Pour un parlement élu à la proportionnelle (1/2)

Le phénomène de "mal-représentation" qui pèse sur notre République est étroitement lié au mode de scrutin utilisé pour les élections législatives. L'alternative qui s'offre à nous consiste à élire nos députés à la proportionnelle : malgré les préjugés tenaces dont il est l'objet en France, on verra que l'expérience historique plaide fortement en faveur de ce mode de scrutin.

Le terme "mal-représentation" désigne à la fois un sentiment, et une réalité objective. Le sentiment dont il s'agit est largement partagé : beaucoup d'entre nous considèrent que les institutions de notre république ne rendent pas correctement compte de la volonté populaire, des attentes et des aspirations qui habitent les différentes fractions du peuple souverain. La réalité objective de la mal-représentation, quant à elle, tient au fonctionnement du système politique et peut être constatée dès lors que l'on se penche sur les résultats des différentes élections.

Il apparaît nettement que l'élection du président de la République, qui réserve l'accès au pouvoir à un seul courant d'opinion, ne peut satisfaire qu'une définition restreinte de la démocratie. Parmi la variété de projets de société qui sont portés par les multiples candidats, un seul est validé par le processus électoral... et qu'importe s'il n'a été soutenu que par 20 % de la population. Pour une réflexion critique sur ce sujet, ainsi que sur l'illusion de légitimité conférée par le second tour de l'élection, on pourra se reporter à mon article Supprimer l'élection présidentielle ?.

L'élection législative, malgré le fait qu'elle distribue les sièges de député entre plus de cinq cent élus, présente le même défaut. Celui-ci tient au mode de scrutin utilisé, le scrutin uninominal. Dans chacune des 577 circonscriptions du territoire français, a lieu une élection à deux tours dont un seul candidat sortira vainqueur. Cette méthode favorise largement le courant politique majoritaire du moment, qui est toujours celui du président en place puisque les élections ont lieu durant la même année.

Le résultat de ce mode de scrutin, c'est qu'un parti peut remporter plus de la moitié des sièges de l'Assemblée alors même qu'il n'est soutenu que par une petite fraction de l'électorat. En 2002 et 2007, la droite a obtenu la majorité absolue avec 21 % et 24 % des voix des électeurs inscrits (lors du premier tour, c'est à dire quand les électeurs ont encore un large choix entre les candidats). La République en Marche, l'an dernier, a connu une victoire du même ordre avec seulement 16 % des voix des électeurs inscrits – soit une personne sur sept [1].

Une solution à ce problème de mal-représentation a été inventée par les intellectuels des siècles passés : il s'agit de la représentation proportionnelle. Dans sa forme la plus courante, ce mode de scrutin consiste simplement à attribuer à chaque parti politique un nombre de sièges de députés proportionnel au score obtenu lors de l'élection. [2]

Par exemple, si le parlement compte 500 sièges et que les partis A et B ont reçu respectivement 30 % et 15 % des suffrages exprimés, le parti A obtiendra 150 sièges, et le parti B, 75. Avec le système actuellement en vigueur dans notre pays, le parti B n'aurait probablement eu qu'une poignée de sièges de député et aurait compté pour rien dans l'assemblée censée représenter le peuple. [3]

La représentation proportionnelle a été utilisée pour la première fois au Danemark en 1855, et aujourd'hui la moitié des pays du monde a adopté ce mode de scrutin. Il s'avère particulièrement fréquent en Europe, où tous les pays utilisent la proportionnelle pour les élections législatives – à l'exception de la France et du Royaume-Uni. Les gouvernements qui en résultent sont des gouvernements de coalition, qui regroupent deux ou plusieurs partis ayant négocié une alliance afin de bénéficier ensemble d'une majorité au parlement.

Souvent ignorée, parfois décriée, en France la proportionnelle est associée à des expériences historiques déplaisantes qui ont terni l'image que nous nous en faisons. Nous évoquerons ces épisodes plus loin dans l'article, et nous tâcherons d'en tirer les leçons. Dans les pages qui suivent nous énumérerons les avantages de la représentation proportionnelle, les problèmes qu'elle peut poser et les remèdes qui y correspondent. J'essaierai de démontrer que, malgré les objections dont elle est couramment l'objet, la proportionnelle est un système que nous devons adopter si nous tenons à avancer vers une forme de société plus démocratique.

 

1. Les raisons d'adopter la proportionnelle

L'un des attraits majeurs de la représentation proportionnelle est que ce système permet de comptabiliser tous les suffrages exprimés : l'électeur a donc l'assurance que son vote va permettre au parti qu'il soutient de remporter une part plus importante des sièges à l'Assemblée. Sur le plan psychologique, l'état d'esprit induit par la proportionnelle est bien différent de celui qui découle du système que nous utilisons, où la perspective binaire de gagner ou perdre l'élection dans sa circonscription tend à décourager les citoyens qui voudraient opter pour un autre choix que les deux ou trois partis dominants.

 

          Élargir le camp des gagnants

A l'annonce des résultats du scrutin uninominal, la sanction est brutale pour tous ceux dont le candidat n'a pas été élu : leur choix n'aura finalement pas pesé sur l'issue finale, et tout se passe comme s'ils ne s'étaient jamais déplacés jusqu'à l'isoloir. Le groupe des "vainqueurs" de l'élection est extraordinairement restreint. A l'élection législative de 2017 en France, seuls 16 % des électeurs ont fait partie des gagnants qui ont porté la majorité actuelle au pouvoir. Les 84 % restants peuvent être considérés comme les "perdants" de l'élection, puisque le résultat n'a pas tenu compte de leurs aspirations. On en arrive à une situation étrange où les rênes du pays sont confiés à un unique parti, soutenu seulement par une petite minorité de la population.

 

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La conséquence du scrutin uninominal tel qu'il est pratiqué en France, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, c'est que le pays est en permanence gouverné par des "majorités artificielles", par des partis qui règnent sans partage alors qu'ils n'ont reçu qu'une fraction réduite des voix des électeurs. Sans surprise, on remarquera qu'aucun parti français n'a jamais obtenu la majorité absolue des suffrages exprimés lors du premier tour des législatives. [4]

Dans l'élection proportionnelle en revanche, tous ceux qui ont voté pour des partis membres de la coalition au pouvoir peuvent s'estimer au moins partiellement satisfaits, puisque leurs représentants participent véritablement à définir les orientations de la politique du pays. Le résultat, en termes de satisfaction des citoyens, apparaît à travers les enquêtes d'opinion : lorsqu'on leur demande s'ils sont satisfaits de "la manière dont la démocratie fonctionne dans leur pays", les habitants des démocraties qui ont recours à la proportionnelle donnent des réponses beaucoup plus souvent positives [5] que ceux des pays qui pratiquent le scrutin uninominal.

 

          "A quoi sert mon vote ?"

Dans un système de représentation proportionnelle, les citoyens ne sont plus tiraillés entre le choix d'un vote de conviction ou d'un vote stratégique. La frustration de ceux qui se résolvent au "vote utile" n'a plus lieu d'être, puisqu'il devient possible de donner sa voix à un parti mineur pour qu'il obtienne plus de sièges à l'Assemblée, sans se soucier précisément de qui sera en tête des suffrages à l'issue de l'élection. [6]

Une autre vertu de la représentation proportionnelle consiste à ouvrir la compétition électorale de manière à permettre une clarification de l'offre politique. Dans un système uninominal comme le nôtre, seuls les partis majeurs ont la possibilité de faire élire leurs membres. Il en résulte un imbroglio de tendances politiques qui restent à tout prix agglomérées pour maintenir la taille nécessaire à leurs prétentions électorales : mariage malheureux entre "frondeurs" et libéraux au sein du Parti Socialiste, cohabitation parfois houleuse entre rétrogrades et conservateurs chez les Républicains. Le passage à la proportionnelle permettrait à ces partis d'effectuer des scissions tout en gardant le même nombre d'élus à l'Assemblée. Ainsi, chaque courant d'idées apparaîtrait plus distinctement dans le paysage politique – permettant ainsi à l'électeur de mieux savoir pour qui il vote.

 

          Favoriser la participation

Nous avons énuméré différents avantages de la proportionnelle. Bien entendu, ceux-ci tendent à se cumuler pour rendre la participation aux élections plus attractive – et les chiffres en témoignent : chercheur en sciences politiques à l'université de York, Dennis Pilon [7] estime que la proportionnelle donne des taux de participation aux élections 7 à 8 points plus élevés que les systèmes uninominaux. Des résultats confirmés par James W. Endersby, de l'université du Missouri, qui précise qu'une telle différence ne s'observe que dans les pays démocratiques. Dans le graphique suivant, on constate que les démocraties qui ne pratiquent pas le scrutin proportionnel (barres en orange) ont tendance à présenter des taux de participation particulièrement faibles. [8]

 

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 Comme on peut le voir, les pays utilisant un système uninominal (dans l'ordre croissant des résultats : Etats-Unis, France, Canada et Royaume-Uni) se retrouvent systématiquement dans la moitié du bas. A l'exception des pays de l'ancien Bloc de l'Est, les seuls à présenter des "scores" aussi faibles malgré la représentation proportionnelle sont la Suisse et le Portugal. Deux pays qui souffrent d'un abstentionnisme massif dont l'étendue va bien au-delà des seules élections législatives : il semble en effet que les électeurs suisses soient trop sollicités et ne votent plus qu'irrégulièrement, tandis que seule la moitié des Portugais se déplace encore pour l'élection présidentielle.

Si l'on se limite aux pays occidentaux, tous les pays utilisant le scrutin uninominal se retrouvent dans le tiers le plus faible. Certes pour la France on peut arguer que l'instauration du quinquennat depuis 2002 a aggravé la baisse de la participation aux législatives (qui désormais sont tenues juste après les présidentielles, comme si le seul enjeu était de valider la légitimité du nouveau président) mais le Canada et le Royaume-Uni connaissent également une participation en berne aux législatives – moins de 2 électeurs sur 3 se déplacent jusqu'au bureau de vote – alors qu'il s'agit pour eux de l'unique élection d'envergure nationale.

 

 

2. Frayeurs, risques et remèdes

 

          La représentation des extrêmes

L'expérience la plus récente que les Français ont avec la proportionnelle remonte à 1986 : cette année-là, pour des motifs de stratégie politicienne visant à affaiblir ses adversaires, François Mitterrand avait fait modifier le mode de scrutin. Le résultat de cette réforme fut certes une hausse de la participation, mais également une entrée en force du Front National sur les sièges de notre parlement.

Aucun mystère là-dedans : si la proportionnelle permet de représenter plus fidèlement les opinions des électeurs, elle donne naturellement un plus grand nombre de sièges aux tendances extrêmes et radicales qui se retrouvent autrement bloquées par l'élection uninominale à deux tours. En 1986, le parti de Jean-Marie Le Pen fut choisi par 9 % des électeurs – ce qui lui permit d'accéder à 35 sièges de députés, alors qu'il n'en avait précédemment aucun.

Qu'est-ce qui peut horrifier tant de nos concitoyens dans ce résultat ? Lorsque de larges fractions du peuple se tournent vers une idéologie xénophobe, préfère-t-on vivre dans une "république de l'autruche" dont les institutions restent hermétiques aux mouvements de la société ? Par crainte du pire, voulons-nous figer la conduite du pays entre les mains des partis dominants, constitutionnaliser le statu quo quitte à renoncer à toute possibilité d'un progrès à venir ? Mais ce serait là une bien piètre ambition pour la démocratie. La proportionnelle, en définitive, ne fait que refléter l'état de la société. Si le résultat choque, ce n'est pas le mode de scrutin qu'il faut transformer : c'est la société qui s'exprime à travers lui.

Sans aller jusqu'à imaginer une victoire massive du FN aux élections législatives, certains pointent le risque qu'un système proportionnel ne conduise à la formation de gouvernements de coalition qui incluent l'extrême-droite. Le cas d'Israël est souvent cité en exemple : premier ministre depuis 2009, Benjamin Netanyahu s'est allié à plusieurs reprises avec des partis nationalistes et religieux ultra-orthodoxes afin de disposer d'une majorité au parlement.

Cette éventualité est effectivement préoccupante en ce qui concerne notre pays, mais nous pouvons en revenir à l'argument exposé plus haut : l'extrême-droite ne peut peser dans la conduite d'un pays que si elle dispose d'un soutien important de la part de l'électorat (environ 20 % des votes dans le cas d'Israël). Il s'agit donc d'un résultat regrettable, mais conforme aux principes de la démocratie.

On peut également préciser que les alliances réalisées par Netanyahu ne devraient aucunement surprendre ses électeurs : habitué à faire des appels du pieds aux nationalistes, il déclarait avant les législatives de 2015 qu'il refuserait la création d'un Etat palestinien s'il était réélu. En termes de comportement électoral, il paraît logique de considérer que les votes dirigés vers tel ou tel leader susceptible de se compromettre avec l'extrême-droite prennent en compte la possibilité d'une alliance avec ces courants.

Le cas actuel de Laurent Wauquiez illustre bien cela : la droite représentée par le président de LR est compatible avec le Front National, parti avec lequel il partage de nombreuses idées même s'il dirige une organisation concurrente. A partir de ce constat, on peut supposer que les électeurs qui feront le choix de voter pour Les Républicains lors des prochaines élections ne sont pas opposé à une victoire – au moins partielle – des idées du FN.

En effet, les lignes de partage idéologique entre les différentes familles politiques sont rarement nettes – aussi la question suivante mérite d'être posée : voter pour des politiciens qui flirtent avec l'extrême-droite, n'est-ce pas déjà voter un peu pour l'extrême-droite ? Si la réponse est oui, alors cela conforte la légitimité démocratique des partis racistes et nationalistes à être inclus dans des gouvernements de coalition. [9]

 

          Une explosion du nombre de partis ?

Un argument classique contre la proportionnelle consiste à affirmer que ce mode de scrutin – en facilitant l'accès aux postes de députés – conduirait à une explosion du nombre de partis, ce qui brouillerait le paysage politique et ne permettrait plus aux électeurs de s'y retrouver. Outre les aspects au contraire positifs de la diversification de l'offre politique (déjà présentés plus haut) on peut citer les calculs du politologue américain Arend Lijphart qui constate que l'accroissement du nombre de partis dans un système proportionnel s'avère généralement d'une ampleur modérée : il en résulte une situation où 3 ou 4 partis possèdent un vrai poids politique, alors qu'ils ne sont que 2 ou 3 dans les pays qui pratiquent le scrutin uninominal. [10]

Encore une fois, certains recourront à l'exemple du parlement israélien où dix partis se partagent le pouvoir, dont six qui font partie de l'actuelle coalition gouvernementale. Si l'on veut jouer au jeu des exceptions, on peut citer l'exemple tout aussi arbitraire de l'Autriche où seulement cinq partis sont représentés au parlement (moins qu'en France) et où deux partis suffisent à constituer la coalition au pouvoir. Plus généralement, on s'aperçoit que les assemblées où cohabitent un grand nombre de partis se retrouvent dans les pays les plus divisés ethniquement, et qui ont bien souvent choisi la représentation proportionnelle pour mieux rendre compte de cette diversité : Israël [11], mais aussi la Suisse, la Belgique, la Finlande, etc.

Les pays utilisant un système proportionnel fixent un seuil électoral en-deçà duquel un parti ne peut obtenir aucun poste de député. Ce seuil se trouve généralement autour de 5 %, mais peut aller d'un record minimum de 0,67 % aux Pays-Bas à un record maximum de 10 % en Turquie. Cette caractéristique du système présente une grande souplesse, pouvant être commodément modifiée pour, au besoin, ouvrir la compétition électorale (en le baissant) ou réduire l'éclatement de l'offre politique (en le rehaussant). On voit ainsi qu'il n'existe aucune raison de ne pas adopter la proportionnelle du fait d'une possible multiplication du nombre de partis, puisque ce risque – faible, au demeurant – peut facilement être maîtrisé en appliquant un seuil.

 

          Le coût des alliances

Un défaut de la représentation proportionnelle, est que celle-ci peut conduire à une situation dans laquelle la coalition qui se forme après les élections aura impérativement besoin d'inclure un petit parti (qui n'a parfois recueilli que 5 ou 10 % des voix) afin de disposer d'une majorité absolue au parlement.

Dans un tel cas, le petit parti concerné a la possibilité de faire payer un "prix" très élevé pour sa participation à la coalition, et ainsi d'imposer des conditions draconiennes pendant les négociations destinées à élaborer le programme du nouveau gouvernement. Il a ainsi l'opportunité de peser plus fortement dans la conduite du pays que ne l'autoriserait la légitimité limitée qui lui a été conférée par les urnes.

Au-delà du seuil électoral présenté plus haut, aucune solution pleinement satisfaisante ne semble avoir été trouvée pour éliminer la possibilité d'une telle situation tout en respectant les principes de la représentation proportionnelle. Il est certes possible d'attribuer une "prime majoritaire", un nombre de sièges de députés réservé au parti qui est arrivé en tête des élections et qui lui permet de gouverner sans avoir à réaliser d'alliances. Mais on retombe alors dans le défaut majeur que nous reprochons au scrutin uninominal, avec un seul parti qui tient les rênes du pouvoir.

Lorsqu'un petit parti "rançonne" les autres pendant la formation d'une coalition, celui-ci devient de fait surreprésenté dans le partage du pouvoir, introduisant ainsi une distorsion par rapport au résultat des urnes... précisément ce que nous chercherions à éviter en nous détournant du scrutin uninominal. Cela signifie-t-il que nous retombons à la case départ, et qu'il n'existe en définitive pas de solution au problème de la mal-représentation ? Il serait fortement exagéré d'en rester à cette conclusion.

D'une part, si l'on considère comme un idéal de la démocratie l'aspiration à ce que les prises de décision recueillent l'assentiment du plus grand nombre, on peut arguer qu'un gouvernement de coalition – même "rançonné" par un petit parti – représente quand même un compromis entre plusieurs courants d'opinion, et en ce sens reste plus conforme à l'idéal démocratique qu'un gouvernement formé par un seul et unique parti.

D'autre part – et cet argument-ci est d'un poids supérieur – on doit souligner une différence de taille avec le scrutin uninominal : dans le scrutin proportionnel, la distorsion de la représentation n'est qu'une éventualité parmi d'autres. Elle ne se produit que dans certaines circonstances, lorsqu'un petit parti se retrouve en position d'imposer aux autres ses conditions. Elle n'est donc qu'un résultat possible de l'élection, alors que la distorsion de la représentation apparaît de manière systématique à l'issue d'un scrutin uninominal.

 

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La proportionnelle est l'objet, dans notre pays, de nombreux préjugés négatifs. Parmi eux, figure en bonne place l'idée selon laquelle les régimes proportionnels sont ingouvernables, car frappés par une instabilité chronique : dans la seconde partie de cet article (ici) nous nous pencherons sur le lien entre scrutin proportionnel et stabilité politique.

 

 

[1] LREM a reçu 28 % des suffrages exprimés au premier tour. La participation au scrutin n'ayant été que de 49 %, cela représente donc 14 % des voix des électeurs inscrits. Si l'on additionne les voix du MoDem, on obtient le score de la majorité présidentielle : 16 % des inscrits.

[2] Le philosophe Victor Considérant est considéré comme l'inventeur de la proportionnelle. En 1841, il écrit dans une revue littéraire : "Supposons qu'il existe cinq opinions dans le corps électoral en France ; appelons-les 1, 2, 3, 4, 5, et supposons que les chiffres sous lesquels nous les désignons représentent l'importance respective de ces opinions, c'est à dire le nombre proportionnel de leurs partisans dans le corps électoral. Ainsi l'opinion 5 compte cinq fois plus de partisans que l'opinion 1 ; l'opinion 4 en compte quatre fois plus, etc. N'est-il pas clair comme le jour que pour que le corps électoral, le pays légal fut réellement représenté à la Chambre, il faudrait qu'il y eût à la Chambre cinq fois plus de députés de l'opinion 5, quatre fois de l'opinion 4, etc., que de l'opinion 1 ?" Cité par Pierre Rosanvallon dans Le peuple introuvable – histoire de la représentation démocratique en France, éditions Gallimard, 2000, p. 144. Dans les décennies qui suivirent, un grand mouvement proportionnaliste gagna le continent européen et presque tous les pays adoptèrent l'un après l'autre ce mode de scrutin.

[3] Lors d'une élection à la proportionnelle, chaque parti présente une liste de candidats classés du premier (tête de liste) au dernier. Quand un parti remporte un ou plusieurs sièges, ceux-ci reviennent en priorité aux candidats du haut de la liste, dans leur ordre d'apparition.

[4] Même en réalisant des alliances, seul le cartel au pouvoir de 1981 à 1986 (formé par les socialistes et les communistes) parvint exceptionnellement à atteindre une majorité absolue au premier tour de l'élection (54 % des suffrages avec une participation à 70 %, donc 38 % des inscrits). Dans le meilleur des cas, avec le système actuel, c'est donc plus de 6 électeurs sur 10 qui se retrouvent gouvernés par une majorité qu'ils n'ont pas véritablement choisie.

[5] Voir Arend Lijphart, Patterns of Democracy – Government forms and performances in thirty-six countries, Yale University Press, 2012, p. 285 et suivantes.

[6] Cette émancipation vis à vis du vote stratégique serait particulièrement bienvenue dans notre pays, où l'on a pu constater à quel point les électeurs n'en pouvaient plus de se mobiliser au second tour simplement pour "faire barrage au FN" : alors que le candidat de droite (Jacques Chirac) recueillait encore 25 millions de votes en 2002 dans son duel contre le président du Front National, le centriste Emmanuel Macron dépassait à peine les 20 millions de suffrages l'an dernier lorsqu'il faisait face à Marine Le Pen.

[7] Dennis Pilon, The Politics of Voting : Reforming Canada's Electoral System, 2007, Emond Montgomery Publications, p. 154. Des débats animent pourtant la communauté des chercheurs qui tentent d'isoler l'effet spécifique du scrutin proportionnel sur la participation au vote. Selon le panel de pays étudiés et la méthode statistique utilisée, les résultats obtenus sont conclusifs pour la plupart des chercheurs (Geys 2006, Blais 2006, Endersby 2008) mais incertains pour d'autres (Hollander 2010 et Stockemer 2016). James W. Endersby rend intelligibles ces résultats divergents en soutenant que l'effet positif de la proportionnelle n'est puissant que dans les pays pleinement démocratiques, où l'acte de voter prend toute sa signification.

[8] Quelques remarques sur ce graphique : les données sont très majoritairement issues de la base de données de l'IDEA. Ce graphique ne fait figurer que des pays considérés comme démocratiques selon les critères de l'organisation américaine Freedom House. Le taux de participation aux Etats-Unis n'est pas basé sur la population inscrite sur les registres électoraux (très faible du fait des obstacles à l'inscription sur ces registres) mais sur la population en âge de voter. L'Australie, la Belgique, la Grèce, la Bulgarie, l'Argentine, le Pérou et le Brésil n'ont pas été inclus car le vote y est obligatoire, ce qui ne permet évidemment pas une comparaison avec les autres pays. La Corée du Sud et le Japon ne sont pas inclus car ils utilisent des systèmes mixtes où seule une minorité des sièges de leurs parlements est attribuée à la proportionnelle (avec une participation moyenne à 54,6 % pour l'un et 58,7 % pour l'autre). En Allemagne et en Nouvelle-Zélande il s'agit également de systèmes mixtes mais les règles électorales rendent la composition de ces parlements très proche d'une représentation strictement proportionnelle des suffrages exprimés.

[9] L'histoire politique française montre cependant que les alliances avec l'extrême-droite comportent un prix élevé pour ceux qui s'y risquent : certains se souviendront peut-être de Charles Millon, ancien ministre de la Défense, qui parvint à se faire élire président de la région Rhône-Alpes en 1998 avec le soutien du Front National. En représailles, il fut exclu de son parti et considéré comme infréquentable par sa propre famille politique pendant presque vingt ans. Ce n'est que récemment qu'il refit surface, François Fillon l'ayant intégré avec embarras et presque secrètement à son équipe de campagne pour les présidentielles.

Plus récemment, on a aussi pu constater le scandale provoqué au sein de son propre parti par le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan à Marine Le Pen à l'approche du second tour de l'élection présidentielle. Debout la France avait obtenu 4,7 % des voix à l'élection présidentielle. Un mois plus tard, lors des élections législatives, ce score chuta à 1,2 % : les électeurs ne semblent pas avoir apprécié l'alliance de Dupont-Aignan avec l'extrême-droite.

[10] Arend Lijphart, 2012, op. cit., p. 156.

[11] Société ô combien divisée, qui présente de multiples lignes de clivage : entre les laïcs et les théocrates, les séfarades et les ashkénazes, les natifs et les immigrés, les juifs et les arabes... Voir Claude Klein, Israël – Etat en quête d'identité, 1999, aux éditions Casterman.

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