à sa victoire à la primaire de la droite en 2016 », selon Le Monde.

[9] Soit quelques semaines seulement avant le lancement de la fameuse réforme des retraites de 2003 et de la mobilisation massive qu’elle a provoquée.

[10] Plusieurs décennies avant l’exercice remarqué de son mandat de Défenseur des droits (2014-2020), M. Toubon fut un pilier de la chiraquie et, jusqu’en 2001, le maire du XIIIe arrondissement de Paris.

[11] Gérald Darmanin, « Interview shooting / Les sommets des carrières », IEP de Lille, 12.02.2015, à partir de 1’ (la vidéo figure en tête du présent billet).

[12] Vidéo insérée dans le « Billet politique » de Frédéric Says, le 31.10.2017, sur France Culture : « Gérald Darmanin, le miracle macroniste » (texte en accès libre).

[13] Sources de la dernière partie de ce billet (sauf mentions contraires) : Anne-Sophie Petitfils (revue Politix, cf. note 7) et Jean-Baptiste Forray, La République des apparatchiks, Fayard, 2017 (un extrait du livre a été reproduit par le journal en ligne Mediacités).

Le sociologue Ugo Palheta revient notamment sur les sympathies passées de Gérald Darmanin pour l’Action française et son engagement auprès de M. Vanneste (à partir de 4'). © Mediapart

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.