Frédéric Aguilera, professionnel de la politique

Le parcours du maire de Vichy est celui d’une part croissante des élus locaux : Frédéric Aguilera n’a jamais rien fait d’autre que de la politique. Il est entré très tôt dans le petit monde de la droite bourbonnaise, où il a œuvré seize ans durant dans l'ombre d'un anonyme dignitaire du Sénat. Il s’efforce aujourd’hui de régner et durer en son fief : cumuls garantis !

Premiers pas. La carrière politique de Frédéric Aguilera a commencé, au début des années 1990, dans le « foyer » du lycée de Presles de Cusset-Vichy (qui a depuis pris le nom d’Albert Londres, natif de la cité thermale). C’est là, au rez-de-chaussée du « G3 », qu’il a tenu ses premières réunions publiques et qu’a été prise la photo reproduite ci-dessous.

Capture d’écran du documentaire de Laetitia Carton, «Lettre à Vichy», diffusé en janvier 2021 sur France 3 Auvergne. © France télévisions et SaNoSi productions Capture d’écran du documentaire de Laetitia Carton, «Lettre à Vichy», diffusé en janvier 2021 sur France 3 Auvergne. © France télévisions et SaNoSi productions

1995. Après avoir siégé au conseil d’administration du collège de Cusset, puis au bureau des élèves de Presles, ainsi qu’au Conseil régional des jeunes [1], « les choses se sont enchaînées rapidement » [2] : en 1995, deux ans à peine après sa sortie du lycée, le jeune Frédéric se retrouve en effet adjoint au maire de Cusset (chargé de l’éducation et de la petite enfance) et, dès l’année suivante, vice-président du District de Vichy-Cusset-Bellerive. Le maire (divers droite) de Cusset s’appelait alors Joseph Blethon ; son fils, président exécutif du groupe Saur, est depuis mai 2020 un conseiller municipal « spécial [sic] » de Vichy [3]. Du mitan des années 1990 date aussi la création du Bureau Information Jeunesse (le « PIJ » désormais), dont M. Aguilera s’attribue seul la paternité et qui fut longtemps sa carte de visite.

Un jeune homme sage. © en_attendant_03

Défaut d’études. M. Aguilera n’a visiblement pas fait d’études supérieures. Il ne mentionne en tout cas aucun autre diplôme que le baccalauréat et, lorsqu’il évoque ses 20 ans, met systématiquement et uniquement en avant son « engagement associatif ». Cette absence de formation universitaire initiale distingue M. Aguilera parmi les « professionnels de l’action publique locale », toujours plus nombreux à devenir maires et/ou présidents d’EPCI. Son homologue castelroussin, Gil Avérous, qui partage avec lui de nombreux points communs (même génération, même parti, même parcours de collaborateur d’élu, l'Indre et l'Allier sont des départements ruraux, Châteauroux métropole et Vichy Communauté sont d’une taille comparable), a par exemple suivi « des études en droit, en économie de gestion et dans un institut universitaire professionnalisé en administration des collectivités territoriales », avant de commencer sa carrière [4].

Depuis près de quatre ans qu’il est maire de Vichy, force est de constater :

  • que M. Aguilera est visiblement incapable d’exprimer une pensée en plus de 280 signes (le niveau de ses tweets est d’ailleurs globalement affligeant) ;
  • que sa seule tentative d’écriture à ce jour (je laisse de côté ses posts facebook « promotionnels ») a tourné au fiasco (cf. ici et sa tribune lacrymale du 1er juillet 2020, « 80 ans après, stop au déni français ») ;
  • que sa culture historique paraît pour le moins lacunaire (ce qui est particulièrement gênant quand on est maire de Vichy) ;
  • qu’il a sans conteste appris à communiquer et à parler en public ― mais pour quoi dire au final ? 

«L’assistant parlementaire», par Miossec, qui en avait sans doute croisé quelques-uns pendant ses années de localier dans sa Bretagne natale. © narwahs licorn

En 1997-1998, le jeune militant politique, adhérent du RPR depuis ses 18 ans [5], entame sa professionnalisation : après une année comme chargé de mission à l’Agence de développement locale, Frédéric Aguilera devient assistant parlementaire de Gérard Dériot, tout juste élu sénateur de l’Allier. Il va rester son collaborateur jusqu’en novembre 2014, c’est-à-dire pendant pas moins de seize années (il sera notamment son directeur de cabinet à la présidence du conseil général de l’Allier entre 2001 et 2008).

En octobre 1998, au moment même où Frédéric Aguilera devient assistant parlementaire, Miossec sort l’album A prendre, dont le neuvième titre sonne comme un clin d’œil au jeune Bourbonnais, à moins qu'il ne dessine un portrait-robot : « Pour l’instant je ne suis peut-être qu’un laquais / Un assistant de l’assemblée un valet de chambre / Pour l’instant je taille des haies / Pour l’instant j’arrondis les angles / Pour l’instant je courbe l’échine / Pour l’instant j’en avale ma langue // Pour un jour planter son étendard au sommet / Chaque bastion chaque citadelle est bonne à prendre / Guérillas guerres d’usure ou de tranchées / Tous les moyens sont bons pour s’étendre / Pour se les faire il ne faut surtout pas rêver / Pour se les faire il ne faut surtout pas être tendre / Juste quelques petites années à patienter / En politique il faut savoir, il faut savoir attendre / De la mairie au ministère à l’assemblée / C’est un boulot de longue haleine, de longue attente. »

« Gérard Dériot, l’homme qui sait attendre », écrivait justement Hervé Moisan en avril 2015, quelques jours avant que l’ancien pharmacien de Cérilly ne fasse de son ancien « dircab » son premier vice-président (les deux hommes ont encore ostensiblement affiché leur proximité en mai dernier). Qu’est-ce que Frédéric Aguilera a bien pu retenir d’un tel mentor, dont l’œuvre politique se résume à la longue liste de ses mandats et à un rapport sur les farines animales ? Sans doute l’art de prendre les places : en 2010-2011, l’élève a notamment assisté à l’accession de son maître à la questure du Sénat, une sinécure injustifiable et scandaleuse qui contribue logiquement au discrédit de nos représentant∙e∙s et de nos institutions (lire le thread ci-dessous).

Un mentor en quête de mandats et d’une retraite à cinq chiffres. © Simon Rötig

Carriériste avec méthode. En prenant place en 2008 sur la liste conduite par le maire Claude Malhuret, M. Aguilera jette son dévolu sur Vichy et retrouve la sainte onction du suffrage universel (il n’était plus élu depuis 2001 et la défaite de la droite à Cusset). Dans la cité thermale, le voilà désormais adjoint (il le restera jusqu’à ce qu’il devienne maire à son tour) et président directeur général de la Semiv (« Vichy Habitat » désormais), poste pour lequel il commencera à être rémunéré en 2011.

Dès lors, M. Aguilera ne cessera plus de consolider les « citadelles » déjà conquises et de « s’étendre » dès que possible : à l’hôtel-de-ville, s’ajouteront ainsi bientôt aux délégations « travaux et urbanisme », celles relatives à l’habitat, aux énergies et aux technologies nouvelles, puis il prendra en 2014 une vice-présidence clé à l’agglo (« finances et ressources humaines »), avant d’être élu l’année suivante conseiller départemental et, dans la foulée, 1er vice-président du département. En 2010-2011, son CV s’était aussi enrichi d’une expérience comme directeur de campagne (pour l’UMP) et d’une autre comme délégué régional d’un groupement d’intérêt public (« France Télé numérique »). 

Entre amis. © Compte facebook Frédéric Aguilera, 13.06.2021 Entre amis. © Compte facebook Frédéric Aguilera, 13.06.2021

En octobre 2017, après vingt-cinq ans d’effort, son heure sonne enfin : M. Malhuret devant se mettre en conformité avec la loi sur le non-cumul, M. Aguilera devient coup sur coup maire de Vichy (25.000 habitants) et président de Vichy Communauté (plus de 80.000 habitants, sur un vaste territoire comprenant l’agglomération et la Montagne bourbonnaise). C’est maintenant son tour de (méchamment) cumuler, puisqu’il choisit alors de conserver ses postes de 1er vice-président du conseil départemental et de PDG de Vichy Habitat, ainsi que son fauteuil dans les autres organismes où il siège (l’ex-office de tourisme devenu la société publique locale « Vichy Destinations », le conseil de surveillance de l’hôpital, etc.), dont il s’est bien gardé jusqu’ici de rendre publique la liste complète.

Cumuls et crête. Le cumul des rémunérations va de pair avec le cumul des mandats. Au bas de la dernière déclaration de M. Aguilera à la HATVP, on pouvait ainsi lire : « Président agglomération / Octobre-décembre 2017 / Mandat écrêté ». Traduction : l’élu n’a pas perçu d’indemnités pour son mandat à la tête de Vichy Communauté car ses autres mandats l'amenaient déjà au plafond légal autorisé de 8.434 euros net par mois. Apprendre que le maire de Vichy était « écrêté » ne m’a pas surpris, puisque, selon mes estimations, la somme des indemnités correspondant à ses mandats dépassait, entre octobre 2017 et juin 2021, la barre des 10.000€ mensuels [6] :  

  • Maire de Vichy : entre 3.000€ et 3.500€ / mois ;
  • Président de Vichy Communauté : environ 3.500€ / mois ;
  • 1er vice-président du Conseil départemental de l’#Allier : environ 2.500€ / mois ;
  • PDG Vichy Habitat : 1.470€ / mois.

Frédéric Aguilera, actif twitto et consultant réseaux sociaux fictif. Frédéric Aguilera, actif twitto et consultant réseaux sociaux fictif.

Embarras ? Sur la page officielle de M. Aguilera, on peut lire qu’« il gère actuellement une microentreprise spécialisée dans la communication sur les réseaux sociaux » (une information qu’il m’est aussi arrivé de retrouver dans la si complaisante presse locale). Sur sa déclaration d’intérêts à la HATVP du 10.12.2017, il déclare effectivement une « auto-entreprise (“consultant réseaux sociaux”) ». Il précise aussi qu’elle a été « créée en septembre 2017 et [qu’elle est] en sommeil depuis [son] élection de maire ». Celle-ci ayant eu lieu le 6 octobre 2017, on peut en déduire que la société en question n’a jamais eu de réelle activité ― d'ailleurs M. Aguilera a déclaré en avoir tiré en 2017 une rémunération de … « 0€ ».

Pourquoi diable le maire de Vichy est-il allé s’inventer une vie de « microentrepreneur »? Peut-être parce que, lorsqu’on prétend comme lui représenter ses concitoyen∙ne∙s, il devient toujours plus difficile d’assumer un parcours comme le sien, si différent des leurs, et de n’avoir jamais eu d’autres revenus que ceux tirés ― directement ou indirectement ― d’activités politiques. Cet embarras, je le perçois aussi dans le titre de « cadre administratif » que M. Aguilera s’est attribué lors de la toute récente campagne régionale ou dans le choix de ne pas faire apparaître son nom dans l’organigramme de Vichy Habitat mis en ligne sur le site de l’organisme (il n'a pas non plus souhaité répondre à la question que je lui ai posée à ce sujet).

Bonapartiste d’opérette jouant dangereusement avec l’histoire. © Vichy Destinations / «Vichy fête Napoléon III», 28 avril 2019 Bonapartiste d’opérette jouant dangereusement avec l’histoire. © Vichy Destinations / «Vichy fête Napoléon III», 28 avril 2019

Début 2021, année d’élections locales, M. Aguilera a fait le choix de quitter le département pour la région. Pari gagnant : le voici vice-président du Conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, doté (au moins sur le papier) d’une énorme délégation, celle des transports : le responsable du bon fonctionnement des TER au fin fond de la Savoie ou dans le Diois, c’est lui désormais ! A ce poste, on sait déjà qu’il va pendant sept ans promouvoir de nouveaux axes routiers (quand d’autres commencent enfin à faire autre chose), les trains à l’hydrogène (qui ne sont évidemment pas la martingale qu’on nous vend), ainsi que la « sûreté ferroviaire » dans la communication régionale.

Quel besoin M. Aguilera avait-il donc d’aller quérir à Lyon une telle vice-présidence ? N’avait-il pas déjà suffisamment de quoi faire à domicile, particulièrement depuis la toute fraîche acquisition par la Ville du conséquent domaine thermal ? Se « placer » ainsi dans la capitale des Gaules, et acquérir au passage un nouveau statut, en particulier aux yeux de ses “amis” des droites vichyssoise et bourbonnaise, était probablement pour lui un efficace moyen de verrouiller un peu plus son fief.

© Rémi Lefebvre, politiste à l'université de Lille-2 et à Sciences-Po Lille

L’ambition personnelle paraît en effet davantage guider les pas de M. Aguilera, que la cohérence idéologique : entre 2016 et 2018, on l’a par exemple vu successivement soutenir Bruno Le Maire, François Fillon et Laurent Wauquiez ; il ne jure plus que par Laurent Wauquiez, alors qu’il se montrait sceptique, au lendemain des européennes de 2019, sur la ligne que celui-ci avait jusque-là imprimée à leur parti ; il intégrait quelques mois plus tard des membres d’En marche sur sa liste des municipales, affichant régulièrement sa proximité avec la députée locale ; il est aujourd’hui le vice-président d’un soutien actif de la Manif pour tous et de Sens commun, alors qu'il a lui-même régulièrement pris position en faveur de l’égalité des droits… Le jeune homme propre sur lui qui vantait en 2012 les « acquis » et les « amortisseurs » du modèle social français soutient maintenant la ligne anti-« assistanat » et anti-formation professionnelle de M. Wauquiez, quand il ne relaie pas les vagues haineuses venues de l’extrême-droite, de la droite rance ou d’une gauche dévoyée (qui n’a jamais été de gauche).

Comment expliquer enfin la propension de M. Aguilera à tout vouloir contrôler et à personnaliser sans cesse l’action politique, ou encore son refus de retransmettre les conseils municipaux et communautaires (lire ici, , et le thread ci-dessous), si ce n’est par le souci d’empêcher toute sérieuse contestation du pouvoir dont il a hérité dans le Sud-Allier, à force de patience et de persévérance ?

© Simon Rötig

Je laisse le mot de la fin au politiste Rémi Lefebvre, qui, à la page 69 de l’ouvrage déjà cité [4], décrypte la « filière » dont le maire de Vichy est issu : « Le personnel politique local se recrute de plus en plus dans un entre-soi professionnalisé, celui des entourages d’élus devenus viviers de recrutement politique. Les postes divers engendrés par les institutions locales et à la discrétion des élus constituent des rétributions qui attirent des militants, intéressés par des perspectives de professionnalisation. […] Luc Rouban a documenté la montée en puissance des candidats qui proviennent des cabinets d’élus ou de la fonction publique territoriale : 0,8% des maires en 1983, 20,4% en 2008, 25% en 2014 appartiennent à cette catégorie. » Dans une interview à Mediapart, l’universitaire lillois prévoyait aussi que, suite à « l’interdiction du cumul de fonctions exécutives locales avec le mandat de député ou de sénateur, le cumul [deviendrait] moins vertical et plus horizontal, avec l’exercice simultané de plusieurs mandats locaux » : c’est justement cette option qu’a choisie M. Aguilera.  


[1] Un parcours qui rappelle celui de l’actuel président du conseil départemental de l’Allier, Claude Riboulet, né comme lui en 1975 et lui aussi conseiller régional jeunes au début des années 1990 (voir aussi la photo insérée au bas de ce billet). Laetitia Carton évoque son camarade de lycée Frédéric à la fin de son documentaire Lettre à Vichy (voir la photo insérée en haut de ce billet et lire ici).

[2] Déclaration extraite du « Portrait citoyen de Frédéric Aguilera » inséré dans le billet. Pour reconstituer le parcours de M. Aguilera, je me suis appuyé sur les sources suivantes:

Actualisation du 13.09.2021 : la nouvelle déclaration d’intérêts de M. Aguilera est désormais disponible sur le site de la HATVP ; j’en ai proposé ici un décryptage. 

[3] A Vichy, Patrick Blethon est « conseiller spécial à l’économie, à l’emploi et à l’industrie ». Il est entré dans le groupe Saur en septembre 2019, après avoir « passé l'essentiel de sa carrière chez le conglomérat américain United Technologies, et particulièrement chez Otis, spécialisée dans la fabrication d'ascenseurs » (lire aussi cet entretien au journal La Montagne en 2014). Le groupe Saur contrôle (à parts égales avec Suez) la Compagnie Bourbonnaise de Services et d’Environnement (CBSE), qui, en vertu d’un contrat conclu le 28.02.1990, a été titulaire pendant trente ans du marché de l’eau de Vichy et son agglomération (un contrat particulièrement long qui avait notamment retenu l’attention de la Cour des comptes). Depuis 2020, M. Aguilera parle d’un « vaste plan co-construit sur le petit et le grand cycles de l’eau pour les dix prochaines années »

[4] « Un nouveau profil : le maire-technicien », in Municipales : quels enjeux démocratiques ?, Rémi Lefebvre, La documentation française, 2020, p. 68. Du même auteur, je recommande notamment cet entretien à Mediapart (« De la commune à la région, le pouvoir s’éloigne des citoyens et se concentre dans les mains de quelques édiles », février 2020) et cette récente tribune dans Libération, consécutive à la désertion des urnes observée lors des élections départementales et régionales des 20 et 27 juin 2021. 

[5] « Connaissez-vous votre nouveau maire ? », La Semaine de l’Allier, 12.10.2017.

[6] En attendant la publication de la prochaine déclaration de M. Aguilera (qui, à l’instar de 47% des maires, a visiblement tardé à la transmettre), je renvoie par exemple à celle de son homologue castelroussin, qui présente un profil comparable.

Conseil régional des jeunes, Chamalières (Puy-de-Dôme), 1992. Conseil régional des jeunes, Chamalières (Puy-de-Dôme), 1992.

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