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Billet de blog 7 avr. 2022

Une immense solidarité au Soudan lors de la manifestation du 6 avril

Hier, au Soudan, des milliers de personnes sont sorties manifester contre le régime militaire dans tout le pays, malgré le jeûne du ramadan et les températures avoisinant les 40°C . Dans ces conditions particulièrement difficiles, une belle solidarité a été mise en place par la population pour soutenir les manifestant-e-s.

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Le 6 avril, l'anniversaire des révolutions au Soudan

Un-e manifestant-e porte une pancarte en l'honneur de la date du 6 avril

Cet appel à manifester le 6 avril coïncide avec l'anniversaire de la révolution de 1985, qui a renversé le président de l’époque, Jafar Nimeri, qui était lui aussi arrivé au pouvoir par un coup d’Etat militaire. Le 6 avril est également la date historique du début du sit-in à Khartoum durant la révolution de 2019, devant l'état-major de l'armée sur la place d'Al-Qyada (voir notre article sur le sit-in d'Al-Qyada). Après des mois de mobilisation, ce sit-in dans le centre de la capitale a été décisif dans la chute du président déchu Omar el-Béchir, qui a cédé le pouvoir le 11 avril 2019, après un règne de 30 ans.

Depuis le coup d'État du 25 octobre 2021 qui a mis un terme aux acquis de la révolution, les mobilisations ont repris, exigeant à nouveau la chute du régime et le départ militaire. L'armée de son côté a resserré son emprise sur le pays, et violemment réprimé les manifestant-e-s, qui ont affronté les balles réelles et ont été la cible de campagnes d’arrestations : jusqu'à présent, 93 personnes ont été tuées et des centaines blessées lors des manifestations anti-coup d'État selon le syndicat des médecins. Malgré cela, les Soudanais-e-s n’ont rien lâché et les manifestations ont continué jusqu’à aujourd’hui.

La date du 6 avril 2022 éveille donc naturellement beaucoup d’espoir pour les Soudanais-e-s qui espèrent que cette date symbolique de l’anniversaire des deux précédentes révolutions leur apportera à nouveau la victoire dans leur lutte pour la démocratie et le gouvernement civil.

Un mouvement parti de l’ensemble du pays

Dans les différentes villes du Soudan, au cours des derniers jours, des appels ont été lancés dans les quartiers pour que les citoyen-ne-s participent à la manifestation du 6 avril. Les membres de comités de résistance (voir notre article sur les comités de résistance) ont organisé comme à leur habitude des cortèges de nuit où ils et elles ont déambulé dans les quartiers pour annoncer la date et l’heure de la prochaine manifestation. Ils et elles ont également utilisé les haut-parleurs dans les mosquées pour faire leurs annonces, et recouvert les équipements publics de tags et d’inscriptions annonçant la date et l’heure des manifestations.

Avant même que les cortèges ne démarrent à Khartoum, des milliers de personnes à Port-Soudan, Wadi Halfa à la frontière égyptienne, Al-Gedaref dans l’Est du Soudan, Atbara Nord et El Dain dans le centre, El-Fasher au Nord-Darfour et Tandaltiy, le dernier village à la frontière avec le Tchad dans l’ouest du pays, sont sorties dès le matin pour exiger la démission de l'armée. Dans la ville de Wad Madani où était organisée une grande manifestation, les comités de résistance ont appelé à organiser un « iftar » (repas de rupture du jeûne) de masse pour tou-te-s les manifestant-e-s dans le centre-ville après la fin de la manifestation.

Manifestation à El-Gedaref, Est du Soudan, 6/04/2022
Manifestation de masse à Tandaltiy, village à la frontière du Tchad, 6/04/2022

La progression des cortèges dans la capitale malgré un quadrillage militaire de la ville

Suite à l’appel des comités de résistance d’organiser une énorme journée de mobilisation en commémoration du sit-in d’Al Qyada et de la révolution de 2019, mardi matin, le conseil des ministres soudanais a annoncé que mercredi serait un jour férié dans tout le pays.

Quelques heures avant le début des manifestations, les autorités soudanaises ont bouclé toute la zone centrale de Khartoum. Elles ont demandé aux propriétaires de commerces et d'institutions de les fermer et de quitter la zone. Elles ont également fermé tous les ponts principaux sur le Nil reliant le centre de Khartoum et les villes d'Omdurman, de Khartoum Nord et du Nil Est, et n'ont maintenu ouverts que deux ponts, les plus éloignés du centre de la capitale.

La capitale a connu un déploiement sécuritaire sans précédent en prévision de l'arrivée des manifestant-e-s à proximité du commandement de l'armée. Selon différentes sources sur les réseaux sociaux, les Forces de soutien rapide, ancienne milice coupable de génocide qui a été réintégrée à l’armée depuis quelques mois, ont placé au moins 300 voitures armées autour de leur quartier général, qui se trouve à environ quatre kilomètres au sud du palais présidentiel.

Au début de l’après-midi à Khartoum, des milliers de personnes ont pourtant réussi à se rassembler dans la rue Afrique à coté de l’Airport. Les cortèges ont commencé à partir de divers points qui avaient été choisis par la Coordination des comités de résistance de l'État de Khartoum au cours des dernières heures, appelant les manifestants à faire une occupation près de l'aéroport de Khartoum. Les manifestant-e-s sont resté-e-s là-bas plusieurs heures mais la tentative de sit-in a échouté. Des cortèges ont alors défilé dans les rues principales de Khartoum, Khartoum Nord et Omdurman tout l’après-midi.

Jeunes dans la manifestation hier à Khartoum

Les manifestant-e-s se sont ont réussi à s’approcher du Parlement malgré les barrages militaires. Cependant la répression s’est intensifiée dans cette zone et les militaires ont réussi à disperser les manifestant-e-s. Pour l’instant, le syndicat des médecins compte au moins un mort et des dizaines de blessé-e-s.

Les manifestant-e-s reculent à cause des gaz lacrymogènes, centre de Khartoum, 06/04/22

Des chants à l'affrontement : une culture commune des manifestations

Bien que leurs gorges et leurs langues soient sèches à cause de la chaleur et du jeûne, à 16 heures, les acclamations étaient toujours présentes dans les cortèges de Khartoum. Les manifestant-e-s entamaient en chœur les slogans comme : « Gouvernement civil ! », « le peuple est un peuple plus fort... et le retour en arrière pas question ! », « la révolution est une révolution populaire... et l'autorité est l'autorité du peuple... et l'armée, retourne dans ta caserne ! ». Certains jeunes ont récité collectivement des poèmes révolutionnaires, ce qui indique que les manifestations continues depuis les cinq derniers mois ont participé à créer une culture commune de chants, de slogans, de références, de laquelle sont aujourd’hui imprégné-e-s les manifestant-e-s. Avec enthousiasme et détermination, ces dernier-e-s ont fait retentir les tambours et ont martelé des pots en fer avec des pierres, pour faire le plus de bruit possible afin de réclamer un gouvernement civil par la musique et les chants.

Manifestant en train de chanter, Khartoum, 06/04/2022

Comme d'habitude, des drapeaux soudanais ont accompagné les cortèges, certains les agitant, tandis que d'autres les portaient sous forme de toges. Les deux drapeaux, celui du Soudan à son indépendance (bleu, jaune, vert) et le drapeau actuel « rouge, vert, noir, blanc », se côtoyaient (voir notre article sur la symbolique des drapeaux au Soudan). Des banderoles des comités de résistances de chaque quartier et les banderoles des partis politiques étaient également brandies.

On pouvait également voir les banderoles du mouvement « en colère ». Connu par sa radicalité, ce mouvement est composé de militant-e-s issu-e-s de différents groupes politiques aussi de personnes non affiliées. Equipé-e-s de lunettes pour se protéger des gaz lacrymogènes, de gants pour relancer ces gaz sur la police sans se brûler, et de casques pour se protéger des balles réelles, ils et elles sont toujours en première ligne et se donnent pour mission d’ouvrir le passage pour les manifestant-e-s pour confronter directement les forces de l’ordre. Depuis quelques mois, ils et elles sont devenu-e-s comme les spécialistes des manifestations, et tout le monde compte sur eux ; et ce sont également elles et eux qui subissent le plus la répression.

"En colère sans frontière", banderole du mouvement "en colère" dans la manifestation du 06/04/2022 à Khartoum

La générosité des habitant-e-s au service des révolutionnaires

Pour lutter contre les températures élevées, certain-e-s manifestant-e-s ont fait des trous dans des bouteilles d'eau et s'en sont servis pour se vaporiser le visage, tandis que d'autres ont choisi de se mettre de la glace sur la tête. Un certain nombre de participant-e-s au cortège étaient présent-e-s pour assurer la distribution d'eau, de dattes et de collations au reste de leurs camarades, tandis que d'autres ont partagé leurs réserves d’eau et de nourriture avec ceux qui rejoignaient cortège sans provisions.

Les citoyen-ne-s soudanais-e-s à Khartoum et dans d’autres villes ont aussi eu un rôle fondamental pour soutenir les manifestant-e-s dans ces conditions difficiles. Ils et elles ont ouvert les portes de leurs maisons pour accueillir les manifestant-e-s qui s'étaient retirés des cortèges en fuyant les gaz et la répression. Ces habitant-e-s leur ont fourni de l'eau, des boissons et des collations pour l’iftar de Ramadan. D'autre part, un grand nombre de manifestant-e-s ont rompu leur jeûne dans les rues, notamment dans la rue de l’aéroport, une des rues principales à Khartoum.

Rupture du jeûne dans les rues de Khartoum après la manifestation, 06/04/2022

Scènes drôles

Mardi, lors d’une conférence de presse, la journaliste Safaa Al-Fahal, a fait le buzz sur les réseaux sociaux lorsqu’elle a lancé une chaussure à la tête d’Al-Tom Hajo, chef du groupe du « Consensus national » qui est la fraction du parti des Forces de la liberté et du changement qui a choisi de rejoindre et soutenir les militaires après le coup d’Etat. 

Enthousiasmés par l’humour et l’audace de la jeune journaliste, mercredi de nombreux-ses manifestant-e-s arboraient fièrement des banderoles indiquant « Safa al-Fahal me représente » ou levant des bâtons au bout desquels ils avaient installé une chaussure.  

Manifestant brandissant une chaussure en hommage à l'acte courageux de Safaa El-Fahal

Le bilan de la manifestation par les comités de résistance

Les manifestant-e-s sont donc sorti-e-s en masse dans tout le pays le jour de cet anniversaire du 6 avril, espérant répéter le scénario de deux révolutions au Soudan pour lesquelles cette date a été un tournant vers la victoire.

Quel bilan dressent les révolutionnaires de ce qui s’est passé hier ? Muhammad, membre comité de résistance de quartier Bahri, à Khartoum nord, a déclaré sur son compte de Facebook que « le fait que nous soyons parvenus à organiser une aussi grande manifestation pendant le Ramadan et malgré les conditions difficiles, c’est un bon signe, ça veut dire que nous en sommes capables et qu’il pourra y avoir plus d’escalade au cours du mois ».  

De son côté, Myriam, membre du comité de résistance d’Omdurman, a déclaré que le 6 avril n’était pas l’objectif en soi, l’important est que les militaires ont bien reçu le message que les Soudanais-e-s ne lâcheraient jamais. Selon elle, cette date est un pas de plus vers le rêve des Soudanais-e-s d'arracher le droit d'avoir un gouvernement civil.

Les manifestant-e-s s'aspergent d'eau pour supporter la chaleur, Khartoum, 06/04/2022

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Par : Equipe de Sudfa

Sudfa est un petit blog participatif franco-soudanais, créé par un groupe d'amis et militants français et soudanais. On se donne pour objectif de partager et traduire des articles écrits par des personnes soudanaises, ou co-écrits par personnes soudanaises et françaises, sur l'actualité et l'histoire politiques, sociales et culturelles du Soudan, et la communauté soudanaise en France. Si vous souhaitez nous contacter, vous pouvez nous écrire à sudfamedia@gmail.com, ou via notre page facebook. Pour plus d’infos, voir notre premier billet « qui sommes-nous ». 

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