Rafael Correa, martyr ou délinquant?

Condamné à huit ans de prison en avril 2020 dans un procès pour corruption, l’ancien président équatorien dénonce une chasse aux sorcières réactionnaire. Mais l’examen minutieux des faits révèle une série de surprises et de paradoxes troublants qui mettent à nu le bilan politique, éthique et judiciaire d’une « Révolution citoyenne » qu’il a dirigée d’une poigne de fer pendant dix ans.

Par Sunniva Labarthe* et Marc Saint-Upéry**

Abogados dan por hecho vinculación de Rafael Correa en el caso ...

Photo : El Universo, archives, 20.07.2019.

 Le 7 avril 2020, Rafael Correa, président de l’Équateur de 2007 à 2017, a été condamné en première instance à huit ans de prison par la Cour nationale de Justice de son pays. Accusé d’être le cerveau d’un vaste schéma de corruption visant à financer illégalement son mouvement politique, Alianza País1, il perdra également tous ses droits politiques pendant 25 ans si la sentence est validée en appel et en cassation. Depuis la Belgique, pays de son épouse où il est réfugié depuis plus de trois ans, Correa dénonce vigoureusement une « judiciarisation de la politique » qui, selon lui, vise à l’éliminer de la scène politique nationale et s’inscrirait dans une vague continentale de persécutions contre les anciens dirigeants progressistes de la « vague rose » en Amérique latine.

Pendant dix ans, cet économiste catholique et keynésien au style belliqueux et marqué par de furieuses obsessions disciplinaires a affirmé promouvoir une transformation d’inspiration national-populaire et développementiste de son pays, inspirée tout autant par le dynamisme innovateur des économies de l’Est asiatique que par les aspirations du progressisme latino-américain. Il n’est pas possible de revenir ici en détail sur le bilan économique et social de cette « Révolution citoyenne », qui est passablement controversé en Équateur même. Les comparaisons internationales montrent par exemple que la réduction de la pauvreté et des inégalités tant vantée par les défenseurs de Correa a été soit plus importante, soit équivalente, pendant la période 2007-2017 chez plusieurs voisins sud-américains à gouvernement « néolibéral », comme le Pérou ou la Colombie. Malgré une série d’initiatives redistributrices louables mais assez modestes, il semble bien que l’amélioration éphémère de la situation sociale des Équatoriens pendant la première moitié de la décennie corréiste ait été avant tout un reflet du boom des exportations de produits primaires2.

Affaiblie par les résistances multiformes à son involution autoritaire, abandonnée par les mouvements sociaux et par nombre de ses alliés progressistes initiaux, la « Révolution citoyenne » était en perte de vitesse depuis plusieurs années lorsque Rafael Correa, au vu de la baisse de sa popularité et de peur d’une défaite humiliante, renonça à se représenter aux élections présidentielles de 2017. Après avoir évalué le potentiel électoral d’une série de personnalités caractérisées par leur loyauté absolue envers le président, Correa et ses conseillers en marketing politique constatèrent qu’aucune d’entre elles ne dépassait un seuil de popularité de 10 % à 15 % et se résignèrent à promouvoir la candidature de l’ancien vice-président Lenín Moreno (2007-2013), seule figure d’Alianza País jouissant d’une faveur suffisante auprès de l’électorat. C’est cette tentative de succession contrôlée de type « Poutine-Medvedev » qui a rapidement échoué et s’est bientôt transformé en épisode de « trahison » de type « Uribe-Santos ». Dénonçant une bonne partie du bilan de son prédécesseur, en particulier sa gestion en trompe l’œil de la dette publique3 et son autoritarisme impénitent, le dauphin proclamé de Correa entraîna dans sa « trahison » près des deux tiers de l’appareil et des élus d’Alianza País. Une volte-face collective qui en dit long sur la nature du mouvement construit par le leader de la « Révolution citoyenne ».

Au-delà des péripéties de cette « guerre des chefs »4, depuis 2018, le gouvernement de Lenín Moreno navigue à vue et se caractérise par la médiocrité de ses équipes et son absence de perspective stratégique cohérente. Piégé par les chausses-trappes économiques laissées par son prédécesseur, de plus en plus otage des intérêts du secteur privé, il mitige ses politiques d’austérité par des mesures sociales déficientes et a dû reculer face à un puissant mouvement de protestation sociale en octobre 2019. Étouffé par le coût du service de la dette, entravé par la camisole de force de la dollarisation, prisonnier d’une dépendance extractiviste aux conséquences perverses, l’Équateur était aussi mal préparé que possible à la crise du covid-19, qui a frappé notamment avec une violence inouïe Guayaquil, grand port de commerce et agglomération la plus peuplée du pays5. Le FMI prévoit une chute du PIB de 6,3 %, pour l’année 2020, faisant de ce pays le plus touché au niveau régional avec le Mexique et derrière le Venezuela (dont la situation catastrophique a bien sûr d’autres causes que l’impact du covid-19).

Le procès de Rafael Correa a donc eu lieu dans ce contexte dramatique que les divers acteurs de la scène politique locale, corréistes compris, essaient de mettre à profit pour avancer leur agenda face aux élections présidentielles et législatives de février 2021. Avant de revenir sur cet agenda et les manœuvres opportunistes qui l’accompagnent, il convient de dénouer les divers fils de la complexe intrigue politico-judiciaire familièrement connue en Équateur sous le nom d’affaire « Arroz verde »6.

 

Le riz amer de la corruption

Le mardi 7 avril 2020, donc, Rafael Correa a été condamné à huit ans de prison pour le délit de « corruption aggravée », ainsi qu’à la perte de ses droits politiques pendant 25 ans – ce qui signifie qu’il ne pourra théoriquement postuler à aucune charge publique avant l’âge vénérable de 82 ans. Lui et ses co-accusés devront en outre payer une somme de de 14,7 millions de dollars (soit environ le double de la valeur globale estimée des pots-de-vin distribués dans le cadre de ce schéma de corruption) aux titres de dommages et intérêts et présenter des excuses publiques à la nation.

La même sentence a été prononcée à l’encontre de six anciens haut-fonctionnaires et proches de Rafael Correa, dont l’ancien vice-président Jorge Glas, qui purge déjà une peine de six ans de prison pour avoir accepté des pots-de-vin de la multinationale brésilienne Odebrecht, l’entreprise de construction qui est au cœur du scandale Lava Jato au Brésil et dans plusieurs autres pays de la région. Ces fonctionnaires sont :

  • L’ancienne ministre des travaux publics, María de los Ángeles Duarte. Les compétences spécifiques de son portefeuille ministériel lui garantissaient un rôle clé dans les négociations illicites avec les entreprises concernées.

  • L’ancien secrétaire juridique de la présidence, Alexis Mera, un avocat lié de longue date à la droite guayaquilienne qui a joué un rôle absolument fondamental dans tous les cabinets de Rafael Correa. L’accusation a prouvé qu’il avait reçu plus de 300 000 dollars, et son ancien conseiller Pedro Espinoza a reconnu au cours du procès avoir retiré à son intention des enveloppes remplies de billets du bureau de Pamela Martínez, alors conseillère de Rafael Correa.

  • L’ancien responsable du Secrétariat de l’Eau (Senagua), Walter Solís, également impliqué dans le scandale Odebrecht et qui, d’après l’homme d’affaires Pedro Verduga (lui aussi condamné), avait demandé une « contribution » illégale d’un million de dollars.

  • L’ancienne parlementaire Viviana Bonilla et son conseiller l’ancien parlementaire Christian Viteri, qui ont bénéficié d’un financement illicite de 100 000 dollars pour une campagne électorale.

  • L’ancien chef de cabinet, ministre du Tourisme et ministre de la production Vinicio Alvarado, qui a lui aussi empoché des pots-de-vin par l’intermédiaire de son agence de publicité Creacional7.

Ont été également condamnés à huit ans de prison les dix entrepreneurs privés ayant versé entre 2012 et 2016 à chacun de ces fonctionnaires plusieurs sommes de centaines de milliers de dollars destinées au financement du mouvement Alianza País, le tout en échange de contrats publics millionnaires8. Techniquement, la sentence définit Correa et Glas comme « autores mediatos », au sens où l’instruction montre qu’ils étaient responsables de la supervision de ce schéma de corruption (ce que l’ancien président nie) sans avoir participé directement aux transactions. Les autres accusés sont définis comme « coautores ». D’après la procureure générale Diana Salazar, une jeune femme afro-équatorienne de 38 ans et d’origine très modeste, « tout était organisé depuis le sommet du pouvoir ».

Une figure centrale de cette vaste intrigue est Pamela Martínez, ancienne membre de l’équipe de scouts de Rafael Correa dans sa jeunesse et conseillère de la présidence travaillant directement sous les ordres du chef de l’État. Par une cruelle ironie de l’histoire, Martínez avait joué un rôle clé dans la restructuration du concours de la magistrature qui avait permis à Correa de mettre sous sa coupe la justice équatorienne, avant d’être elle-même nommée juge et vice-présidente de la Cour constitutionnelle en 2015. Du fait de sa collaboration avec le ministère public lors de l’instruction, elle a bénéficié d’une réduction de peine, de même que son assistante Laura Terán : les deux femmes ont été condamnées respectivement à 38 mois et 19 mois de prison. Outre les témoignages des entrepreneurs impliqués dans ces malversations, le contenu de l’ordinateur de Laura Terán a constitué un élément essentiel de de l’administration des preuves du délit. Les grandes lignes du schéma de corruption avaient été rendues publiques dès avril 2019 par les journalistes d’investigation Fernando Villavicencio et Christian Zurita, qui avaient entre autres révélé les échanges de courrier entre cette même Pamela Martínez et un cadre supérieur d’Odebrecht, Geraldo Pereira de Souza9.

Si le verdict est confirmé en appel et en cassation, outre les peines de prison, les réparations financières exigées d’eux et la perte de leurs droits politiques, les accusés devront payer de leur poche la diffusion de la sentence dans trois quotidiens à grand tirage et présenter des excuses publiques à la nation par le biais d’une plaque installée sur le mur d’enceinte de la présidence de la République. Cette dernière injonction pourrait paraître étrange, abusive ou folklorique, mais elle répond en fait à une pratique introduite par Rafael Correa lui-même et, en quelque sorte, à l’« esprit des lois » de son système de pouvoir. Outre les amendes multimillionnaires en dollars qu’il avait coutume d’exiger devant les tribunaux de certains adversaires politiques ou de journalistes censés l’avoir « offensé » – ce dans des procès téléguidés qu’il gagnait systématiquement –, le chef de l’État équatorien requérait en effet de leur part la publication de déclarations de contrition dans les principaux médias. On en était arrivé au point qu’en 2013 et 2014, dans cette ambiance de servilité et d’arbitraire quasi-monarchique, les parents de lycéens ayant participé à des manifestations non autorisées s’étaient d’eux-mêmes humiliés publiquement devant la majesté présidentielle en demandant pardon (pour certains à genoux) au leader de la « Révolution ». L’exigence de « mesures de réparation symbolique » avait d’ailleurs été inscrite dans le code pénal édicté par le régime corréiste en 2014 et toujours en vigueur aujourd’hui.

Si les inculpés présents sur le territoire équatorien sont susceptibles de prison préventive ou d’arrêts domiciliaires, les peines prononcées ne sont pas exécutables tant que la sentence n’aura pas été ratifiée en deuxième instance, puis en cassation, soit pas avant plusieurs mois. En attendant, la campagne à la fois juridique et politique de Rafael Correa contre ce qu’il définit comme une véritable « chasse aux sorcières » bat son plein. Ses arguments méritent d’être analysés de près parce qu’ils révèlent une série de contradictions tout à fait remarquables et renvoient en filigrane au bilan de la pratique du pouvoir de la « Révolution citoyenne ».

 

Trois falsifications fondamentales de la défense de Correa

Au-delà de diverses manœuvres de temporisation procédurière qui relèvent de tactiques juridiques assez classiques et routinières, en quoi consiste en effet la stratégie de défense de Correa et de ses partisans ?

D’abord à prétendre que, quels que soient les faits et leur degré de véracité, le président équatorien lui-même n’était nullement impliqué dans cet éventuel schéma de corruption. Outre que cette hypothèse défie les nombreux témoignages apportés par l’instruction, elle a l’inconvénient de présenter une grave lacune argumentative. Pour des raisons qu’on peut supposer tactiques, Rafael Correa ne se prononce pas sur l’innocence ou la culpabilité de ses co-accusés : il n’affirme pas qu’ils sont eux aussi tous victimes d’un pur et simple montage judiciaire ; il ne dit pas non plus le contraire – à savoir que certains pourraient être effectivement coupables d’au moins une partie des faits qui leur sont reprochés. Or, on l’a vu, ces co-accusés ne sont nullement des seconds couteaux mais des figures de premier plan de ses gouvernements et de son mouvement politique. Cette indétermination est donc plutôt embarrassante, car si tout est faux dans les accusations portées par le ministère public et sanctionnées par le tribunal, l’ampleur et la complexité de la manipulation par rapport au but censément visé est assez inexplicable ; mais si au moins une partie est vraie, il y a bien quelque chose de pourri au royaume de la « Révolution citoyenne ».

Au-delà de cette dénégation aux prémisses assez fragiles, la stratégie de défense corréiste adopte les mêmes méthodes qu’ont toujours utilisées les officines de propagande des sinistres frères Alvarado10 entre 2007 et 2017 : marteler des mensonges dotés d’une vague aura de plausibilité en misant sur le fait que le public n’est pas au courant des « détails » pertinents, éléments décisifs dont la connaissance lui est si possible soigneusement dissimulée.

Premier mensonge : le procès « Arroz Verde » viserait essentiellement à empêcher Rafael Correa d’être candidat en 2021 et de revenir au pouvoir. C’est doublement faux. D’une part, l’impossibilité de sa candidature présidentielle n’a pas été décidée par les tribunaux mais par le référendum de février 2018, dans lequel 64,20 % des électeurs ont voté contre la possibilité de réélection indéfinie de toutes les autorités issues du vote populaire11. D’autre part, si Rafael Correa n’a plus mis les pieds sur le sol équatorien depuis janvier 2018, et n’a aucune intention de prendre le risque de le faire – ce qui handicape très fortement toute velléité de se porter candidat à une autre fonction publique (vice-présidence, députation, mairie de Guayaquil, etc.) –, c’est parce qu’il serait aussitôt incarcéré s’il le faisait en vertu de plusieurs des nombreuses autres procédures judiciaires déclenchées à son encontre (dont nous analysons la plus grave dans la prochaine section de cet article).

Deuxième mensonge : le procès « Arroz Verde » viserait à détourner l’attention de la crise du coronavirus et des déficiences plus ou moins graves de sa gestion par le gouvernement central et les autorités locales de Guayaquil. Accusation particulièrement absurde puisque, depuis la première audience de la Cour nationale de justice, le 5 mai 2019, le calendrier du procès des pots-de-vins d’Alianza País a été bien entendu fixé sans possibilité d’anticiper une pandémie mondiale que personne n’avait prévu. Cette dernière a par ailleurs des effets suffisamment graves en Équateur pour qu’une procédure judiciaire de ce type puisse en quoi que ce soit « distraire » l’attention d’une opinion nationale ou internationale obnubilée par les ravages du covid-19.

Le troisième mensonge est plus subtil et plus pervers puisqu’au lieu d’alléguer une causalité politicienne assez grossière et peu crédible, il s’appuie sur une apparence d’argumentation juridique : peu de temps avant l’émission de la sentence, il y aurait eu une communication directe entre le ministère public équatorien et un des trois juges en charge du procès. D’après les défenseurs de Correa, cette irrégularité serait de même nature que les conversations et la connivence illicites entre le juge brésilien Sérgio Moro et le procureur Deltan Dallagnol, révélées en juin 2019 par le site The Intercept, lesquelles semblent remettre fortement en cause la validité de la condamnation de l’ex président Luiz Inácio Lula da Silva dans une supposée affaire de corruption. Il s’agit bien entendu de faire rejaillir sur Rafael Correa le prestige international de Lula, dont le bilan politique est moins sujet à controverse et qui jouit d’une bien plus grande popularité et autorité morale au niveau mondial. Sauf que cette comparaison ne tient absolument pas la route.

Ce qui s’est passé en réalité, c’est que quelques jours avant l’audience, une assistante de la procureure générale a envoyé au juge Iván León, chargé de la rédaction de la sentence orale, un courrier électronique contenant un fichier résumant les détails du cas, puis un deuxième en offrant un résumé encore plus succinct. Aucune de ces informations n’avait un caractère réservé ou confidentiel, toutes étaient du domaine public et ces deux messages d’ordre purement technico-rédactionnel ne contenaient aucun échange ni suggestion concernant la conduite du procès (contrairement aux conversations entre Moro et Dallagnol au Brésil). De fait, loin d’obéir aux injonctions de l’accusation, le tribunal n’a pas accepté toutes les demandes du bureau du procureur, écartant même certaines des preuves présentées. Quoi qu’il en soit, cette soi-disant communication suspecte entre le bureau de la procureure et le juge León ne peut même pas aspirer au statut de vice de forme digne d’être invoqué en appel. Et d’ailleurs, alors même que ses partisans agitent l’argument de cette supposée violation dans leur campagne à l’extérieur du pays, Rafael Correa ne l’a pas utilisée pour l’instant dans son appel contre la sentence du 7 avril.

Enfin, le dispositif argumentatif des défenseurs de Correa dans l’affaire « Arroz Verde » passe soigneusement sous silence la substance des autres graves problèmes judiciaires de Rafael Correa. On comprend cette pieuse discrétion, car l’accumulation de ces procédures et la logique criminelle qui leur est commune, loin de « prouver » l’existence d’un harcèlement politique, en dit long sur le personnage et sur le système de pouvoir qu’il avait installé pendant une décennie.

 

Les Judas sont partout : Correa « persécuté » par son dauphin et « trahi » par ses amis

L’ancien président équatorien est en effet mis en cause dans plus d’une vingtaine de procédures judiciaires, dont certaines ont des implications éthiques et politiques extrêmement troublantes, comme l’affaire Balda. Ce procès aujourd’hui en suspens du fait de l’absence de l’accusé (Correa) du territoire équatorien12 concerne le kidnapping en territoire colombien d’un ancien député initialement proche de son gouvernement, puis passé à l’opposition, Fernando Balda. Ce personnage non dénué de facettes obscures, comme beaucoup d’anciens « proches » de Correa, s’était réfugié en Colombie suite aux poursuites engagées à son encontre en réponse à ses dénonciations de la corruption du régime corréiste et de son système d’espionnage généralisé des opposants (dénonciations aujourd’hui amplement corroborées par la justice équatorienne). Le 13 août 2012, Balda fut victime d’une tentative (ratée) de kidnapping par quatre délinquants colombiens recrutés dans la région de Cali par un agent du service de renseignements créé par Rafael Correa, la SENAIN (Secrétariat national du Renseignement). Aujourd’hui poursuivi par la justice, cet agent, le sergent Luis Raúl Chicaiza, a déclaré avoir eu à deux reprises un entretien avec Rafael Correa à propos de cette mission, commanditée selon lui depuis les plus hauts sommets de l’État. La Contraloría (équivalent fonctionnel d’une Cour des comptes) a pour sa part transmis au bureau du Procureur un rapport mettant en évidence des dépenses de 43 000 dollars explicitement destinés à l’exécution d’une opération ouvertement décrite dans les archives de la SENAIN comme un « secuestro » (un kidnapping), dont une série de chèques encaissés par Chicaiza.

Mis au pied du mur par des preuves irréfutables (dont des enregistrements audio et divers documents infalsifiables), Correa, après avoir hurlé au mensonge et à la calomnie, a fini par devoir reconnaître que le kidnapping avait effectivement eu lieu et avait été commis par des fonctionnaires de son gouvernement. Néanmoins, selon lui, il s’agirait d’un simple « abus policier » (sic !) dont, en tant que chef d’État, il n’aurait jamais eu connaissance. Une thèse peu crédible au vu des ressources mobilisées pour une opération clandestine rocambolesque en territoire étranger qui constitue un véritable crime d’État et qu’on peut difficilement faire passer pour une bavure marginale commise par des sous-fifres à l’insu de leurs chefs. Ce d’autant que l’instruction a prouvé que le ministre de l’Intérieur de l’époque était au courant, et que les propos vengeurs alors tenus par Rafael Correa contre Balda sont de notoriété publique.

Pour ce qui est du procès « Arroz Verde », la campagne internationale en défense de Rafael Correa – qui a évidemment un peu de mal à attirer l’attention en temps de pandémie mondiale – fait allusion aux vices de procédure et aux irrégularités qui l’auraient soi-disant entaché mais ne dit absolument pas un mot du fond de l’affaire, ni de la nature et du rôle des autres accusés, et encore moins des autres déboires judiciaires de l’ancien président13. À l’opinion progressiste mondiale censée être destinataire de cette campagne, les défenseurs de Correa expliquent que celui-ci est injustement accusé, mais se gardent bien de préciser de quoi au juste il est accusé.

On pourra juger assez symptomatique de ce point de vue que les plus proches alliés européens de l’ancien président équatorien, les dirigeants du mouvement espagnol Podemos, se soient fait très discrets sur la question. Il est vrai que Rafael Correa semble être aujourd’hui en délicatesse avec son « ami » Pablo Iglesias, auquel il avait demandé de bloquer l’extradition vers l’Équateur de l’ancien directeur de la SENAIN, Pablo Romero, gravement mis en cause dans l’affaire Balda et réfugié depuis juin 2019 en Espagne. Correa se sentirait « trahi » du fait qu’Iglesias lui aurait initialement « promis » que le gouvernement espagnol répondrait favorablement à la demande d’asile de Romero14, seule manière d’échapper à l’extradition. Celle-ci a finalement eu lieu en février 2020, ce qui signifie que le gouvernement espagnol auquel Podemos participe a reconnu la légitimité et la légalité des procédures engagées dans l’affaire Balda par la justice équatorienne.

Deux choses semblent claires dans cette triste histoire : Iglesias a étudié de près le dossier et n’a aucune intention de mettre sa position politique en danger pour une cause aussi louche et indéfendable ; Rafael Correa n’a pas compris qu’en Europe, dans un gouvernement minimalement démocratique, même un vice-président ne peut pas se permettre de tordre le bras au système judiciaire au gré des caprices de ses « amis » idéologiques. On comprend que le leader de la « Révolution citoyenne », qui avait expliqué un jour à un journaliste vénézuélien que la séparation des pouvoirs était un concept archaïque et dépassé15, en ait été passablement traumatisé.

 

Quand le pyromane crie « au feu »

Au-delà des péripéties du cas « Arroz Verde » et d’autres affaires, il est important de bien comprendre de quoi on parle sur le fond. Rafael Correa n’a pas inventé la corruption en Équateur, et elle n’a nullement cessé d’exister depuis qu’il a quitté le pouvoir. Mais son mandat s’est caractérisé par un volume sans précédent de détournement de fonds publics : entre 30 et 40 milliards de dollars selon la Commission civique anti-corruption équatorienne, soit l’équivalent d’une année du budget général de l’État – une orgie prédatrice liée à un volume de revenus pétroliers également sans précédent dans l’histoire du pays. Le tout accompagné par une stratégie d’intimidation féroce et de répression judiciaire sans pitié contre quiconque osait mettre en doute la probité des cercles dirigeants du régime.

Dans les gouvernements antérieurs (avant 2007), qui reposaient souvent sur des coalitions de circonstance, les rivalités entre clans et factions faisaient que la dénonciation des « affaires », leur venue à la connaissance du public et leur éventuelle sanction judiciaire étaient toujours possibles, même si avec des résultats concrets divers et variés. En revanche, critiquer ou dénoncer la corruption de tel ou tel ministre ou haut-fonctionnaire de Correa, c’était remettre en cause la « révolution » elle-même. La stratégie du président était dès lors non seulement de nier farouchement, mais d’attaquer violemment ses détracteurs par tous les puissants moyens médiatiques et juridiques à sa disposition, dans une logique de violation systématique de la séparation des pouvoirs et de manipulation grossière des institutions judiciaires. Les poursuites étaient souvent annoncées à la télévision par Rafael Correa avant que les magistrats appliquent consciencieusement la « ligne » suggérée par les « indications » du chef de l’État.

Juan Cuvi, ancien assistant parlementaire de l’Assemblée constituante pour le mouvement Alianza País, ex dirigeant du groupe guérillero Alfaro Vive Carajo dans les années 1980 et figure respectée de la gauche équatorienne ayant rompu avec Correa dès 2009, résume bien la dynamique de la corruption corréiste. Pendant une décennie, explique-t-il, « des personnages obscurs et de petites cliques voraces se dissimulant derrière un discours de gauche ont préparé le terrain au pillage massif des fonds publics […]. Le pouvoir discrétionnaire et l’autoritarisme du régime étaient les armes les plus efficaces pour faciliter la corruption et consolider l’impunité. Une fois la stratégie élaborée, il s’est mis en place un système d’opacité financière qui n’a été démasqué que lorsque ses principaux acteurs ont dû céder la place, et lorsque les caisses de l’État se sont avérées vides. […] Imprégnés d'un messianisme vulgaire, les fonctionnaires de Correa se croyaient intouchables, éternels. Ils ne comprennent pas et acceptent encore moins […] qu’on leur demande des comptes. »16

Dans un article très éclairant paru fin 201817, le directeur de l’édition Cône Sud du Monde diplomatique, José Natanson, déconstruisait le discours d’une certaine gauche latino-américaine s’estimant victime d’un complot judiciaire international de la droite et dénonçant le lawfare comme « un instrument des élites pour attaquer les partis et les dirigeants du camp populaire ». Pour Natanson, les péripéties de l’affaire Lava Jato au Brésil montrent d’abord que la réalité est pour le moins complexe : on peut juger extrêmement sélectives et excessives les poursuites judiciaires contre Lula18 sans pour autant nier l’implication de nombre de hiérarques du Parti des Travailleurs (PT) brésilien dans des schémas de corruption liés entre autres au géant de la construction Odebrecht et à la compagnie pétrolière nationale Petrobras – même si le degré de corruption des forces de centre et de droite est encore plus massif. Mais par ailleurs, comme le signale aussi Natanson, la vague de grands procès de corruption qu’a connu l’Amérique latine ces dernières années a affecté tout aussi bien des mandataires de droite comme Pedro Pablo Kuczynski au Pérou ou Otto Pérez Molina au Guatemala, tous deux contraints de démissionner – le deuxième dénonçant d’ailleurs vigoureusement « une application sélective de la justice pénale de la part de… la gauche ». Et surtout, signalait le directeur du Diplo édité à Buenos Aires, « s’il est un pays en Amérique latine où la justice fonctionne comme un instrument du gouvernement, c’est bien le Venezuela », étant donné que « la persécution judiciaire des opposants [y] est plus fréquente […] que dans tout autre pays de la région ».

C’est hélas la triste vérité. Au cours de la dernière décennie, c’est bien la « gauche » (ou du moins des gouvernements identifiés à tort ou à raison comme « de gauche ») qui a été la championne du lawfare en Amérique latine. On pourrait d’ailleurs adresser à ce sujet à Natanson une objection mineure mais bien entendu très significative de notre point de vue. En effet, la panoplie répressive du Venezuela de Nicolás Maduro comprend aussi un usage massif de la violence physique, de la torture et des exécutions extra-judiciaires19. Par contraste, et dans la mesure même où, bien heureusement (accordons-lui ce mérite), Correa n’a jamais versé dans les excès de ses allés vénézuéliens et nicaraguayens20, c’est plutôt l’Équateur de la « Révolution citoyenne » qui a le mieux incarné en Amérique latine – qualitativement et quantitativement – l’instrumentalisation et le détournement massif et systématique du système judiciaire aux fins de persécution d’une série d’adversaires politiques, d’activistes sociaux et de journalistes d’investigation.

Il est donc particulièrement cynique de la part de Correa et de ses partisans de dénoncer de soi-disant manipulations de la justice qui, si elles étaient avérées, ne constitueraient qu’un « retour de manivelle » assez ironique. Comme le faisait remarquer sur son compte de twitter le 14 avril 2020 Salvador Quishpe, figure historique du mouvement indigène équatorien et ex préfet de la province de Zamora-Chinchipe, « la vie réserve bien des surprises. Correa nous a persécuté en utilisant la Contraloría et le ministère public pour de soi-disant délits qu’ils n’ont jamais réussi à prouver. Aujourd’hui, la justice nous révèle qui a vraiment commis ce type de délits. Correa prenait plaisir à nous envoyer en prison ; aujourd’hui, son tour est venu. » Or, on l’a vu, les dossiers contre l’ancien président équatorien sont nettement plus solides que ceux que lui-même essayait de monter contre ses opposants.

Enfin, il est carrément obscène de voir Rafael Correa tenter de se réfugier aujourd’hui – comme l’a indiqué son avocat Caupolicán Ochoa – dans les jupes de la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), un organisme lié à l’OEA (Organisation des États américains) qu’il a jadis énergiquement vilipendé lorsqu’elle édictait des mesures de protection en faveur de journalistes et de militants politiques persécutés par son gouvernement. De fait, entre 2012 et 2016, non seulement les puissants médias corréistes21 et tout l’appareil de propagande gouvernemental ne cessaient de matraquer l’idée que la CIDH était une « agence de l’empire » et, pratiquement, une façade « droit-de-l’hommiste » de la CIA en Amérique latine, mais la diplomatie équatorienne s’employa sans succès à essayer de la définancer et/ou de la remplacer par une institution plus docile aux intérêts des régimes de l’ALBA et à leur conception néo-autoritaire de la « souveraineté ».

 

Entre gangstérisme politique et opportunisme sans rivage

Le socle de popularité de Rafael Correa aujourd’hui Équateur oscille entre 20 % et 30 %. Quel que soit le jugement qu’on porte sur le bilan de ses gouvernements et sur ses perspectives d’avenir, son mouvement incarne donc les aspirations d’un secteur important de la société équatorienne. De ce fait, non seulement sa présence dans le paysage politique est incontournable dans les années qui viennent, mais il n’y a aucune raison de contester la légitimité de son éventuel retour au pouvoir pour autant qu’elle s’effectue par des moyens démocratiques.

Dans un scénario électoral, en l’occurrence celui des élections présidentielles et législatives de février 2021, il est toutefois difficile d’évaluer la « transférabilité » du charisme de Correa à d’autres figures de son mouvement – aucune ne jouissant pour l’instant d’une force d’attraction nationale significative – et sa possible marge de croissance dans les urnes en fonction des diverses configurations d’un premier et d’un second tour. Par ailleurs, en dehors de la nostalgie du modeste « ruissellement » des années de boom pétrolier et d’un storytelling « techno-populiste »22 surjoué mais séduisant, le corréisme n’a proposé aucun grand projet ni aucune grande plateforme programmatique à une société équatorienne aujourd’hui en proie à une situation dramatique. Quant à sa possible politique d’alliances, elle est pour l’instant tout aussi indéchiffrable.

Correa entend-il proposer un « front anti-néolibéral » à un arc de forces progressistes ? Il faudrait alors qu’il arrive à convaincre de ses intentions démocratiques les acteurs potentiellement les plus réceptifs à une nouvelle alternative progressiste : mouvement indigène, syndicalistes, écologistes, ainsi que tous les partis traditionnels de centre-gauche et de gauche. Jusqu’ici, ces derniers, forts de l’amère expérience d’autoritarisme et de répression croissants des années 2007-2017 – sans parler des problèmes que pose leur dispersion et leurs rivalités internes –, ont manifesté une méfiance radicale face à l’éventuel retour au pouvoir de Rafael Correa ou de ses partisans. Les ouvertures faites par le corréisme à certains leaders indigènes au cours des derniers mois de l’année 2019 ont un caractère nettement tactique et instrumental et suscitent la vive hostilité d’autres leaders historiques et de leurs bases, qui n’ont pas oublié les humiliations d’hier.

Par ailleurs, il est clair que le corréisme n’a nullement renoncé à faire feu de tout bois et à recycler au service de son projet de reconquête toute la riche gamme d’acteurs de la scène politique équatorienne qui sont constamment prêts à se vendre au plus offrant, à l’instar des nombreux caciques populistes et notables de droite réactionnaires et corrompus qui formaient hier l’armature d’Alianza País dans des provinces comme Guayas et Manabí.

Les péripéties des derniers mois démontrent malheureusement que, pour l’instant, le modus operandi d’une mouvance corréiste avide de réoccuper le palais présidentiel à n’importe quel prix repose essentiellement sur un mélange de gangstérisme politique et d’opportunisme sans rivage. On l’a vu à l’occasion du violent conflit social d’octobre 2019, pendant lequel les opérateurs locaux de Rafael Correa – les mêmes qui avaient hier coutume de traiter toute protestation sociale comme un « acte de terrorisme » – n’ont cessé de s’efforce de parasiter le mouvement social pour essayer de le plier à des visées putschistes par ailleurs assez irréalistes. Ce au point que le plus prestigieux et combatif mouvement social équatorien, la Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur (CONAIE), dont certains dirigeants ont été menacés et agressés au cœur même des manifestations par des militants corréistes, avait dû alors publier un communiqué se démarquant « de la tentative de coup d’état du corréisme » : « Nous ne permettrons pas à ceux qui nous ont criminalisés pendant dix ans de tirer profit de notre lutte et de celle du peuple équatorien »23.

On le voit de nouveau à l’occasion de la crise du covid-19, où les officines de trolls corréistes, mettant à profit la leçon et les compétences de leurs alliés et parrains de Caracas et de Moscou (n’oublions pas que Rafael Correa est aujourd’hui techniquement un salarié de Poutine, l’émission qu’il anime sur Russia Today étant une de ses deux principales sources de revenu officielles), ont déclenché une gigantesque campagne de distorsions et de fake news concernant la situation à Guayaquil. Celle-ci est suffisamment dramatique en soi pour qu’on n’ait pas besoin d’y rajouter des torrents de fausses nouvelles : soi-disant accumulation de cadavres abandonnés dans les rues, ou bien brûlés en pleine voie publique, ou encore dérivant au gré des courants marins jusque sur les plages péruviennes24. Parallèlement, et tandis que certains de ses partisans faisaient de lourds clins d’œil en direction des casernes à la recherche de militaires « patriotes » prêts à faciliter son retour au pouvoir25, Rafael Correa exhortait ouvertement Jaime Nebot, leader de la droite dure de Guayaquil (avec lequel il entretient depuis longtemps une relation de non agression plus ou moins tacite et de connivence tactique occasionnelle), à exiger la démission des autorités et à se mettre à la tête d’un gouvernement d’unité nationale26.

 

L’avenir trouble du corréisme

On peut légitimement se demander si toute cette agitation aux relents peu démocratiques sert vraiment la stratégie présidentielle du corréisme. La revendication de la « loyauté » envers le leader comme valeur éthique suprême – maintes fois affirmée par l’ancien président équatorien –, l’absence presque totale d’organicité idéologique et politique de son mouvement et la crainte d’être une nouvelle fois « trahi » par un possible successeur, expliquent que Rafael Correa soit aujourd’hui fortement tenté de confier la candidature présidentielle au nom de son mouvement à sa sœur aînée Pierina Correa. Celle-ci, aujourd’hui « secrétaire nationale de participation citoyenne » de Fuerza Compromiso Social (voir note 1), n’avait exercé aucune fonction importante dans les gouvernements de son frère et n’a joué qu’un rôle assez marginal dans les rangs de la « Révolution citoyenne » entre 2006 et 2013, année où elle avait déclaré se retirer de la politique. Le « scénario Pierina », qui est de notoriété publique en Équateur (et s’est traduit, avant le confinement, par une série d’initiatives publiques de l’intéressée « à la rencontre des citoyens »), a même amené des esprits facétieux à suggérer que Rafael Correa semblait avoir deux choses en commun avec le « leader bien-aimé » nord-coréen Kim Jong-un : la forte possibilité que sa sœur finisse par être nommée héritière du trône et le fait que, de toute façon, ce ne sera pas un congrès ou une instance démocratique de son mouvement qui tranchera sur cette succession.

Cette possible « option dynastique » provoque cependant un malaise certain dans les rangs du corréisme27. D’une part, elle est très mal vue par les cadres de sensibilité plus intellectuelle qui entendent maintenir une façade « de gauche » et tendre des ponts vers des secteurs politiques et sociaux progressistes hier ostracisés et persécutés par le régime corréiste, comme le mouvement indigène ou certaines organisations syndicales. De l’autre, elle serait un véritable camouflet pour des dirigeants qui se sont « mouillés » pour Correa pendant les évènements d’octobre 2019 au point de risquer des peines de prison, comme l’actuelle préfète de la province de Pichincha Paola Pabón ou l’ex député Virgilio Hernandez. Ces derniers aspirent en effet à ce que leurs sacrifices soient récompensés par un rôle national de premier plan, et aussi à ce que tout ne soit pas décidé à Louvain, avec quelques estafettes circulant entre la Belgique, le Mexique (où sont réfugiés certains hiérarques corréistes) et l’Équateur pour régler les questions d’intendance.

Outres des déboires judiciaires qui sont loin d’être terminés, l’avenir politique et électoral des fidèles de la « Révolution citoyenne » s’inscrit donc dans un scénario d’extrême incertitude, avec une majorité de la société civile – gauche indépendante et mouvements sociaux compris – fortement prévenue contre le style et les méthodes de Correa et de ses acolytes, le tout sur un arrière-fond d’urgence sanitaire et de terrible crise économique qui ne se sera certainement pas dissipé début 2021. Et pour couronner le tout, aucune possibilité de bénéficier de l’extraordinaire manne pétrolière qui avait sous-tendu à la fois les succès de façade initiaux du corréisme et le pillage des ressources publiques qui les a accompagnés.

C’est dans ce contexte où son seul avantage stratégique est l’extrême fragmentation du paysage politique et l’insigne médiocrité de ses adversaires que le mouvement de Rafael Correa essaiera de revenir au pouvoir l’année prochaine et s’efforcera, s’il y parvient, de « détricoter » la camisole de force judiciaire qui empêche le retour de son leader au pays. Une opération qui, d’après tous les experts judiciaires, sera toutefois techniquement très difficile à exécuter28 et ne sera pas facilement acceptée politiquement par une majorité de la société. Surtout si elle implique le blanchiment – explicitement promis par Correa à ses alliés – des dizaines d’anciens hauts-fonctionnaires et hommes d’affaire corrompus qui pour leur part, tout en ayant joué un rôle d’opérateurs politiques et économiques centraux de la décade corréiste29, ne bénéficient pas du charisme résiduel du leader. Autrement dit, la discutable auréole de « martyr » de Correa ne saurait être longtemps crédible s’il s’en sert pour innocenter en masse une brochette de complices et de grands délinquants unanimement méprisés par l’opinion équatorienne.

 

*Sunniva Labarthe est chercheuse en sciences sociales et doctorante auprès du Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron (CESPRA) de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

**Marc Saint-Upéry est journaliste, éditeur et traducteur, auteur de Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines, La Découverte, Paris, 2007.

 

 

1 Jusqu’au premier trimestre 2017, Alianza País était le nom du mouvement politique de Rafael Correa. Postérieurement, ce mouvement est passé formellement sous le contrôle de son successeur Lenín Moreno. Après avoir adopté plusieurs étiquettes provisoires, l’organisation politique regroupant les fidèles de Correa s’appelle aujourd’hui Fuerza Compromiso Social. Lorsque nous mentionnons Alianza País dans cet article, il s’agit de ce mouvement dans sa phase corréiste de 2006 à début 2017.

2 D’après les chiffres de l’Institut national des statistiques équatoriennes (INEC), de 1999 à 2006, soit avant l’arrivée de Rafael Correa au pouvoir, l’extrême pauvreté a d’avantage baissé (de 7,26 %) que sous son mandat entre 2006 et 2014 (7,12 %). Les chiffres de la pauvreté ont recommencé à stagner depuis 2011 et l’explosion des dépenses publiques – passées de 21 % à 44 % du PIB entre 2006 et 2013 – n’a pas eu l’impact escompté sur ces indicateurs. Pour une analyse du bilan économique et social de la « Révolution citoyenne », voir : Sunniva Labarthe, « Équateur : quand le jaguar perd ses dents. Image internationale et contestations locales de la “Révolution citoyenne” », Recherches Internationales, n° 107, avril-juin 2016 ; Marc Saint-Upéry et Pablo Stefanoni, « Le cauchemar de Bolivar : crise et fragmentation des gouvernements de l’ALBA », Hérodote, n° 171, octobre-décembre 2018. Pour un accès en ligne aux données pertinentes, voir : Sunniva Labarthe et Marc Saint-Upéry, « Équateur: les “post-vérités” de Pierre Carles et Nina Faure », Mediapart, 5-12-2016, https://blogs.mediapart.fr/saintupery/blog/051216/equateur-les-post-verites-de-pierre-carles-et-nina-faure ; Sunniva Labarthe et Lucie Laplace, « France insoumise : Correa, un “parrain” encombrant au bilan fort contesté », Mediapart, 31-08-2017, https://blogs.mediapart.fr/sunniva/blog/310817/france-insoumise-correa-un-parrain-encombrant-au-bilan-fort-conteste.

3 Alors que l’équipe de Rafael Correa évaluait le niveau de la dette à 27,7 % du montant du PIB, un audit effectué en 2017 par les analystes sollicités par le nouveau président (pour la plupart des fonctionnaires et consultants ayant servi le gouvernement antérieur) l’estimait à 59 % – un chiffre qui dépasse le plafond légal maximal de 40 % fixé par le code des finances publiques édicté par Correa lui-même. Le tour de prestidigitation comptable de l’administration Correa se basait sur une différence fallacieuse entre « dette consolidée » et « dette totale » introduite peu de temps avant « l’heure du bilan » et escamotant des pans entiers de l’endettement de l’État. Au-delà de ce maquillage des chiffres, signalons qu’en 2007, pour chaque dollar alloué aux dépenses sociales, l’État destinait 1,17 $ US au paiement du service de la dette. Grâce aux énormes recettes pétrolières des années suivantes, ce ratio avait été ramené à 0,53 $ US en 2012. Mais depuis 2015 et l’effondrement des prix des hydrocarbures, la situation s’était à nouveau détériorée pour atteindre un chiffre de 1,41 $ US, soit un rapport encore moins avantageux qu’avant l’arrivée de Correa au pouvoir.

4 Sunniva Labarthe et Marc Saint-Upéry, « Guerre des chefs et troisième tour électoral en Équateur », Problèmes d’Amérique latine, n° 106-107, automne-hiver 2017.

5 Même si le facteur migratoire semble avoir joué un rôle majeur, on est encore loin d’avoir élucidé toutes les causes épidémiologiques et socio-démographiques de cette disproportion entre Guayaquil et le reste du pays, mais aussi d’autres métropoles tropicales latino-américaines. Voir Sunniva Labarthe, « Équateur : à l'heure où commence l’épidémie, la crise politique s’éternise », Mediapart, 4-04-2020, https://blogs.mediapart.fr/sunniva/blog/040420/equateur-lheure-ou-commence-lepidemie-la-crise-politique-seternise.

6 Littéralement « riz vert », cette recette de cuisine ayant servi de nom de code au schéma de répartition de pots-de-vins ; le vert était la couleur du mouvement Alianza País. Le nom officiel est « Caso Sobornos 2012-2016 », sobornos signifiant pots-de-vin en espagnol.

7 Vinicio Alvarado et son frère Fernando, deux publicitaires de Guayaquil sans le moindre lien avec la gauche équatorienne, étaient les principaux opérateurs du gigantesque appareil de propagande du régime corréiste. Leur agence privée, Creacional, empochait illégalement jusqu’à 20 % du montant de tous les contrats publicitaires de l’État, et les frères Alvarado se sont formidablement enrichis pendant leurs années au pouvoir. Voir Christian Zurita, Fernando Villavicencio et Cristina Solórzano, « Alvarado : el emporio del Estado de propaganda », Milhojas, 31-01-2018, https://www.milhojas.is/612489-alvarado-el-emporio-del-estado-de-propaganda.html.

8 Il s’agissait de versements en espèces mais aussi de nombreuses « prestations de services » dont les factures, établies au nom des entreprises concernées, ont été retrouvées. Outre la nature de ces services, le fait qu’ils étaient destinés aux frais de campagne d’Alianza País est prouvé par l’enregistrement scrupuleux de toutes ces factures dans des documents Excel de l’ordinateur de Laura Terán.

9 Fernando Villavicencio et Christian Zurita, « Odebrecht y otras multinacionales pusieron presidente en Ecuador », Milhojas, 30-04-2019, https://milhojas.is/612540-odebrecht-y-otras-multinacionales-pusieron-presidente-en-ecuador.html.

10 Cf. note 7 ci-dessus.

11 En 2016, Correa avait fait voter par le Parlement, de manière assez controversée, un amendement constitutionnel introduisant la possibilité de la réélection indéfinie, ce afin de pouvoir se présenter pour un nouveau mandat en 2017. Il avait toutefois dû faire marche arrière et renoncer à une réélection immédiate en raison de l’impopularité massive de cette prétention. Mais le principe de la réélection lui-même était toujours en vigueur avant d’être éliminé par le référendum de février 2018.

12 La présence de l’accusé étant requise par le code pénal équatorien pour certains types de délit, mais pas pour d’autres.

13 « Grupo de Puebla exige fin a la persecución judicial de líderes y lideresas políticas en Latinoamérica : El caso en contra de Rafael Correa », 8-04-2020, https://www.grupodepuebla.org/grupo-de-puebla-exige-fin-a-la-persecucion-judicial-de-lideres-y-lideresas-politicas-en-latinoamerica-el-caso-en-contra-de-rafael-correa/.

14 « Reportan que Correa se siente traicionado por Iglesias tras extradición del exjefe de la SENAIN », La República, 23-02-2020, https://www.larepublica.ec/blog/politica/2020/02/23/reportan-correa-siente-traicionado-iglesias-extradicion-exjefe-senain/.

15 Cf. Labarthe et Saint-Upéry, « Guerre des chefs… », art. cit., p. 74, note 28.

16 Voir Juan Cuvi, « El repliegue del populismo », Plan V, 15-02-2018, http://www.planv.com.ec/ideas/ideas/el-repliegue-del-populismo ;  « Copro-cracía correísta », Plan V, 28-02-2018, http://www.planv.com.ec/ideas/ideas/copro-cracia-correista ;« Gustavo Jalkh enfrenta a su peor enemigo », Plan V, 5-04-2018, http://www.planv.com.ec/ideas/ideas/gustavo-jalkh-enfrenta-su-peor-enemigo.

17 José Natanson, « Sobre el lawfare », Página 12, 16-10-2018, https://www.pagina12.com.ar/149041-sobre-el-lawfare ; trad.fr. : « Y a-t-il un complot judiciaire contre la gauche en Amérique latine ? », Mediapart, 23-10-2018, https://blogs.mediapart.fr/saintupery/blog/231018/y-t-il-un-complot-judiciaire-contre-la-gauche-en-amerique-latine.

18 La suite des évènements ayant en outre montré, comme nous l’avons signalé plus haut, qu’elles étaient entachées de graves violations éthiques et procédurales.

19 Pour le contenu du rapport sur le Venezuela du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU présenté en juillet 2019 par Michelle Bachelet, voir Jean-Baptiste Mouttet, « Rafael Uzcátegui : “Nicolás Maduro garantit l'impunité pour ceux qui violent les droits humains” », Mediapart, 6-07-2019,  https://www.mediapart.fr/journal/international/060719/rafael-uzcategui-nicolas-maduro-garantit-limpunite-pour-ceux-qui-violent-les-droits-humains?onglet=full.

20 Les défenseurs des droits humain équatoriens ne signalent entre 2007 et 2017 qu’un tout petit nombre d’assassinats et de décès suspects, généralement liés à des affaires de corruption ou à des luttes indigènes contre des projets extractivistes. Plus fréquemment, des opposants ont été victimes d’agressions physiques sur la voie publique de la part de sbires du régime corréiste, mais sans conséquence grave. Ces incidents sont bien documentés dans un ouvrage très complet de la dirigeante indigène Lourdes Tibán, elle-même agressée à plusieurs reprises (10 décembre 2009 – alors qu’elle était enceinte –, 21 juillet 2011 et 23 septembre 2015) par des hommes de main de Rafael Correa : Lourdes Tibán Guala, « Tatay Correa ». Cronología de la persecución y criminalización durante el correísmo. Ecuador 2007-2017, Cacs Impresiones, Quito, 2018.

21 Le régime de Correa disposait d’une hégémonie massive en matière de médias audiovisuels et d’un arsenal de sanctions très « créatives » pour brider les velléités critiques de la presse écrite, ce qui amène à prendre avec une certaine ironie ses allégations selon lesquelles il était « encerclé » et « harcelé » par les médias.

22 Carlos De La Torre, « El tecnopopulismo de Rafael Correa : ¿Es compatible el carisma con la tecnocracia? », Latin American Research Review, vol. 48, n° 1, 2013.

23 Voir Sunniva Labarthe, « Révolte sociale anti-austéritaire et crise de légitimité politique en Équateur », Mediapart, 8-10-2019, https://blogs.mediapart.fr/sunniva/blog/081019/revolte-sociale-anti-austeritaire-et-crise-de-legitimite-politique-en-equateur.

24 Il a été amplement démontré que toutes ces « informations » et les images censées les illustrer sont fausses. Sur cette campagne de fake news, voir entre autres, « Así propaga el correísmo el virus del miedo en redes », Plan V, 30-03-2020, https://www.planv.com.ec/investigacion/investigacion/asi-propaga-el-correismo-el-virus-del-miedo-redes, et « Los cadáveres de José, Manuel y Freddy no fueron quemados en calles de Guayaquil, como se dijo en videos virales », El Universo, 22-04-2020, https://www.eluniverso.com/noticias/2020/04/22/nota/7820874/coronavirus-covid19-guayaquil-ecuador-muertos-fakenews.

25 Kintto Lucas, « Ecuador en un escenario de “no retorno” », http://estrategia.la/2020/04/09/ecuador-en-un-escenario-de-no-retorno/.

26 Cf. #SemanaNoticias, 7-04-2020, https://www.pscp.tv/w/1lDGLgAdkEqKm.

27 Voir « Las elecciones 2021 ya causan “grietas” en el correísmo », https://www.primicias.ec/noticias/politica/elecciones-2021-grietas-correismo/, et Martín Pallares, « Pierina Correa ya está en campaña », 4 Pelagatos, 23-01-2020, https://4pelagatos.com/2020/01/23/pierina-correa-ya-esta-en-campana/.

28 Sauf en cas de convocation d’une Assemblée constituante dotée des pleins pouvoirs, dont celui de déclarer une amnistie générale, qui requerrait toutefois que les partisans de Rafael Correa y obtiennent la majorité des deux tiers. Ce scénario est ouvertement évoqué par Correa.

29 On peut citer parmi eux : les dirigeants de la compagnie pétrolière nationale Carlos Pareja Yannuzzelli, Alex Bravo Panchana et Marco Calvopiña ; tous les ministres et haut-fonctionnaires impliqués dans l’affaire « Arroz verde » ; les hauts-fonctionnaires et hommes d’affaires impliqués dans le scandale Odebrecht, dont l’ex vice-président Jorge Glas et son oncle Ricardo Rivera Arauz (entrepreneur de télécommunications, affairiste extraordinairement corrompu et prestataire de services du gouvernement), ainsi que l’ex contralor (responsable de la Cour des comptes) Carlos Pólit, aujourd’hui en fuite à Miami.

 

 

 

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