Pour une justice sociale (partie 5)

Le niveau de diplôme est souvent mis en avant pour justifier les inégalités entre les travailleurs. Dans quelle mesure ces inégalités sont-elles justes ? Le mérite démontré pendant les études doit-il produire des effets tout au long de la vie ? Faut-il récompenser le sacrifice de ceux qui ont fait des études ? Au-delà de l’aspect financier, quels bénéfices sont liés à la possession d'un diplôme ?

Dans les parties précédentes, nous avons cherché à déterminer en quoi des inégalités justes peuvent être fondées sur le mérite. Nous avons vu de que nombreux facteurs arbitraires interviennent – en mal ou en bien – dans le destin des individus, et que la part qui peut relever du mérite est bien plus ténue que ce qu’on imagine généralement. Dernièrement, nous avons développé une critique de la méritocratie, en pointant la manière dont ce modèle peut constituer une menace pour les principes d’égalité et de liberté.

Nous allons maintenant descendre dans un registre moins théorique, nous éloigner un peu des hautes sphères de la philosophie politique et mener notre réflexion à partir du point de vue des acteurs sociaux – c’est-à-dire de ce que pensent les gens. Quelles opinions circulent dans notre société, à propos des questions de justice sociale ? Quels principes sont mobilisés par nos concitoyens pour justifier des inégalités, ou pour dénoncer des injustices ? Cette partie et celles qui suivent seront structurées autour de quatre thèmes que l’on retrouve couramment dans les conversations et les débats à propos de la justice sociale : le diplôme, la productivité, la responsabilité, et la pénibilité.

 

             La valeur des diplômes

L’une des raisons les plus couramment avancées pour justifier des écarts de revenu repose sur le diplôme. [1] Les différences en termes de niveau de qualification, repérables sur une échelle allant du CAP au doctorat, fourniraient une base juste et objective pour établir des écarts de salaire. De fait, les personnes diplômées ont bien souvent des attentes élevées quant au niveau de rémunération auquel elles pourraient prétendre… attentes souvent déçues, puisque plus de la moitié des titulaires d’un diplôme égal ou supérieur à Bac + 2 estiment ne pas être convenablement payés par rapport à leur diplôme – contre environ un quart chez les titulaires de CAP ou de BEP. (voir Dubet, 2006, p. 278)

L’obtention du diplôme suscite des prétentions salariales élevées, et représente même pour certains une sorte de « titre de noblesse » qui leur conférerait un droit d’accès à certaines positions sociales. On peut voir dans cette attitude l’effet des épreuves scolaires successives, dont la difficulté augmente à mesure que l’on s’élève vers le diplôme recherché, et qui forgent le sentiment profond d’avoir conquis sa place au sein d’une élite caractérisée par sa détermination et ses compétences.

Par ailleurs on constate que le fait de posséder un diplôme conditionne la rémunération des travailleurs, même à travail égal. Dans son ouvrage intitulé Injustices - l'expérience des inégalités au travail, le sociologue François Dubet cite les propos de travailleurs ayant participé à des groupes de parole : « les conventions collectives attribuent des salaires différents à des employés ayant exactement la même activité. Pierre, qui dirige un établissement spécialisé, dénonce, par exemple le fait qu’un aide éducateur soit moins payé qu’un éducateur spécialisé alors qu’ils ont les mêmes responsabilités et qu’ils font exactement le même travail. » (Dubet, 2006, p. 221) « Sylvie, employée dans une crèche, affirme : ‘‘Celles qui n’ont que le CAP petite enfance sont un peu de la merde, quoi. On fait le même boulot que les autres et on nous considère comme rien.’’ » (Dubet, 2006, p. 103)

 

                Mérite scolaire et mérite professionnel

On rencontre ici la tension entre deux grandes épreuves du mérite : l’école et le travail. Pour schématiser, on pourrait dire que les diplômés veulent que leur mérite scolaire soit reconnu dans la sphère professionnelle, tandis que les non-diplômés refusent l’intrusion de critères extérieurs à cette sphère. Ils dénoncent l’emprise excessive des diplômes, et ne reconnaissent que le mérite démontré sur le lieu de travail. Parfois, on s’aperçoit que le mérite au travail est même borné par la prédominance du mérite scolaire : c’est le cas quand un individu engagé et consciencieux ne parvient pas à s’élever dans la hiérarchie car les diplômes lui manquent. Or, « ces deux épreuves du mérite ne mesurent pas les mêmes compétences ni les mêmes qualités. » (Dubet, 2006, p. 218)

Dans une recherche de justice sociale, comment déterminer le poids que devrait prendre le diplôme dans la détermination des niveaux de revenu ? On peut d’abord reconnaître un point souvent souligné par les non-diplômés : le mérite scolaire est généralement acquis au seuil de la vie active, il se fonde sur une épreuve réalisée au sortir de l’adolescence (Dubet, 2006, p. 221). Cette épreuve initiale, par sa courte durée (quelques années) est bien différente de l’épreuve continue que représente la nécessité de prouver sa valeur pendant des décennies, tout au long d’une vie professionnelle.

Le mérite professionnel est donc caractérisé par une plus grande constance, qui s’oppose à la brièveté de la performance scolaire. Ce contraste peut même être exacerbé si l’on considère les stratégies de « bachotage » adoptées par certains étudiants peu assidus, qui se démènent sur une période de seulement quelques semaines par an afin de réussir leurs examens malgré le retard qu’ils ont accumulé. Les hiérarchies fondées sur le diplôme reviendraient donc à graver dans le marbre des résultats obtenus sur une courte période, offrant ainsi une sorte de « privilège à vie » à leurs détenteurs.

Le caractère injuste d’un tel fonctionnement apparaît encore plus lorsque l’on considère la situation des perdants, c’est-à-dire de ceux qui sont dépourvus de diplôme – ou qui n’ont obtenu qu’un diplôme de bas niveau. Quelles sont les causes de leur situation ? Ont-ils accumulé des échecs scolaires, sans parvenir à redresser la barre ? Ont-ils « décroché » dans la douleur, au cours d’une période difficile sur le plan familial ? Ont-ils simplement déserté l’école, au cours d’une période où ils n’étaient pas disposés à faire des efforts pour assurer leur avenir ? Quelles que soient les raisons de leur situation, on peut difficilement considérer comme juste le fait que ces personnes soient condamnées à payer toute leur vie le prix de leur « crime » initial, en accomplissant des tâches pénibles, peu rémunérées et sans perspective de progression. [2]

 

                Récompenser un sacrifice

Dans une visée d’efficacité, il est logique que le diplôme ouvre l'accès à des positions élevées car cela permet d’assurer l’adéquation entre les fonctions et les capacités. Mais la volonté de valoriser financièrement l’obtention des diplômes va au-delà, car le diplôme représente aussi la preuve du sacrifice consenti par celui qui le possède. C’est en ce sens que la supériorité hiérarchique des diplômés serait non seulement utile, mais également juste. L’obtention du diplôme signifie que son détenteur a consacré son temps et ses efforts à développer ses aptitudes – un sacrifice que la société aurait pour obligation d’indemniser en lui offrant une place enviable.

Ainsi, il faudrait récompenser ceux qui se sont « donné la peine » de faire des études, ceux qui ont « investi » leur jeunesse pour préparer leur avenir. Dans quelle mesure le fait de faire des études représente-t-il vraiment un sacrifice ? Autant l’admettre d’emblée : il est impossible de donner une réponse générale à cette question, tant les réalités vécues par les étudiants (selon les filières et selon les années) sont hétérogènes : du travail de forçat qu’on exige dans les classes préparatoires, aux journées semi-oisives de certains parcours en faculté de sciences humaines, en passant par l’investissement conséquent exigé de la plupart des étudiants, on peut aisément affirmer que tous les diplômes (même à niveau égal) ne représentent pas un sacrifice d’ampleur équivalente.

Nous pouvons cependant avancer sur cette question du sacrifice en considérant l’alternative : pendant les années que certains consacrent à leurs études, que font les autres ? Pour répondre, on peut considérer deux situations typiques : soit ces jeunes gens continuent à vivre chez leurs parents, inactifs et sans revenus, dans un entre-deux incertain que la plupart d’entre nous n’apprécieraient guère. Soit ils travaillent, dès l’âge de 16 ou 18 ans, et fournissent un effort productif depuis des postes souvent peu valorisants et assez éprouvants (employé de restauration, vendeur, téléopérateur, caissier, agent d’entretien, manutentionnaire, etc.).

Si chacun d’entre nous avait le choix, préférerait-il passer ces années à étudier ou à travailler ? Bien sûr la réponse dépendra de préférences personnelles des uns et des autres, mais on peut aisément admettre qu’une telle alternative ne relève pas de la simple évidence – ce qui doit nous conduire à relativiser considérablement l’ampleur du sacrifice qu'auraient généralement consenti les personnes diplômées.

 

                Les bénéfices psychosociaux

Il existe une autre dimension à ce problème, une dimension qu’on a souvent tendance à sous-estimer : c’est l’ampleur des récompenses, de diverses natures, auxquelles donne accès la possession d’un diplôme. Nous avons déjà, bien entendu, mentionné les écarts de revenu : bien que ces chiffres soient à prendre avec précaution, il semblerait qu’un diplômé bac + 5 gagne en moyenne 38 000 euros par ans, contre 24 000 pour un bac + 2 (presque 60 % de plus). On doit remarquer que, statistiquement, le diplôme est aussi une protection efficace contre le chômage : les titulaires d’un diplôme égal ou supérieur à bac +2 connaissent un taux de chômage de 5,4 %, tandis que ce taux est de 9,7 % pour les titulaires du bac, d’un BEP ou d’un CAP (et de 16,2 % pour les personnes sans diplôme).

Les diplômés bénéficient également d’un statut social supérieur, enviable, qui contribue positivement à leur sentiment d’identité personnelle : au sein de ses groupes d’appartenance (famille, voisinage, réseau amical), l’individu sera regardé différemment selon qu’il travaille comme chirurgien ou comme livreur de pizzas. Le niveau de revenu associé à ces positions joue évidemment un rôle, mais il existe aussi un effet propre du statut social selon le niveau de prestige attaché à chaque métier (les professions nécessitant les diplômes les plus élevés étant généralement les plus valorisées).

Enfin, nous n’oublierons pas de mentionner la satisfaction ressentie au travail : « le travail n’est réductible ni au statut qu’il offre, ni à l’échange d’un effort, d’une utilité ou d’une bonne volonté contre un revenu. Le travail est aussi l’engagement d’un sujet dans une activité qui lui apporte des satisfactions intrinsèques, du plaisir, du bonheur, un sentiment d’épanouissement et de liberté ; à l’opposée, il lui donne le sentiment d’être aliéné, détruit, usé, même quand il est bien payé et occupe une position considérée comme convenable. » (Dubet, 2006, p. 129) Pour beaucoup d’entre nous, il importe de se réaliser dans son activité professionnelle : 39 % des enquêtés déclarent même qu’ils aiment leur travail « en soi », indépendamment des revenus et des positions qu’il apporte. (Dubet, 2006, p. 132)

Cette satisfaction est généralement supérieure pour les diplômés : plus de la moitié des cadres et professions intellectuelles supérieures se disent « privilégiés », et leur sentiment général d’injustice est nettement inférieur à celui des autres catégories socio-professionnelles – à l’exception des chefs d’entreprise (Dubet, 2006, p. 283 et 258). Un tel état de fait se comprend aisément : d’une part, les diplômés ont choisi un cursus qui les intéressait et beaucoup d’entre eux considèrent qu’ils réalisent leur « vocation ».

D’autre part, leur niveau de qualification leur permet d’accéder à des postes qui bénéficient d’une plus grande autonomie. Par rapport aux employés et aux ouvriers, il apparaît que les membres de la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures » apprécient plus leur travail pour les raisons suivantes : variété des tâches, prise d’initiatives, relations humaines, responsabilité. Certes, leur niveau d’angoisse au travail est souvent plus intense. A contrario, ils ont moins à se plaindre de monotonie, de fatigue, ou de réaliser un travail salissant.

L'importance des bénéfices psychosociaux liés au fait d'occuper un poste hautement qualifié apparaît encore mieux quand on pose la question suivante : si tous les salaires devenaient strictement égaux, les travailleurs diplômés préféreraient-ils se réorienter vers des postes qui ne nécessitent pas d'avoir fait des études ? Combien de cardiologues souhaiteraient devenir aide-soignant ? Combien de professeurs d'université voudraient travailler comme employé dans la restauration ? Combien d'ingénieurs se reconvertiraient en agent d'entretien ?

On voit ainsi que, si l’ampleur du sacrifice consenti pour l’obtention d’un diplôme est difficile à évaluer, les diplômés recueillent la plupart du temps des bénéfices multiples et très significatifs : hauts revenus, accès à l’emploi facilité, statut social élevé, et satisfaction supérieure au travail. Tandis que les non-diplômés, en miroir, subissent une privation de tout ce que nous venons d’énumérer : faibles revenus, fort risque de chômage, statut social bas, emplois plus fréquemment pénibles et aliénants…

 

                La performance n’est pas le mérite

L’apport d’un dernier élément de réflexion implique maintenant de reprendre les arguments développés dans les parties 1, 2 et 3 : nous devons avoir bien conscience que l’obtention d’un diplôme (à l'instar de toute réussite) peut constituer un indicateur du mérite, mais dépend aussi de toute une série de facteurs arbitraires. Ces facteurs nous sont maintenant familiers : origine sociale, aptitudes naturelles, tempérament et environnement familial d’origine, rencontres et hasards de la vie.

L’obtention d’un diplôme est une performance, et, même si les concours et les examens donnent une mesure fiable de cette performance, la réalisation de celle-ci ne relève que partiellement du mérite. Le niveau de qualification ne peut constituer qu’un indice très approximatif du mérite démontré par un individu. La valeur morale des diplômes est donc sujette à caution, de même que toute récompense à laquelle le détenteur du diplôme estimerait avoir droit.

Toutes ces considérations devraient nous inciter à réduire fortement ce que nous considérons comme des inégalités justes fondées sur le diplôme. Si la plupart d’entre nous trouveront acceptable, voire souhaitable, que ces écarts persistent (selon leur niveau d’adhésion aux arguments développés dans les pages précédentes) notre définition du « juste écart » devrait se trouver dans une fourchette bien plus basse que ce qui existe actuellement dans notre société. [3]

 

Dans partie suivante, nous nous pencherons sur la possibilité d’établir des inégalités justes à partir des écarts de productivité individuelle : les travailleurs les plus performants, les plus rapides et les plus efficaces doivent-ils être mieux rémunérés que les autres ? Dans quelle mesure cette productivité peut-elle être mesurée, de manière à établir de justes écarts de salaire entre les travailleurs ? Comment distinguer la productivité individuelle de la productivité collective, dans une économie où le travail de chacun repose sur le travail des autres ?

 

Bibliographie : 

  • François Dubet, Injustices - l'expérience des inégalités au travail, 2006, éd. Points
  • Elise Tenret, L’école et la croyance en la méritocratie, thèse de sociologie, Université de Bourgogne, 2008 (en ligne ici)

 

 

[1] Le poids du niveau d’étude dans la rémunération se vérifie par exemple dans les conventions collectives, qui organisent une correspondance entre le diplôme et le salaire. Dans la fonction publique également, le revenu des agents dépend des différentes catégories dans lesquelles ils sont classés (A, B et C) – l’accès à ces catégories étant conditionné par le niveau de diplôme. L’influence du niveau de qualification apparaît avec une encore grande netteté dans l’Education nationale, où les professeurs titulaires de l’agrégation sont nettement mieux payés que les autres alors qu’ils font le même travail.

Pourtant, selon l’enquête ISSP (International Social Survey Programme) de 1999, moins de 40 % des Français pensent que le salaire doit récompenser les années passées à étudier et à se former (voir Tenret, 2008, p. 121). Comme le mot « diplôme » n’est pas explicitement mentionné dans la question qui a été posée à ces enquêtés, il est possible qu’on obtienne des résultats différents en posant la question autrement.

D’autres chiffres relativisent l’importance – au moins dans les discours – accordée au diplôme dans les trajectoires professionnelles : dans les données utilisées par Dubet (2006), 64.5 % des enquêtés estiment qu’il n’est pas normal que les postes à responsabilité soient réservés à ceux qui ont des diplômes, et 84.4 % des enquêtés pensent qu’il est injuste que le travail intellectuel, celui qui requiert le plus de diplômes, soit mieux payé que le travail manuel.

Pour une réflexion sur la valeur accordée aux diplômes et une comparaison internationale sur le sujet, voir « Un diplôme récompensé à sa juste valeur ? », par la sociologue Elise Tenret (2010, en ligne ici).

 

[2] On pourra objecter que la porte de l’école reste toujours ouverte, et que ceux qui ont eu des incidents de parcours gardent la possibilité de reprendre des études pour accéder au groupe envié des diplômés. Si cette opportunité existe en théorie, elle reste peu utilisable en pratique. Les individus ayant vécu l’échec scolaire et ayant démarré leur vie active depuis plusieurs années peuvent rencontrer des difficultés à s’adapter aux exigences d’une reprise de formation (rester assis toute la journée à écouter et prendre des notes, suivre des cours sans lien direct avec la profession envisagée, etc.) et il arrive souvent que leur faible niveau en expression écrite représente un handicap pour l’obtention d’un nouveau diplôme.

De surcroît, leur manque de sécurité financière (faible revenu, patrimoine modeste) rend peu envisageable l’engagement dans une formation longue. Enfin, leur situation familiale (en couple, avec des enfants) est bien éloignée des conditions initiales dans lesquelles se trouvent la grande majorité des étudiants. Cette situation engendre de nombreuses contraintes, et constitue un frein supplémentaire à une reprise d’études qui les accaparerait aussi parfois le soir et les weekends.

 

[3] Que le lecteur ne s’y trompe pas : mon propos ne consiste pas à nier l’utilité des hiérarchies fonctionnelles qui contribuent à l’organisation concrète du travail. Cependant, l’existence de ces hiérarchies est parfaitement compatible avec des écarts de revenu strictement restreints, de manière à ne pas accorder une valeur morale excessive au fait que les travailleurs possèdent – ou pas – un diplôme de tel ou tel niveau.

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