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Billet de blog 25 oct. 2021

25 octobre : coup d'état militaire en cours au Soudan

Quelques éléments pour comprendre les manifestations qui avaient lieu dans le pays, depuis jeudi dernier (21 octobre), en attente de plus d'informations concernant la situation sur place aujourd'hui.

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            [Mise à jour 25/10, 14h19]       

Ce lundi 25 octobre, au matin, un coup d'Etat militaire, porté par l'Armée (dont le chef est le général Abdelfatah al-Burhan) et ses alliés (milices de la Force Rapide, dits "Janjawids", dont le chef est Mohamed Hamdan Dogolo, dit "Hemetti"), a été lancé. L'internet a été coupé dans la nuit (1h du matin), et selon nos informations, plusieurs personnalités politiques et membres du gouvernement ont été arrêtés (notamment le Premier Ministre Abdallah Hamdok et le président du cabinet ministériel Khalid Omer Yousif, entre autres, ce dernier aurait été arrêté de manière très violente, 50 hommes armés avec tirs à balles réelles). La population est dans la rue, tous les ponts sont coupés, et des centaines de personnes se trouvent sur la place d'Al-Qyada où la milice "Janjawids" tire à balles réelles. Il y aurait déjà des dizaines de morts parmi la population civile dans Khartoum. De prochaines mises à jour seront publiées ici, dès que nous aurons plus d'informations. 

Un des mots d'ordre des manifestations actuelles : al-reda al-mustahila, "le retour en arrière, pas question". Presque 3 ans de lutte, depuis le mouvement révolutionnaire débuté en décembre 2018, qui a vu des centaines de morts, la chute du dictateur Al-Bashir au printemps 2019..., 3 ans d'espoir, 3 ans d'efforts, sont en train d'être piétinés par les militaires. Les organisations civiles sur place appellent à une désobéissance civile généralisée pour bloquer le pays et lutter contre cette prise de pouvoir des militaires. 

Prise de parole de Nagi Al-Asam, délégué des Forces de la Liberté et du Changemenent, parmi les manifestants dans la foule à midi aujourd'hui :

"Ils tueront des personnes, mais ils n'arriveront pas à nous tuer tous. Ils n'arriveront pas à tuer la révolution, la révolution avance et se poursuit, et le peuple soudanais marche encore vers la démocratie. J'ai aussi un message aujourd'hui à transmettre aux partis politiques et à tous les politiciens de ce pays : le peuple a l'expérience qu'il faut, une expérience dans l'organisation, dans la transmission, une expérience dans tous les domaines de la vie collective et sociale. Il faut donner le pouvoir au peuple".

  • Pourquoi les Soudanais.e.s sont-ils si attachés à un "gouvernement civil" ? Parce que le pays a été dirigé pendant presque 30 ans par un général militaire, du nom d'Al-Bashir, notoirement connu pour avoir commandité le génocide du Darfour, et ayant appuyé son régime sur la censure et la répression en emprisonnant des milliers de personnes de facon arbitraire, l'imposition de l'islam dans tous les domaines de la vie, et une discrimination systématique envers les populations non-arabes du pays. "Madania", autrement dit "le pouvoir aux civils", était un des mots d'ordre de la révolution de 2019.
  • Pourquoi les Soudanais.e.s ne veulent-ils pas du général Abdel Fattah al-Burhan et du chef des Forces Rapides, Mohamed Hamdan Dogolo, dit "Hemetti", au gouvernement ? Ce dernier est le chef des milices ayant massacré le peuple du Darfour ; les deux ont participé à la violente répression des manifestants et de la liberté en général depuis de nombreuses années, à la fois pendant le "règne" d'Al-Bashir, et pendant la révolution de 2019 (notamment, massacre de la place d'Al-Qyada). Leur départ à terme de la période de transition, puis des élections nationales en 2022, était une des promesses obtenue lors des négociations du processus de transition démocratique faisant suite à la chute du dictateur Al-Bashir. 
  • Qui sont les "Janjawids", cette milice alliée de l'Armée nationale soudanaise ? Voir notre article ici : https://lundi.am/Soudan-les-Janjawids-au-pouvoir ; vous y apprendrez notamment que ces milices para-militaires captent des financements de la part de l'Union Européenne, sous couvert de "lutte contre l'immigration clandestine et le traffic d'êtres humains", alors que les Janjawids profitent financièrement largement de l'immigration. 

Les personnalités en question, vraisemblablement à la tête du coup d'Etat, opposés à la remise du pouvoir à un gouvernement civil issu de la révolution de 2019 : 

Le général Abdel Fatah Al-Burhan. / Google Images
Chef des milices de Force Rapide, dites "Janjawids", Mohamed Hamdan Dogolo. / Google Images

                Hamad Gamal, co-fondateur et auteur du blog, nous explique la situation, à partir des manifestations qui avaient lieu depuis jeudi dernier, le 21 octobre, après une première tentative de coup d'Etat. Bonne lecture.

Nous sommes le 25 octobre, il y a un coup d'état. Cela faisait plusieurs jours que le pays était dans un état critique, avec beaucoup de manifestations. Pourquoi les soudanais manifestent-ils depuis le 21 octobre ?

Des milliers de soudanais ont manifesté jeudi dernier, dans la capitale du pays Khartoum,  aussi dans d'autres villes comme Wad Madani, Al-Qadarif, Kassla et Al Fasher, suite à une tentative d'un coup d'état et la crise politique entre les civils et militaires qui a eu lieu ces derniers jours. Où les manifestants ont réclamé un gouvernement civil également, promis depuis le processus de transition, ils ont condamné cette tentative de coup d'état.

En effet le nombre de manifestants atteint les milliers, qui ont descendu en répondant à l'appel des Forces de la Liberté et du Changement (coalition de partis et groupements politiques en faveur d'un gouvernement composé de personnalités politiques qui ne soient pas membres de l'Armée ou des milices) qui ont choisi le 21 octobre qui correspond avec l'anniversaire de la révolution soudanaise en 1964 et qui a fini par la chute de gouvernement communiste qui dirigé par Gafar Al Nimeri à l'époque.

En 2019, après la chute d'Al-Bashir et une grande mobilisation qui a duré plus de neuf mois, il y avait eu un accord, signé entre les groupes d'organisation civile issues de la révolution de 2019 et le conseil militaire, selon lequel il y aurait une période de transition de trois ans avant des élections nationales, prévues au printemps 2022. Cet accord précisait également que les militaires resteraient à la tête du gouvernement de transition pour un an et demi, dans un premier temps donc, avant de rendre le pouvoir aux civils dans la deuxième partie de la période de transition. L'objectif était que les militaires maintiennent la sécurité dans le pays, afin de permettre une installation d'un régime démocratique sur le long terme. C'était l'objectif affiché, mais comme on pouvait s'en douter, les militaires s'accrochent au pouvoir. Depuis, les civils ont donc essayé de travailler avec les militaires, mais la tâche est difficile, face aux militaires qui ne respectent pas de nombreuses clauses de l'accord, en contrôlant toutes les institutions. Cela amène les civils à accuser l'armée de se ranger du côté de l'ancien régime, de faire obstacle à la transition démocratique.

Image des manifestations du 21 octobre 2021. / Wadah Omar

A l'approche de la date de la remise du pouvoir aux civils qui était prévue dans quelques jours, les militaires essaient de faire un jeu politique, afin de trouver un prétexte pour ne pas redonner le pouvoir des civils. Comme le faux coup d'état qui avait lieu le mois dernier, en sachant que c'était un jeu des militaires entre eux même, ils essayent de déstabiliser le pays au niveau de la sécurité afin qu'ils puissent dire "sans nous le pays tombe dans une guerre civile", afin de légitimer leur présence donc. Comme ces deux stratégies n'ont pas marché, ces derniers jours ils ont inventé un autre jeu, en faisant descendre les membres d'ancien régime dans la rue, en demandant le départ de tous les civils qui sont dans le gouvernement actuel, et déléguer le pouvoir aux militaires. En effet ils ont organisé une manifestation avec quelques personnes, et puis ils ont essayé d'occuper la place d' Al Qiada où il y avait l'occupation pendant la mobilisation de 2019, ils ont restés plusieurs jours à cette place afin qu'ils puissent attirer l'attention des médias internationaux, et réaliser le rêve des militaires, mais ils ont échoué. En réalité cette petite tentative a bien montré que ceux qui les soutenaient n'étaient pas très nombreux, et que les seuls qui peuvent soutenir l'Armée et les Janjawids sont en réalité ceux qui y trouvent un gain économique (salaires) ou travail (employés dans les milices ou Armée), les autres ne sont pas favorables à leur présence, car ils savent bien ce qu'ils ont fait par le passé (génocide au Darfour, répression des manifestations, répression des moeurs, entre autres). 

Image des manifestations du 21 octobre 2021. / Wadah Omar

Après plusieurs jours de cette petite mascarade de soi-disant sit-in pro-militaire, les membres des organisations civiles ont décidé de descendre dans la rue avec leurs soutiens et tous les citoyens pour réclamer le gouvernement civil, comme nous avons vu dans les vidéos qu'il y a des milliers de personnes qui ont répondu à cet appel, demandant le départ des militaires du gouvernement, ainsi que le passage devant la justice de leurs membres (toujours) accusés de crimes contre l'humanité [voir nos articles sur ce sujet].

Le représentant des Forces pour la Liberté et le Changement, Nagi Al-Asam, a déclaré qu'ils sont attachés à l'accord signé, et il a expliqué les raisons de conflit actuel entre eux et les militaires, en listant les 3 éléments de ce conflit : la réforme voulue par les militaires pour rétablir une armée nationale et centralisée, le refus des militaires de la remise de pouvoir aux civils, et le refus de la part des militaires du jugement à la Cour Internationale de La Haye des personnes reconnues comme responsables des génocides au Darfour (ce qui est compréhensible puisque plusieurs d'entre eux sont accusés de crimes et risquent de payer cher s'ils y vont, notamment "Hemetti", donc ils se protègent entre eux en refusant de livrer les dirigeants militaires à la justice). Ces 3 points empêchaient le gouvernement civil d'envisager une transition sereinement, sans accord avec les militaires sur ces points. 

Texte : Hamad Gamal, étudiant en sociologie à Sciences Po et militant soudanais en exil, co-fondateur du blog Sudfa.

Images : Wadah Omar, militant soudanais pour un gouvernement civil, à Khartoum

Pour plus de lecture sur le contexte politique, lire nos articles d'analyse :

"Malédictions et fléaux de la politique soudanaise" de Mudather Khalil 

"Ils ne sont pas encore tombés" de Hamza M. 

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